La mort stoïque de Yahia agha

31032018

 

 

 

 

 

 La mort stoïque de Yahia  agha dans Histoire 1516546367-c-0qwa-xkaikid2

Hussein-Pacha, dey d’Alger, d’après le portrait communiqué par M. Florent Thierry, vice-consul de France à Alger. (1830-1831)

 

 

 

 

 

 

 

Louis Veuillot rapporte dans son ouvrage : les Français en Algérie, une histoire qu’il a entendu raconter par un Arabe à Blida : c’est la mort stoïque de Yahia agha, digne d’être comparée à celle de Socrate. 
 
 
 
 
 
 
Sous le gouvernement du dernier Dey, en 1827, Yahia était agha des Arabes, c’est-à-dire à peu près généralissime de la république, avec un plein pouvoir de vie et de mort sur toute créature en dehors des murs d’Alger. C’était un homme juste et bon, qui n’usait de son autorité, que pour punir les coupables et protéger les innocents.

 
Les Arabes le chérissaient; leur amour le rendit suspect : on l’accusa d’avoir conspiré. Rien n’était plus faux : néanmoins il tomba en disgrâce.

Fort de sa conscience, il ne daigna pas se défendre, et demanda seulement de pouvoir habiter Blida aussi longtemps qu’il aurait le malheur de déplaire à son maître. Ce qu’il désirait lui fut accordé, car Hussein avait assez d’amitié pour lui, et répugnait un peu à le faire étrangler sur une dénonciation que rien ne justifiait. Yahia partit ; ses ennemis le virent avec joie s’éloigner : il se mettait ainsi à leur discrétion. Bientôt ces perfides allèrent trouver le dey et lui parlèrent de la sorte :

O Effendi, Yahia t’a demandé la grâce d’habiter Blida ; il y demeure, et c’est surtout maintenant qu’il est dangereux. Personne n’ignore que toutes les tribus de la plaine et toutes celles de la montagne qui entourent cette ville, et Hadjoutes, et Beni-Salah, et Soumatra, et Mouzaïa, et toutes les autres lui sont dévouées. Que fera-t-il ? pour se venger, il en formera une troupe avec laquelle il viendra vous assiéger dans Alger. Il faut qu’il meure.  

 
Hussein les crut. Il fit venir son chaouch Hadj-Ali, qui avait été précédemment au service de l’agha, et lui dit :

 Prends une troupe d’hommes sûrs. Fais-toi accompagner du mezouard (officier de police faisant fonction de bourreau), et rends-toi tout de suite à Blida, en calculant la marche de manière à arriver pendant la nuit. Tu feras cerner par la troupe la maison de Yahia, et lorsque tu seras bien sûr que personne ne peut échapper, tu entreras avec le mezouard, vous saisirez Yahia et vous l’étranglerez. Voici mon firman. 

 
 
 
Aussitôt Hadj-Ali, le mezouard et plusieurs chaouchs, suivis d’une petite troupe de cavaliers résolus, se mettent en route. Cependant le secret n’avait pas été si bien gardé, que les nombreux amis de l’ancien agha n’eussent pu soupçonner quelque chose. On dit que Hadj-Ali, dont la triste contenance parlait assez haut, laissa échapper à dessein quelques paroles qui, sans le comprendre lui-même, révélaient le danger de son bienfaiteur. Un homme dévoué monta un excellent cheval, qui avait été dans les écuries de Yahia, et qui n’y avait reçu que de bons traitements; car Yahia, fidèle aux injonctions du Coran, était doux et miséricordieux envers les animaux et envers les hommes. Le cheval et le cavalier firent si
bien qu’ils devancèrent la troupe d’Hadj-Ali. La funeste nouvelle est donnée. On avertit Yahia que les bourreaux sont en route, qu’ils vont arriver, et on le conjure de chercher son salut dans une prompte fuite que chacun sera heureux de protéger, car il n’est personne qui ne consente à braver pour le sauver la colère du pacha. Il ne lui faut qu’une heure pour gagner les Beni-Salah ou les Beni-Menad. Une fois là, il peut se mettre en défense et marcher sur Alger. Certainement toute la plaine grossira son monde : il lui sera aisé de prendre la ville; et, en s’emparant de la première place de l’État, il se vengera d’un maître ingrat et cruel et de tous ses ennemis. Yahia ne répond que par un refus, disant qu’il veut attendre les ordres de son prince, et que, s’il est vrai qu’on songe à le priver de la vie, ce n’est pas une chose à laquelle il tienne tant, et qu’il saura bien mourir. Ni les raisons, ni les prières ne lui sont épargnées pour l’amener à changer de résolution : tout est inutile.

 
Cependant la nuit est venue. Ali, les chaouchs, le mezouard pénètrent dans la ville. Tandis qu’en silence ils cernent la maison, les fidèles domestiques de l’agha, sans consulter leur maître, s’empressent, en silence aussi, de la barricader. Cela fait, et d’autres dispositions étant prises, ils se présentent devant Yahia et tentent un dernier effort :

 

Seigneur, lui disent-ils, les bourreaux sont arrivés et ils entourent votre maison. Actuellement personne ne peut sortir d’ici; mais nous avons barricadé la porte, et personne ne peut entrer. Vous ne sauriez douter qu’on en veut à votre vie.

Je n’en doute pas, dit Yahia.

Vous n’avez, reprirent-ils, qu’un mot à dire pour la sauver. Du haut de la terrasse, nous avertirons un ami qui est prêt à se rendre dans les tribus : il leur fera connaître le danger où vous êtes, et, en moins de trois heures, elles seront ici, assez fortes pour vous délivrer : qu’elles puissent seulement voir un mot écrit par vous, elles vous emmèneront à la montagne. Si vous ne voulez pas faire la guerre au pacha, vous n’aurez qu’à rester tranquille chez ces amis fidèles, personne ne sera si hardi que de vous aller chercher. 

  
Yahia, sans changer de visage, leur répondit tranquillement : Ici ou ailleurs, connaissez-vous un lieu où je ne doive pas mourir un jour? Mais, si je m’enfuis, je mourrai comme un lâche, puisque j’aurai craint la mort, et comme un traître, puisque je me serai révolté. Plus tard, on me fera justice, et l’on dira ce que c’était que Yahia. 

Sans permettre qu’on ajoute une parole, sans prendre garde aux sanglots et aux gémissements qui éclatent autour de lui, et qu’on s’efforce d’étouffer pour ne pas donner l’éveil aux gens du pacha, Yahia, de cette voix à laquelle nul ne pouvait désobéir, ordonne qu’on ouvre immédiatement la porte de la maison. Les bourreaux entrent et n’ont pas même la peine de frapper.

 
Ali s’approche de Yahia et lui présente ensuite le firman : 
 
 Effendi, lui dit-il. Voici l’ordre de notre maître. 

C’est bien, dit l’agha, donnez-moi seulement une heure pour faire mon testament, embrasser ma fa- mille et faire mes prières. 

Seigneur, répond le chaouch, je ne puis, l’ordre est formel, et doit être exécuté sans délai. 

 
 
Yahia, toujours aussi tranquille que s’il s’agissait d’un autre, dit de nouveau : 
C’est bien. 
 
Il donne paisiblement l’ordre à ses serviteurs de placer une natte dans la cour au pied d’un bel oranger qui étendait ses branches chargées de fleurs sur une fontaine limpide et murmurante ; il fait mettre sur celle natte un tapis et, pour ne pas perdre de temps, après s’être purifié avec l’eau de la fontaine, tout en récitant la prière il ôte lui-même ses vêtements. Ayant achevé, il se place sur le tapis et dit : 
 
 
Je suis prêt ! 

 Alors le mezouard s’avance ; mais Yahia le repousse d’un geste dédaigneux : — Non, dit-il, que ce soit Ali

Effendi, s’écria Ali en pleurant, comment oserais-je porter la main sur vous? Vous avez été mon maître, et vous m’avez comblé de bienfaits. 

Est-ce toi, mon fils, qui me fais mourir? Tu n’es qu’un instrument comme ce lacet. Mais puisque je meurs innocent, je ne veux pas que ce soit de la main de ce chien, habituée à ne se porter que sur de vils criminels, qui me donne la mort : je veux une main 
choisie par moi, la main d’un ami ! 

Alors Ali, tout tremblant, lui passe le lacet autour du cou. Yahia, d’une voix ferme dit encore. 

« Allah akbar ! Dieu est grand ! » et meurt avec un sourire. 

 

 
 
 
Il était dans la force de l’âge, de petite taille, mais agile, robuste et majestueux. Il portait une longue barbe noire : ses traits aimables commandaient le respect et l’attachement. S’il avait vécu, les Français ne seraient pas dans le pays des Arabes, car il les aurait 
chassés ; ou, par ses sages conseils, il aurait empêché Hussein pacha de s’engager dans cette funeste guerre. 
Voilà ce que  disaient tous les Arabes (de l’époque) à qui vous parlerez de Yahia agha
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 




La guerre froide: Un instrument utilisé par l’Etats -Unis

19022018

pour dominer le monde capitaliste et le Tiers-Monde

 

 

 

 

 

 

 

La guerre froide: Un instrument utilisé par l'Etats -Unis  dans Histoire 1514646078-guerre-froide

 

 

 

 

 

La guerre froide a été l’instrumentalisation de la menace soviétique par les Etats-Unis, centre du système, pour contraindre les pays du Tiers-Monde à entrer dans le système, et les alliés capitalistes à se maintenir dans une position subordonnée. La ligne de partage Est/Ouest a donc finalement moins d’importance que les relations centre/périphérique (ce qu’en termes politiques on peut appeler le Nord/Sud), et que les relations entre pôles à l’intérieur du Centre (les relations Ouest/Ouest). Immanuel Wallerstein, figure la plus importante de ce type d’approche, voit dans Yalta un modus vivendi des Etats-Unis avec le seul pouvoir militaro-politique qui échappait à leur emprise, dans la prétendue menace communiste une justification pour réduire les velléités gauchistes aux Etats-Unis et dans le monde, dans le monde communiste une réserve d’espace pendant que les Etats-Unis s’efforçaient d’intégrer le reste du monde au système. Par la guerre froide, les Etats-Unis, puissance hégémonique, combattaient toutes les forces antisystémiques, soutenues de façon discontinue par l’Union soviétique, qui s’opposaient au triomphe de l’ordre économique sous hégémonie américaine. Ils favorisaient l’intégration dans le système-monde capitaliste et, parce qu’ils étaient l’Etat le plus puissant, ils prétendaient gérer la contradiction fondamentale entre les impératifs internationalistes du capitalisme et les instincts autarciques du système d’Etats-Nations. La prospérité des années 1945-73 fut le produit de cette hégémonie : système de Bretton Woods, marché commun ouest-européen, système régional de croissance d’Asie oriental…..

 

 

 

Prenons l’exemple de l’intérêt croissant des Etats-Unis pour l’Asie du Sud-Est dans les années 1947-50. Le souci de réserver une région vitale (pour ses communications et ses matières premières) au redressement de l’Europe occidentale et du Japon, une région qui procurait des dollars aux métropoles exsangues, et donc permettait de mettre en place l’ordre multilatéral du capitalisme libéral que souhaitaient les Etats-Unis, a été conforté par la logique de guerre froide (crainte de l’effet domino, nécessité de soulager les alliés européens du fardeau des guerres coloniales pour qu’ils puissent se concentrer sur le danger soviétique en Europe, nécessité aussi du redressement ouest-européen et japonais pour préserver une corrélation mondiale des forces favorables face à l’URSS, acceptation dans l’urgence du protectionnisme colonial, du despotisme et du colonialisme, volonté de compenser, aussi pour des raisons de politique intérieure, la perte de la Chine…). La Corée par exemple était importante en 1950 moins par rapport à l’Union soviétique que par rapport au Japon. S’est mis en place en effet un système organisé par les Etats-Unis et centré sur le Japon, qui a permis à celui-ci de retrouver son rôle dans la division régionale du travail qu’il avait instaurée durant la période coloniale, et qui a permis à un pays comme la Corée du Sud de poursuivre une industrialisation entamée sous occupation japonaise. La différence est que Washington après 1950 a poussé Tokyo à interrompre ses relations commerciales avec la Chine communiste, et à orienter ses exportations vers un marché américain qui multipliait les privilèges (ouverture sans réciprocité, yen sous-évalué) pour le Japon. D’où l’extraordinaire prospérité régionale. 

 

 

 

 

Autre exemple : le Moyen-Orient. Certes l’intérêt précoce que les Etats-Unis ont eu pour cette région est fortement lié à la nécessité d’avoir des bases aériennes sûres pour lancer des offensives aériennes en cas de guerre contre l’URSS. Certes aussi, les conseillers les plus influents de la présidence étaient obsédés par le rapport de force idéologique et politique avec l’URSS, et ont crée un « Empire de l’anticommunisme » en voulant se défendre d’agissements soviétiques perçus avec exagération. Cependant, l’intérêt porté à la région concernait surtout le pétrole. Les buts étaient de contrôler les espaces majeurs de production, d’en priver d’accès l’URSS, enfin d’assurer l’approvisionnement de l’Europe occidentale et du Japon, à la fois pour permettre la reconstruction de leur économie et pour éviter que ces régions deviennent dépendantes énergétiquement de l’URSS. 

La doctrine Truman en 1947 servait donc aux Etats-Unis à fonder leur intervention pour le maintien de la stabilité et de la sécurité du Moyen-Orient sur une argumentation politique, la défense du monde libre contre le communisme. 

 

 

 

Dans une optique similaire, la Seconde Guerre froide à partir du milieu des années 1970 a pu être interprétée comme une guerre contre le Sud qui avait osé se rebeller contre l’ordre capitaliste américain : il fallait punir le Sud, que Washington ne cherchait plus désormais à séduire, en maniant l’idée d’une menace soviétique à la périphérie.Pour cela, il fallait détruire l’alternative que constituaient l’OPEP et les projets de Nouvel Ordre Economique International (échec de la conférence de Cancun en 1982), lutter contre la dépendance que le Sud faisait peser sur le Nord pour les matières premières (produits et énergies de substitution, régions de substitution grâce à la ceinture minière blanche Afrique du Sud, Australie, Canada, Scandinavie), étouffer le Tiers-Monde par une politique hypermonétariste et des taux d’intérêts très élevés (la crise de la dette, qui a permis de réaligner nombre d’Etats latino-américains sur les Etats-Unis, éclate en 1982), mener une guerre idéologique contre les néo-marxistes et délégitimer internationalement les élites populistes prônant un développement autocentré, recoloniser grâce aux organisations monétaires et financières internationales et les politiques d’ajustement structurel.

Les coups de boutoir assénés au système onusien, notamment par l’Heritage Foundation, avaient moins pour but de « démarxiser » le Sud (sa vulgate néo-marxiste était bien loin de l’orthodoxie soviétique, et Moscou avait pris ses distances, notamment vis-à-vis de la CNUCED) que de le « détiersmondiser »: d’où, les attaques contre la nation même de Tiers-Monde au début des années 1980. Certaines interprétations de la seconde guerre froide avancent ainsi que le passage pour les Etats-Unis de l’affrontement Ouest/Est à l’affrontement Nord/sud date de 1979_83, en Méditerranée et au Moyen-Orient : déploiements militaires et plans de guerre pour le golfe arabo-persique, réalignement de la Turquie sur l’OTAN par le coup d’Etat militaire de 1980, attaque contre la Libye en 1983, présence des soldats américains au Liban, efforts de Washington pour convaincre les alliés européens que l’OTAN doit envisager des opérations hors-zone (vers le Sud et non plus l’Est) et pour amener l’Espagne dans l’OTAN…..L’exagération de la menace soviétique aurait servi aussi à réaffirmer la domination américaine sur le camp occidental, car l’Europe occidentale maintenait une détente avec l’Est, cherchait des accommodements avec le Sud pour atténuer la crise énergétique, et menait une politique de plus en plus indépendante vis-à-vis du Sud (monde Arabe, Amérique centrale). 

 

 

 

 

Guerre contre le Sud pour réintégrer dans le système, et réalignement politico-stratégique des alliés, le tout légitimé par le retour à la guerre froide, ont été les moyens de masquer le déclin de l’hégémonie américaine sur le système. 

