Abbaïkwytsykk – conte populaire ossète* –

5022019

 

 

 

 

 

 

 

 

Abbaïkwytsykk – conte populaire ossète* –  dans Littérature 1544192818-800px-ramonov-vano-ossetin-northern-caucasia-dress-18-century

Ossète du Nord Caucase dans un costume du xviiie siècle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un prince avait une fois six serviteurs. L’un d’eux se nommait Abbaïkwytsykk. Le prince n’employait ce serviteur que pour aller à la chasse, et les cinq autres – pour les travaux de la maison. Le prince préférait Abbaïkwytsykk aux autres, et lui les regardait de haut. Un jour, les cinq serviteurs vinrent trouver le prince et lui dirent :

 

-          Là-bas derrière la montagne, vit un géant, et il a un cheval qui parle. Si Abbaïkwytsykk est si bon que cela, eh bien, qu’il te l’emmène !

 

Le soir, Abbaïkwytsykk revint de la chasse ; il portait des dépouilles d’animaux. Il ôta leurs entrailles, fit des brochettes avec la viande et les posa devant le prince. Mais non, le prince ne toucha pas aux brochettes. Alors Abbaïkwytsykk lui demanda :

 

-          Qu’as-tu, tu ne manges pas, mon prince ?

 

 

Lui resta silencieux un long moment, puis dit :

-          Là-bas, derrière la montagne, vit un géant. Il a un cheval qui parle…si tu me l’apportais !

 

 

Abbaïkwytsykk en fut tout saisi et dit :

-          Celui qui t’a dit cela, puisse sa chance en ce monde ne rien lui apporter de bon. Mais assieds-toi, mange. Il se trouvera bien une solution.

 

 

 

Le prince s’assit et ils mangèrent ensemble. Lorsqu’il eut fini de manger, Abbaïkwytsykk se leva et partit pour la montagne. Il alla, il alla et traversa un pont tout mince. Il parvint à la maison du géant. Il entra dans la cour. Il regarda, mais les portes étaient fermées de l’intérieur. Abbaïkwytsykk inspecta tous les côtés de l’étable, et sur l’un d’eux trouva un petit trou. Abbaïkwytsykk se changea en grain de blé, se glissa dans l’étable par ce trou et dit à l’oreille du cheval :

 

-          Et maintenant, si je te conduisais là où tu pourrais voir la face du ciel, là où tu mangerais de l’herbe verte, là où tu serais lavé avec du savon, hein ?

 

 

Le cheval s’écria alors :

Alerte, Abbaïkwytsykk m’enlève !

 

 

 

Le géant sauta de son lit, se précipita dans l’étable, mais Abbaïkwytsykk se transforma en grain de blé et roula dans les balayures. Le géant mit tout ses dessus dessous, et comme il ne trouva rien, il s’en fut et retourna se coucher.

 

 

 

Abbaïkwytsykk revint au cheval et lui dit à l’oreille :

-          Il est curieux que tu n’en aies pas assez de cet endroit. Moi, je te conduirai là où tu verras la face du ciel, où tu mangeras de l’herbe verte, où tu seras lavé avec du savon !

 

 

 

Le cheval n’était pas d’accord, mais Abbaïkwytsykk tira sur sa bride.

-          Alerte, Abbaïkwytsykk m’enlève ! s’exclama le cheval.

 

 

 

Le géant tiré à nouveau de son sommeil s’élança, tourna et vira, mais ne trouva personne dans l’étable.

 

Abbaïkwytsykk en effet s’était transformé en grain de blé et avait roulé dans les balayures. Alors le géant prit un balai et l’abattit sur les flancs du cheval, et lui-même s’en fut et se recoucha.

 

Abbaïkwytsykk revint au cheval et lui dit à l’oreille :

-          Eh bien, si tu avais été d’accord, tu n’aurais pas été battu ? Et à présent, si je te conduisais là où tu verrais la face du ciel, là où tu mangerais de l’herbe verte, où tu serais lavé avec du savon, n’y serais-tu pas mieux ?

 

 

 

Alors le cheval lui dit :

-          Maintenant, je viens.

 

 

 

Et Abbaïkwytsykk tira sur sa bride et l’enleva.

Lorsqu’ils arrivèrent au pont, le cheval le frappa de sa patte arrière, et le pont s’écroula.

Quand ils furent tous deux de l’autre côté, le cheval s’écria encore :

-          Alerte, Abbaïkwytsykk m’enlève !

 

 

Mais à ce cri d’alarme, personne ne se montra. Abbaïkwytsykk conduisit le cheval devant le prince.

 

Le lendemain, Abbaïkwytsykk s’en alla à la chasse. Le soir, il rapporta la dépouille d’une bête, ôta les entrailles, fit des brochettes avec la viande et les posa devant le prince. Mais le prince ne mangeait pas. Abbaïkwytsykk lui demanda alors :

 

-          Pourquoi ne manges-tu pas ?

 

 

Le prince lui dit :

-          Celui qui avait le cheval possède encore un chaudron qui bout seul et une fourche à viande qui prend seule les morceaux.

 

-          Celui qui te l’a dit, puisse Dieu ne pas lui pardonner !

 

Assieds-toi, mange, il se trouva bien une solution à cela aussi.

Ils s’assirent et mangèrent ensemble.

 

 

 

Abbaïkwytsykk se leva, se mit en route et parvint à la maison du géant. Il vit que les portes étaient fermées de l’intérieur. Il tourna autour de tous côtés et voici qu’il trouva une petite fente. Abbaïkwytsykk se transforma en grain de blé ; il se glissa par la fente, ouvrit les portes, chargea le chaudron et la fourche à viande sur ses épaules et les apporta au prince.

 

Le lendemain, Abbaïkwytsykk alla à la chasse. Le soir, il rapporta la dépouille d’une bête, ôta les entrailles, fit des brochettes avec la viande et les posa devant le prince. Mais le prince ne mangeait pas. Abbaïkwytsykk lui demanda alors :

 

-          Pourquoi ne manges-tu pas, mon prince?

 

 

Le prince lui dit :

 

 

 

Abbaïkwytsykk lui demanda alors :

 

-          Et lui-même il ne me mangea pas ? Assieds-toi, mange, il se trouvera bien quelque solution à cela aussi.

 

Le prince mangea.

 

 

 

Abbaïkwytsykk partit, et il alla crier :

-          Malheur, Abbaïkwytsykk est mort !

 

 

 

Alors le géant dit à sa femme :

-          Va voir, il y a quelqu’un qui crie en bas qu’Abbaïkwytsykk est mort.

 

 

 

Le géant n’attendit pas la réponse de sa femme, mais se précipita lui-même et trouva Abbaïkwytsykk en train de couper un arbre dans le bois.

 

-          Et que fais-tu avec ça ? lui demanda le géant.

 

 

 

Il lui dit :

-          Abbaïkwytsykk est mort et voici que je lui fais un cercueil.

 

 

 

Lorsqu’il eut fini le cercueil, il dit au géant :

- couche-toi dedans, que je voie s’il est bon ?

 

Il s’y coucha, s’y étira de tous côtés et le fit éclater. Alors le géant s’en alla lui-même à un gros arbre, le coupa et en fit un cercueil. Lorsque le cercueil fut prêt, Abbaïkwytsykk dit au géant :

 

-          Eh bien maintenant, couche-toi dedans. Je voudrais aussi voir le couvercle.

Et il y posa le couvercle.

 

 

Puis il lui dit :

-          J’y planterai aussi les clous.

 

Et il y planta les clous. Ainsi quand il n’eut plus à craindre le géant, il le chargea sur ses épaules et le livra au prince. Il entra et dit au prince :

 

-          Je t’ai apporté le géant, mon prince, et quand tu te lèveras demain, cherche-le. Moi, je pars à la chasse demain de bon matin.

 

 

 

Lorsque le prince se leva le lendemain, il chercha dans les coins et trouva le cercueil. Abbaïkwytsykk, lui, n’était pas parti à la chasse, mais avait grimpé sur le toit de sa maison à trois niveaux et il regardait de là-haut.

 

Quand le prince souleva le couvercle du cercueil, le géant en bondit et l’avala, après quoi il fureta dans les coins et dévora les autres membres de la maisonnée.

 

Qaund il vit Abbaïkwytsykk en haut de ses trois étages, il lui dit :

-          Comment as-tu grimpé, eh ?

 

 

 

Il lui répondit :

Toutes les pierres que j’ai trouvées par terre, le les ai empilées, et j’ai grimpé là-dessus.

 

 

Alors le géant empila les unes sur les autres toutes les pierres qu’il trouva, et lorsqu’il parvint à la moitié de la hauteur, Abbaïkwytsykk lui dit :

-          Saute, maintenant, et je t’attraperai.

 

 

Le géant sauta, mais pas assez haut, et il tomba à grand bruit sur le sol et s’écrasa par terre. Abbaïkwytsykk descendit de ses étages. Tous les biens du prince lui revinrent, et il vit et mange là-dessus aujourd’hui encore.   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

* : les Ossètes sont l’un des nombreux peuples du Caucase, cet isthme montagneux qui s’étend entre la mer Noire et la mer Caspienne et a de tous temps frappé les observateurs par sa diversité ethnique et linguistique. Ils résident dans la partie centrale de la chaîne, à cheval sur les deux versants. Du côté septentrional, la République d’Ossétie du Nord–Alanie est l’un des membres de la Fédération de Russie. Du côté méridional, l’Ossétie du Sud, intégrée à la Géorgie à l’époque soviétique, s’en est séparée en 1992 et forme un Etat indépendant de fait dont le statut définitif n’est pas fixé.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 




La Vertu D’une Femme – Conte Turc -

23122018

 

 

 

 

 

La Vertu D'une Femme - Conte Turc - dans Littérature 1541407011-orientalisme14-portaels-maxi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les livres d’histoires véridiques racontent que dans le Turkestan autrefois vivait un pieux homme nommé Saliah, qui avait épousé une douce femme nommée Merhuma. Un jour, il résolut de faire le pèlerinage du Hedjaz pour visiter le tombeau du Prophète et la Kaabah.

 
 
 

 

 

Pour ne pas laisser seule sa chère Merhuma pendant sa longue absence, il la conduisit chez son frère, la recommandant, avec une vraie tendresse de cœur, à sa protection et à ses bons soins. Au moment de son départ, il la lui recommandait encore.

 

 

 

Pour justifier la confiance dont il était honoré, ce frère, nommé Ferradi, se rendait chaque jour dans l’appartement occupé par la jeune femme, s’informant avec une affectueuse sollicitude de ses désirs et de ses besoins. Elle était selon la loi musulmane toujours voilée devant lui, et il ne l’avait jamais vue. Un jour, comme il entrait chez elle à l’improviste, il la vit par hasard dans toute sa beauté et en devint aussitôt amoureux. Le démon s’empara de lui et son coupable amour s’accrut de telle sorte qu’il ne pouvait plus le réprimer.

 

Un jour qu’il se trouvait seul avec son innocente belle-sœur il lui fit l’aveu de sa passion, la conjurant d’avoir pitié de lui, et de céder à ses transports.

 

Merhuma alors, se levant indignée, lui dit:

 

« Misérable, n’as-tu donc aucune crainte de Dieu, et aucun respect pour la loi de Mahomet, l’élu, le maître, la gloire des enfants de la terre? Comment as-tu pu m’adresser ta honteuse demande? Va, retire-toi, et renonce à ton rêve insensé. Jamais je ne me livrerai au péché. Jamais une tache ne sera faite à ma pureté.

 

 S’il en est ainsi, s’écria Ferradi en fureur, si vous ne pouvez pas même me laisser quelque espoir, malheur à vous. Un jour viendra où vous vous repentirez de vos rigueurs, mais il sera trop tard. Vous serez livrée à la risée de ce monde. Vous serez perdue. »

 

Il sortit en proférant ces féroces menaces. La brave femme lui défendit de jamais reparaître devant elle, et dit : « Quoi qu’il arrive, rien ne me détournera de mon devoir et Dieu m’aidera. » Puis elle se retira au fond de son appartement et en ferma la porte.