Les Etats-Unis ont mené deux stratégies successives pour masquer ce déclin. La première stratégie, sous Nixon et Carter, fut la rhétorique du repli, associée au concept de trilatéralisme, qui n’était en fait qu’un moyen de réassurer le leadership en faisant partager aux alliés le fardeau de la défense du monde libre. La détente est donc une conséquence du déclin de l’hégémonie américaine. La seconde stratégie, menée par Reagan et Bush fut au contraire l’emphase rhétorique, le keynésianisme militaire, et le défi international, appuyés sur le court cycle de croissance des années 1980. Subordination des alliés européens dans une guerre contre le Sud, réaffirmation de la puissance américaine pour contrer l’idéologie du déclin. 

 

 

 

La fin de la guerre froide n’a donc été que la subordination d’une autre partie du Nord (l’URSS) aux projets des Etats-Unis contre le Sud, plus que la mise en exploitation d’une nouvelle périphérie, malgré certains appétits, pétroliers notamment. Un des éléments de la guerre froide prend fin en 1990 (l’affrontement avec l’URSS), mais demeurent les deux autres composantes ; la volonté américaine de subordination des autres puissances capitalistes et l’effort d’intégration des économies périphériques à l’ordre capitaliste américain.

 

 

 

 

 

 

 

 

  
 
 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




L’Empire des Sanhadja

6012018

 

 

 

 

 

L’Empire des Sanhadja   dans Histoire

Achir, la cour du palais de Ziri

 

 

 

 

 

 

Les Sanhadja de la première race descendaient de Telkat, fils de Kert, fils de Sanhadj. Leur pays renfermait les villes d’El-M’cila (M’sila), Hamza, Alger, Lemdïa [Médéa], Miliana et les régions occupées plus tard par les Beni-Yezîd, les Hossein, les Attaf, tribus zoghbiennes, et par les Thâleba. Au milieu des Sanhadja vivaient plusieurs peuplades ayant la même origine qu’eux et dont la postérité habite encore les territoires où leurs ancêtres avaient demeuré. Ces peuplades sont les Metennan, les Ouannougha, les Beni-Othman, les Beni-Mezghanna, les Beni-Djâd, les Telkata, les Botouïa, les Beni-Aïfaoun et les Beni-Khalîl. On rencontre les descendants des Telkata dans les provinces de Bougie et de Tunis. Les Telkata avaient la prééminence sur toutes ces tribus.

 

Quelques historiens de Maghreb racontent que Menad, fils de Mencous, gouverna une partie de l’Ifriqiya et du Maghreb central au nom des Abbassides, et qu’il tint son autorité des Aghlabides. Il eut pour successeur son fils Zîri-Ibn-Menad, qui devint un des plus puissants des princes berbères et qui eut à soutenir une longue guerre contre ses voisins, les Maghraoua, peuple de race zenatienne qui habitait le Maghreb central.

 

Quand les Fatimides furent parvenus à établir leur domination en Ifriqiya, Zîri passa de leur côté à cause des liens de clientèle qui attachaient sa famille à celle d’Ali-Ibn-Abi Taleb, et, dès lors, il se montra un de leurs partisans les plus dévoués. S’étant fait appuyer par eux, il obtint l’ascendant sur ses adversaires, les Maghraoua : aussi, cette grande tribu et tous les autres peuples d’origine zenatienne s’éloignèrent à jamais des Fatimides pour embrasser le parti des Omeyades espagnols, dont ils firent reconnaître la souveraineté dans le Maghreb central et dans le Maghreb-el-Aksa.

 

A l’époque où Abou-Yezîd eut presque anéanti la puissance des Fatimides à Kairouan et à El-Mehdïa, Zîri attaqua les Kharidjites, partisans du chef rebelle, et, tout en les harcelant, il fit passer des secours aux Fatimides enfermés dans El-Mehdia.

 

Il rendit ainsi à cette dynastie un service qu’elle n’oublia pas. Voulant toutefois s’assurer un lieu de retraite en cas de revers, il bâtit la ville d’Achîr sur le flanc d’une montagne située dans le pays des Hossein et appelée encore aujourd’hui la montagne de Tîteri. Ayant fortifié cette résidence avec l’autorisation d’El Mansour [le fatimide], il sévit bientôt seigneur d’une des plus grandes villes du Maghreb. L’étendue et la population d’Achîr s’accrurent rapidement, et les pays les plus éloignés y envoyèrent leurs savants et leurs négociants. Quand Ismaïl-el-Mansour assiégea Abou-Yezîd dans le château de Kîana, Zîri lui amena une armée composée de Sanhadja et d’autres peuples berbères. Jusqu’à la prise de cette forteresse, il ne cessa de harceler l’ennemi, et s’étant ainsi acquis l’amitié d’El-Mansour, il rentra en Maghreb, comblé d’honneurs et de riches présents. Outre un diplôme qui le constituait chef des Sanhadja, il obtint de ce prince la permission d’élever des palais, des caravansérails et des bains dans Achîr, Il reçut aussi le commandement de la ville et de la province de Tahert. Quelque temps après, il autorisa son fils Bologguîn à fonder trois villes, l’une sur le bord de la mer et appelée Djézaïr Beni-Mezghanna (les îles des enfants de Mezghanna/ Alger), et l’autre sur la rive orientale du Chélif et appelée Miliana; la troisième porta le nom des Lemdïa (Médéa), tribu sanhadjienne. Bologguîn fut investi par son père du gouvernement de ces trois places, qui sont devenues les villes les plus importantes du Maghreb central. Zîri ne suspendit jamais ses hostilités contre les Maghraoua, et il montra toujours une fidélité inaltérable à la cause des Fatimides. Djouher-el-Kateb ayant fait une expédition dans le Maghreb-el-Aksa, par l’ordre d’El-Muez-li-Dîn-Allah-Mâdd, amena Zîri avec lui, d’après la recommandation de son souverain, et eut souvent occasion de louer les grands services rendus par ce chef. Pendant le siège de Fez, où Ahmed-Ibn-Bekr-el-Djodami résista très-longtemps au général Djouher, Zîri déploya une grande bravoure, et dans une attaque nocturne, emporta la ville par escalade.

 

La guerre entre Zîri et les Maghraoua devint enfin si acharnée que ceux-ci formèrent une alliance avec El-Hakem-el-Mostancer [souverain omeyade de l'Espagne] et firent proclamer l’autorité de ce prince dans le Maghreb central. Mohammed, fils d’El-Kheir et petit-fils de Mohammed-lbn-Khazer, prit une part si active à cette démonstration qu’El-Muez jugea nécessaire de lui opposer les troupes sanhadjiennes. Il donna en même temps à leur commandant, Zîri, le gouvernement du Maghreb et l’autorisation de s’approprier tous les pays qu’il parviendrait à soumettre. Zîri réunit aussitôt les forces de son territoire et se mit en marche. Son avant-garde poussa en avant, sous la conduite de Bologguîn, afin d’attaquer à l’improviste les troupes zenatiennes qu’Ibn-elKheir était en train de rassembler. Le chef maghraouien n’avait pas encore complété ses dispositions, quand les Sanhadja fondirent sur lui. Il s’ensuivit un des conflits les plus acharnés qu’on eût jamais vus; la ligne de l’armée zénato-maghraouienne fut enfoncée, et Mohammed-Ibn-el-Kheir, se trouvant dans l’impossibilité d’échapper et jugeant la mort inévitable, passa dans un endroit écarté et mit fin à ses jours en se jetant sur son épée. Les Zenata prirent la fuite, et pendant le reste de la journée, les Sanhadja continuèrent à les poursuivre et les tailler en pièces. Plusieurs siècles après, on voyait encore les ossements des morts répandus sur le champ de bataille. L’on rapporte que plus d’une dizaine de leurs principaux émirs y perdirent la vie. El-Muez reçut les têtes de ces chefs et ressentit la joie la plus vive à l’aspect de ce cadeau que Zîri lui avait envoyé. Quant à El-Hakemel-Mostancer, il éprouva un chagrin profond du coup terrible qui avait ainsi ébranlé son autorité.

 

Zîri et les Sanhadja parvinrent alors à dompter les peuples nomades du Maghreb; il s’acquit ainsi une grande supériorité sur Djâfer-lbn-Ali seigneur d’El-Mecîla et du Zab, et son rival en rang à la cour du khalife. El-Muez ayant alors pris la résolution de transporter au Caire le siège de son gouvernement, invita Djâfer à quitter El-Mecîla et à venir prendre le commandement de l’Ifriqiya. Cet émir, redoutant les intrigues qui s’ourdissaient contre lui depuis quelque temps, hésita d’obéir, et ayant appris qu’un des affranchis d’El-Muez était en route pour le chercher, il céda à la crainte et s’enfuit d’El-Mecila. Arrivé au milieu des Maghraoua, il les rallia autour de lui, et profitant des bonnes dispositions que ces peuples lui témoignèrent ainsi que de leur ancien attachement pour les Omeyades, il proclama de nouveau la souveraineté d’El-Hakem-el-Mostancer. Zîri sentit la nécessité de comprimer cette révolte avant que les insurgés eussent le temps de raffermir leur puissance. Il se hâta donc de marcher contre eux et de leur livrer bataille. A la suite d’un combat sanglant, l’armée sanhadjienne fut mise en déroute; le cheval de Zîri s’abattit sous lai, et la retraite des vaincus laissa voir les corps de leur chef et de ses gardes étendus au milieu d’un champ de carnage. La tête de Zîri fut portée à Cordoue par une députation d’émirs maghraouiens, qui avaient pour mission de renouveler à El-Hakem-el-Mostancer le serment de fidélité et de lui demander l’appui de ses armes. Yahya-Ibn Ali, le frère de Djâfer, conduisit cette députation. Zîri perdit la vie en l’an 360, après avoir gouverné pendant vingt-six ans. Quand la nouvelle de ce désastre parvint à Achîr, Bologguîn se mit aussitôt en campagne et remporta sur les Zenata une victoire éclatante. Par cet exploit il vengea non-seulement la mort de son père et de ses parents, mais il mérita les éloges d’El-Muez et obtint sa nomination au gouvernement d’Achîr, de Tèhert et de toutes les provinces du Maghreb qui avaient composé les états de son prédécesseur. Il reçut, de plus, le gouvernement d’El-Mecîla, du Zab et des autres provinces qui avaient appartenu à Djâfer-lbn-Ali. L’accroissement de sa puissance et l’étendue que ses états venaient de prendre, lui permirent d’écraser les Mezata, les Hoouara, les Nefza et les autres Berbères qui habitaient des maisons construites de broussailles. Il pénétra au fond du Maghreb pour châtier les Zenata, et, cette entreprise accomplie, il revint, l’an 361, à la cour du sultan, qui l’avait invité à venir se charger du gouvernement de l’Ifriqiya. Les honneurs dont El-Muez le combla en cette occasion, excitèrent au plus haut degré la jalousie des Ketama. Ce monarque partit alors pour le Caire, après avoir constitué Bologguîn son lieutenant en Ifriqiya. Tel fut le commencement de la dynastie ziride.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Gouvernement d’Ahmed Chaouche surnommé ‘El Kobaïli’ Le Kabyle (1223 de l’hégire, ou 1807 de J.-C.)

27112017

 

Chapitre d’une Histoire inédite de Constantine

 

 

 

 

 

 

 

Gouvernement d’Ahmed Chaouche surnommé ‘El Kobaïli’ Le Kabyle  (1223 de l'hégire, ou 1807 de J.-C.)  dans Histoire 1508308435-constantine1836

 

 

 

 

 

 

 

Ahmed-Chaouche était d’origine turque et servait dans la milice. C’était un de ces hommes dont l’énergie sauvage et l’éloquence véhémente remuent les masses en parlant aux passions. Parvenu au grade de chaouche, il épousa une fille arabe de Constantine, nommée Bent-Miassa, et commença à établir un train de maison considérable, faisant fête aux principaux officiers et s’efforçant de gagner leurs cœurs à ses desseins ambitieux.

 

Le bruit de ses manœuvres parvint jusqu’aux oreilles d’Ali Bey, alors gouverneur de la province. Ce prince se montra doux et patient; il se contenta d’exiler le conspirateur. Mais Ahmed-Chaouche ne vit dans cette disgrâce qu’un simple retard, peut-être même une chance déplus, puisqu’il s’éloignait des atteintes du bey sans rompre le fil de ses intrigues. Il s’enfuit dans le pays de Moulay-Chekfa, entre Collo et Djidjelli, et y séjourna environ six mois, ce qui lui valut le surnom d’El-Kobaïli, le Kabyle.

 

A cette époque, Ahmed pacha d’Alger, préparait une expédition contre la régence de Tunis, qui avait donné asile à un ancien bey de Constantine dépossédé; son bachagha, Hussein, venait de quitter Alger à la tête d’une armée nombreuse, emmenant avec lui de l’artillerie de siège, des pièces de campagne et des fonds pour la solde des troupes. Ali Bey était sorti de Constantine pour se porter au devant du corps expéditionnaire, y rallier les forces dont il disposait et former ainsi une armée considérable. Après avoir opéré leur jonction, non loin de la ville, Ali Bey et Hussein Agha laissèrent la colonne sous les tentes et entrèrent à Constantine, précédés d’une escorte peu nombreuse, afin d’assister à l’office du vendredi dans la mosquée de Souk-el-Bezel, aujourd’hui l’église chrétienne.

 

Ahmed le Kabyle qui par un repentir simulé avait obtenu l’aman (pardon) du bey et du bachagha, revint en même temps qu’eux. II descendit au camp de l’Oued-Rummel, dit Mahallet-el-Chita (quartier d’hiver), sur le versant Sud-est du Coudiat-Ati. Là, il retrouva plusieurs amis dévoués avec lesquels il n’avait pas cessé d’entretenir une correspondance secrète, leur montra l’instant favorable, exalta les plus hardis, encouragea les plus timides par l’emphase de ses promesses, et jura sur le nom du Prophète qu’il donnerait, s’il réussissait à s’emparer du pouvoir. 100 mahboubs d’or, environ 600 francs, à chacun de ses compagnons de fortune. Les têtes d’Ali et de Hussein furent mises à prix.

 

Vers midi, la voix dolente des muezzins annonça la prière du haut des minarets. Le bey, accompagné du bachagha, sortit de Dar el-Bey (le palais du souverain) et se dirigea vers la mosquée de Souk el-Rezel, sans remarquer l’affluence du peuple aux abords du lieu saint. Ils entrèrent tous deux. L’imâm avait commencé, et les fidèles sans défiance se prosternaient la face contre terre. Tout à coup une troupe de soldats turcs pénétra dans l’enceinte, et la poudre parla. Aux premiers coups de fusil, il y eut un sauve-qui-peut général. Hussein parvint à s’échapper, à la faveur du désordre, et se précipita dans une maison voisine.

 

Ali Bey crut d’abord qu’il était victime d’une trahison de la part du bachagha. Il s’élança sur un des chaouches algériens qui se tenait à la porte d’honneur et le tua : mais ayant rencontré les soldats apostés là et prêts à faire feu, il s’enfonça, tête baissée, dans la foule, et gagna une autre issue, dite Bab-el-Douroudje, la porte des escaliers. Puis, se glissant dans la maison de Namoun, il conjura les femmes et les serviteurs de l’y cacher.

 

Mais Ahmed le Kabyle n’avait pas perdu un instant. Pendant que ses complices envahissaient la mosquée, il s’était emparé facilement de Dar-el-Bey. Mostafa-Khodja, qui plus tard devint agha à Alger, s’y rendit et le trouva assis sur la doukkana, siège d’honneur qui servait de trône dans les jours de solennité. Il lui baisa les mains avec une vivacité obséquieuse, le félicita de sa nouvelle fortune, et s’empressa de lui dénoncer la retraite d’Ali Bey.

 

Aussitôt des mesures furent prises pour s’emparer de la personne du malheureux prince. Les Turcs se répandirent autour de la maison de Namoun et dans les rues adjacentes. En même temps Mostafa khodja, l’ennemi secret d’Ali Bey, vint lui conseiller de sortir de chez son beau-père. Moustafa avait épousé une des filles de Namoun.

 

A peine Ali Bey eut-il mis le pied sur le seuil de la skifa (vestibule), que les gens embusqués firent une décharge sur sa personne; quoique blessé, il eut le bonheur d’arriver jusqu’au four du boulanger Massoud. La force de son bras tint ses agresseurs à distance et lui donna le temps de s’esquiver, en reculant le long du mur, dans l’intérieur de la maison; mais déjà plusieurs hommes l’avaient escaladée et s’étaient établis sur le toit. L’un d’eux, Kabyle de la tribu des Zouaouas, nommé Ahmed-Ben-el-Atrache, qui était inscrit sur les rôles de la milice turque, écarta quelques tuiles, et ajusta presqu’à bout portant Ali Bey, blotti sous les combles. Son crime ne devait pas lui profiter. Plus tard il devint aveugle et passa le reste de ses jours à Constantine, sans autre ressource que la charité des passants.