 

Ferradi, dans sa rage, oubliant tout sentiment d’honneur et de devoir, ne songeait qu’à faire périr la charmante créature dont la beauté l’avait ébloui et dont il n’avait pu subjuguer la vertu.

 

Pour accomplir son horrible projet, il eut recours à quatre hommes dont il connaissait la bassesse. De concert avec eux, il porta devant le tribunal une plainte en adultère contre sa belle-sœur. Les quatre scélérats jurèrent par le Coran qu’ils avaient été eux-mêmes témoins du crime.

 

L’infortunée Merhuma, sans appui, sans défense, fut, selon la loi, condamnée au dernier supplice, conduite en pleine campagne et lapidée.

 

Les bourreaux la laissèrent sur le sol, la croyant morte. Mais le Tout-Puissant lui avait conservé la vie. Le soir, elle se releva dans le sang qui l’inondait, et invoqua le secours du ciel : « O Dieu! dit-elle, toi qui vois tout et sais tout, tu sais que je suis une pécheresse, que j’ai souvent négligé d’accomplir mes devoirs religieux; mais jamais je n’ai commis le crime dont j’ai été accusée. Non. Ma robe d’innocence n’a point été souillée, et il n’y a nulle tache sur le miroir de mon existence. Protège-moi, mon Dieu. Délivre-moi de mes ennemis. »

 

Sa prière fut exaucée.

 

Un bédouin chevauchant à quelque distance entendit ses plaintes, s’approcha et l’interrogea. Elle lui dit toute son histoire, et il se hâta de la tirer du monceau de pierres où elle était à moitié ensevelie. Mais quand il vit sa figure, ce modèle de beauté, cette perle sans pareille, il se sentit aussitôt exalté par une pensée d’amour, et il dit sincèrement:

 

 Voulez-vous que je vous épouse?

 

Y a-t-il, répliqua-t-elle, une religion qui permette à une femme d’avoir deux époux? J’en ai un qui est loin de moi, mais qui reviendra quand il aura fini son pèlerinage à la Mecque. »

 

Le bédouin, qui était un fidèle musulman craignant Dieu, lui dit alors :« Eh bien! venez et n’ayez peur. Je vous emmènerai dans ma maison comme une sœur et quand votre mari reviendra, je vous remettrai entre ses mains. »

 

Ainsi fut fait. L’honnête bédouin emmena la pauvre condamnée et la présenta à sa femme en lui disant de quelle façon il l’avait trouvée. Cette femme aussi eut pitié de Merhuma. Elle lui fit affectueusement une place à son foyer et la traita ainsi que son mari comme une sœur.

 

Par malheur, il y avait dans la demeure du charitable bédouin un esclave pervers qui en voyant Merhuma devint amoureux d’elle et cyniquement lui fit l’aveu de son amour. Il fut repoussé comme il le méritait, et il jura de se venger.

 

Une nuit, il égorgea le fils de son maître, un enfant au berceau, cacha son poignard ensanglanté sous l’oreiller de Merhuma et tacha de sang la robe qu’elle portait chaque jour.

 

Le matin, l’Arabe embrassa avec une douleur frénétique le cadavre de son fils, puis jeta par terre la malheureuse Merhuma et il voulait la tuer. Elle réussit cependant à lui raconter ce qui s’était passé entre elle et l’esclave, et il lui dit : « Je vous crois; et le coupable expiera son crime. Mais pour vous que faire? Ma femme adorait cet enfant. J’ai peur que, malgré votre innocence, elle ne vous prenne en haine. Mieux vaut vous éloigner. »

 

Il lui remit, pour son voyage, quatre cents drachmes, et elle partit.

 

Elle voyagea tout le jour, et, le soir, arriva près d’une ville dont les portes étaient fermées. Elle s’agenouilla au pied des remparts, fit sa prière, puis s’endormit. Le lendemain, en entrant dans la cité, elle vit une quantité de gens réunis autour d’un jeune homme que l’on conduisait à l’échafaud. Elle demanda quel crime il avait commis. On lui répondit que, ne pouvant payer l’impôt, il devait, selon les ordres du roi, être pendu.

 

« Et à combien, dit-elle, se monte cet impôt?

 

A quatre cents drachmes.

 

Les voici. »

 

C’était tout ce qu’elle possédait.

 

Le jeune homme dont elle sauvait la vie par cette générosité, vint se jeter à ses pieds pour la remercier, et en se relevant et en la voyant si belle, il se sentit saisi d’un sentiment d’amour si ardent et si fort, qu’il ne pouvait ni le dissimuler ni le comprimer. De nouveau, il se précipita à ses pieds et la conjura d’avoir pitié de lui.

 

Elle lui reprocha d’un ton sévère son audace, lui dit qu’elle était mariée et que rien ne pourrait la détourner de sa foi conjugale. Il ne se laissa point déconcerter par ces fermes déclarations. Il continua à lui dire qu’il l’aimait, qu’elle devait aussi l’aimer, et voyant que ses soupirs et ses supplications étaient inutiles, il en vint aux menaces.

 

« Malheureux! s’écria-t-elle, est-ce ainsi que vous me remerciez de vous avoir délivré de l’échafaud?

 

Plût au ciel, répliqua-t-il, que vous m’eussiez laissé mourir. Mieux vaut la mort que le tourment d’amour. »

 

Elle se dirigea vers un navire qui allait partir pour une région lointaine. Il la suivit. Quant elle fut sur le pont du bâtiment, il essaya encore de l’attendrir; puis voyant qu’elle restait inflexible, tout à coup il s’écria:

 

« Cette femme est mon esclave; je veux la vendre. »

 

Le capitaine du navire la prit sans marchander pour dix pièces d’or.

 

Il était amoureux d’elle et pensait qu’elle devait, comme une esclave, lui être entièrement soumise. Si pourtant elle l’exigeait, il était décidé à l’épouser. Mais elle lui répondit:

 

« Je ne suis point esclave, et j’ai un mari. Je n’en accepterai pas un autre. »

 

Trompé dans son espoir, emporté par la colère, il voulut, pour l’assujettir à sa volonté, employer la violence.

 

Dans son épouvante, elle cria de telle sorte, que tous les gens de l’équipage accoururent, et tous en la voyant en devinrent amoureux. Tous étaient jaloux du capitaine; jaloux l’un de l’autre. Une lutte terrible s’engagea entre eux pour la conquérir.

 

Merhuma levait les bras au ciel, et disait:

 

« Oh! Dieu, toi qui as noyé l’armée de Pharaon dans les flots de la mer, et sauvé Noé du déluge, tu vois mon péril, tu vois ma douleur. Délivre-moi, Seigneur, afin qu’au jour du jugement dernier j’apparaisse sans tache dans la vallée de Josaphat. »

 

Alors éclata la colère de Dieu. Les vagues tout à coup se soulevèrent, comme si le fond de la mer était tout entier bouleversé. Un éclair flamboyant sillonna les nues, puis la foudre anéantit le sauvage capitaine et ses matelots. Merhuma resta seule en vie. Puis l’ouragan s’apaisa et une douce brise poussa le navire sur la plage d’une royale cité.

 

En descendant à terre, au milieu d’une foule surprise de voir un bâtiment sans capitaine et sans équipage, elle demanda à être conduite près du souverain.

 

A ce prince, qui était juste et bon, elle raconta toute son histoire. Il l’écouta avec une cordiale émotion, avec des larmes dans les yeux, puis il lui dit:

 

« Que puis-je faire pour vous? »

 

Elle lui répondit:

 

« Le navire qui m’a amenée ici renferme une quantité d’or, de pierres précieuses et de riches étoffes. Vous pouvez prendre possession de ces trésors. C’est la Providence qui vous les envoie. Je voudrais que vous eussiez la bonté à en employer une partie à me faire bâtir un cloître, où je me consacrerai au service de Dieu jusqu’à la fin de mes jours. »

 

Sa demande fut pleinement agréée. Les ouvriers aussitôt se mirent à l’œuvre. Le cloître fut institué comme elle le désirait. Elle y entra protégée et honorée par le souverain.

 

Bientôt son nom devint célèbre. On proclamait au loin la vertu de la jeune religieuse, et l’on disait que Dieu exauçait ses prières. De toutes parts, on sollicitait ses conseils ou ses prières. Des malades, des estropiés venaient implorer son secours, et s’en retournaient guéris.

 

Pendant qu’elle se signalait ainsi par sa piété et ses miracles, Saliah revenait de son pèlerinage au tombeau du prophète, et, dès son arrivée, courait chez son frère pour y retrouver sa chère femme.

 

« Hélas! lui dit d’un ton hypocrite le scélérat, ne parlons plus de cette malheureuse. Elle a, par sa honteuse conduite, souillé ton nom, souillé ma demeure. Lorsque son crime a été découvert, le juge l’a, selon la loi, condamnée à mort, et la sentence a été immédiatement exécutée. »

 

Ces paroles affligèrent profondément Saliah, car il avait une tendre affection pour Merhuma. «Mais que faire? se dit-il avec la résignation du musulman. C’était écrit. »

 

Cependant la justice suprême allait se manifester; la justice de Dieu, pour qui rien n’est caché. L’infâme Ferradi fut frappé de cécité. Il eut recours à tous les médecins. Pas un ne put le guérir. Son mal même s’accrut. Il entendit alors parler de cette sainte femme, qui, par ses prières, opérait des prodiges. Il résolut d’aller l’invoquer, et il pria son frère de l’accompagner.

 

Chemin faisant, les deux voyageurs rencontrèrent le généreux bédouin. L’abominable esclave, dont il ignorait encore le crime, était à moitié paralysé et la lèpre lui rongeait le corps. Le bon Arabe voulait le conduire aussi près de la puissante religieuse, et il s’associa aux deux frères pour faire ce pèlerinage.

 

Le jeune homme que Merhuma avait sauvé de l’échafaud était atteint aussi d’une maladie affreuse, pour laquelle les hommes de la science ne trouvaient aucun remède. Comme nos pèlerins passaient par la ville où il demeurait, ses parents les prièrent de vouloir bien l’emmener avec eux et, par charité, ils y consentirent.

 

Dès qu’ils furent arrivés dans la ville où Merhuma avait débarqué, ils se dirigèrent vers le couvent qu’elle habitait. Le premier jour, ils ne purent pénétrer à travers la foule de malades qui encombrait les avenues de l’édifice. Le lendemain, ils revinrent de bonne heure. Merhuma, à travers le voile qui lui couvrait la figure, les reconnut, sans qu’il leur fût possible à eux-mêmes de la reconnaître. Elle remercia la Providence qui lui donnait ainsi le moyen de démasquer l’imposture et de mettre au grand jour la vérité. Puis, se tournant vers les trois infirmes, elle leur dit;

 

« Il a plu à Dieu d’accorder à une humble femme un pouvoir extraordinaire, le pouvoir de guérir les malades, même ceux qui semblent menacés d’une mort imminente. Mais ce n’est pas ici que je veux prier pour vous. C’est dans le palais du sultan. Nous allons nous y rendre. »

 

Elle fit aussitôt demander au prince une audience solennelle.

 

Comme il avait pour elle une haute estime, il convoqua immédiatement les ministres et les principaux personnages de sa capitale, généraux et magistrats et les savants et les ulmas. Tous se rangèrent selon leur titre dans la grande salle du divan.

 

Merhuma s’avança modestement au milieu de cette assemblée. Dès que le sultan la vit venir, il alla à sa rencontre, et la conduisit à une place d’honneur.

 

Elle fit alors comparaître Ferradi et l’esclave du bédouin, et le jeune homme qui l’avait vendue; puis, s’adressant au prince et à ses hauts dignitaires, elle dit:

 

« Voici trois infirmes qui, n’ayant pu être guéris par les médecins, sont venus solliciter mon secours. Si Dieu le permet, je les soulagerai; mais je ne prierai point pour eux avant qu’ils aient confessé le mal qu’ils ont fait, et quels crimes ils expient par leur maladie. »

 

Les trois coupables baissaient la tête et gardaient le silence.

 

« Parlez, leur dit-elle, si vous voulez que je prie pour vous. Je n’exige point votre confession pour le plaisir de dévoiler le secret de vos fautes, mais pour montrer la puissance de Dieu.

 

Parlez donc, ajouta-t-elle, en frappant du pied, sinon n’attendez rien de moi. »

 

Alors Ferradi prit la parole et raconta comment son frère, en partant pour la Mecque, lui avait confié sa bien-aimée femme, et comment, dans le délire de sa passion, il avait outragé, calomnié et fait condamner à mort cette innocente créature.

 

L’esclave et le jeune homme racontèrent de même leur forfait.

 

Tout le divan écouta ces récits avec une profonde émotion. Merhuma se leva et dit:

 

« Cette femme, qui a été si cruellement traitée, et qui, par une grâce providentielle, a échappé à toutes ces scélératesses; cette Merhuma, c’est moi. Par la justice du Tout Puissant, ces malheureux ont été, dès cette vie terrestre, punis de leurs crimes, et ils ont été poussés par une main invisible pour venir ici invoquer mon secours et proclamer mon innocence en face de cette grande assemblée, en face de Siliah, mon légitime époux, qui a voulu charitablement accompagner son frère. Pour que ces trois infirmes soient guéris, il faut que je leur pardonne. Qu’ils invoquent du fond de l’âme, avec un sincère repentir, la miséricorde de Dieu. Le mal qu’ils m’ont fait, je le leur pardonne. »

 

Les trois criminels, profondément affligés et repentants, furent guéris de leur infirmité et rentrèrent dans leur pays, bien résolus à vivre désormais honnêtement.

 

Le prince retint encore plusieurs jours dans son palais Merhuma et son mari, et les combla de témoignages de distinction. Le jour de leur départ, il leur fit encore de riches présents. Puis tous deux retournèrent dans leur maison, et ils eurent une longue et heureuse vie. 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Le recours à la métaphore animalière dans le Kalila et Dimna d’Ibn al-Muqaffa’

9112018

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

Le recours à la métaphore animalière dans le Kalila et Dimna d'Ibn al-Muqaffa’ dans Littérature Kalila-wa-Dimna_1

 Kalîla (à droite) et Dimna (à gauche) – manuscrit arabe de Kalîla wa Dimna copié en Syrie en 1220

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’un des maîtres de la prose arabe, Ibn al-Muqaffa’, iranien, lettré. C’est un scribe, kâtib, en l’occurrence, un fonctionnaire des services officiels. Vie brève pour avoir déployé des efforts pour convaincre le calife de prêter son autorité à l’élaboration d’un code propre à rassembler et unifier les différents milieux, ethnies et coutumes composant la société musulmane : projet assez audacieux pour soulever les foudres de la tradition en vigueur, accrochée, elle, au Coran, à l’exemple du Prophète de l’islam et à la loi définie par les docteurs représentant la communauté des croyants. Et c’est par factions entières, souvent dans la révolte et le sang, que fut soulevé le problème global de la nouvelle société musulmane et, partant, de la forme et du contenu du pouvoir, du droit de participer à la conduite de l’État. 

 

 

Voici planté le décor du Livre de Kalila et Dimna, l’environnement politique dans lequel vont se mouvoir nos animaux et en langue arabe. La lecture du texte arabe de Kalila et Dimna nous a conduit à une enquête comparative de Kalila et du texte coranique, dont les conclusions sont provisoires. En effet, la langue arabe utilisée par Ibn al-Muqaffa’ pour traduire Kalila ou écrire certaines parties du livre est la même. On a l’impression qu’il ne traduit pas de sa langue maternelle. Sa prose se caractérise par la concision dans l’expression, le choix exact des mots et surtout par sa rime. Ibn al-Muqaffa’ était très attiré par la langue arabe du Coran ; il en a emprunté, surtout dans Kalila, quelques-uns de ses termes. Son style est un éloquent témoignage de l’état de la langue arabe maniée par un secrétaire d’origine persane qui exprime des opinions personnelles ou inspirées. Ibn al-Muqaffa’ a emprunté la langue arabe et Dieu lui a prêté «un langage véridique aux yeux des générations futures » . Et ceci qu’il ait tenu secret son propos (dans Kalila) ou qu’il l’ait divulgué (dans son Épître).

 

 

 

Par la diversité des idiomes, nous avons la diversité des langages. Autrement dit, les différentes paroles prononcées par les humains. La parole de l’homme (comprise comme acte de parler) s’appuie sur un argument d’autorité, un argument coranique : Dieu a créé la parole, et une parole diversifiée : «Nous n’avons envoyé nul apôtre sinon [ chargé d’enseigner] dans l’idiome de son peuple » .

 
Notre enquête comparative de Kalila et du texte coranique est menée autour du thèmes : 

 

 

 

Le recours à la métaphore animalière

 

 

 

 

 

 

L’introduction d’animaux qui parlent donne une précision supplémentaire. Il s’agit de fables ou de contes philosophiques dont les protagonistes ou les héros sont des animaux. [ Le côté plaisant est] pour les sages, véhicule de hikma et d’abab, mais il est aussi le moyen dont se sert le pouvoir pour se dérober, pour échapper à la prise, à l’emprise de la ‘ âmma, et ce faisant, il assure son maintien, sa stabilité et sa pérennité.

 

Avant comme au début de l’islam, il n’y avait pas encore de rupture totale entre les hommes et les animaux ; il n’y a pas exactement de zoologie dans le Monde islamique, mais un tissu hétéroclite d’observations et d’anecdotes sur les animaux. Certaines de ces observations sont de type empirique, d’autres sont fabuleuses ou mythologiques. Ce discours est d’ailleurs constitué d’un stock d’énoncés qui circulent d’un auteur vers un autre ou tout simplement sous forme de proverbes. Il s’agit d’un thésaurus, une liste finie d’énoncés et de propositions, dans le cadre d’une catégorisation issue à la fois du discours coranique et de l’influence hellénistique et persane. L’islam est surajouté comme un vernis sur un savoir déjà constitué et autonome : on serait en présence d’une islamisation formelle a posteriori de savoirs non islamiques. 

 

 

Que des animaux soient à même de représenter l’homme, la preuve en est donnée par la langue arabe : certains animaux sont qualifiés de ‘insiy ou ‘ahli. Le premier qualificatif est particulièrement significatif, dans la mesure où littéralement il veut dire humain, au sens de ce qui se rapporte à l’homme, puisque le terme ‘ins désigne le genre humain. Pour qu’une espèce soit licite à la consommation, par exemple, il faut qu’elle puisse être rapportée à l’humain, c’est-à-dire qu’elle soit qualifiée de insiy.

 

Mais toutes les espèces qui entrent dans la catégorie de insiy ne sont pas licites. Il s’agit, ici, pour dire les choses autrement, de l’articulation du religieux, du culturel et du culinaire. L’ensemble de l’ordre animal – hormis l’homme qui, du fait de la volonté divine, trône sur cet ensemble – peut être divisé en ensembles ou grands sous-ensembles et l’opposition ‘ inswahch en est la plus frappante. 

 

 

 

Le recours à la métaphore animale chez Ibn al-Muqaffa’ s’explique par la naissance d’une structure étatique représentée par un pouvoir institutionnel au IIIe siècle de l’Hégire. Cette naissance s’est accompagnée d’un très grand malentendu entre les scribes administratifs, dont Ibn al-Muqaffa’, et le pouvoir. En effet, ces scribes se considéraient comme étant associés au pouvoir du moment qu’ils ne se limitaient pas à consigner les règles administratives, mais étaient aussi le reflet de l’idéologie de ce pouvoir. 

 

 

Le scribe, chargé d’un projet bien précis pour la direction de l’État, va recevoir des coups successifs. En tant qu’intellectuel, il recourt aux histoires d’animaux, aux miroirs des princes, aux conseils aux rois, qui le représentent comme étant la sagesse, l’intellect du pouvoir, alors que le sultan n’en serait que le «corps » apparent. 

 

 

Dans Kalila, on va procéder par l’exemple, le matal. Ce qui est important, c’est que c’est toujours le roi qui choisit le thème sur lequel il souhaite être éclairé. Il connaît l’objet de son désir mais se trouve incapable de désirer cet objet par lui-même. Faute de trouver un médiateur à même de déclencher le processus d’imitation, le désir du roi ne pourra prendre corps ni se manifester. 

 

 

Ce sont donc les animaux, étrangers par nature à l’univers du roi mais dotés pour la circonstance de parole et de raison, qui joueront le rôle de médiateur : mode de médiation externe idéale. 

 

 

 

 

À première vue, nous avons, dans certains récits coraniques, des versets portant comme titres des noms d’animaux.

 

Dès une époque très ancienne, l’habitude s’est instituée de donner à chacune des sourates un titre tiré le plus souvent ou du premier verset, ou d’un récit étendu, ou d’un élément prégnant, ou enfin d’un trait épisodique contenu dans le chapitre, comme c’est le cas pour les sourates intitulées «La Génisse » , «Les Fourmis » , «Les Abeilles » , etc. .

 

 

 

Les noms de certaines tribus arabes antéislamiques sont des noms d’animaux (période animiste). Les animaux jouent un rôle important dans les récits coraniques : ils illustrent une leçon de morale et le chemin à suivre. «Nous n’envoyons les signes que pour effrayer » . Les exemples en sont nombreux : la sourate «les Abeilles » illustre bien l’appel du Coran à la contemplation, à la réflexion sur la nécessité de bien connaître les merveilles de Dieu à travers des animaux qui témoignent de ces merveilles : «et cela est encore un signe pour un peuple qui réfléchit » . On pourrait se demander si l’homme, lui-même, n’est qu’une simple métaphore aux yeux de Dieu. Une métaphore argumentative ultime qui témoigne aussi du pouvoir créateur de Dieu.

 

 Il est à noter que le Coran a voulu réorienter la connaissance des animaux par les Arabes avant l’islam et ceci par divers moyens : 

– faire peur en recourant à l’avertissement ; 

– prendre en compte la puissance de Dieu ; 

– interdire purement et simplement certains actes ; 

– pratiquer l’affirmation interrogative ou l’étonnement. 

 

Le Coran s’élève, par ailleurs, contre les pratiques de la période antéislamique qui consistent à consacrer certains animaux à des divinités. D’autres traces coraniques : proverbe ou contes imaginés pour illustrer une doctrine ou faire comprendre une circonstance de la vie. Le matal, l’exemple, dans le Coran est employé, comme dans Kalila, pour désigner des apologues et, d’une manière générale, les fables d’animaux : «Certes, nous avons adressé aux hommes, dans cette Prédication, toutes sortes d’exemples, mais l’Homme est le plus rationnel des êtres » ; et «Ils ont pris en raillerie Nos signes et ce dont ils ont été avertis ».

 

Les animaux sont créés par Dieu et l’homme ne serait qu’un animal doué de langage ; «ainsi que de toute chose Dieu a créé un couple ».

 

Ceux que Dieu a maudit sont ceux qui ont gardé des croyances anciennes à la métamorphose de l’humain en animal. «Ceux qu’Allah a maudits, contre qui Il s’est courroucé, dont Il a fait des singes et des porcs qui ont adoré le Taghout, ceux-là ont la pire place et sont les plus égarés hors du Chemin Uni » . Le Coran relate les mœurs d’un milieu, d’un individu ou d’un groupe donné pour faire connaître leurs récits. «Et il crée [ encore] ce que vous ne savez point » ; «L’image de ceux qui ont été chargés de la Torah et qui, par la suite, ne s’en chargèrent point est à la ressemblance de l’âne chargé de livres ».

 

Les anciens Arabes, les peuples sémitiques, à l’instar des Hindous ont connu la fable. Le Livre saint – la Torah – en témoigne ainsi que le Coran.