 

Quant au bachagha, les soldats le traînèrent vivant jusqu’aux pieds d’Ahmed-Chaouche. Sa fermela (veste) et ses bedaïas (gilets) étaient tellement chamarrés, que l’or en cachait l’étoffe. De magnifiques bazouams (breloques talismaniques) en or massif étaient retenus à son cou par une chaîne de même métal. Sa ceinture de brocard était garnie de pistolets et de yatagans montés en or incrusté de pierreries. A la vue de ce riche équipement, la cupidité des satellites s’alluma si promptement que, au lieu de tuer le bachagha, lorsque l’usurpateur prononça son arrêt de mort, accompagné du geste consacré, ils se ruèrent sur ses dépouilles avec un acharnement sans exemple, coupant, déchirant, arrachant chacun un lambeau. Puis le malheureux fut massacré à demi-nu, et sa voix expira en murmurant les noms de Dieu et du Prophète.

 

Pendant que ces scènes de carnage jetaient l’épouvante dans la ville, le canon tonnait du haut des remparts, les tambours battaient aux champs, et le berrah (crieur public) parcourait les rues et les carrefours en criant : «  La tranquillité est rétablie, vive le seigneur Ahmed!… ».

 

L’usurpateur profite de la stupéfaction des habitants. Après le meurtre, le pillage; il fait main basse sur les trésors d’Ali Bey et envoie chercher, par une bande de Turcs, les fonds que la colonne avait apportés d’Alger. Les coffres sont brisés, les ressources de l’armée et de la province s’entassent sur le tapis devant lui. Le moment de la récompense était venu. A mesure que les soldats inscrits à l’Odjak s’avançaient dans la salle, il leur comptait lui-même 100 mahboubs. Plusieurs chefs kabyles eurent également part à ses largesses, entre autres le cheikh qui lui avait naguère accordé l’hospitalité.

 

Chaque jour il allait visiter la colonne d’hiver campée au bord de l’Oued-Rummel, dans le but d’entretenir le zèle et le dévouement des Turcs. A sa sortie comme à son entrée, il était salué par une salve de quarante coups de canon. Sur son passage il prodiguait à la foule les mahboubs et les dirhems.

 

Bientôt il fallut songer à constituer le makhzen. Les plus fidèles serviteurs d’Ali Bey avaient quitté Constantine, tandis que d’autres, préférant à l’émigration les chances d’un nouvel avenir, étaient venus d’eux-mêmes s’offrir au choix de l’usurpateur. Ahmed el-Tobal fut nommé Khalifa à la place de Ben-Ismaïl. Le bach kateb (secrétaire d’État), Si-Hamou-Ben-Namoun, fut remplacé par Abbâs-Djelloul. La dignité de nader fut conférée à Si-Ammar-el-chérif. Les cheikhs Tahar-el-Ourezzini et Moustafa-Ben-Bach-Terzi, auteur du Chareh el-mokal fi Djouaz el-Intikal et de plusieurs autres ouvrages, furent nommés, le premier mufti des Malékites, le second mufti des Hanéfites. Les nouveaux kadis furent le cheikh Ahmed-el-Eulmi pour les Malékites, et pour la secte des Hanéfites, le cheikh Fateh-Allah. Ce dernier ne jouit pas longtemps de son emploi. Au milieu de ses succès, le nouveau bey commença à ressentir les angoisses de la peur. Sa conscience lui fit comprendre qu’une soldatesque indisciplinée, qui s’était vouée à sa fortune par le seul appât du gain, pourrait manquer de fidélité et l’abandonner au premier instant. L’énormité de ses crimes avait revêtu la forme d’un spectre hideux qui obsédait sa pensée nuit et jour. Cependant il trouva en lui-même un reste de force et dissimula ses remords.

 

On lui avait appris que le cheikh Fateh-Allah jouissait d’une grande considération à la cour du pacha, et qu’à son arrivée d’Égypte à Alger, où il séjourna quelque temps, il avait eu l’honneur d’être inscrit en qualité de hanéfite sur le livre des pensions. Il le manda auprès de lui ; après mille caresses sans effet, il lui ordonna d’écrire au souverain de la régence que les vœux de l’armée et de la population de Constantine avaient porté Ahmed-Chaouche au commandement de la province; que, par une fatalité déplorable, la vie du bachagha et celle d’Ali Bey n’avaient pu être préservées de la fureur des insurgés; que ce qui arrive sur la terre est décrété par la volonté de Dieu ; qu’enfin il espérait que le pacha ratifierait son élection.

 

Le cheikh employa d’abord le ton de la persuasion ; il lui répondit qu’il ne pouvait pas prendre sur lui d’écrire un fait auquel les habitants de Constantine étaient restés étrangers ; puis il fit entendre des paroles sévères qu’Ahmed-Chaouche releva en lui intimant l’ordre de partir immédiatement pour Bône. Une heure après, le kadi chevauchait sur la route de Soumaa, emportant quelques effets ramassés à la hâte. Dix cavaliers du makhzen furent détachés à sa poursuite dans plusieurs directions, avec ordre de le tuer en quelque lieu qu’ils le rencontrassent. Trois d’entre eux l’atteignirent dans un défilé appelé Fedj-Bou-Ghareb, au Sud-est de l’Oum-Settas; ils l’égorgèrent et l’enterrèrent à la hâte. Que Dieu le reçoive en sa sainte miséricorde!

 

Cependant le Khalifa d’Ali Bey avait pris la fuite le jour de la mort de ce prince; et, avec l’aide de Dieu, il était parvenu sain et sauf à Alger, où il informa le pacha de ce qui s’était passé, ne lui laissant pas ignorer qu’une grande partie de la milice était dévouée à Ahmed le Kabyle. Alarmé de ces nouvelles, le pacha craignit que l’usurpateur ne marchât sur Alger. Il fit armer en toute hâte le fort de Bab-Azzoun et envoya secrètement le kaftan d’investiture à Ahmed el-Tobbal, le plus fidèle de ses serviteurs à Constantine; il lui recommandait en même temps de ramener les Turcs à leurs devoirs.

 

Malgré ces mesures, il fut impossible d’empêcher le nouveau bey de songer à l’exécution de ses projets. Il osa proposer à la milice de se porter sur Alger, de tuer le pacha et de le proclamer à sa place. L’expédition se préparait. Au moment de partir, Ahmed-Chaouche ordonna au bach-hammar Ben-el-Gandouci de charger sur les mulets du convoi le reste du trésor : mais le Khalifa El-Tobbal, déjà en possession du kaftan, ne pouvait pas consentir à laisser enlever les ressources de l’État. Il engagea le bach-hammar à différer tant qu’il pourrait l’exécution de cet ordre.

 

Ces retards exaspérèrent le bey; il fit appeler El-Gandouci à Dar el-Bey et le condamna à mort. Le malheureux fut décapité dans la cour entre les deux cyprès que l’on y voyait encore il y a quelques années. Quant au Khalifa, il eut pour mission de gouverner la ville par intérim et d’expédier le trésor au camp dans le plus bref délai. Mais à peine le dernier homme de l’escorte d’Ahmed-le-Kabyle eut il disparu derrière le Coudiat-Ati, que les portes de la ville se refermèrent. La colonne expéditionnaire alla camper dans un lieu appelé Beïn-el-Baguirats, sur la route de Sétif, tandis qu’une partie de la réserve tenait ses quartiers d’hiver près du Rummel. Le lendemain à l’heure de la prière du matin, Ahmed-el-Tobbal, revêtu du kaftan d’honneur, descendit au camp d’hiver. Quelques vieux officiers de l’Odjak, que leur expérience avait sauvés de l’entrainement et qui ne demandaient pas mieux que de se défaire d’un chef réprouvé par le pacha, vinrent au-devant de lui et baisèrent, l’un ses habits, l’autre ses étriers, en signe de soumission. Alors les canons signalèrent un nouveau règne.

 

La nouvelle de ce changement ne tarda pas à être annoncée à Ahmed le Kabyle. Il en fut atterré : la fortune l’abandonnait. Soit ardeur du pillage, soit besoin de vengeance, les goums arabes, qu’un despote de la veille avait, pour ainsi dire, enchaînés à sa suite, prirent les armes d’un commun accord. Les Turcs, déjà affaiblis par une orgie qui marquait la durée de ce règne, tombèrent presque sans défense sous leurs coups. Quelques bêtes de somme disparurent de la mêlée, emportant les tapis, des tentes et ce qui avait paru le plus précieux. Restait Ahmed-Chaouche le Kabyle, avec les gardes de sa tente. Ils soutinrent le choc des Arabes jusqu’au moment où la lutte fut rendue inutile par l’arrivée d’Ahmed-el-Tobbal. L’usurpateur fut pris, emmené à Constantine et étranglé. Son règne avait duré quinze jours. Le peuple le désigne dans ses récits par le surnom de bey ras-ho (le bey de sa tête), de bey dera-ho(le bey de son bras) et de bey rouh-ho (le bey de sa propre volonté).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les Trois Fadhels

17102017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nom de Fadhel a été porté par trois personnages qui ont vécu dans le même temps, sous le khalifat du célèbre Haroun al-Rachid et de ses deux fils, el-Amin et al Mamoun. Cette conformité de nom a été pour eux comme le cachet de la destinée dont le type s’est manifesté en eux par des vicissitudes étonnantes de fortune et par des aventures singulières.

Le premier était Fadhel ben-Yahia, de la famille des Barmécides , et frère de l’illustre Jafar, dont il partagea la puissance et les malheurs.

Le second, Fadhel ben-Sahal, fut longtemps premier vizir d’al-Mamoun, dont il avait suivi la mauvaise fortune avant qu’il ne parvînt au khalifat; mais, par la suite, il tomba dans la disgrâce de son maître, que plusieurs historiens ont même accusé de ne pas avoir été étranger à la mort de son ancien vizir.

Le troisième, enfin, Fadhel ben-Raby’, eut d’abord tout pouvoir sous le khalpfat d’el Amin , dont il était le premier vizir ; et, après avoir été contraint de fuir et de chercher un asile contre le mécontentement d’al-Mamoun, finit sa carrière dans les grandeurs et les dignités de la cour de ce dernier prince.

 

Voici quelques-unes des aventures qui ont signalé la vie de ces trois personnages remarquables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le  Barmacide 

 

 

Fadhel ben-Yahia semblait enorgueilli de la faveur éclatante dont le calife l’avait comblé, ainsi que les autres membres de sa famille; mais il se montrait en toutes ses actions aussi libéral que superbe.

Un de ses amis les plus familiers prit un jour la liberté de lui faire quelques représentations sur ce défaut, qui entachait toujours sa munificence.

« Ma fierté et ma libéralité ne sont pas plus des défauts l’une que l’autre, répondit Fadhel; l’exemple d’Amarah ben Hamza m’a donné ces deux qualités, qui maintenant sont devenues les attributs inhérents et indélébiles de mon caractère; l’impression profonde qu’a laissée dans mon esprit l’admiration qu’Amarah m’a inspirée, a créé en moi des habitudes « qui sont devenues une seconde nature.

« Mon père, Yahia ben Khaled, ajouta  Fadhel, était, à la première époque de sa fortune, gouverneur d’une des provinces soumises à l’empire des califes.  Le vizir qui administrait alors, et qui était loin d’aimer mon père, lui adressa l’ordre formel de verser sur-le-champ, et d’avance, au trésor impérial, la somme à laquelle s’élevaient les contributions de la province, avant que mon père les eût recueillies lui-même. 

 Mon père se trouva dans un embarras d’autant plus grand, qu’il sentait bien que le seul motif de cet ordre si tyrannique était moins le besoin présent du trésor, que l’intention d’en faire l’occasion de son accusation et de sa ruine totale.

Il s’efforça donc de rassembler les sommes demandées, en vendant tout ce qu’il possédait, et en épuisant les bourses que ses amis lui ouvrirent avec zèle et dévouement; mais il fut bien loin de pouvoir compléter le paiement qu’on exigeait de lui à l’époque déterminée. 

 Dans cette extrémité, il ne restait à mon père d’autre ressource que dans les secours d’Amarah ben-Hamza, le plus riche propriétaire de sa province, et dont l’opulence comme la générosité étaient justement vantées; mais la plus grande froideur avait toujours régné entre Amarah et mon père, et une inimitié secrète, un mécontentement réciproque, semblaient avoir toujours présidé à leurs relations mutuelles. 

 La nécessité des conjonctures, où il s’agissait de sa fortune, et peut-être même de sa vie, réduisit mon père à tenter ce dernier moyen, en désespoir de cause. 

J’étais fort jeune alors; il m’envoya chez Amarah. Je me présentai avec timidité. Amarah était appuyé sur de riches coussins, placés sur de magnifiques tapis de Perse, qui recouvraient l’élégante mosaïque en marbres précieux de diverses couleurs dont était décoré le sol de son splendide appartement : je m’arrêtai humblement au bas de l’estrade où siégeait Amarah , et je lui présentai mes saluts au nom de mon père; mais il dédaigna de me répondre, et, loin de me témoigner la moindre politesse, il tourna son visage du côté de la muraille, sans m’honorer à peine d’un seul regard. 

Décontenancé et découragé d’un tel accueil, j’exposai, d’une voix basse et en peu de mots, le besoin pressant où se trouvait mon père, et l’espoir qu’il avait osé former, que le riche Amarah ne refuserait pas de venir à son secours. 

 Amarah me laissa longtemps debout sans réponse, et paraissait s’occuper de toute autre chose que de ma présence. « Je verrai, » me dit-il enfin, en m’indiquant, par un signe hautain, qu’il était temps de me retirer. 

 Je sortis, en effet, mais sans aucune espérance, et n’attendant aucun succès d’une demande qui avait été reçue avec tant de dédain, et une mauvaise volonté si évidemment exprimée.

 

 

Je n’osai pas même retourner sur le champ chez mon père, et je pris le chemin le plus long pour rentrer à la maison, pensant que je lui rapporterais toujours assez tôt la mauvaise nouvelle que j’hésitais à lui annoncer.

 J’arrive à la porte de mon père; je la vois embarrassée par une longue suite de mulets et de chameaux chargés de coffres pesants; étonné, je m’informe, et j’apprends que ces coffres, envoyés par  Amarah, au même instant où je le quittais désespéré, contenaient bien au-delà des sommes que j’avais demandées de la part de mon père.

Mon père satisfit l’exigence du perfide vizir, et s’occupa de réunir les contributions annuelles de la province. Leur rentrée successive l’eut mis bientôt en état de restituer au riche et obligeant Amarah les avances qu’il lui avait faites avec une générosité si salutaire.

 
 

 Il regarda comme son premier devoir d’exécuter cette remise. Je fus chargé par  lui, en même temps, de faire conduire avec moi chez Amarah les chameaux qui portaient l’argent, et de lui offrir, de la  part de mon père, tous les hommages de sa reconnaissance pour le service éminent qu’il en avait reçu.

« A peine Amarah eut-il entendu quelques-unes de mes premières paroles, et compris la remise dont il s’agissait, que, se levant brusquement : « Qu’est-ce?me dit-il, votre père me prend-il pour son banquier ou son intendant ? Remportez vite cet argent, et que je n’en entende  plus jamais parler ; allez, et que Dieu vous conduise . »

 

 

 

 

 

 

 L’ Astrologue 

 

 

Fadhel ben-Sahal, premier vizir d’al Mamoun, jouissait d’une telle faveur sous ce monarque, qu’il en reçut le titre éminent de Dou-l-riassatéh (possesseur des deux commandements): ce titre désignait la double puissance dont l’avait revêtu la confiance du calife, qui avait placé sous son autorité toutes les affaires, tant civiles que militaires, de son empire.

 Faddel avait été attaché à al-Mamoun - longtemps avant que ce prince ne parvînt au khilafat , et il s’était attiré les bonnes grâces de son maître, non – seulement par sa constante fidélité, mais encore par les connaissances astronomiques et astrologiques qu’on admirait en lui. Gebrayl el-Bakhtissouao, médecin chrétien du calife, et admis dans sa familiarité intime, rapporte lui-même le récit que al-Mamoun , d’une anecdote qui semble, en effet, prouver une prévision bien extraordinaire.