 

Ibn al-Muqaffa’ n’a pas seulement traduit littéralement Kalila, mais il a aussi et surtout réorganisé l’original, changé des termes et leur signification afin de le mettre au goût arabe. Il a notamment ajouté des chapitres d’inspiration musulmane, en particulier «Le Procès de Dimna » dont la fonction est d’assurer un ordre moral de caractère musulman. Le meurtre d’un innocent dans Kalila, par exemple, est significatif à cet égard. 

 

Kalila est né à l’ombre de la ‘ Umma – communauté – arabo-musulmane. Les récits de Kalila, par exemple, s’arrêtent longuement sur le rôle de la raison dans laquelle il voit une force de l’être humain dans un milieu qui a déjà connu la philosophie, la rhétorique à travers les traductions des œuvres d’Aristote. 

 

Ibn al-Muqaffa’ expose le rôle de la raison au début de Kalila : «La sagesse est un trésor qu’on peut dépenser sans le voir disparaître, une fortune qui ne souffre de rien d’être prodiguée, un vêtement qui ne s’use pas à servir souvent, un plaisir qui ne cesse pas avec le temps » .

 

Le récit, par la suite, invite à pratiquer la sagesse qui renvoie ici à la raison. L’homme qui oeuvre pour le bien, dans Kalila, sera récompensé par Dieu. Le Coran affirme la même chose, presque dans les mêmes termes : «Quiconque aura fait le bien, aura dix [ fois récompense] semblable [ à ses œuvres]. Quiconque aura fait le mal ne sera récompensé que par un châtiment semblable ». Ces réflexions sont nombreuses dans le Coran et dans Kalila. Qu’en est-il du meurtre d’un innocent dans Kalila ? 

 

C’est un crime que Dieu ne pardonne pas : «Mais ce qui est le plus atroce encore aux yeux de Dieu, c’est qu’un innocent pur de tout crime soit mis à mort pour avoir été calomnié par un scélérat et un menteur ».

Dans le Coran, le crime de Caïn, cause de l’interdiction de l’homicide : «Je veux que tu confesses ton crime contre moi et que tu sois parmi les Hôtes du Feu. C’est là la récompense des injustes. » et «Quiconque tue un croyant volontairement aura pour récompense la Géhenne où, immortel, Allah lui prépare un tourment immense ».

 

Comment prouver le meurtre commis par le prévenu dans Kalila ? Dans le Coran? Par le témoignage. Deux témoins : celui de la panthère et de la bête féroce dans Kalila. Dans le Coran : «Requérez-alors le témoignage de gens intègres parmi vous et établissez le témoignage ». Quelle est la récompense du malfaiteur, du criminel ? Kalila : «Une fois les méchants mis à mort et chassés de cette terre, le roi et ses sujets trouvent alors le repos et le salut » . Le juge se prononce ici sur la base d’une règle coranique : «La récompense à ceux qui s’évertuent à semer scandale sur la terre sera seulement d’êtres tués sur la terre ou d’êtres crucifiés, ou d’avoir les mains et pieds opposés tranchés, ou d’êtres bannis de leur pays ».

 

Kalila parle également du tourment dans l’au-delà et ceci presque dans les mêmes termes que le Coran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Le proverbe dans les civilisations anciennes

30092018

 

 

 

 

 

Aussi loin que l’on peut remonter dans le temps, le phénomène proverbial apparaît toujours comme une partie intégrante du langage de la plupart des peuples connus. L’Homme sait depuis toujours figer ses connaissances et ses expériences quotidiennes dans des formules simples, brèves et facilement mémorisables. Les proverbes reflètent d’une façon éclatante les mœurs, les coutumes et les caractères d’un peuple. On y trouve les souvenirs des événements passés, les noms des personnages historiques, l’écho des anciennes croyances religieuses, des anciennes pratiques et on y trouve également un aperçu fidèle sur la vie présente des gens, sur leur conscience collective…La Littérature gnomique est en effet un bon moyen de pénétrer l’univers symbolique et culturel des peuples. 

 

 

Dans les deux plus anciennes civilisations connues par l’écriture, la civilisation sumérienne et égyptienne, les proverbes circulaient déjà et faisaient l’objet de recueils et de citations qui traversaient tout le Proche-Orient: 

 

- La chienne dans sa hâte a mis bas des chiots aveugles. (VIe millénaire avant notre ère, attesté dans l’écriture cunéiforme) 

 

- Il n’a pas attrapé le renard, il lui est fait un carcan. 

 

 

 

Dans la civilisation égyptienne, on nommait le Sebayt (enseignement) ce que nous appelons proverbe: 

 

- Suis ton cœur, que ton visage brille durant le temps de ta vie. (Sagesse de Ptahotep, IIIe millénaire av. J. C. ).

 

- Le chef du troupeau est un animal comme les autres. (Sagesse d’Ani, IIe millénaire av. J. C.). 

 

- Un bon caractère est la protection de l’homme. (Sagesse d’Aménémopé, VIIIe siècle av. J. C.). 

 

 

 

Les Araméens et les Hébreux ont eux aussi connu les proverbes:   

 

- Le léopard ne salue pas la gazelle si ce n’est pour sucer son sang. (Paroles d’Ahiqar, VIe siècle av. J. C.). 

 

- Celui qui creuse une fosse y tombe. (Proverbe de Salomon, IVe siècle av. J. C.). 

 

-Le fer aiguise le fer, ainsi l’homme aiguise un autre homme. (Proverbe de Salomon). 

 

 

 

 

Chez les Grecs qui, comme les Latins d’ailleurs, sont redevables de plusieurs proverbes de Proche-Orient, on trouve les mots « gnômê » (grec ancien: pensée, sentence, opinion) et « paroemia » (instructions): 

Le proverbe avait chez les Grecs un tel prestige qu’on l’écrivait sur les monuments publics et sur les bornes au bord des routes pour instruire les voyageurs en marchant. Aristote, qui était un grand amateur des proverbes, développe même une théorie selon laquelle la civilisation se renouvelle infiniment. Le  »monde éternel est indestructible », dit-il, subit à l’issue de grands cycles stellaires, de grandes catastrophes cosmiques qui détruisent l’humanité par intervalles réguliers. Les survivants commencent un nouveau cycle de civilisation où les proverbes avec les mythes et autres opinions qui subsistent de l’ancienne sagesse philosophique perdues dans les cataclysmes, présentent une importance capitale.

 

 

Voici quelques proverbes grecs: 

 

- N’apprends pas le métier de potier sur une jar à vin. (Cité par Platon, Gorgias, 514e).

 

- On ne connait son ami qu’après avoir mangé beaucoup de sel avec lui. (Cité par Aristote, Ethique à Nicomaque).

 

- Le genou est plus proche que le mollet. ((Cité par Aristote, Ethique à Nicomaque: allusion à l’opposition des intérêts personnels et familiaux) .

 

 

 

 

 

Chez les Latins le mot ‘proverbium’ vient du latin classique et signifie « parole mise en avant » : 

 

- On ne peut à la fois souffler et avaler. (Plaute, Mostellaria, 791). 

 

- Il faut être vieux de bonne heure pour le rester longtemps. (Cicéron, De senectute).

 

- C’est dans l’arène que le gladiateur prend sa décision. (Sénèque, Epistulae ad Lucilium). 

 

 

 

 

Les Arabes ont également manifesté leur intérêt pour les proverbes. Du Coran à la poésie, du hadith à la prose en passant par la rhétorique, la grammaire, le proverbe a toujours eu une place de choix. On a même un proverbe sur le proverbe qui affirme: 

 

Les proverbes sont les lampes des paroles.

 

 

Voici à présent quelques exemples:

 

Et certes, Nous avons développé pour les gens, dans ce Coran, toutes sortes d’exemples. Mais la plupart des gens s’obstinent à être mécréants!  (Voyage Nocturne – الاسراء – 89)

 

 A côté de la difficulté, est, certes une facilité! (L’ouverture – الانشراح – 6) 

 

- ….puis une fois que tu es décidé, confie-toi donc à Allah. (La famille d’Imran – آل عمران – 159)

 

Le croyant ne se fait mordre deux fois du même trou. (Hadith) 

 

La sincérité guide vers la charité et la charité guide vers le paradis. (Hadith). 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Un Proverbe Rifain

21072018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« ad ggnfan iyzzimn ura aye awarn.« 
 

Toutes les blessures sont guérissables sauf celles que causent certaines paroles. 

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois un homme qui vivait dans une grotte. Pendant la journée, il cultivait ses terres comme le reste des villageois, mais dès que la nuit tombait, il se transformait en lion. Car dans sa jeunesse il avait été maudit par une ermite qu’il dérangeait dans ses prières et effrayait en imitant le lion. 

 

 

 

Cet homme se maria et il vécut très heureux pendant deux mois. Mais ses disparitions nocturnes intriguaient sa femme de plus en plus. Lorsqu’il eut épuisé tous les mensonges et les prétextes, il décida de lui dire toute la vérité. Auparavant il lui fit jurer sur ce qu’elle avait le plus cher de ne jamais trahir sa confiance. 

 

 

 

Quelques jours plus tard, en revenant de son travail, il surprit sa femme en train de dire à sa mère :

« je suis vraiment heureuse avec lui ; le seul moment où je ne le supporte pas, c’est lorsqu’il revient de la forêt à l’aube, le ventre plein de charognes et qu’il commence à roter et à répandre une odeur de fauve dans toute la maison. »

 

 

 

 

Mortellement blessé dans son amour propre et indignement trahi par la femme qu’il adorait, il attendit que sa belle mère fût partie pour rentrer chez lui. Une fois dans la grotte il demanda à sa femme de chauffer au rouge le soc de la charrue, et la força ensuite à lui piquer le sommet de la tête avec ce soc embrasé. 

 

 

 

Chaque jour pendant des mois, il demandait à sa femme de venir voir l’état de sa blessure qui cicatrisait petit à petit. Le jour où elle lui dit que la blessure était entièrement guérie, il lui répondit d’une voix pleine de grief: « Toutes les blessures sont guérissables sauf celles que causent certaines paroles. «  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

   
 




La Servante et la Vingt Septième nuit du Ramadan

3062018

Conte arabe de Mauritanie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Servante et la Vingt Septième nuit du Ramadan dans Littérature 1522409652-serviteurs-en-1948

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois une esclave, dans les premiers temps. Les esclaves en ce temps-là étaient encore possédés et à portée de main, et les gens en faisaient tout ce qu’ils voulaient, leurs maîtres les écrasaient de travail et les fatiguaient, toute la journée ils les insultaient. Chacun d’eux l’appelait, celui qui voulait de l’eau l’appelait, celui qui voulait qu’on lui donne quelque chose l’appelait, celui qui voulait qu’elle mette de l’eau à chauffer l’appelait. Elle ne pouvait même plus faire son travail. A peine se dirigeait-elle vers un mortier pour piler ou vers une marmite pour la poser sur feu qu’on l’appelait cent fois. Et tout cela la fatiguait. 

 

Et elle a dit…..

 

 

Elle a entendu les gens dire qu’au mois de Ramadan, la vingt-septième nuit, le ciel se déchire au-dessus de chacun et que ce qu’il demande à Dieu. Il le lui donne en entier. Elle s’est dit en elle-même : « Moi, il faut que je reste assise jusqu’à ce que le ciel se déchire au-dessus de moi. Je demanderai à Dieu qu’aucun de mes maîtres ne m’appelle sans qu’il pète* ». 

 

 

 

Elle a continué jusqu’à la vingt septième nuit, qu’elle a passée assise, assise, assise, à veiller, jusqu’à ce qu’arrive ce moment où le ciel se déchire, et il s’est déchiré au-dessus d’elle. Elle a dit qu’elle souhaitait de Dieu que cette histoire arrive, que chaque fois que quelqu’un l’appellerait, dirait son nom, il pète. 

 

Le lendemain, son maître l’a appelée. Il a dit : « Eh ! El- ‘Aviye** ! Eh ! El- ‘Aviye ! » A peine a-t-il dit « Eh ! El- ‘Aviye ! » qu’il a fait prout. Il a pété. Sa femme ne pouvait pas rire, les enfants non plus, ni personne, ils se sont tus. Et lui, il ne pouvait plus l’appeler à nouveau. Il a dit à sa femme : « Appelez-moi cette esclave, qu’elle vienne me voir ». Elle, elle lui a dit : «Eh ! El- ‘Aviye ! » Elle aussi a fait prout. Elle s’est tue. Elle a appelé un de ses enfants et lui a dit : « Appelle-moi El- ‘Aviye ! » 

 

 

 

 

Celui qui l’appelait, il lui arrivait cette histoire, toute la journée. Chaque fois qu’un de ses maîtres l’appelait pour quelque chose, il lui arrivait cette histoire. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que ça leur arrivait quand ils disaient son nom. 

Ils ont alors dit qu’ils ne diraient plus son nom. Ils l’ont laissée en paix, elle a fini par être tranquille. Elle faisait sortir le mil, en faisait de la farine, mettait la marmite sur le feu et faisait tout ce qu’elle avait à faire comme travail, allait chercher l’eau. Mais on ne l’appelait pas, elle n’était pas fatiguée et on ne l’appelait pas à tout instant. Elle s’est reposée. C’est la fin de l’histoire. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

N.B: 

 

*: La traduction littérale aurait été : « son dos se déchire ». C’est une tournure périphrastique habituelle pour signifier ‘péter’. Il existe un verbe ayant ce sens, (Zrat) mais sa grossièreté en proscrit l’usage, plus encore par un locuteur appartenant à un groupe dominant, ce qui est le cas ici. 

 

 

 

 

 

**: Le prénom de l’esclave, fréquent dans cette catégorie sociale, signifie « paix, tranquillité ». esclave mal nommée, mais qui va, à travers les péripéties du conte, enfin éprouver l’accord de son prénom et de sa vie quotidienne. Ce même prénom, dans son usage de nom commun cette fois, va se retrouver dans le dernier paragraphe, dans « ils l’ont laissée en paix ». (litt. « ils lui ont donné la paix »), expression d’un emploi fréquent lorsque le verbe y est mis à l’impératif. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
  

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La Néo-Littérature Kabyle et ses rapports à la Littérature Traditionnelle

20042018

 

 

 

 

 

L’arrivée des Français en Kabylie a été un tournant important sur le plan socio-économique que sur le plan culturel. Sur le plan politico-économique, la conséquence majeure a été la destruction de l’organisation politique et l’effritement de l’économie locale. Sur le plan culturel, l’ouverture progressive des écoles va avoir pour impact principal la forte scolarisation des Kabyles. L’élite kabyle qui sortira de ces écoles va opérer une transformation très importante dans le champ culturel kabyle : le passage à l’écrit.  Ce dernier va conduire progressivement à la naissance de la néo-littérature kabyle. 

 

 

 

Le concept de ‘néo-littérature kabyle’ a été forgé par S. Chaker pour désigner la littérature qui a commencé à émerger dans les années 1940, un peu plus d’un demi-siècle après l’ouverture des premières écoles françaises en Kabylie. La marque essentielle de cette littérature est d’être prise en charge par l’écrit, contrairement à la littérature ancienne qui, elle, est exclusivement orale. L’écrite va bousculer le champ littéraire et lui faire subir des transformations très importantes que nous examinerons tout au long de ce texte. 

 

 

 

 

 

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Une salle de classe en Kabylie fin du 19° siècle

 

 

 

 

 

 

Selon S. Chaker (1992), l’une des inspirations de la néo-littérature kabyle est le modernisme, ‘’Un effort permanent d’inscrire la culture berbère [kabyle] dans un champ de références modernes et universelles, pour les faire sortir de leurs sphères traditionnelles, rurales et familiales. La néo-culture et la néo-littérature berbères [kabyles] tendent, depuis au moins 1945, à faire du berbère un moyen d’expression et de création en prise avec les courants de pensée du monde moderne et de la culture universelle.’’ (Chaker, 1992) 

 

 

 

Les marques de ce modernisme sont principalement la création néologique et l’émergence de nouveaux genres littéraires. Nous verrons que ces derniers reprennent le background de la littérature traditionnelle et le réutilisent, et c’est là le renouveau, à de nouvelles fins esthétiques.   

La nouvelle littérature kabyle est composée des genres littéraires suivants : le roman, la nouvelle, la poésie écrite et le théâtre. 

Voyons -à titre d’exemple- comment le roman exploite le fond littéraire traditionnel. 

 

 

 

 

Dans le nouveau paysage littéraire kabyle, le roman est sans doute le genre littéraire le plus prisé par les écrivains kabyles. Si le corpus de romans kabyles publiés jusqu’ici ne dépasse pas les vingt-cinq, ce n’est certainement pas par manque de création, mais à cause des problèmes que rencontrent les écrivains kabyles pour se faire éditer. Plusieurs dizaines de romans sont encore à l’état de manuscrits. 

 

 

L’adoption du roman comme genre littéraire de prédilection peut s’expliquer par la possibilité qu’il offre, en tant que genre littéraire sans règles précises, aux écrivains de s’exprimer en toute liberté. C’est du moins l’explication que nous a donnée Salem Zenia*, romancier, auteur de deux romans.

 

Dans le roman Lwali n Wedrar [le Saint de la montagne], datant de 1946 et publié à titre posthume en 1963, Belaid At-Ali reprend un récit traditionnel, en l’occurrence le récit de vie d’un saint dénommé Bu Leɣțuț [la chiffe molle], pour fabriquer une trame romanesque. Le récit raconte le parcours initiatique d’un personnage qui, de sa condition de risée du village, accède à la sainteté. Le lecteur suit ce parcours en ballottant entre le merveilleux qui caractérise les miracles du personnage et le réalisme auquel invite, sans cesse, le regard ironique du narrateur.

 

B. At-Ali reprend un genre littéraire ancré dans la tradition orale kabyle, à savoir le récit hagiologique, pour lui faire subir une transformation générique. Cette transformation repose sur le procédé littéraire de la substitution.En effet, au personnage légendaire du saint traditionnel, il substitut un personnage ordinaire, déplaçant ainsi la sainteté de l noblesse au cœur.

  »La seule noblesse qui vaille n’est pas celle du sang, mais celle du cœur. Si la première est un privilège de naissance, la seconde est une qualité que chacun est en mesure d’acquérir » Cette citation correspond au message qui se dégage du texte de B. At-Ali : la seule sainteté qui vaille est celle du cœur. Le romancier démystifie ainsi le saint traditionnel et contribue, par la même occasion, à donner le droit de cité aux personnages ordinaires qui ont une place toute secondaire dans la littérature traditionnelle. Le personnage du récit traditionnel, incarnant les valeurs recherchées par le groupe, cède la place à un nouveau type de personnage : il s’agit d’un individu ayant une consistance psychologique.

 

 

 

 

 

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Bélaïd AT ALI (1909-1950)

  

 

 

 

 

De son côté, dans Faffa, un de ses deux romans, Rachid Aliche reprend la thématique de l’exil. Jusque-là, celle-ci a été véhiculée par l’oralité, que ce soit l’oralité primaire actualisée par les chants des femmes kabyles pleurant le départ en exil de leurs maris et enfants, ou l’oralité médiatisée incarnée par la chanson kabyle prise en charge par les chanteurs kabyles vivant en milieu d’émigration. Ces derniers ont utilisé les moyens modernes d’enregistrement pour fixer et diffuser leurs chansons. 

 

 

R. Aliche fait nommément référence aux chanteurs de l’exil. Cette intertextualité, explicite avec ‘’la chanson de l’exil’’ (2001), donne un ancrage thématique au roman Faffa. R. Aliche relaie ainsi la tradition existant chez les chanteurs de l’exil tels El Hesnaoui, Zerrouki Alloua ou encore Slimane Azem pour démystifier l’émigration et dire les déboires que subissent ceux qui débarquent dans l’hexagone.  Le titre du roman à lui seul suggère une portée ironique. Faffa est un terme créé à partir de ‘Fransa’ (La France) et qui suggère le désillusionnement des émigrés. Faffa** est le diminutif ironique de  »Fransa ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Belgasmia (2001) fait remarquer que la reprise de ce fond thématique traditionnel emprunte trois voies : l’emprunt du vocabulaire, la citation et le développement de sous-thèmes. Le roman de R. Aliche est rempli de vocables que l’on retrouve dans la chanson de l’exil : inigimenfiamjab, etc. ‘’Ces vocables restituent un univers sémantique autour du thème de l’exil et comportent un degré de connotation dont l’auteur tire profit. En effet, ils permettent de tisser une relation dialogique avec la Chanson de l’Exil par développement’’ (Belgasmia: 2001) Les citations sont parfois reprises intégralement, d’autres fois par le biais de la paraphrase. R. Aliche insère dans son roman tantôt des passages entiers des textes chantés de S. Azem, tantôt des paraphrases de ceux-ci. 

 

 

 

Sur la base du fond déjà existant, R. Aliche développe la thématique de l’exil. C’est d’ailleurs l’un des procédés les plus usités par tous les romanciers kabyles. Sur le plan formel, la transformation est d’autant plus importante qu’elle consiste en une inversion formelle, passant de la poésie à la prose. 

 

 

Belgasmia (2001) note par ailleurs qu’en s’inspirant de la ‘chanson de l’exil’, R. Aliche développe les sous-thèmes qui se rattachent à elle. Ils peuvent servir à ouvrir un chapitre. C’est le cas du chapitre II du roman qui s’ouvre sur un discours exhortatif, s’adressant à l’émigré et lui conseillant vivement d’éviter les tentations de la vie citadine. Il y a cependant une différence notable : alors que dans la chanson de l’exil, le discours exhortatif est direct, dans le roman Faffa, il est repris sur un mode indirect, le romancier opérant une sorte de mise en narration.  

 

 

Si la figure centrale de l’amjab, est une image déjà construite dans l’imaginaire collectif, dans le roman de R. Aliche, elle se construit au fur et à mesure. La description des différentes scènes d’errance et perdition permet, en somme, de décomposer l’image figée du personnage pour en donner les multiples facettes. La longueur du genre romanesque offre cette possibilité de développement et d’élaboration de sous-thèmes traités de manière suggestive et elliptique dans la ‘chanson de l’exil’.  On assiste à une forme de mise en scène détaillée d’un personnage qui a marqué l’imaginaire collectif kabyle. 

 

 

 

‘’C’est (…) l’écho, pour ainsi dire, de cet ‘arrière-plan’ thématique de la Chanson de l’Exil, avec ses stéréotypes, ses sous-thèmes et ses lieux communs, qui rend ce second roman recevable pour lecteur kabylophone » (Belgasmia, 2001). La tradition orale, on le voit, peut offrir un ancrage thématique pour la néo-littérature. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le romancier Amar Mezdad exploite, lui aussi, le fond littéraire traditionnel pour alimenter ses textes. Dans son roman Iv d wass (1990), il aborde une thématique toute nouvelle dans le paysage littéraire kabyle, à savoir les mutations sociales survenues au lendemain de l’industrialisation de l’Algérie, mais le texte est émaillé de fragments formels puisés directement de la tradition orale kabyle. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dans une étude sur le roman Iv d wass, nous avons vérifié (Ameziane, 2002) que Mezdad utilise les éléments de la tradition orale pour féconder son écriture. Les fragments réutilisés deviennent des procédés littéraires, alors que dans le contexte de l’oralité, ils font office de genres littéraires à part entière. Les éléments mythologiques perdent le caractère mythique qui était le leur dans le contexte de l’oralité. Insérés dans l’écriture romanesque, ils contribuent à construire une poétique de parodie et de démystification. Les personnages légendaires connus dans la tradition orale sont évoqués, non à des fins de glorification, mais pour être ridiculisés. 

 

 

Parfois, certains personnages des contes merveilleux, tels awayezniw (l’ogre) ou tteryel (l’ogresse), sont évoqués pour établir des rapports d’analogie sémantique avec d’autres actants. La machine dont s’occupe Muhend Amezyan est souvent comparée à l’ogresse. Elle lui broie le mental comme la seconde broie les personnes qu’elle dévore. L’élément fantastique de l’ogresse est utilisé, ici, pour décrire la réalité vécue à l’usine. 