« J’étais encore, dit al-Mamoun, dans la province du Khorassan; mon frère, el Amin, qui avait succédé à mon père, « Haroun el-Rachid (que Dieu lui fasse paix et miséricorde! ), avait conçu une violente jalousie contre moi, à cause de  l’autorité absolue et indépendante que le testament paternel m’avait accordée sur cette contrée.

El Amin s’était même laissé persuader, par ses ministres, d’expédier une armée dans le Khorassan, pour s’emparer de ma personne.

 Je rassemblai à la hâte le peu de troupes qui était à ma disposition, et  je confiai le commandement du corps le plus considérable à Thaher ben-Hussein, que je chargeai d’aller combattre Issa ben-Ali, général envoyé par mon frère, dont les forces considérables me menaçaient. J’eus bientôt épuisé entièrement les coffres de mon trésor, pour solder l’armée qui marchait sous les ordres de Thaher, quoiqu’elle fût peu nombreuse. 

Bientôt aussi les troupes que j’avais gardées auprès de moi prétendirent au paiement de leur solde arriérée, et regardèrent comme une injustice envers eux le refus qu’il me fut impossible de ne pas leur faire. 

 Le mécontentement et les murmures augmentèrent, et, comme mon dénuement absolu m’empêchait de les satisfaire, une mutinerie ne tarda pas à éclater, et elle fut en peu de temps suivie de la révolte générale de tous mes soldats. Ils prirent les armes contre moi-même, et poussèrent l’audace jusqu’à venir assiéger le palais où je faisais alors ma résidence dans la ville de Merou . 

 Les révoltés ne parlaient pas moins que de me saisir moi-même, et, après m’avoir chargé de chaînes, de me livrer au ressentiment et à l’injuste vengeance de mon frère el-Amin. 

 Les portes de mon palais étaient soigneusement fermées; mais à chaque instant elles pouvaient être forcées par la fureur des rebelles ; ma liberté et peut, être ma vie, couraient des risques qui me semblaient inévitables. 

 En proie à la perplexité et aux craintes les plus vives, je consultai Fadhel ben Sahal, qui possédait toute ma confiance, et je l’interrogeai sur ce que je pouvais faire d’utile en cette circonstance urgente. 

 Il consulta ses livres et ses instruments d’astronomie : Mon prince, me dit-il,  la seule chose que vous puissiez faire, c’est de monter sur la plus haute terrasse de votre palais, et de vous occuper à promener vos regards sur les vastes plaines que l’horizon développera devant vous.

 

 

—  Comment! m’écriai-je, quel rapport ce spectacle peut-il avoir avec la révolte qui me presse de toutes parts ? Mes yeux,  en s’étendant sur la campagne, auront ils la vertu de fasciner les rebelles, de les réduire à l’inaction , et de me délivrer de  leurs atteintes ?

 Mes yeux feront-ils pleuvoir des nuages  l’argent nécessaire pour payer mes troupes mécontentes et apaiser leur fureur?

 Toi, en qui j’avais mis toute ma confiance, es-tu le complice secret de la trahison et de la révolte ?

 

· —  Montez, prince, me dit tranquillement Fadhel, montez ; mes livres et mes combinaisons astronomiques m’apprennent que vous redescendrez calife. 

 

 

Je cédai à son avis, sans cependant y croire, et le regardant presque comme une perfide raillerie. Je montai, et je promenai ma vue inquiète sur les campagnes immenses qui s’ouvraient au loin  à mes regards.

Cependant les cris séditieux redoublaient, et le point élevé où je me trouvais placé les faisait parvenir avec bien plus de force à mes oreilles. 

Plusieurs fois je voulus descendre pour aller trouver moi-même les soldats mutinés, et essayer de les calmer par mes exhortations et mes promesses; mais  j’étais toujours retenu par une sorte de confiance vague et non réfléchie dans les prédictions favorables de Fadhel, dont je ne pouvais me décider à croire certaine la perfidie, après tant de preuves d’une fidélité inébranlable. 

Fadhel, d’ailleurs, m’avait suivi, et me retenait presque malgré moi sur cette terrasse élevée. 

 Pendant que j’étais torturé par les anxiétés les plus cruelles, tranquille auprès de moi, il faisait ses calculs, et se servait de ses instruments astronomiques pour parcourir tous les points du ciel, consignant avec un soin minutieux chacune de ses observations sur les positions diverses et le cours des astres, qu’il soumettait à ses opérations savantes. 

 Les cris augmentèrent encore : les soldats furieux menaçaient d’incendier le palais, si on ne leur en ouvrait les portes, et leurs vociférations insolentes promettaient une mort certaine à quiconque oserait résister à leur attaque. 

 Je voulus alors définitivement descendre, et Fadhel eut besoin de tous ses efforts pour m’arrêter. ‘Mon prince,  dit-il, encore une heure ; j’engage ma tête qu’elle ne s’écoulera pas sans que vous reconnaissiez la véracité de mes promesses‘. 

 

Je me laissai gagner, et j’attendis encore. L’heure, en effet, n’était pas encore écoulée, que Fadhel, quittant ses papiers et ses instruments, vint près de moi, et me demanda si je n’apercevais rien dans la campagne.  

 Je vois, lui dis je, un peu de poussière que le vent agite; et Fadhel alla se rasseoir avec un visage rayonnant de joie et de confiance. 

 

La poussière me parut, peu de temps après, devenir un tourbillon qui s’approchait rapidement, et dont la masse s’augmentait de plus en plus. J’aperçus ensuite, à travers cette espèce de voile, briller des armes resplendissantes : bien tôt je pus distinguer un corps nombreux de cavalerie, puis je reconnus, à la tête des cavaliers qui précipitaient leur course, mon général Thaher ben Hussein et  Issa ben-Ali, général des troupes de mon frère.

Les groupes des révoltés s’écartent pour livrer le passage aux arrivants, et Thaher monte rapidement,avec Issa ben Ali, à la terrasse où j’étais encore avec Fadhel. 

 

 J’appris alors que les troupes de ce dernier général et lui-même avaient embrassé spontanément mon parti, et s’étaient réunis à mon armée. Ils avaient renoncé à l’autorité d’el-Amin mon frère , et avaient pris les devants sur les corps nombreux qui venaient se ranger sous mes drapeaux, pour être les premiers à me prêter serment de fidélité et me proclamer calife.

 La révolte s’apaisa d’elle-même à ces  heureuses nouvelles, et je redescendis calife, de la terrasse où j’étais monté,  suivant la prédiction si exacte de Fadhel . »

 

 

 

 

 

 

 

Le Vizir  Proscrit 

 

 

Fadhel ben-Raby fut le vizir favori du calife el-Amin. Cette faveur et le pouvoir dont il avait joui sous ce prince, furent des titres de proscription pour Faddel, après la mort de son protecteur. Al-Mamoun, qui succéda à son frère el-Amin, croyait avoir de justes motifs de plaintes contre Fadhel; et celui-ci, craignant la vengeance du calife, fut réduit à fuir et à se dérober à ses poursuites, dans l’asile de diverses retraites ignorées.

A son entrée dans Bagdad, le calife avait en effet annoncé l’intention de faire mourir Fadhel, et Chahek avait été chargé de faire toutes les diligences possibles pour le découvrir.

Les soins actifs de Chahek furent longtemps déjoués par la prudente circonspection de Fadhel, enfin pourtant il réussit à s’emparer de sa personne et il conduisit son prisonnier aux pieds du calife.

La colère d’al-Mamoun était apaisée, ou bien les renseignements plus exacts qui lui étaient parvenus sur la conduite de l’ancien vizir de son prédécesseur lui avaient fait connaître le peu de fondement de ses préventions et l’injustice de sa vengeance. 

Non-seulement Fadhel reçut son pardon de son nouveau souverain , mais encore il fut admis auprès de lui dans une faveur aussi intime que celle dont il avait joui auprès d’el-Amin. 

Un jour, en conversant avec Fadhel, al Mamoun voulut apprendre de sa bouche quelques-unes des aventures qu’il n’avait pas dû manquer de courir dans sa longue retraite, et dans les vicissitudes diverses auxquelles sa proscription l’avait condamné. 

Fadhel s’empressa de satisfaire la curiosité bienveillante du monarque.

« Prince des fidèles, lui dit-il, que Dieu protège votre nom et l’affermisse pendant de longues années ! 

 Il commença ensuite le récit suivant : · « La crainte que m’inspirait la disgrâce de mon souverain et l’arrêt de proscription qui pesait sur ma tête me forçaient continuellement à changer d’asile. 

 J’étais un jour caché dans le pavillon de celle de mes femmes que j’avais le plus aimée et dont le cœur m’avait toujours paru m’être le plus attaché;je la tenais dans mes bras, et son affection me prodiguait de vives caresses, quand un bruit soudain que nous entendîmes dans la rue la fit approcher de la fenêtre : je la suivis sans qu’elle m’aperçût et, placé derrière un rideau, mes regards inquiets cherchaient la cause de ce bruit qui m’effrayait pour ma sortie. 

 J’entendis et je vis, comme elle, un homme monté sur un cheval, et proclamant l’ordre du calife, à tous ceux qui auraient connaissance de mon asile, de l’indiquer promptement : il annonçait la récompense de dix mille dinars pour le dénonciateur qui me livrerait entre les mains de mes persécuteurs; je vis aussi ma tendre épouse, ma femme chérie, avancer la main hors du treillage qui la cachait, et, ne croyant pas être vue de moi, appeler à elle, par signe, le cavalier qui faisait la proclamation. 

 Je n’en attendis pas davantage, et m’échappant sans bruit de l’appartement, je me fus bientôt évadé, en franchissant les murailles du jardin. 

Je me hâtai d’aller chercher un refuge chez celui de mes amis que j’avais comblé de plus de services : il consentit, avec quelques difficultés, à échanger mes habits contre d’autres qui pourraient me déguiser; mais il refusa obstinément de m’accorder chez lui un asile, et je reçus un pareil refus dans les maisons des autres amis chez qui je me présentai. 

Je fus plus heureux chez quelques personnes de la ville qui n’avaient eu ni à se plaindre ni à se louer de moi : j’y trouvai des secours et des retraites sûres où cependant je ne me permettais pas un long séjour, dans la crainte d’exciter les soupçons. 

 Je variais mes déguisements, pour passer avec sécurité de l’une à l’autre de ces retraites; un jour je venais de quitter celle où j’avais passé la nuit précédente, et j’avais pris le costume d’un portefaix : je cheminais les épaules pliées sous une charge de bois, lorsque tout-à-coup s’arrêta devant moi un cavalier, que je reconnus à l’instant pour celui que j’avais vu faire la proclamation fatale, et dont je crus être aussi reconnu moi-même. 

La frayeur ne troubla pas mes esprits; sans réfléchir et sans hésiter, je saisis le fardeau dont j’étais chargé, et le lançant à la tête du cheval, je l’en frappai avec violence : son épouvante subite le fit cabrer, et il renversa son cavalier; je profitai de la chute et de l’embarras de celui-ci pour prendre rapidement la fuite, et ma course précipitée me déroba bientôt à sa poursuite. 

 Je fuyais, sans savoir où je dirigeais mes pas, dans un quartier de la ville que je connaissais peu, lors qu’après plusieurs détours que j’avais pris exprès pour faire perdre mes traces, je me trouvai devant une maison pauvre et à demi ruinée, dont la porte était entrouverte. 

 Mes forces me manquaient entièrement, et leur épuisement m’empêchait de prolonger une fuite dont dépendait ma vie; j’entrai donc hardiment, et, apercevant une vieille femme occupée aux détails de son ménage, je lui demandai la permission de me reposer quelques instants chez elle. 

Elle m’accorda ma demande avec bonté, et, me voyant fatigué et hors d’haleine, elle m’offrit charitablement à boire et à manger : j’acceptai avec reconnaissance, et, rassuré par son accueil compatissant, je crus ne pas trop risquer de lui confier une partie de mon secret; je lui avouai donc, sans me nommer, que j’étais vivement poursuivi, et je sollicitai son humanité de m’accorder une retraite momentanée. 

 La vieille femme, prenant pitié de moi, me fit monter dans un grenier chétif et obscur, qui occupait le dessus de sa misérable chambre : elle me fit blottir sous de vieilles hardes, et j’y étais à peine caché, que j’entendis la porte d’en bas se rouvrir, et le cavalier, qui m’avait poursuivi, demander des nouvelles du fugitif dont il suivait les traces : je tremblais de peur, et la vieille répondait fermement qu’elle n’avait vu personne, lorsqu’un éternuement subit et involontaire fut sur le point de me perdre. 

Le cavalier prêtait l’oreille; il est enfin éveillé,  dit tranquillement ma protectrice, semblant se parler elle-même, ‘j’ai là haut, ajouta-t-elle, en s’adressant au cavalier, j’ai mon neveu qui est arrivé hier, tout à fait nu , mourant de faim, après avoir été dépouillé et maltraité par les voleurs : il n’osera pas descendre à cause de sa nudité , s’il entend la voix d’une personne étrangère

 — Portez-lui mon manteau, et qu’il s’en couvre , dit vivement le cavalier : qu’il descende, je veux le voir

 

La vieille femme témoigna sa reconnaissance pour cette aumône, et continuant de s’adresser au cavalier,  il mourait de faim, ajouta-t-elle, je l’ai envoyé dormir en attendant que mon travail m’ait pu produire une légère pièce de monnaie pour acheter du pain :

la première chose  qu’il va demander en descendant, c’est de la nourriture; serez – vous assez bon pour prendre cet anneau qui me reste, et aller l’échanger contre les premiers aliments que vous rencontrerez.  

 

Le cavalier prit l’anneau et sortit, en se dirigeant vers le marché; aussitôt la femme me jetant le manteau : 

Sortez, mecria-t-elle,

 Fadhel ben Raby, sortez! votre ennemi est absent pour quelques moments, que son manteau vous serve à vous déguiser; vos esclaves ont pillé jadis ma maison et m’ont réduite à la mendicité, je bénis le Dieu bienfaisant qui, dans mon malheur, m’a laissé encore les moyens de secourir le vôtre.  

 

 

Je sortis en effet éperdu de l’asile où je croyais n’avoir pas été reconnu, et, craignant de rencontrer le cavalier à son retour, je me jetai dans la première porte que je trouvai ouverte à quelque distance. 

Cette porte était justement celle de la maison qu’habitait Chahek, que le calife avait spécialement chargé de ma recherche : Chahek fut le premier que j’aperçus sous le vestibule.  Je lui adressai aussitôt ces vers :

« Dans mes amis en proie à ma détresse,
« Je n’ai trouvé des secours qu’à demi :
« Tant que du sort m’a bercé la caresse,
« Leur amitié, pour moi veillait sans cesse;

« Mais, pour un malheureux, leur zèle est endormi,

« Et j’ai perdu leur cœur, en perdant ma richesse.

« C’est à vous seul qu’aujourd’hui je m’adresse ;

« Que mon ennemi soit pour moi plus qu’un ami !

 

Chahek me répondit : O Fadhel qu’êtes-vous venu faire ici ? ignorez-vous le devoir rigoureux dont j’ai été chargé par le calife ? 

- Je ne l’ignore pas, répondis-je; mais  je me mets sous la protection de votre  hospitalité.  

 

 

Chahek me mena dans l’intérieur de sa maison, m’accueillit avec égards, me fit servir à manger, et s’apprêta à partager mon repas : 

 Avec quelle espérance, lui  dis-je, ô Chahek, puis-je manger avec  vous ?

 

Avec l’espérance, me dit-il  aussitôt, que la confiance de Fadhel  dans l’honneur de Chahek ne sera pas  trompée.  

 

 

 

Chahek me garda trois jours caché chez lui, et me traita comme son frère ou son Propre fils : il me donna ensuite de nouveaux habits et une somme d’argent, puis me conduisant lui-même hors de la ville , 

 Allez! me dit-il, soyez sans crainte 

 Chahek  ne recommencera que dans trois jours les poursuites que les ordres du calife le contraignent de faire.  

 

 

 

 

Las de la vie errante, et continuellement empoisonnée par la crainte, que j’avais menée jusqu’alors, je refusai la faveur que m’accordait sa généreuse humanité, et plein de confiance dans la clémence et l’équité de mon souverain, j’ai exigé que Chahek me conduisît devant vous. 