 

 

A côté des éléments des mythes, des légendes ou encore des contes traditionnels, c’est le proverbe qui est repris de façon très marquée dans le roman de Mezdad. Pas moins de soixante sept proverbes émaillent le texte. Si dans quelques cas, ils reproduisent les fonctions qui leur sont connues – l’argumentation, l’explication, la synthèse, etc.-, dans la plupart, ils sont pourvus de nouvelles fonctions qui répondent à la logique du discours romanesque. Ils subissent par ailleurs un certain nombre de transformations d’une importance non négligeable. En oralité, le proverbe est utilisé pour clore le discours. Mezdad, quant à lui, en fait l’usage inverse : ouvrir le discours. Par ailleurs, le proverbe sert à énoncer une vérité générale. Mezdad, lui, s’évertue à l’utiliser a contrario, apportant chaque fois une exception au discours normatif de l’oralité. Toutefois, la transformation capitale que Mezdad fait subir au proverbe est son defigement. En oralité, le proverbe est un énoncé figé dans sa forme. Dans le roman de Mezdad, il perd son figement et devient un énoncé ordinaire. De coup, le contenu sémantique sacralisé se retrouve désacralisé, ordinaire à son tour. 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

 
 

 

 

 

 
 

 

 

 

 

 
  

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*: Zenia est l’auteur de Tafrara (1995) et Iyil d wefru (2002)

**: Dans le même registre ironique, le poète Si Moh a écrit un texte qu’il intitule Faffa, dont lequel il forge un autre vocable tout aussi ironique que le précédent: Öumistan. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Histoire de la Gazelle et du Lion de Mansoura

7032018

Conte de Tlemcen

 

 

 

 

 

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Tlemecen est une ville florissante et riche où s’arrêtent les caravanes du grand désert; ses guerriers sont nombreux et intrépides, les beys des princes magnifiques; ils sont aimés d’Allah et adorés des tribus. Ali, le bey, avait une fille plus belle que la plus belle Heur de ses jardins; sa voix était plus douce que la voix de l’ange, ses yeux étaient fendus et timides comme ceux d’une gazelle effrayée. Lorsque, par hasard, un mortel la voyait, il en devenait fou s’il n’en perdait la vie.

 

Elle s’entourait toujours d’un long voile qui couvrait sa tête et son corps, et retombait sur la pointe de ses sandales, laissant entrevoir le pied d’une biche. — Les femmes esclaves la suivaient dans ses promenades et ne la quittaient jamais.

 

Mais le Seigneur Dieu avait mis dans la florissante ville de Tlemecen, en même temps que le bey Ali et sa fille, un homme pauvre qui gagnait sa vie à de petits trafics avec les chameliers des caravanes. Il s’appelait Kaddour, les pauvres l’aimaient, les riches ne le connaissaient pas, car les riches ne sont pas bons mahométans, et ne vont pas au devant des pauvres. Kaddour avait un fils jeune, déjà renommé dans les guerres, et beau comme l’ange des batailles. Sa taille était droite et hardie comme celle d’un pin de la montagne, ses yeux vifs et braves comme ceux du lion magnanime, et sa voix forte, comme celle d’un soldat du Prophète. Un jour, après s’être promené dans les grands et magnifique jardins qui entourent la ville, le fils de Kaddour s’assit près d’un ruisseau et s’endormit sous le feuillage d’un citronnier chargé de fleurs. Le Seigneur lui apparaissait en songe, car ses lèvres laissaient échapper un doux sourire. — Tout-à-coup un bruit léger le réveille; il aperçoit une femme à demi-voilée qui venait à lui. Il se cache, et cette femme, appelant ses esclaves, leur donne son voile. — C’est la fille du Bey ; le jeune homme la voit, sa raison s’égare, il veut sortir du bosquet, mais la jeune fille, effrayée par le bruit des feuilles, s’enfuit et disparaît à ses yeux.

 

 

Depuis, le malheureux enfant de Kaddour ne put chasser l’amour qui s’était glissé dans son âme. Il revenait à chaque heure du jour dans les jardins, mais sans rencontrer celle qu’il y cherchait.

Le pauvre marchand, qui voyait dépérir son fils, voulut savoir la cause de son chagrin, et n’y parvint qu’après l’avoir bien tourmenté. Effrayé des dangers qu’il affrontait, craignant la colère du Bey, il va trouver le fou Ben-Meida, saint homme que tout le monde adorait, et qui faisait des miracles.—Après s’être prosterné devant le saint, Kaddour lui conta ses peines et lui demanda conseil. — Je sais, répondit le fou, que la fille du Bey, est amoureuse comme une tourterelle, de ton fils, l’heureux Salem; mais les deux amants ne pourront parler de leurs amours qu’en échangeant leurs formes humaines contre celles des animaux qui courent la plaine et le désert. Si ton fils veut prendre la peau d’un lion, elle prendra la tunique d’une gazelle, et le bois d’oliviers de Mansoura sera le heu de leurs rendez-vous amoureux.

 

Après avoir baisé les haillons du fou, le marchand le remercia, et fut trouver son fils auquel il raconta les paroles saintes et prophétiques du marabout. Salem, au comble du bonheur, consentit avec joie aux conditions imposées, et disparut aussitôt de la maison de son père. Les gardes de la porte de Maghreb furent effrayés par l’apparition subite d’un lion qui s’élança vers Mansoura, et les soldats qui gardaient la porte du Levant (men el-Chark), ne furent pas moins surpris du passage rapide d’une jeune gazelle qui franchit les barrière et se perdit dans la plaine.

 

Dès le lendemain, tout le beylick fut en grande rumeur, les cavaliers couraient les plaines et les montagnes, pour retrouver la jeune fille du bey, disparue. Le bey Ali, après l’avoir redemandée au Seigneur Dieu et à tous les hommes, mourut de chagrin.

 

Le marchand Kaddour riait seul dans sa barbe. Cependant, ne voyant pas revenir son fils chéri, le seul espoir de sa vieillesse, il fut trouver le saint, pour lui demander à faire redevenir homme le lion.—Mais le fou fit d’horribles grimaces, et se mit à rire aux éclats, en lui disant qu’il ne le comprenait pas. — Jamais il ne put se ressouvenir de la métamorphose qu’il avait faite !!!

 

Souvent les chasseurs ont poursuivi une jolie gazelle, légère comme le vent qui souille sur la mer des tourbillons du désert. Mais ils ont toujours entendu des rugissements terribles qui grondaient dans les ruines de Mansoura et qui effrayaient leurs chevaux. — On voit souvent dans la forêt des oliviers, un lion superbe, qui protège et défend une timide gazelle, —c’est le malheureux Salem près de sa belle amante.

 

 

Dieu seul est Dieu, il est juste et punit les ambitieux comme les femmes infidèles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La légende de Bent El Khass

22012018

(Suite et fin)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A quelle époque peut-on placer l’existence de cette héroïne visiblement légendaire, même dans la tradition algérienne ?

 

M. de Castries, sans citer de sources, nous dit qu’Embarka Bent El Khass ( الخص), femme célèbre de la tribu de B. Amer, vivait dans le Sahara oranais au XVe siècle.

 

Mais la connaissance de la littérature arabe classique nous permet de remonter plus haut : l’existence de Bent El Khass est mentionnée, sans en être d’ailleurs le moins du monde plus plus certaines, par des auteurs bien antérieurs au XVe siècle et c’est là une preuve de plus qu’on en saurait étudier d’une façon sérieuse et complète le folklore arabe du Maghreb, si l’on n’a pas une connaissance suffisante de la littérature ancienne.

 

La première mention qui soit faite d’elle se trouve dans un vers du poète El Farazdaq, né en l’an 20 de l’hégire (641 ap. J. –C.) et mort vers 110 (728 de J. –C.), c’est-à-dire sept siècles avant la date supposée plus haut.

 

 

Tu as été honorablement fidèle à un serment

Comme Hind fut fidèle à Bent El Khoss – El Iyâdi-.

 

 

 

 

Certaines commentateurs ont cru que la Hind dont il s’agissait ici était la fille du dernier roi de Hira, En No’mân, mais cette opinion est combattue par Ibn Nobata qui voit avec vraisemblance dans cette Hind (nom très répandu dans l’ancienne Arabie) une autre femme que la princesse de Hira. En Orient, elle est appelée Hind et on lui donne pour sœur une certaine Djom’ah contre qui elle plaida devant un juge des Arabes, El Qalmas (القلمس). Celui-ci rendit un jugement en sa faveur, si l’on en croit un vers attribué à Ben El Khoss :

 

Si Dieu récompense l’homme bienfaisant pour sa fidélité,

Qu’il récompense généreusement Qalmas de ma part.

 

 

 

 

On voit que partout son père est nommé El Khoss (ou El Khass). Ibn el A’rabi lui donne le nom d’El Khoss ben Djabir ben Qoraït’ el Iyâdi, d’où le surnom d’El Iyâdyah, porté par sa fille. Mais cette liste de d’ascendants de Bent El Khoss est inconnue aux généalogistes Ibn Doraïd et Ibn Qotaïbah. Ce dernier mentionne seulement un Qoraït’ (قريط), frère de Qort (قرط) fils d’Abou Bekr, remontant par Kilâb, Haouâzin et Nizâr à Adnan, l’ancêtre des Arabes, tandis qu’Iyâd, de qui serait descendu Khoss, était le frère de Nizâr. Le Qoraït’ d’Ibn Qotaïbah ne peut donc pas être l’ancêtre de Bent El Khoss.

 

 

 

Du reste cette désignation d’Iyâdyah a-t-elle quelque valeur ?

 

 

On ne le pense pas, et les auteurs arabes semblent avoir partagé cette opinion, car quelques-uns font de Bent El Khoss une ‘Amaliqa (Amalécite), issue des débris du peuple de ‘Ad, ce qui nous rapporte aux temps fabuleux et nous donne lieu de croire qu’elle n’a jamais existé, pas plus en Arabie que dans le Sud algérien.

 

Mais en Orient, comme en Occident, les traits caractéristiques de sa légende sont identiques et les maximes en prose rimée qu’on lui attribue ont le même cachet. Elle est appelée à donner son avis sur les chevaux, les chameaux, le mariage, et ses sentences ont le même caractère de simplicité du fonds et de recherche de forme. 

 

 

 

 

 

 

On lui demanda : Quel est l’homme que tu préfère ? Elle répondit :

L’homme facile et généreux, bienfaisant et illustre, habile et intelligent, le seigneur redouté.  – - Y a-t-il quelqu’un qui surpasse celui-là ?

-          Oui,  l’homme svelte et mince, fier et élégant, bienfaisant et prodigue, qu’on craint et qui ne craint pas.

-          Et quel est l’homme le plus haïssable à ton avis ?

-          L’homme lourd et endormi, qui se décharge des affaires sur les autres, indifférent, faible de poitrine, vil et blâmable.

-          Et y a-t-il quelqu’un de pire ?

-          Oui, le sot querelleur, négligent et négligé, qui n’est ni craint ni obéi.

 

 

 

 

On lui demande encore : Quelle femme est préférable suivant toi ?

-          Celle qui est blanche et parfumée

-          Et celle qui déplaît le plus

-          Celle qui se tait si on veut la faire parler et qui parle si on veut la faire taire.

 

 

 

 

 

Un homme alla trouver Bent El Khoss pour la consulter sur la femme qu’il devait épouser :

-          Cherche-la brune et belle de visage, lui dit-elle, dans une famille brave, ou dans une famille noble, ou dans une famille puissante.

-          Il ajouta : Tu n’as laissé de côté aucune sorte de femme ?

-          Si fait, j’ai laissé de côté la pire de toutes : la noiraude toujours malade, aux menstrues prolongées, querelleuse.

 

 

 

 

 

On demanda à Bent El Khoss : «  Quelle est la femme la plus méritante ?

-          Elle répondit : Celle qui demeure dans sa cour, qui remplit les vases, qui mélange d’eau le lait qui est dans l’outre.