 

 

Al-Mamoun fut ému de cette narration : il accorda sa faveur à Chahek, et envoya reconstruire la maison de la vieille femme qu’il gratifia d’une pension. L’ingratitude des faux amis de Fadhel fut punie par la disgrâce et le bannissement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les derniers jours de Salah Bey de Constantine

2092017

 

 

 

Les derniers jours de Salah Bey de Constantine  dans Histoire 1502957354-sans-titre

Médersa de Sidi El Kettani Tombeaux de Salah Bey et de sa famille / CPA 1837

 

 

 

 

 

Si Ibrahim Chergui, Caïd du Sebaou a été nommé Bey de la province de l’Est dimanche, après la prière de midi, le 19 de Hidja 1206 (8 août 1792). Dans la même journée, le nouvel élu est parti pour Constantine dans l’intention à son arrivée d’arrêter simplement Salah Bey, son prédécesseur destitué, bien que Hussein Pacha lui eût, donné l’ordre de le tuer. 

Ibrahim était accompagné dans son voyage par plus de soixante-dix cavaliers. En approchant de Constantine, la nouvelle de son arrivée prochaine s’est répandue. Salah Bey apprenant cela a voulu fuir; mais le goum l’en a empêché et alors il s’est réfugié dans la lente des Zebantout* (soldats turcs célibataires). Ils, l’ont préservé, durant toute la journée et quand la nuit est venue, ils l’ont sorti de la tente et l’ont conduit à Ibrahim Bey, qui l’a accueilli gracieusement, l’a embrassé et l’a fait, asseoir à ses côtés, Il l’a rassuré en lui promettant par serment qu’il ne lui adviendrait aucune mésaventure. « Si tu veux, lui a même dit Ibrahim, rentre dans ta maison auprès de la femme, et de tes enfants, tu n’as rien à redouter de personne, à moins 
que nous ne succombions toi et moi en même temps. » 

 

 

Salah a répondu : Non, je ne rentrerai pas dans ma maison, je préfère rester ici auprès de vous. » Ibrahim Bey a pris un logement au-dessus delà salle du conseil, où ses propres esclaves le servaient selon son habitude. Il est resté dans celle situation, environ quatre jours. Dans la nuit du quatrième, le Caïd, el-Kasba, Seliman Zemirli, le Caïd des troupeaux du beylik, le Khaznadâr et le Caïd el-Meksoura sont allés; heurter contre la porte du logement occupé par Ibrahim Bey. 

Un esclave chrétien qu’il avait amené d’Alger leur a ouvert la porte. Les conjurés ont d’abord tué cet esclave, puis ont pénétré dans la chambre d’Ibrahim Bey. Les premiers entrés sont Seliman et Ali el-Gherbi Kaïd el-Meksoura. Le premier qui s’est posé devant le Bey, le sabre, à la main, est Soliman Zemirli,. Il a piqué d’un coup de son sabre le Bey endormi, et l’a réveillé en lui disant: 

C’est toi qui es nommé notre Bey ?

Oui, ;a répondu Ibrahim en essayant de se lever.

 

Soliman lui a alors ; porté un coup de sabre qui lui a coupé un bras. Alors, tous à l’envi ont frappé, au point qu’ils l’ont mis en lambeaux.

Le Siar (courrier de cabinet) qui dormait dans lanterne pièce à été tué aussi. Cela fait, les meurtriers se sont rendus auprès de Salah Bey et lui ont dit. : Lève-toi, viens siéger sur ton trône de Souverain : car nous avons massacré ton remplaçant Ibrahim
— «Vous êtes cause de ma-perte ; leur a répondu Salah Bey.» 
— «. Tu n’as rien a redouter pour ton compte. Quant à nous, nous sommes à tes ordres. »

 

Alors, Salah Bey s’est levé, est allé dans la chambre d’Ibrahim et a vu son cadavre coupé; en; morceaux. Il a ordonné d’ouvrir le ventre de la victime, dans lequel on a introduit sa tête détachée dû tronc et les parties génitales coupées, ont été mises dans sa bouche. Le corps ainsi mutilé a été enfermé dans un serouel (large culotte turque) puis on a jeté ce paquet hideux hors de la salle du conseil, devant là Driba. 

 

Salah Bey a immédiatement ordonné de mettre à mort les cavaliers qui avaient servi d’escorte à, Ibrahim- Les Kobdjiâ (sorte de chaouchs) ont exécuté la sentence. Quelques-uns ont été massacrés dans la maison dé Si Bou Rennan le bach siar ; d’autres ont péri dans la maison de Sid el-Hadj Ahmed ben Nâmoune Caïd D’jabri. Des soixante-dix cavaliers venus d’Alger, un seul s’est sauvé.

 

Salah Bey a envoyé ensuite dans; les tentes des Zebantout choisir cinquante Turcs environ, avec lesquels il a fait échange de promesses et de serment pour qu’il y ait solidarité entre-eux dans l’éventualité de la résistance. Il a donné à chacun de ces Turcs cinq cents mahboub (pièces d’or) et a inscrit leurs noms sur un étal spécial.

 

Le lendemain, cinquième jour du mois, les tambours ont battu aux champs en l’honneur de Salah Bey les drapeaux ont été déployés; tous ses serviteurs et ses cavaliers sont allés le complimenter d’être remonté sur le trône. Tous-ceux qui étaient ses ennemis et qui se sont présentés à lui pour le féliciter ce jour là, ont été décapités. Il y a eu dans la ville une émotion extrême. Les cavaliers arabes ont pillé les boutiques situées hors la ville. Quant aux troupes campées sur les bords de l’Oued Rumel, elles ne savaient quel parti prendre. 

 

 

Voilà quelles sont les nouvelles parvenues à Alger jeudi, après la prière de midi, le cinquième jour de moharrem 1207 (jeudi, 23 août 1792).  

Sid Hussein-Pacha a nommé Hussein Pacha (ben Bou-Hanak), aux fonctions de bey de Constantine, Celui-ci est parti d’Alger après la prière de l’acer (3 heures du soir). Il est accompagné par Moustapha-Agha, Ali oukil el-khardj, El-Hadj Mohammed ben Sidi Ali-Pacha, par les caïds de la Mitidja, avec un goum nombreux de cavaliers, avec des forces imposantes pour faire respecter l’autorité de notre souverain, l’illustre Hussein Pacha. Ce déploiement de forces a pour but de s’emparer de l’ex-bey Salah et de ses complices. 

 

En arrivant à Hamza, les personnages sus-désignés ont eu quelques appréhensions à cause des moyens puissants de résistance dont dispose Salah-Bey, et ils ont écrit au pacha pour qu’il leur envoie un hamba (officier supérieur de troupe). Le hamba est parti dimanche; quand il lésa rejoints, ils ont expédié des proclamations à l’agha du camp de Constantine, à ses chaouchs et aux habitants de la ville, leur disant : Il faut tous vous entendre, vous concerter, vous emparer de Salah-Bey et l’enchaîner en attendant notre arrivée parmi vous. Dieu nous conseillera alors ce que nous aurons à faire. » 

Ces proclamations ont été confiées à un janissaire du nom de Hatchi, qui les a portées immédiatement, en passant par le Ouennougha, et qui est parvenu auprès de l’agha du camp et des 
chaouchs. 

Aussitôt, les janissaires du camp et leurs chaouchs sont allés en ville, mais ils en ont trouvé les portes gardées par des Zouaoua. Ils leur ont montré la proclamation du pacha aux habitants de Constantine et, devant un tel écrit, ils ont laissé libre l’entrée de la ville. Alors les janissaires, les Zouaoua el les habitants se sont précipités tous ensemble vers la porte du palais du bey. On a tué quiconque a fait résistance ; les Turcs se sont rendus chez Salah-Bey qui avait fui dans sa maison. Sidi Cheikh est allé le trouver et lui a dit : Viens avec moi dans la demeure de mes ancêtres, tu n’auras rien à craindre. 
Salah-Bey a demandé : Qui est donc nommé bey à ma place ? 

C’est Hussein Pacha ben Bou-Hanak. 

Alors, a ajouté Salah-Bey, la domination turque est anéantie
Salah est rentré chez lui et a tué une esclave chrétienne, d’une grande beauté, qu’il affectionnait beaucoup. Les autres esclaves, effrayées de la triste fin de leur compagne, ont fermé les portes sur lui et ne l’ont plus laissé rentrer. La foule s’est ruée à ce moment sur Salah-Bey et les chaouchs se sont emparés de sa personne. 

Dans cette même journée a péri Soliman Zemirli tué d’un coup de feu que lui a tiré Hammou ben Nâmoune. On a coupé la tête du cadavre. 

 

 

Salah-Bey a été conduit à la Kasba, on lui a mis des chaînes et des anneaux aux pieds, au cou et aux mains. Il est resté dans cet état jusqu’à l’arrivée de Si Moustapha, l’agha, de Si Alil’oukil el-khardj, de Sid El-Hadj Mahommed ben Ali-Pacha, et enfin du nouveau bey Hussein, surnommé le pacha Bou-Hanak. 

Leur arrivée à Constantine a eu lieu le samedi. Ils se sont emparés de la fortune de Salah-Bey, de celle du bach-kateb, du bach-siar, et enfin le 14 de moharrem (1er septembre 1792), on a étranglé Salah-Bey dans la nuit de samedi à dimanche, que Dieu lui fasse miséricorde et l’admette au paradis. 

En même temps que le bey, on a étranglé aussi ses chaouchsl’agha IbrahimAhmed-Khodjacaïd de là Kasbah et le caïd de Bône ; le bach-siar à eu les membres brisés et on l’a laissé dans cet état pitoyable sans l’achever ; beaucoup d’autres individus ont été suppliciés également. La nouvelle de ces exécutions est arrivée à Alger mercredi, 18 du mois (5 septembre). 

Les hauts fonctionnaires sus-désignés, revenant de Constantine, ont ramené ici deux cent cinquante mulets chargés, et chaque mulet pot tant quatre mille réaux. Quinze mulets portaient chacun vingt-cinq mille dinars d’or. En outre, des objets en .or, en argent, des diamants, des pierres fines eh nombre incalculable.

 

Au moment d’étrangler Salah, on a trouvé sur lui une amulette, ornée de dix pierres précieuses qui ont été estimées 275,000 dinars. Tout cela a été versé au trésor du pacha.

  

 

 

 

 

 

 

: Les Zebantot étaient des espèces des vétérans, dont la tenue habituelle ne devait pas être des plus satisfaisantes, puisqu’elle a donné naissance à ce proverbe algérien qu’on applique aux gens mal vêtus: 
                        Comme un Zebantot, 
                        Sans chachïa ni capote ! 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi: L’histoire de Salah Bey 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les Gaba, les Chaouch, deux dynasties de caïds dans l’Algérie coloniale, de 1851 à 1912 (Cercle de Tébessa)

13062017

 

 

 

 

Le caïdat des Némenchas est créé en 1847. Les noms de Mohammed Gaba et d’Ahmed Chaouch n’apparaissent que de 5 à 10 ans plus tard. En effet, pendant les années qui suivent l’occupation du cercle (après 1851 date d’occupation de Tébessa), et, en gros, jusqu’en 1860, les choix de la France se sont portés sur les représentants de vieilles familles de Tébessa, familles anciennes, considérables (les Bel Arbia et famille du Dir, sédentaires ). C’étaient des familles parentes et alliées entre elles, qui n’avaient aucun lien avec la tribu. En revanche, ces familles étaient liées à des tribus extérieures au cercle et même avec la régence de Tunis.

 

 

Les choix d’Ahmed Chaouch, puis de Mohammed Gaba comme caïds à la tête des Brarcha représente une double nouveauté.

Chaouch est Kouloughli, descendant des Turcs ; son père et sa famille ont servi sous les Turcs. Quant à Mohammed Gaba, c’est un homme de tribu, il est issu d’une fraction des Brarcha. Double nouveauté, car d’une part, les Kouloughli n’avaient jamais été des personnages importants du cercle. Et c’est la première fois, aussi, que les Némenchas, acceptent de collaborer avec un pouvoir extérieur à la tribu. Tous les premiers rapports des officiers du cercle sont unanimes : les Némenchas ne veulent pas d’un chef pris parmi eux…Jl n’y avait pas, parmi les Némenchas, une seule famille ayant fait parti du maghzen des Turcs…

Ces deux hommes sont bien perçus par les anciennes familles du cercle comme nouveaux, comme de dangereux rivaux. On sait , par exemple, que le représentant d’une ancienne famille, la famille du Dir, Mohammed Tahar, caïd des Ouled Si Yahia, a tout fait pour évincer A. Chaouch de sa place de caïd des Brarcha. Mohammed Tahar, jaloux de voir que A. Chaouch venait de rendre un service aux Français qui avait été si bien apprécié, jaloux d’entendre dire que ce service lui vaudrait bientôt la croix, s’irrita contre le caïd des Brarcha avec lequel il était en mauvais terme..Il avait juré d’envoyer A.Chaouch à l’île Sainte Marguerite..Il imagina une intrigue à laquelle il sut donner toutes les apparences de la vérité… si effectivement, Chaouch est envoyé pour quelques années à Sainte Marguerite.

Les Gaba et les Chaouch sont bien des hommes nouveaux qui se maintiennent au pouvoir pendant toute la période.  » Se maintiennent « , car ce pouvoir, accordé par la France, a exigé le déploiement de toute une stratégie, une volonté qui se manifeste de différente façon.

Au début de la période quand il s’agit de mettre fin à la suprématie des grandes familles de Tébessa, ce sont des hommes qui se poussent au pouvoir, qui intriguent pour y être.

Par exemple, Gaba essayer de faire enlever son caïdat au caïd des Allaouna, al Hafsi b Ahmed , représentant d’une famille ancienne : il aurait eu des « relations intimes  » avec al Hafsia, femme du caïd des Allaouna.. Il arrive à se procurer, par son intermédiaire, le cachet de al Hafsi et écrit au Général une lettre, signée de al Hafsi, dans laquelle il se plaint du chef du bureau arabe de Tébessa : le pays va se mettre en insurrection …Personne ne peut t’approcher que par l’intermédiaire du caid Chaouch.. Il espérait que le Général, outré d’une plainte émise par un caïd contre le chef du bureau, destituerait le caïd des Allaouna.

Par moments, ces deux hommes nouveaux s’allient : en 1867, ils viennent présenter ensemble une requête au Commandant supérieur, chef du bureau, qui observe : Ces deux hommes possèdent au plus haut point le génie de l’intrigue. .Ces deux personnages sont en effet fort intelligents pour des indigènes…. Tous deux sont en relation avec tous les chefs politiques et religieux de la Régence, le but de leur travail est de se créer des relations des deux côtés. .Ils font leur propre politique. On constate même une alliance de famille : le caïd Mohammed Gaba marie une de ses filles âgée de 3 ans à un fils du caïd Chaouch, âgé de 5 ans.

Mais, lorsque le danger que représentent ces anciennes familles s’estompe, ce sont des hommes qui rivalisent pour le pouvoir; à cette date, vers 1870, les deux familles deviennent concurrentes acharnées :

A. Chaouch, candidat aux Brarcha (en 1869) est l’ennemi acharné des Gaba qu’il considère comme des concurrents dangereux pour son fils et auxquels il a voué une haine implacable. Inversement, quand un fils de Chaouch s’installe aux Brarcha en 1900 : Sa situation reste toujours assez difficile en raison de l’hostilité que montrent à son égard les partisans de l’ex caïd Abdessalam « (petit-fils de Mohammed Gaba) et, en 1907, Seddik b A. Chaouch démissionne car « il a fini par comprendre qu’il ne saurait jamais s’imposer aux Brarcha.

 

Enfin, ce sont des hommes qui, après avoir cherché le pouvoir pour eux, ont essayé de le transmettre à leurs enfants. On a parfois le témoignage écrit, l’aveu de cette ambition.

En 1867, Mohammed b Abdallah Gaba écrit : Les Brarcha sont dispersés par la misère et un homme de mon importance ne peut pas rester caïd d’une centaine de tentes ; il faut donc ou joindre à mon commandement ce qui reste des Allaouna ou me laisser donner ma démission en faveur de mon fils aîné.. Si vous donnez les Allaouna pour mon fils ou pour moi, cette récompense nouvelle me donnera du courage pour continuer à servir. Quant à Ahmed Chaouch, son rêve , écrit le Commandant, avait toujours été d’être bachaga des Nemenchas et de placer l’un de ses fils à la tête de chacun des caïdats de cette grande tribu.

 

 

 

 

 

Les Gaba, les Chaouch, deux dynasties de caïds dans l'Algérie coloniale, de 1851 à 1912 (Cercle de Tébessa) dans Histoire 1496089063-frdafan83-ol1894012v001-l 

Brevet de Légion d’honneur de Mohammed ben Abdallah Gaba 

 

 

 

 

 

 

 

Ils y ont réussi : il y a eu 43 nominations de caïds de 1851 à 1912. 15 appartiennent à l’une ou l’autre des deux familles, soit plus du 1/3. Aucune autre famille n’a occupé ainsi le devant de la scène, comme le montre le tableau suivant.

Date de nomination et tribus d’affectation des caïds du cercle de Tébessa entre 1851 et 1912, ( en gras : les caïds de la famille Gaba et Chaouch).

 

Allaouna

Brarcha

1851 al Hafsi b Ahmed

1862 Belgasem b Naceur

1872 al Hag Saad

1878 BrahimbNacib

1894 Seghrir b Brahim

1900 Saoula Moh. b.Amar

1904 Ali b Tlem b Ab Chaouch

1912 Ferhat b Ah Chaouch

 

1851 Ali b Mohammed

1852 Ahmed Chaouch

1855 Mohammed b Abd Gaba

1868 Mohammed b Ali

1869 Ahmed Chaouch

1872 Mohammed b al Hag Chettouh

1882 al Hafsi b Gaba

1888 Abdes b al Haf Gaba

1900 Seddik b Ah Chaouch

1908 Moh Taieb b bel Naceur

 

Sidi Abid

Ouled Si Yahia

1853 Ali b Mohammed

1859 Moh b al Hag Chettouh

1873 Belgasem b Ahm Chaouch

1881 Tlem b Ahmed Chaouch

1892 Ali b Tlem b A Chaouch

1904 Moh Taieb b Bel Naceur

1908 Ferhat b Ahm Chaouch

1912 Mohammed b Mohammed

 

1851 Mohammed b Tahar

1859 Ahmed Lakhdar b Belgasem

1861 Ali b Mohammed 1

867 Tahar bYounes

1869 Ahmed Lakhdar

 

 

 

Tébessa

Ouled Rechaich

1851 Ali bLaaz Mohammed b Ali Pacha

1855 Ali b Mohammed

1858 Ahmed Chaouch

1867 Mohammed Salah b Ali

1880 Utman b ali Pacha

 

1851 Ali bRegeb

1854 Moh Sghnr b Abd al Wahad

1859 Utman b Mohammed

1867 Ahmed Chaouch b Ahmed

1869 Reghis b Mohammed

1872 Mohammed b Ali

1877 Belgasem b Ah Chaouch

1891 Seddik b Ah Chaouch

1901 Ali Bey al Mihoub b Chenouf

 

 

Ils ont développé toute une stratégie pour tenter d’assurer l’hérédité de la fonction. Ces hommes, de leur vivant, essaient d’associer leur parenté, et le plus souvent leurs fils, au pouvoir. Et le quadrillage bureaucratique institué par la France pour l’administration des tribus leur en laisse la possibilité. Soit en tant que Khalifa (associé) du caïd, soit en tant que cheikh de fraction.

Là encore, il nous reste parfois la trace de leurs désirs :

Al Hafsi b Gaba m’a fait connaître qu’il n’avait confiance en personne autre autant qu’en son propre fils Abdessalam, déjà très au courant du service. Il s’agit d’un poste de Khalifa, en 1884.

 Avons sollicité caïd de nommer cheikh de la famille ( de l’ancien cheikh des Ouled Chakor, qui vient de mourir), mais a nommé l’un de siens âgé de 15 ans sommes trompés signe la djemaa des Ouled Chakor en 1902.

Les résultats de leurs stratégies : tous les Khalifa, à partir de 1880, date à laquelle l’institution du Khalifa est reconnue, sont fils de caïds en place. De même, de nombreux postes de cheikhs ont été occupés par la parenté du caïd en place : les caïds Gaba ont placé comme cheikhs 7 des leurs (fils et frères); les Chaouch 6 fils et frères. Incontestablement, des hommes nouveaux ; des hommes qui ont aspiré au poste de caïd et ont déployé toute une stratégie pour y accéder, eux et leur famille, des hommes qui ne sont pas restés étrangers à la collaboration avec l’administration française.

Cependant, ces deux familles ont un comportement politique différent. Regardons d’un peu plus près où s’effectue la carrière politique de ces hommes : pour les Gaba, aucune ambiguïté, leur carrière s’effectue dans leur famille d’origine, aux Brarcha. Ils sont uniquement caïds des Brarcha; leurs enfants sont khalifa aux Brarcha ; et les cheikhs qu’ils placent sont cheikhs de fractions des Brarcha. Ils sont les hommes d’un groupe.

Tout autre est la carrière des Chaouch. Caïds aux Allaouna, aux Brarcha, aux Ouled Sidi Abid, aux Ouled Rechaich, leurs fils sont Khalifa dans toutes les tribus : Ferhat a été Khalifa aux Ouled Rechaich, en 1900, puis aux Brarcha en 1903 avant de devenir caïd des Allaouna en 1912; Seddik b Ahmed Chaouch est Khalifa aux Ouled Rechaich en 1879, puis caïd des Brarcha en 1900; de même, les Chaouch sont cheikhs de fractions qui appartiennent à n’importe quelle tribu du cercle. A. Chaouch et ses fils, frères, et petits-fils apparaissent donc comme des hommes qui ne sont pas liés à un groupe particulier, ils sont au-dessus du groupe. Si ces deux types de famille dominent le devant de la scène pendant plus de 50 ans, c’est qu’ils représentent deux types de notables, entre lesquels la France hésite pendant toute la période.

 

 

 

 

 

Les choix de la France

 

En 1901, la France obtient la démission de Abdessalam b al Hafsi b Mohammed Gaba. Par qui le remplacer? C’est justement un descendant d’Ahmed Chaouch qui est candidat, son fils Seddik. Le général de brigade hésite sur le choix et questionne le Colonel Flogny qui a été Commandant du cercle de Tébessa dans les années 70 ; et voici la réponse de Flogny : il convient de tenir compte de la part d’influence et d’autorité que donne à un chef indigène le fait d’appartenir par sa naissance, par sa famille à la tribu qu’il commande et dont les intérêts sont les mêmes que les siens; qu’un vent de désordre vienne à souffler, il est à craindre que le caïd étranger ne puisse plus être d’aucune utilité.

 

 

 

 

 

 

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 Le caïd Si Seddik Ben Ahmed Chaouch se rendant à une audience du président de la République -

 

 

 

 

 

Deux types de carrière ?

En 1901, Seddik, l’étranger aux Brarcha, est finalement choisi, malgré l’avis du Colonel Flogny. Au même moment, on voit tous les descendants de A.Chaouch à la tête de l’une ou l’autre de ces tribus : victoire des Chaouch. En revanche, la famille Gaba, les hommes de la tribu, échouent. La descendance devient un fil qui s’étire et se casse en 1901.

 Il s’est révélé difficile, voire impossible, d’être un chef à la fois intégré à son groupe et homme de la France.

Les Gaba se sont montrés tout d’abord trop chefs, trop exigeants, trop orgueilleux. Mohammed Gaba exige. Citons une lettre du Commandant du cercle de Tébessa : Je vous ai souvent entretenu des prétentions du caïd Gaba à absorber le commandement des Némenchas. Depuis quelque temps, il revient à la charge avec de nouvelles ardeurs, et expose fort nettement ses désirs.. Ses prétentions tenaces sont devenues insupportables. Il est constamment chez moi, ressassant les mêmes demandes..

Et, quand il y a problème avec le bureau arabe, il ose se mettre sur un pied d’égalité avec l’empereur des Français : Informez en l’empereur, si vous le jugez convenable… A l’inverse, A.Chaouch, dit le Commandant, tout en me laissant entrevoir qu’il désirait le caïdat des Brarcha, ne l’a jamais fait qu’avec une extrême réserve.

 

Le petit fils de Gaba, Abdessalam, se comporte aussi avec trop d’indépendance, et trop d’arrogance : Mon autorité, dit le Commandant, en 1901, était presque annihilée par celle du caïd. De nombreuses affaires assez importantes pour m’ être soumises, étaient réglées, sans mon autorisation par Si Abdessalam. Et il ne supporte pas les observations. En 1901, deux hommes, qui ont montré à un officier français des terres que le caïd des Brarcha laboure mais ne déclare pas, sont victimes d’une tentative d’empoisonnement. On interroge Abdessalam, qui répond : il est probable que les douleurs observées proviennent de ce que les deux hommes ont fait une longue marche à cheval et ont ensuite bu de l’eau fraîche. Je n’ai pas cru devoir me préoccuper de douleurs d’entrailles qui sont très fréquentes en cette saison. Et le caïd d’envoyer tous les individus atteints de diarrhée, de dysenterie et même d’hémorroïdes au bureau arabe pour être examinés par un médecin militaire..

 

Les Gaba se montrent aussi trop musulmans. Gaba n’est pas un homme de progrès ni de civilisation.. .Il est fanatique, imbu à l’excès de toutes les superstitions qui ont cours chez la race arabe. Abdessalam, lui cache les marabouts tunisiens, laisse percevoir la ziara, protège les marabouts.

Et ils sont hostiles à toute pénétration culturelle française ; ainsi, al Hafsi fils de Mohammed Gaba, victime d’une tentative d’assassinat, dont il mourra a refusé les médecins militaires, il a préféré se faire traiter par les praticiens arabes.

 

Autrement dit, les Gaba échouent parce qu’ils n’ont pas su ou pu résoudre la contradiction des exigences françaises : comment avoir un caïd proche de son groupe, enraciné dans sa tribu et qui, en même temps ne soit pas chef, fier ou orgueilleux de l’être et ne soit pas musulman ?

Mais les Gaba échouent aussi parce qu’ils ne se comportent pas, avec leurs administrés, comme on avait imaginé qu’un chef de tribu traditionnel devait le faire.

Ils sont grossiers et hautains : Ils ont la plus extrême grossièreté de langage vis à vis de leurs administrés.

Et surtout ils sont malhonnêtes : et les officiers accumulent contre Gaba et sa descendance les plaintes des administrés : bijoux volés, moutons, brebis, fusils. Il serait trop long d’énumérer la suite des griefs accumulés par les Brarcha contre leur caïd, ses serviteurs et ses deiras.

La cause de leur disgrâce a donc une double origine : ils sont les hommes de leurs groupes ; ils sont arabes, ils sont musulmans et ils se comportent en seigneur, en maître. Mais ils ne réalisent pas les idées que les officiers se faisaient des rapports que le chef traditionnel se devait d’entretenir avec son groupe.

 

Par opposition, les chefs qui réussissent mieux, les Chaouch, manifestent d’autres qualités : Ahmed Chaouch a demandé dès 1854, à aller se faire soigner de la syphilis à l’hôpital de Bône. Il envoie tous ses enfants à l’école française de Tébessa, et même, un jour, il défend -relativement- l’instituteur contre la population de la ville; un de ses fils, de 9 ans, de retour de l’école est pris de fièvre. On lui demande ce qu’il a et il répond que le maître lui a donné un coup de règle sur la tête .De là, grande rumeur, on envoie chercher le médecin arabe,., qui incise ..et déclare, que la boîte osseuse est fêlée…Ce fait a été exploité par les fanatiques de l’endroit.-Voilà, ont-ils dit, la récompense du caïd qui a déjà mis plusieurs de ses enfants à l’école des Français, Dieu l’a puni! Lorsque je suis rentré, dit l’officier, j’ai pris des informations.. Le caïd a été beaucoup plus raisonnable que son entourage…. On ne sait pas très bien en quoi a consisté cette attitude raisonnable. Mais les enfants vont à l’école, les petits enfants même sont élevés au collège arabe français ; ils parlent un peu le Français ; ils se plient à nos idées ..Ils sont au courant de nos procédés administratifs.

Si les Chaouch triomphent , peu à peu, c’est qu’ils ne sont pas français, mais ils parlent un peu le Français, fréquentent écoles et hôpitaux de la France. Ils ne sont pas arabes, mais ils parlent arabe et sont musulmans, sans que leur soient attribués superstition ni fanatisme.

 Ils ne sont pas hommes de tribu mais acceptent de jouer au moins le jeu de la résidence au milieu du groupe qu’ils administrent. Ce sont des espèces d’entre les deux, entre les Turcs et les Algériens, entre les arabes et les Français, entre la tribu et la ville.

Mais leur succès est tout relatif : d’abord, Seddik doit démissionner aux B rare ha en 1908, parce qu’il n’est pas accepté par la tribu. De plus, jusqu’en 1912, les officiers français reprocheront toujours aux caïds de la famille Chaouch de ne pas être assez près de leurs administrés, de s’en éloigner trop souvent : commande à distance, ne visite pas assez ses fractions, ne visite pas assez ses administrés ou encore pas assez arabes pour leurs administrés. Enfin, de toute façon, en 1912, tout le cercle passe sous administration civile et le combat cessa faute de combattants : on n’avait plus besoin de caïds. Et les Chaouch perdent la place.

 On serait tenté de conclure : mission impossible, quels qu’aient été les types de candidats. Aux hommes choisis dans le groupe, il était reproché de ne pas se tenir au-dessus du groupe pour représenter la Loi. Aux hommes choisis hors du groupe pour se plier à la mission de ce que l’on pourrait appeler l’homme d’Etat moderne, il était reproché de ne pas être assez près du groupe. Et, de toute façon, ces hommes d’Etat n’avaient aucun accès à ce qui entoure la notion moderne de pouvoir : l’élection, la promotion. La situation coloniale les maintenait dans une situation d’aval sur laquelle ils n’avaient aucune prise.

Et cependant, on l’a vu, la fonction a été recherchée, convoitée, défendue. Essayons de voir si l’étude des biens et des fortunes accumulés par les caïds permet de trouver une réponse à cette question.

 

 

 

 

 

 

 

LES BENEFICES DE LA FONCTION

 

 

Et, tout d’abord, comment était conçue la rémunération du caïd ? Les textes officiels ne parlent que d’un seul type de rémunération : le caïd touchait un peu moins de 10% des impôts qu’il percevait, le hokor, le achour et la zakkat et un pourcentage des amendes (sans doute 20%). Deuxièmement, à la faveur d’un conflit qui éclate entre trois caïds au début du XXème siècle, on apprend que les caïds jouissaient aussi d’une terre d’apanage, une terre maghzen, dont ils prenaient jouissance dès leur nomination.

Enfin, les caïds tiraient de leurs fonctions des revenus officieux. On a des dossiers, épais sur les fraudes de tous les caïds de la famille Gaba et Chaouch  (et sur les autres aussi). Les assises de la fraude sont multiples. Fraude sur les impôts : on se débrouille pour diminuer les siens, en ne comptant pas des animaux possédés, ou des terres cultivées, (facile à réaliser, puisqu’on est juge et partie). Plus fine : l’entente avec le contribuable; on accepte de ne pas déclarer certains biens du contribuable, donc on y perd, puisqu’on a 10% de l’impôt ; il suffit de s’arranger avec le contribuable : que celui-ci verse au caïd une somme supérieure aux 10%, mais inférieure à la somme qu’il aurait dû payer. On évite les amendes, et le code de l’indigénat en prévoyait beaucoup. On évite l’amende, oui, mais on exige le prix du silence. On accepte, ou on suscite les cadeaux, on exige des corvées, et surtout, on abuse de son pouvoir. Quiconque avait une jolie femme, une belle jument se les voyait prendre par le caïd.

Il est difficile de quantifier. Les revenus officiels des caïds des Brarcha varient entre 6000 et 10000 francs par an. Ce qui représente à peu près le salaire d’un professeur de faculté de province à la même époque. Ou le salaire des 10% les mieux payés des fonctionnaires français en cette fin du 19ème siècle. Revenons à l’Algérie : le fellah, propriétaire, d’après des estimations faites, aurait environ un revenu de 300 francs par an. Il existe donc un écart de 1 à 20 ou à 30, entre les revenus du fellah et ceux du caïd. Par leurs revenus officiels, les chefs indigènes se distinguent nettement de leurs administrés. J’ai pu faire une estimation des revenus officieux : au minimum, ils doublent les revenus officiels. Ce qui suffirait à vouloir être caïd.