-          Quelle est la femme la plus méprisable ?

-          Celle qui soulève la poussière en marchant, qui a une voix aiguë en parlant, qui porte une fille dans ses bras, qui est suivie d’une autre et qui enceinte d’une troisième.

-          Quel est le jeune homme préférable ?

-          Le jeune homme aux longues jambes et au long cou, qui a grandi sans malice.

-          Et quel est le plus méprisable ?

-          Celui qui a le cou enfoncé, les bras courts, le ventre énorme, qui est couvert de poussière, qui a des vêtements déchirés, obéit à sa mère et se révolte contre son oncle paternel ».

 

 

 

 

 

 

Comme dans les traditions du Sahara, elle est consultée pour l’achat d’animaux domestiques. Son père, voulant acheter un étalon pour son troupeau de chamelles, lui dit : « Indique-moi comment je dois l’acheter ».

Elle répondit : « Achète-le avec le bas de la joue marqué, les joues douces, les yeux enfoncés, le cou épais, le milieu du corps développé, très haut, très généreux, qui regimbe quand il est frappé du bâton et allonge la tête quand il est chargé entièrement ».

 

 

 

 

Les chameaux paraissent avoir eu sa prédilection, ce qui n’a rien d’étonnant chez des nomades, si on en juge par les réponses qu’on lui attribue : «  Quelle est la chamelle la plus vive ?

-          C’est, dit-elle, celle qui mange tout en marchant et dont les yeux sont brillants comme ceux d’un fiévreux.

-          Et quelle est celle qui a le moins de valeur ?

-          Celle qui est prompte à aller au pâturage de bonne heure et qui ne donne que peu de lait le matin.

-          Quel est le meilleur des chameaux ?

-          C’est l’étalon au corps énorme, robuste, habitué aux voyages, vigoureux.

-          Quel est le chameau de moindre valeur ?

-          C’est celui qui est court de taille et qui a une bosse aussi petite que le dos d’une autruche ».

 

 

 

 

 

 

El Khoss demanda à sa fille : «  Est-ce que le chameau de moins de cinq ans féconde la femelle ?

-          Oui, dit-elle, mais sa fécondation est lente.

-          Et celui qui a perdu deux incisives ?

-          Oui, et de la largeur d’une coudée.

-          Et celui à qui pousse sa première dent de devant ?

-          Oui, mais il est sans force ».

 

 

 

 

 

Un jour elle dit à El Khoss : « Une telle éprouve les douleurs de la parturition, en parlant d’une chamelle de son père.

-          Qui t’en a informée ?

-          Elle a un tressaillement dans les os de l’utérus, son regard est vit et elle marche en écartant les jambes.

-          Ma fille, elle va mettre bas ».

 

 

 

 

 

 

« Quel cheval préfères-tu ? lui demanda-t-on.

-          Celui qui a un toupet, qui est bien soigné, robuste, de forte encolure, solide, vigoureux, ardent et rapide ».

 

On lui demanda : « Que dis-tu de cent chèvre ? ». Elle répondit : « C’est un petit bien derrière lequel s’attache la pauvreté, richesse de faible, gagne-pain de misérable.

-          Et cent brebis ?

-          C’est une ville sans défense.

-           Et cent chameaux ?

-          Quelle excellente richesse que les chameaux ! c’est ce que désirent les hommes.

-          Et cent chevaux ?

-           C’est l’orgueil de qui les possède et il ne s’en contente pas.

-          Et cent ânesses ?

-          Éloignées la nuit, honte de la réunion ; elles n’ont pas de lait qu’on puisse traire, pas de laine qu’on puisse tondre ; si on attache leur mâle, il est interdit ; si on le lâche, il s’en retourne ».

 

 

 

 

 

 

On lui attribue aussi une réponse un peu différente au sujet de la valeur des différents biens. Le père de Bent El Khoss lui demanda : Quelle est la meilleure richesse ?

-          Des palmiers solidement plantés dans des terrains humides, qui nourrissent en temps de disette.

-          Et quoi encore ?

-          Des brebis à l’abri de l’épizootie, qui te fournissent des agneaux, que tu trais plusieurs fois par jour et te donnent des toisons ; je ne connais pas de richesse comme celles là

-          Et les chameaux ?

-          Ce sont les montures des guerriers, le rachat du sang versé, le douaire des femmes.

-          Quel est l’homme le meilleur ?

-          Le plus visité, comme les collines d’un pays sont les plus foulées aux pieds.

-          Qui est-il ?

-          C’est celui à qui on demande et qui ne demande pas, qui donne l’hospitalité et ne la reçoit pas, qui rétablit la paix et à qui on ne l’impose pas.

-          Quel est le pire des hommes ?

-          L’imberbe bavard qui tient un petit fouet et qui dit : Retenez-moi loin de l’esclave des Benou un tel, car je le tuerai ou il me tuera.

-          Et quelle est la meilleure des femmes ?

-          C’est celle qui a un fils dans son sein, qui en pousse un autre devant elle, qui en porte un troisième dans ses bras, tandis qu’un quatrième marche derrière elle.

 

 

 

 

 

 

On lui demanda un jour : Qu’y a-t-il de mieux ?

-          Le nuage du matin qui suit le nuage de la nuit sur une terre élevée.

 

 

 

 

 

 

 

On lui attribue aussi un grand nombre de dictons en prose rimée (سجع) entre autres ceux-ci qui sont devenus proverbes : Le pire des loups est le loup du ghadha (arbuste épineux) ; le pire des serpents et celui d’un sol aride, la plus rapide des gazelles est celle qui pait la h’allabah ; le plus fort des hommes est celui qui est mince ; la plus belle des femmes est celle qui a des formes potelées et le visage ovale ; la plus laide est celle qui est renfrognée et sèche ; la plus vorace des montures est celle qui allaite, le meilleur morceau de viande est celui qui est près de l’os ; le plus dur des endroits pour la marche est celui où les cailloux sont sur les rochers ; les pires des troupeaux sont ceux qu’on ne peut donner en aumône ni égorger (comme les ânes) ; la meilleure des richesses est une jument soumise ou une série de palmiers fécondés.

 

 

 

 

 

 

 On lui demanda : Quel est le nuage que tu préfères ?

-          Celui dont le bord retombe comme une frange, qui verse la pluie à torrents, énorme, sillonné d’éclairs, bruyant et qui envahit tout.

-          Quel est l’homme le plus important à tes yeux ?

-          Celui dont j’ai besoin.

 

 

 

 

 

 

 

Elle aurait eu aussi, suivant certaines traditions, l’habitude de poser des énigmes à ceux qu’elle rencontrait, c’est ainsi qu’Ibn Nobata, dans son commentaire de l’épitre d’Ibn Zeïdoun lui attribue la série d’énigmes que, d’après Hariri une djinnah (comme la Sphynge des Grecs) proposait aux passants. Tout comme la djinnah, elle n’aurait cessé ses interrogations qu’après avoir été couverte de confusion par la réponse d’un de ses interlocuteurs qui devait compléter une série de phrases commençant par « je m’étonne » عجبت.

 

 

 

On a vu plus haut comment elle appréciait l’homme et la femme au point de vue du mariage. Il semblerait que, malgré son désir de se marier, indiqué aussi dans la légende saharienne, elle en ait été empêchée par son père et qu’elle ait cherché des consolations en dehors d’une union légitime. Surprise avec un esclave, elle se contente de donner pour excuse à ceux qui lui reprochaient sa faute, ces mots devenus proverbes : «  La proximité du coussin et la longueur de l’entretien à l’oreille » (c’est l’occasion qui fait le larron). Les savants disent que si elle avait cité le proverbe complet, elle aurait ajoute « et le plaisir de la débauche ».

 

 

 

 

 

C’est sans doute à cet ordre d’idées qu’il faut attribuer deux bers attribués à Bent El Khoss :

 

(Un jeune homme) droit comme la pointe d’une épée, généreux, brave, de qui je suis éprise, si c’était à ma portée.

Je le jure, si on me donnait à choisir entre sa rencontre et mon père, je préférerais n’avoir pas de père.

 

 

 

 

On comprend que cette réputation de finesse ait fait attribuer à Bent El Khoss dans l’ancienne Arabie, la solution d’un problème dont on fit honneur à une autre femme célèbre par sa perspicacité et non moins fabuleuse que notre héroïne. La plus ancienne version de ce problème se trouve dans une pièce du poète antéislamique, En Nâbighah Edz Dzobyâni (النابغة الذبياني) :

 

« Sois perspicace comme la jeune fille de la tribu, quand elle vit les pigeons cherchant de l’eau, descendre vers la mare.

« Ils étaient resserrés entre les parois de la montagne, et pourtant elle les suivait d’un (œil clair) comme du verre, qui n’a jamais été enduit de koh’eul contre la chassie.

« O si seulement, dit-elle, ces pigeons et la moitié (de leur nombre) étaient ajoutés à notre pigeon, cela suffirait.

« On les compta et on trouva qu’ils formaient le nombre qu’elle avait dit, ni plus, ni moins. »

 

 

 Les pigeons était au nombre de 66 ; 66 + 66/2 (= 33) + 1 = 100.

 

 

 

 

 

La plupart des commentateurs attribuent ce calcul à la célèbre Zarqâ El Yemâmah (زرقاء اليمامة), de la tribu de Djadis, et elle aurait dit en prose rimée :

 

ليت الحمام ليه

و نصفه فديه

الى حمامتيه

تم الحمام ميه

 

 

 

 

Ce sont ces paroles qu’aurait reprises En Nâbighah, d’après Mohamed ben El Abbas El Yezidi. Mais El Asma’i rapportait avoir entendu des Arabes du désert attribuer la solution de ce problème à Bent El Khoss (en remplaçant les pigeon par les qat’as), dont ils citaient ainsi les paroles :

 

يا ليت ذا القطا ليه

و مثل نصف معيه

الى قطاة اهليه

اذا لنا قطا ميه

 

 

 

 

 

 

De ce qui précède, on peut donc conclure que la légende de Bent El Khoss fait partie de cette collection de traditions que, dans leur émigration, les Beni Hilal apportèrent avec tant d’autres dans le Maghreb où ils la localisèrent, et que ses origines remontent aux plus anciens temps de la littérature arabe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

René BASSET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La légende de Bent El Khass

13122017

 

 

 

 

 

La légende de Bent El Khass dans Littérature 1509527325-7c480ccbd30c8d2c3111642d1c5bdf17138299510201592438545628435389493n

 

 

 

 

 

Les traditions des Arabes du Sahara algérien, issus de la grande famille des Beni Hilâl, ont conservé le souvenir d’une femme appelée tantôt Bent El Khass, tantôt Embarka Bent El Khass . elle personnifie le bon sens naturel et la sagesse populaire, aussi lui a-t-on attribué un certain nombre de maximes applicables à la vie quotidienne : de là, sa réputation d’habilité a fait d’elle l’héroïne d’un stratagème ingénieux, grâce auquel un ennemi dupé se retire au moment où ses adversaires sont près du succomber ; enfin elle a été représentée comme ayant construit des ouvrages dont il ne reste que des ruines.

 

Son père, toujours suivant la légende, était cultivateur et très généreux. Elle avait pour cousine la fille d’un nomade, propriétaire de chameaux. Cette dernière dit un jour à Bent El Khass : Celui qui est riche possède des chameaux et non des cultures. La jeune fille rapporta ces paroles à son père qui lui dit : Réponds-lui « Le fumier rend fou ; S’il vient, il t’emporte et emporte les chameaux. »

 

الزبـــــــــل يهبــــــــــــــــــــــــل

إذا جاء يجيبك و يجيب البل (الإبل)

 

(C’est-à-dire qu’une culture qui réussit permet de tout acheter). En effet, une bonne récolte survint et le père de Bent El Khass acheta tous les chameaux de son frère.