On a peu d’éléments précis sur la fortune des Gaba et des Chaouch. Cependant, à deux reprises et un peu par hasard, un certain nombre d’affaires dans lesquelles les caïds sont impliqués arrivent au bureau de Tebessa et permettent d’établir au moins deux points.

Le premier, c’est qu’il y a évolution dans la fortune caïdale entre les années 1870 et les premières années du 20ème siècle.

En 1869, en effet, après l’affaire de l’Oued Mahouine, et la fuite en Tunisie du caïd des Brarcha Mohammed b Ali et al Hafsi b Gaba, fils du caïd Mohammed qui vient de mourir, les familles de M b Ali et du fils de Gaba sont internées à Tébessa. Et deux documents établissent le recensement des deux familles et de leurs biens.

Ce que l’on constate alors, c’est que, si la fortune de Al Hafsi dépasse de loin la fortune moyenne du fellah, elle n’en diffère pas par la structure. On peut estimer le montant de la fortune de Al Hafsi à environ 15 000 francs ; à la même époque, une estimation évalue la richesse moyenne des tentes (après paiement de l’impôt) de toutes les fractions des Brarcha à 450 francs. Donc une grosse différence. Mais l’étude de la composition détaillée de la fortune révèle peu de différences entre la tente du nomade et la tente du chef.

Dans la tente du fils Gaba, il y a 5 hommes, 9 femmes, 10 enfants. Il y a 574 moutons, 21 têtes de bétail, 10 veaux, 4 juments, un cheval, 7 mulets, une ânesse, une pouliche et une mule, propriété de Si al Hasnaoui, un lit enfer, deux grands paniers pleins de dattes, deux grands paniers dans lesquels il y a des metred, deux guessaa, un ustensile de cuisine, 5 selles dont l’uns vient de Guelaa, un tapis de selle, 30 pièces de cotonnade, un grand tapis pour séparer la tente en deux, 126 paires de souliers jaunes, 10 gheraia de dattes, 4gheraia de laine, une tandjera, un stol, 12 gheraia contenant des vêtements de femme en cotonnade, 6 gheraia de beurre salé, une gheraia de viande salée, deux gheraia de farine, une gheraia contenant du poil de chameau, 6 guetif, 3 tapis, une charge de laine cordée ou filée, un hanbelpour séparer la tente en deux, 6 boîtes dans lesquelles il y a deux burnous, deux haik, deux gandoura, un turban en soie, deux burnous en drap, 3 vêtements en drap, trois en cotonnade, 4 oreillers en soie, 3 couvertures en soie, deux tasses, deux stol, un pilon enfer, deux poêles, un chandelier, 5 matelas, 5 oreillers en laine, 6 haik, 2 fusils à 2 coups, un pistolet, une djebira, 6 saa de blé, 12 saa d’orge.

La nature des biens possédés ne permet pas de distinguer le caïd du nomade et implique un mode de vie semblable. Quelques inventaires de biens de nomades à la même époque renseignent sur le contenu de la tente : à côté des moutons, des chèvres et des chameaux, on y trouve de quoi manger : céréales, dattes, beurre; de quoi se vêtir : robes, turbans, tissus, du coton et de la laine, quelquefois des souliers; de quoi dormir : nattes tapis.

 La famille caïdale des Gaba appartient au monde des tribus. Et la composition de la fortune évoque la vie traditionnelle des Némenchas : une vie sous la tente, une existence qui tire ses ressources des cultures de céréales et d’un troupeau composé avant tout de moutons, de chèvres , de quelques bovins, de chevaux et de chameaux.

Mais dans la tente caïdale, il y a plus. Et d’abord, plus de personnes : le capitaine Hugonnet, 10 ans avant, estimait le contenu moyen de la tente nomade à 6 personnes. Dans la tente de Al Hafsi, 4 fois plus. Al Hafsi et ses frères ont entre deux et trois femmes, dont deux négresses, des serviteurs, des pâtres. La fortune des chefs se mesure sans doute d’abord à l’importance de ce capital humain, qui comprend famille et serviteurs.

Et ensuite, dans la tente du caïd, il y a plus. Plus de vêtements, plus de tapis, plus de confort, plus d’ustensiles. L’impression domine que les biens possédés par eux assure un surplus qui procure la tranquillité. Mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu, le chef indigène peut supporter la pénurie, affronter les mauvaises années. On sait ce qu’il récolte, qu’il a des réserves, dans des silos : 365 saa de blé, 298 d’orge. Or, la consommation individuelle de l’année a été calculée par A.Nouschi; pour l’ensemble de la famille Gaba internée à Tébessa, cette consommation s’élèverait à 72 saa de blé et 108 d’orge. Il y a donc surplus, les réserves assurent l’avenir.

Trente ans plus tard, d’importants dossiers sont consacrés à trois caïds, Abdessalam b al Hafsi b Gaba, Seddik b Ahmed Chaouch et Ali Bey, qui vient d’être nommé aux Ouled Rechaich : dans ces premières années du XXème siècle, la récolte importe moins que la propriété.

Abdessalam fils de Gaba, lui, a presque été un propriétaire heureux : il a émis la prétention de détenir, à titre privé, une zone de 2000 hectares autour du village de Cheria.. Il a omis de rappeler les jardins de Cheria et de Aïn Rabah, d’Ain Babouche, les vastes terrains de culture qu’il détient dans la partie Ouest du cercle. De plus, on sait par une lettre de 1890, qu’il possède des palmiers dans l’oasis de Négrine : sur les 910 palmiers de l’oasis, Abdessalam en possède 432.

 On dit »presque » été propriétaire heureux, parce que cette acquisition de terres suscite toutes sortes de difficultés. Abdessalam est accusé d’avoir d’abord agrandi une terre dont il a eu la simple jouissance, une terre d’apanage, une terre maghzen, et d’avoir transformé cette terre maghzen agrandie en propriété personnelle. Il est menacé d’avoir à la restituer.

Et nous en arrivons au deuxième point qu’établissent ces rapports, c’est que, si les revenus existent et permettent l’acquisition de biens fonciers, cette acquisition n’est pas chose aisée. La même impression domine pour tous, les Gaba et les Chaouch. Ils veulent être propriétaires, ils le sont presque, mais ils se heurtent à toutes sortes de difficultés.

D’une part, on les voit revendiquer avec force le titre de propriétaires. Seddik : J’ai demandé il y a plusieurs années, à être propriétaire de (la terre de) Tazougart… Et le Commandant ajoute : Ce n’est pas la première fois que Seddik présente une pareille demande.. La première demande.. évalue la superficie à 2 charrues, soit 24 hectares, la seconde à 60, la dernière à 70.

Et d’autre part, cette acquisition de terres, elle, n’est pas facile. Il s’agit de terres d’apanage, répondent les Commandants ; vous n’y avez pas droit; ou bien, il s’agit de terres arch, de terres de tribus, et vous n’avez pas le droit de transformer une terre arch en terre melk.

A ces empêchements, les Gaba et les Chaouch répondent en utilisant toutes les tactiques et tous les arguments; par moments, ils utilisent le droit musulman, qui lie le droit de propriété à la notion de mise en valeur par le travail. Nous les avons défrichées depuis longtemps dit Seddik. Quant à Abdessalam, il fit même subrepticement passer ses charrues pour en affirmer la jouissance. Par moment, ils pensent et agissent en hommes qui connaissent parfaitement le vocabulaire et les subtilités des lois (établies par le droit français) qui règlent, en Algérie, le statut de la terre. Ils jonglent avec les notions de terre arch et de terres melk, et avec les modes d’acquisition de terres prévus par la législation coloniale : passage devant des commissions spéciales, le mot kumisyun est passé dans leur vocabulaire; comme le mot concession kunsisyun.

 

Donc, un point semble clair : les deux familles aspirent à la propriété de terres. Et l’on peut dire que cette soif de terres manifeste l’apparition d’une mentalité capitaliste, dont on ne trouve nulle trace dans les années 1870. Cette mentalité est dénoncée d’ailleurs par la djemaa des Ouled Rechaich, en 1902 : Seddik b Ahmed Chaouch vous a porté plainte pour que vous le rendiez propriétaire de la terre de Tazougart.. Toutes les fois qu’il fait des bénéfices dans notre tribu, il achète des propriétés à Tébessa.. Son but est de devenir propriétaire du terrain de Tazougart pour le revendre à des colons, dit la traduction ; le texte arabe parle de markanti.

 

On assiste alors à une contradiction : des caïds qui, on l’a montré ont des revenus bien suffisants pour acheter des terres, mais qui se heurtent à des difficultés d’acquisition. Et la contradiction s’aggrave du fait que ce sont les mieux placés politiquement, ceux qui réussissent le mieux en ce début du 20ème siècle, les Chaouch, qui ont le plus de difficultés à acquérir ces terres ; car ils sont étrangers aux tribus qu’ils administrent.

Suivant la coutume arabe, l’étranger n’a pas de droit aux terres collectives. Les Chaouch vont acheter, mais pas dans les tribus. Ils achètent à Tébessa. Le caid Seddik …a acheté et réparé les immeubles laissés par son père à Tébessa dont la valeur atteint le chiffre de 90000 francs. Ali b Tlemcani b Ahmed Chaouch possède trois immeubles et des terres dans la commune de plein exercice de Tébessa Je tout peut valoir 60000 francs.

 C’est à la ville que la principale famille caïdale a été contrainte de bâtir sa fortune; contrainte, parce qu’il semblerait que les Chaouch eussent préféré acheter des terres et non des immeubles. Les immeubles que je possède à Tébessa sont grevés d’hypothèques, affirme Seddik. Que je vienne à mourir, ce que Dieu réserve à chacun d’entre nous, si l’on m’a dépossédé de la terre de Tazougart, ma famille ne trouvera rien que des immeubles hypothéqués. ..Enfin, j’ai besoin du terrain que je réclame.

On finit sur une note d’amertume, de désillusion, de frustration. Au début du 20 ème siècle, les Gaba comme les Chaouch, enrichis, sans aucun doute du fait de leurs occupations, ont convoité la propriété de terres ; ils semblent avoir beaucoup de mal à les acquérir, et contradiction, les Chaouch plus que les Gaba, peu à peu éloigné du pouvoir.

Et c’est sur cette impression qu’il faudrait peut-être conclure. La seule réalité de leur pouvoir s’exerçait en aval : sur leur groupe, au contact duquel ils se trouvaient, ils ont exercé un pouvoir qui a été de plus en plus un pouvoir de surveillance, de contrôle, un pouvoir policier ; et aux dépens du même groupe, au vu et au su de tous, ils ont prélevé des revenus importants. Mais, en amont, et du côté de l’avenir, les portes étaient fermées.

Ils ont exercé un pouvoir dont la légitimité n’a jamais été sûre : chefs traditionnels ? Hommes d’Etat moderne ? Et dont la suite n’était jamais assurée, quoi qu’ils fissent. Ils ont accumulé des revenus officiels et officieux, qui ne pouvaient pas se transformer pas en capital et qui restaient en quelque sorte plaqués. C’est donc un sentiment très lucide qu’exprime M. Gaba dès 1867 : Vous autres, Français, vous travaillez parce que vous avancez en grade ou en dignité dans la Légion d’honneur. Cela se conçoit, mais moi, je suis caïd et ne puis .. aller plus loin (Mohammed Gaba 1867).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Documents concernant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Source : Cahiers de la Méditerranée, n°45, 1, 1992. Bourgeoisies et notables dans le monde arabe (XIXe et XXe siècles)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




HAMDANE BOURKAÏB : le dernier Amine es-sekka de la Régence D’Alger

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HAMDANE BOURKAÏB : le dernier Amine es-sekka  de  la Régence D’Alger dans Histoire 1024px-Monnaie_d%27Alger_et_ustensiles_m%C3%A9nage_en_cuivre 

 

 

 

 

Hamdane Bourkaïb ben Abderrahmane, amine es-sekka (1), appartenait à l’une des plus vieilles familles du pays. Il descendait des Hadj Saïd, de Bagdad, qui vinrent se fixer à Alger au XVIe siècle. Son père, Hadj Abderrahmane, grand industriel, possédait de nombreuses usines aux portes de Bab-el-Oued, à l’endroit où se trouva plus tard le faubourg de la Gantère. Très bon cavalier, il présidait souvent le Rekeb. On l’appela d’abord Abou Errakeb (père des chevauchées), puis, par corruption, Bou Rekaïeb, et enfin Bourkaïb. Ce surnom resta à ses enfants.

 

D’une taille moyenne, d’une santé robuste, d’un physique agréable, d’une intelligence supérieure, possédant une belle situation de fortune, ayant acquis beaucoup d’expérience à la suite de ses nombreux voyages en Europe, Hamdane Bourkaïb aurait pu rendre d’utiles services à sa patrie si le beylik de la Régence d’Alger n’avait été, pendant, ses dernières années, en proie à une anarchie qui devait fatalement le conduire à sa chute.

Très jeune, Hamdane avait montré un courage allant jusqu’à la témérité. On raconte qu’à l’âge de douze ans il trompa la surveillance de ses parents pour aller, la nuit, couper la corde d’un infortune qui venait, pour une peccadille, d’être pendu à la porte Bab-Azzoun, et que ses bourreaux avaient abandonné à son malheureux sort. Il lui sauva la vie en risquant la sienne, car, malgré sa jeunesse, il n’aurait pas été épargné, à son tour, s’il avait été surpris pendant ou découvert après son audacieuse entreprise.

 

 

Avant la rupture du Dey avec la France, Hamdane était à Marseille, où il vit un grand défilé de troupes, qui le frappa beaucoup. Après l’insulte faite au pavillon de l’amiral de la Bretonnière, il engagea ses amis à se joindre à lui pour empêcher Hussein de persévérer dans une résistance qu’il considérait comme dangereuse. Deux de ses coreligionnaires l’accompagnèrent dans cette démarche :

Ahmed Bouderba, gros commerçant, parlant bien le français, trafiquant avec Tanger, lié d’intérêt avec la maison Frayssinet de Marseille.

Hamdane Osman (ou Othman) ben Khodja, grand voyageur, ayant visité l’Angleterre et l’Italie. Très bien avec le dey Hussein, dont son oncle, Hadj Mohammed, était l’aminé es-sekka.

Le trio exposa au Dey qu’il serait prudent de faire à la France les concessions nécessaires. Hamdane raconta qu’il avait assisté à une revue sur l’esplanade, à Marseille, et qu’il avait pu se rendre compte des forces considérables dont disposait la France.

 Hussein lui répondit que l’on s’était joué de lui; et comme il croyait, dans son ignorance, Marseille une ville n’ayant que des carrefours et manquant de places comme Alger à cette époque, il prétendit qu’Hamdane n’avait dû voir en revue que les mêmes soldats tournant sans cesse autour de la même rue; il ajouta:

« Jamais les Français n’oseront m’attaquer. Avec Sultan-Calassi (Fort-l’Empereur) et ses deux mille canons, Alger est imprenable » (2).

 

Les trois conseillers comprirent trop tard leur imprudence. Rentrés chez eux, ils résolurent d’éviter de se rencontrer avec les Janissaires qui, très excités contre eux après leur démarche, avaient juré leur perte. Attendant les événements, qu’ils ne prévoyaient que trop, ils se séquestrèrent volontairement chez eux: Hamdane Bourkaïb, dans une maison du quartier Zeghara, dans le haut; de Saint-Eugène; il ne montait plus à cheval que dans sa propriété; Ahmed Bouderba, au Caroubier, près de Maison-Carrée, et Hamdane Khodja bon Othman, à la « maison bleue» (Dar zerga), l’une des plus belles campagnes d’Alger.

Ils restèrent ainsi longtemps cachés, prenant de grandes précautions, sortant furtivement le soir pour se rencontrer sur un point déterminé, qui changeait chaque fois.

 

 

Après la défaite de Sidi-Ferruch, lors de la marche sur Alger., Hussein voulut remplacer Ismaïl, son gendre, incapable comme généralissime, par le muphti Cheikh El-Islam. Il lui ordonna d’appeler la population musulmane aux armes pour se défendre contre l’invasion des Roumis, mais ce n’était pas un homme d’action. Ce fut Bou Mezrag, le bey de Titteri, qui fut chargé définitivement de défendre la Régence contre ses envahisseurs.

La situation était terrible. Elle s’aggravait d’heure en heure. Hussein rassembla les notables, les aminés et les hommes de loi. Khodja, Bouderba et Bourkaïb furent appelés et reparurent. Le Dey demanda à tous leur avis.