 

 

 

Une autre fois, Bent El Khass se disputa encore avec sa cousine. Celle-ci lui dit : Mon père est un brave, chaque jour il tue dix hommes ; qu’a tué ton père ? – Bent El Khass lui redit ces propos. Un jour qu’il était chez lui, cinquante cavaliers vinrent lui demander l’hospitalité. Il les fit entrer, les hébergea, les débarrassa de leurs fusils qu’il remit à sa fille en lui disant : Va les montrer à ta cousine et dis-lui : Ton père a-t-il jamais rapporté un pareil trophée ? – A cette question, la cousine demeura muette et fut obligée de reconnaître la supériorité de son oncle.

 

 

 

 

Dans les récits qui précèdent, la sagesse appartient au père de Bent El Khass ; dans ceux qui suivent, c’est celle-ci qui se distingue par son esprit de répartie.

 

Son père lui demanda un jour : les nuits sont-elles plus nombreuses que les jours ?

-          Les jours sont plus nombreux que les nuits.

-          Et pourquoi ?

-          Parce que les nuits de lune sont (semblables à) des jours.

 

 

 

 

Une autre fois, elle dit à son père : il y a trois choses qui jaunissent la face et trois choses qui la rougissent.

 

قالت ثلاثة يصفروا الوجه و ثلاثة يحمروا الوجه

 

Quelles sont celles qui jaunissent la face ?

قال لها اما هما الثلاثة الي يصفروا الوجه

 

-          Marcher pieds nus, avoir le dos chargé et une femme dépensière.

 

قالت له:

مشية الحفه

و رفود القفا

و المراة التالفة

 

Et quelles sont celles qui rougissent la face ?

قال لها اما هما الثلاثة الي يحمروا الوجه

 

-          Connaître le lignage, connaître les filles illustres et se contenter de ce qu’on possède.

 

قالت له:

الي يعرف النسب

و الي يعرف بنات النسب

و الي يقنع بالنصيب الي يكسب

 

 

 

 

 

 

Un jour qu’elle était avec son père, elle lui dit : « La générosité se fait avec ce qu’on trouve (الجود من الموجود). Il répondit : La générosité est supérieure (الجود أعظم). Des cavaliers vinrent lui demander l’hospitalité. Comme il était pauvre, il se cacha. Sa fille lui dit : Va trouver tes hôtes et ne crains rien. Il sortit au devant d’eux, les introduisit chez lui et les fit asseoir. Pendant ce temps, Bent El Khass allait tirer des bâts des chameaux les épis de blé avec lesquels ils étaient rembourrés. Elle s’en servit pour préparer du couscous pour ses invités. Quand ils eurent fini de manger, elle dit à son père : La générosité n’est pas supérieure (ما شي أعظم). Il comprit l’allusion et répondit : La générosité se fait avec ce que l’on trouve.

 

 

 

 

En se promenant avec son père, elle lui dit en passant près d’un champ de blé :

Une belle culture ! Que son propriétaire ne la défend-il !

Son père lui demanda : Pourquoi cette culture est-elle prête ?

-          Que ne la défend-il de la dette ?

 

قالت مزينة فلاحة الا منعها مولاها

قال بوها علاش هذه الفلاحة راهي واجدة

قالت له الا منعها من الدين

 

 

 

 

On cite encore d’elle ce dicton sur l’agriculture :

Tous les fruits précoces sont bons.

Sauf le blé et l’orge – je ne sais.

 

كل شي من البكري مليح

غير القمح و الزرعة لا ادرى

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vint le moment de la marier. Un jour de printemps, elle alla se promener avec son père dans les cultures. L’orge verte avait une coudée de long ; il avait plu pendant la nuit. Elle dit à son père : La terre a passé la nuit avec son étalon (الارض بايتة مع فحلها). Il comprit que sa fille, jusque là hostile au mariage, s’était décidée à accepter un mari.

 

 

 

 

 

La tradition ne nous a rien conservé sur ce mari, pas même son nom ; mais elle nous apprend que Bent El Khass eut un fils à qui elle ne ménagea pas les sages maximes qui l’ont rendue célèbre.

 

Quand il se préparait à monter à cheval pour aller à la chasse ou en expédition, elle lui disait : Mon fils, déjeune le matin. Si on ne t’invite pas (en route), tu ne défailliras pas, et si on te repousse, on ne t’atteindra pas.

افطر يا وليدي مع الصباح الا عرضوك ما تستخف و الا طردوك ما يقبضوك

 

 

 

 

 

 

Un jour, il lui demanda de l’argent pour acheter des chevaux. Elle lui dit :

-          Quelle sorte de chevaux achèteras-tu ?

-          J’achèterai un cheval répandu, dont la croupe soit rembourrée sous les tapis de la selle, dont l’œil ne voie pas et l’oreille n’entende pas, qu’une musette nourrit et qu’un sac couvre.

Elle lui répondit : Il est impossible qu’on en introduise un pareil au marché : les juments des pauvres n’en portent pas et le riche n’en vend pas.

 

قالت له اش تشري من الخيل

قال لها:

نشري شي فاشي الي يكون تحت الطرحة محشي

عينه ما تشوف شي و اذنه ما تسمع شي

عمارة تعيشه و غرارة تغطيه

 

قالت محال يدخله للسوق

عودات المزاليط ما تجيبه شي و الغاني ما يبيعه شي

 

 

 

 

 

 

Dans les Gnomes de Sidi Abd er Rahman el Medjedoub, M. de Castries cite un dicton de Bent El Khass sur les chevaux, mais il est différent :

O vendeur de blé, qu’achèteras-tu ? – J’achèterai des chevaux. – Achètes-en, mais en petit nombre ; sur leur dos, on va vite, mais leurs ventres sont ruineux.

 

 

  

 

 

 

Elle fit la même réponse à son fils qui lui demandait de l’argent pour acheter des bœufs.

Lesquels veux-tu acheter ? lui demanda-t-elle.

-          Rouge-prune, ou noir foncé, ou gris avec les lèvres blanches.

Elle lui répondit : « On n’en amène pas de tels au marché : la vache des pauvres n’en produit pas de pareils et le riche ne les vend pas ».

 

 

 

قالت له اش تشري من بقري

قال لها:

احمر برقوق و اكحل مغلوق

و الا ازرق بيض الشوارب

 

قالت له هذوا ما يجيبوهمش للسوق

بقرة المزاليط ما تولدهم شي

و الغاني ما يبيعهم شي

 

 

 

M. de Castries cite un dicton  sur les chameaux « O vendeur de blé, qu’achèteras-tu ? – J’achèterai des chameaux. – Elle reprit : Achètes-en beaucoup ; leur dos est fort et leur lait est un trésor. Ils t’emporteront du pays de l’abaissement et te déposeront dans le pays de la considération. »

 

 

 

 

 

 

Ce fils, dont le nom est inconnu, mérita les éloges de sa mère qui disait de lui :

 

   Mon fils est toujours sur pied,

   Il ne soupe pas la nuit où il a des hôtes,

   Il ne dort pas la nuit où il craint.

 

 

ولدي عــكـــــــاف

ما يتعشى شي ليلة الضياف

و ما يرقد شي ليلة الي خاف

 

 

 

 

 

On cite encore les maximes suivantes de Bent El Khass :

 

Un sult’âni (pièce d’or) dans la main

Vaut mieux que dix dépensées.

 

 

سلطاني في الكف

خير من عشر في التلف

 

 

 

 

- Lève-toi le matin, tu accompliras ce que tu as à faire et écoute ce que dit le présage.

 

 

بكر لحاجتك تقضيها

و صنت ما يقول الفال

 

 

 

 

Donne ta fille (en mariage) avant le jeûne (avant qu’elle ait atteint l’âge du jeûne) ; on ne tiendra pas de propos sur elle.

 

بنتك قبل الصوم اعطيها

لا يخلق فيها قولة قال (قول لا قال)

 

 

 

 

 

Sur Tlemcen :

Salue les gens de Tlemcen et dis-leur :

Leur printemps est leur hiver.

Ils soignent leur graisse et leurs conserves de viande.

 

سلموا (سلم) على ناس تلمسان

و قل لهم ربيعهم هي مشتتهم

يحضيوا سمنهم و خليعهم

 

 

 

 

 

 

Lorsque l’époque des labours arrivait, elle disait à ses khammès : « Les labours ne doivent durer que quarante jours ; hâtez-vous pour ne pas labourer pendant trois mois. – Pourquoi ?- L’hivers dure deux mois et le troisième mois fait partie du printemps » (المشتا فيها شهرين و الثالث مقبل)

 

 

 

 

Aux autres cultivateurs qui demandaient des renseignements, elle répondait : « Vous avez du temps ; l’hiver dure trois mois ».

 

 

 

 

C’est en raison de cette réputation de sagesse qu’on lui attribua l’invention d’une ruse de guerre qu’on retrouve sous une forme différente dans les traditions d’un grand nombre de peuples. Une ville assiégée est à bout de ressources : il s’agit de décourager l’assiégeant et de lui faire croire qu’on a des vivres et de l’eau en abondance. Tantôt, on chasse dans le camp ennemi un bœuf, un veau, une chèvre ou un porc nourri avec ce qui reste de grains ; tantôt, on expose aux yeux d’un espion ou d’un parlementaire des monceaux de sable couverts d’une mince couche de blé ou des tables largement servie ; ou encore, on jette des pains par-dessus les murs. C’est une ruse semblable qui sauve les habitants d’El-Goléa. « On prétend que Guélea a été assiégée pendant sept ans par les Touaregs qui s’entêtaient à vouloir la prendre par la famine. Les provisions commençaient, en effet, à s’épuiser, mais une ruse sauva les assiégés. Un matin, les Touaregs virent les murs de la place tapissés de burnous blancs fraichement lavés qui séchaient au soleil ; donc elle ne manquait pas d’eau. La nuit suivante, de grands feux allumés sur divers points l’éclairaient tout entière, donc elle ne manquait pas de bois. Le lendemain, ils trouvèrent, sous les murailles et presque aux portes du camp, des galettes de belle farine, des dattes, du couscous, dernières ressources que les assiégés avaient sacrifiées pour faire croire à leur abondance. Les Touaregs y crurent et se retirèrent. »

 

 

 

 

 

 

Le nom de Bent El Khass n’est pas prononcé, mais sa réputation de sagesse était trop bien établie pour qu’on ne lui fit pas honneur d’un stratagème qui courait dans les légendes du désert. « On raconte qu’Embarka Bent El Khass fut assiégée sur la rive gauche de l’Oued Seggar, au sud du qsar de Brezina, par un sultan de Gharb dont elle avait repoussé les avances et qui, en la bloquant, comptait la prendre par le manque d’eau. Mais, voyant un jour les femmes des assiégés étendre au soleil du linge mouillé pour le faire sécher, il s’imagina qu’ils avaient de l’eau en abondance et leva le siège, trompé par la ruse d’Embarka ».

 

 

 

Nous voyons que Bent El Khass finit par être considérée comme la souveraine de sa tribu. Une forme postérieure de la légende rapporte qu’elle était la famille d’un roi des Arabes. Celui-ci, devenu vieux incapable de se tenir debout et se faisant porter en litière, laissa tout le pouvoir à sa fille de qui ses sujets appréciaient la sagesse. En conséquences, on lui attribua la fondation d’une ville à As’bih’, près d’El Beyyodh (Géryville), d’une à Banaqt (بنقط) au sommet de la montagne d’Arbi (اربي), d’une à Aïn el ‘Amri (عين العمري ), enfin des constructions que les nomades sont incapables de réparer, bien loin d’avoir pu les élever. Ainsi la séguia située au S. E. de Lioua et parallèle au cours de l’Oued Djedi. Elle est aujourd’hui bouleversée, mais parait avoir une origine romaine.

 

« Aune époque fort reculée, d’après la traduction, les Arabes étaient commandés par une femme nommée Bent El Khass : celle-ci avait dû souvent lutter contre ses sujets qui ne voulaient pas reconnaitre la souveraineté d’une femme. Pour leur être agréable, et aussi pour rehausser son prestige, Bent El Khass fit construire une immense séguia jusqu’à la Mecque, afin que les pèlerins puissent avoir toujours de l’eau à leur disposition ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 ……A suivre

 

 

 

 

 

 

 







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