L’assemblée ne fut pas sincère. Elle opta pour la résistance, tout en déclarant que le Dey était le souverain maître et que ses sujets se conformeraient à sa volonté. En apparence, on se sépara pour se préparer à combattre jusqu’à la mort.

Or il y avait deux courants bien distincts à Alger, celui de la lutte à outrance, qui était à la Casbah et que représentaient les Janissaires, et celui de la capitulation, qui était dans la ville et que dirigeaient les notables. Aussi, la nuit, les gens influents de la ville se réunirent dans le Fort Bab-El-Behar (Porte de la Marine). La résistance fut déclarée impossible. La capitulation s’imposait pour éviter l’effusion du sang, même d’après les plus résolus; quelques-uns déclaraient qu’il n’y avait à craindre ni pillage, ni massacre, d’une nation civilisée comme la France.

Il fut décidé qu’une députation se rendrait à la Casbah et, en même temps, aux avant-postes français. Khodja, Bourkaïb et Bouderba furent désignés à cet effet.

Le lendemain ils se présentaient devant le Dey. Tout espoir était alors perdu. Les Français occupaient le Fort-l’Empereur. Hussein déclara se soumettre et se démettre.

Alors ils le quittèrent et se rendirent au quartier général français, à El-Biar, déclarer au général de Bourmont que, non comme parlementaires accrédités, mais comme les délégués des Maures de la ville, ils sollicitaient une trêve pendant laquelle le Dey aurait le temps de donner satisfaction à la France.

Après une courte entrevue avec le général en chef, ils se retirèrent.

En attendant la fin des négociations, le feu cessa des deux côtés. Pendant ce temps le Dey avait envoyé au général en chef, comme parlementaire, Si Mustapha, makatadji; Hadji Hassen, fils d’Hamdane Khodja, comme interprète. Sir John, représentant de l’Angleterre, seul consul resté à Alger, les accompagna. Les contemporains prétendent que le makatadji, conspirant avec le khaznadji qui voulait s’emparer du pouvoir, proposa comme satisfaction au général en chef d’apporter la tête du Dey.

Le général de Bourmont repoussa avec indignation cette proposition.

« Je ne serai pas complice d’un assassinat, dit-il. Des sentiments d’humanité conseillent au Dey de capituler. Il a raison».

On sait le reste: le dey apposa son sceau sur la capitulation dont le texte est connu. Qu’est-il devenu ?

L’amine es-sekka, Mohammed, descendit alors de la Casbah et, devant le vieux palais, rassura la population affolée, lui annonçant que la capitulation était signée; il prévint en même temps le lieutenant du bey de Constantine d’aviser son maître, dont les troupes attendaient les événements à l’Harrach, qu’il n’avait plus qu’à battre en retraite.

Quelques heures après, Bourkaïb, Khodja et Bouderba, accompagnés de Ben Guechoute et Belkoubabti, guidèrent le général de Bourmont, à son entrée dans la ville, par la rue Porte-Neuve.

Le général en chef avait senti, dès la première heure de son installation, la nécessité d’avoir des intermédiaires entre la population et le nouveau gouvernement.

Il choisit pour l’aider dans cette tâche ceux des habitants qui, au début, s’étaient présentés à lui comme les plus influents de la ville et spontanément avaient déclaré se rallier aux nouveaux conquérants. C’étaient Bouderba, Khodja, Bourkaïb, qui avaient offert d’employer leur crédit, leur influence et leur fortune à servir la cause française.

 Ahmed Bouderba fut alors placé à la tête de la municipalité dont fit partie Khodja.

 

 

Quelque temps après, Hamdane Bourkaïb ben Abderrahman, amine es-sekka, fut nommé agha des Arabes. C’était une situation considérable du temps de la Régence. L’agha commandait en campagne la milice turque; il disposait, avec le concours des caïds et des hakem, de la justice criminelle dans les districts du gouvernement d’Alger.

Bourkaïb organisa, le 26 septembre 1830, l’expédition de l’Harrach. Il s’agissait d’établir près d’Alger la première ferme expérimentale à Maison-Carrée.

« Très bel homme et bon cavalier, dit M. Camille Rousset, il montait un cheval superbe, harnaché comme son maître, et était vêtu avec la dernière magnificence. Le velours de la selle turque, le drap des fontes disparaissaient sous l’éclat des broderies d’or; les étriers longs et larges étaient dorés, le fourreau du yatagan était en or, les crosses des pistolets garnies d’argent étaient incrustées de pierres précieuses. Cinq cavaliers marchaient devant lui, portant des drapeaux;six autres le suivaient, le long fusil en bandoulière; cinq serviteurs l’entouraient, chargés du soin de sa pipe, de son eau, de sa cuisine et de ses tapis de voyage. »

 

Bourkaïb échoua dans cette: entreprise. Contrairement à ce que les historiens ont écrit, les Arabes ne considéraient nullement comme une humiliation d’avoir à leur tête un beldi, homme de la ville, commandant à des hommes de la tente. Très aimé,Bourkaïb possédait une-grande influence à cause de son énergie, qui le distinguait des citadins efféminés. Cependant le général en chef plaça à côté de lui le jeune Yousouf, en qualité de lieutenant chargé de la surveillance de la Mitidja et du Sahel. Le khalifa Yousouf fit de nombreuses expéditions qui ravagèrent la plaine et tinrent les Arabes en respect autour d’Alger.

 

 

Effacé bientôt par son lieutenant, Bourkaïb paraissait rarement. Cependant il accompagna le général Clauzel dans son expédition sur Médéa pour remplacer le bey de Titteri, Bou Mezrag, qui trahissait la France, par Mustapha ben El-Hadj Omar, le fils de sa sœur. Le général Clauzel réussit dans son expédition. Bou Mezrag se rendit prisonnier à Blida. Omar fut installé dans ses nouvelles fonctions avec le cérémonial ordinaire; mais au retour à Alger, victime, de basses intrigues, Hamdane Bourkaïb fut destitué. Il dut rendre  à M. Rolland de Bussy, par ordre supérieur, et entre les mains de M. Daubignosc, chef de la police, le yatagan d’honneur qu’il avait reçu comme insigne de son grade (procès-verbal trouvé dans les papiers). Pendant quelque temps, il ne put sortir que sous la surveillance d’un gendarme. Il fut remplacé alors par Mendery, nommé grand prévôt. Les fonctions d’agha des Arabes furent provisoirement supprimées.

 

 

Exilé peu après, interné à Paris, Hamdane Bourkaïb rentra en grâce après des péripéties trop longues à raconter, et toucha sa solde d’agha jusqu’au 12 février 1832. Le général Berthezène se l’attacha. Il écouta trop souvent ses conseils, dit Pélissier de Raynaud.

 

 

Mais la faveur dont il jouissait de nouveau ne dura pas longtemps. Le père d’Abd-el-Kader, partant pour la Mecque avant la colonisation, était logé à l’haouch Kalaïdji, chez Mustapha ben Omar, dont la mère était Khaddoudja Bourkaïb, mariée à Hadj Omar el-Kobby, descendant des Maures d’Andalousie.

Aussi, quand Mahi-Eddine, après avoir été nommé agha des Arabes, commença, vers 1832, à agiter le pays, la famille Hamdane fut soupçonnée d’appuyer le mouvement et deviser une restauration musulmane (Pélissier de Raynaud). L’insurrection s’accentuant, Bourkaïb, devenu suspect, fut exilé de nouveau, emportant, dit-on, pour ses besoins personnels, un sendouq de grande dimension, rempli d’or et contenant ses bijoux et ses armes. A Paris, il se maria pour la troisième fois avec une Française. Fort malade, le gouvernement français l’autorisa à rentrer dans sa ville natale. Il revint à-Alger vers 1835, à peu près ruiné. Le ministre de la guerre lui accorda un secours de 8,000 francs. Malade, il traîna quelque temps à sa campagne de Zéghara, au-dessus de Notre-Dame d’Afrique, et mourut d’un cancer à la langue, le 12 avril 1836, dans sa maison, 47, rue de la Casbah. Il fut enterré à la mosquée Sidi-Abderrahmane-Thsualabi, près du jardin Marengo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) – L’aminé es-sekka était à Alger un fonctionnaire du service des finances, investi de la confiance du dey. Il avait pour mission de s’occuper de la frappe de la monnaie et il devait, en même temps, éviter la circulation des monnaies de mauvais aloi et empêcher toute fraude en ces matières.

 

 

(2) الجزائر المحمية بالله-  Alger, la bien gardée de Dieu.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La Communauté MAJORQUINE D’Alger

25032017

 

 

 

 

 

 

 

À quelques heures des côtes nord-africaines, les îles Baléares furent, pendant l’époque moderne, l’un des principaux théâtres de l’affrontement entre Islam et Chrétienté. De la guerre d’escadres à la guerre de course, les Majorquins participèrent à ce conflit sur la rive chrétienne de la Méditerranée. Mais ils furent également présents sur la rive musulmane, en tant que captifs chrétiens ou renégats. Un grand nombre d’entre eux séjourna dans la ville d’Alger ; on en trouvait aussi dans le royaume de Kouko, à Tunis, au Caire, aux confins de l’Empire ottoman… Trois siècles durant (du XVIe au XVIIIe  siècles) ils échouèrent ci et là, au gré des circonstances particulières et de l’évolution des rapports de force entre les grandes puissances.

 

 

 

 

 

 

APPROCHE SPATIO-TEMPORELLE DE L’ÉVOLUTION DE LA PRÉSENCE MAJORQUINE EN ISLAM

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Gravure hollandaise ancienne datant de 1864, titre original: « Mannier Hoe de Gevange Kristen Slaven tot Algiers Verkoft Werden » (Manière dont les prisonniers chrétiens sont vendus comme esclaves au marché d’Alger) / Auteur : Jan en Casper Luyken (1649-1712)

 

 

 

 

 

 

 

1. Les inconnus du XVIe siècle

 

Les fréquentes razzias perpétrées par Barbaresques et Ottomans au cours du XVIe siècle contre les littoraux mal défendus des îles, induisent à penser que les Majorquins furent fort nombreux pendant cette époque-là à Alger. Il s’agissait certainement d’une communauté mixte, composée d’enfants et d’adultes. Ont-ils été nombreux à abjurer? Il est sûr que la majorité de ceux qui le firent étaient des enfants en bas âge, moins rétifs que les adultes et dont l’intégration sociale se faisait sans problèmes. Mais dès le dernier quart de siècle, le profil du renégat majorquin subit des modifications dues à l’évolution de l’histoire militaire. En 1574, la grande guerre quitte la Méditerranée, laissant place à la guerre de course. Les grandes incursions musulmanes contre les Baléares cessent. Les marins pêcheurs deviennent plus téméraires et les marins corsaires plus nombreux. Donc, le nombre des affrontements maritimes contre les Barbaresques s’accroît et les nouveaux captifs qui affluent à Alger sont de plus en plus des gens de mer. C’est de ces vingt-cinq dernières années du XVIe siècle que datent les relations de causes dont nous disposons pour la période. Elles se caractérisent par leur brièveté et leur imprécision en ce qui concerne les données quantifiables. Nous savons de façon certaine que trois des renégats de notre corpus séjournèrent à Alger avant 1600, mais nos sources omettent d’indiquer le lieu de séjour de dix autres individus jugés pendant cette période. Ce chiffre n’est donc en aucun cas significatif. Mais nous pensons qu’en ces années florissantes pour la course algéroise, on ne manqua certainement pas de mettre à profit les qualités professionnelles des marins majorquins. Ils contribuèrent, à n’en pas douter, à la «seconde et toujours prodigieuse fortune d’Alger» en tant que corsaires reniés.

 

 

 

 

 

 

2. Les aventuriers du XVIIe siècle

 

Le portrait des renégats de cette période diffère peu de celui que nous avons ébauché précédemment, il est néanmoins plus précis car les sources sont plus nombreuses et plus riches. Nous savons, pour 33 renégats sur 39 identifiés, qu’ils furent capturés en mer sur des navires corsaires. En effet, à Majorque au XVIIe siècle, les armateurs en vinrent peu à peu à investir massivement dans la course. À l’état embryonnaire jusqu’en 1640, celle-ci devint réellement offensive vers 1652. Elle ne s’en prenait pas seulement aux ennemis de la foi. Les corsaires majorquins allaient cueillir leurs proies à la sortie des ports de Gênes et de Marseille, même lorsque les trêves le leur interdisaient. En somme, ils étaient partout, concurrençant activement la course barbaresque. Les captifs que l’on retrouve à Alger ne sont plus, comme pendant la première partie du XVIe siècle, des victimes apeurées et sans défense, mais bel et bien des gaillards engagés dans une aventure dont ils connaissaient dès le départ les dangers. La plupart étaient des marins de profession originaires du quartier populaire de Santa Creu à Palma. Mais nous y retrouvons également des représentants des métiers les plus divers, ainsi que des péninsulaires et des étrangers de toutes origines résidant à Majorque où ils étaient venus, attirés par les gains de la course et par les possibilités d’ascension sociale qu’elle offrait. Le roi gratifia, en effet, certains corsaires du titre de cavaliers, pour les bons et loyaux services qu’ils prêtèrent à la Couronne.

 

Alger accueillait donc en tant que captifs ces aventuriers en quête d’un brillant destin. Les candidats au reniement semblent s’être trouvés parmi les plus jeunes d’entre eux. L’âge moyen de ceux qui ne renièrent pas est de 28 ans, alors que les renégats identifiés ont 18 ans en moyenne au moment de leur capture. On est frappé par le jeune âge de certains moussaillons qui n’ont parfois guère plus d’une dizaine d’années. Mais certains n’étaient plus des enfants lors de leur conversion. Gabriel Balls avait 28 ans, Gregorio Trujol  plus de 34 et une dizaine d’entre eux 20 ans ou plus.

 

La facilité avec laquelle on faisait carrière dans la Régence, mena certains sur la voie de l’abjuration. Quelquefois, les mauvais traitements finirent par fléchir la volonté des hésitants et même des récalcitrants.

 

Quoi qu’il en soit, sur les 39 renégats connus, 21 s’engagèrent dans la course algéroise. Cinq d’entre eux au moins occupèrent un poste de responsabilité. Il est vraisemblable que les renégats majorquins aient joué un rôle important dans la course, au moment même où le pouvoir était aux mains des «raïs» dans la Régence. Leur nombre, et le prestige dont bénéficiaient certains d’entre eux, comme Francisco Verdera et Gregorio Trujol qui moururent au combat et furent enterrés avec les plus grands honneurs, nous le font croire.

 

Au XVIIe siècle les Majorquins furent présents aux postes de commandement sur terre. Tel est le cas de Miquel Coll, qui fut gouverneur de la province de Constantine. Certains atteignirent même les sommets du pouvoir. En 1660, un Majorquin d’adoption, Juseppe Domingo, devenait le favori de l’Aga chargé de la paie des janissaires, qui gouvernait alors Alger. D’autres réussirent dans des secteurs économiques alors en expansion, comme la construction. Le Majorquin Cota quitta sa condition de simple tailleur de pierre pour devenir bâtisseur de forteresses.

 

Tous ne connurent pas un destin d’exception, mais, en règle générale ils virent leur niveau de vie s’élever après leur conversion. Assurés de leur paie de janissaire, pour ceux qui entraient dans la milice, ils vivaient aisément, participant régulièrement ou occasionnellement à la course. Les plus jeunes acquirent souvent un degré d’instruction dont ils auraient certainement été privés en Chrétienté ; leurs maîtres les envoyèrent en effet à l’école coranique afin qu’ils devinssent de bons musulmans. Ils y apprirent à lire et à écrire la langue arabe.

 

Cependant, il serait erroné de croire que la conversion à la religion musulmane eût pour tous d’aussi favorables conséquences. Conversion ne signifiait pas affranchissement. C’est pourquoi Miquel Fornes ne vit pas son sort s’améliorer et resta assujetti à un maître qui l’employait à travailler durement aux champs. De même le maître d’Antonio Estelrich maltraita ce dernier et le tint enfermé même après son reniement.

 

Heureux ou malheureux, renégats et captifs originaires des îles Baléares vécurent nombreux à Alger pendant le XVIIe siècle. Ils furent particulièrement présents pendant la première moitié du siècle. Observons les chiffres :

 

 

 

 

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II est vrai que les sources disponibles ne permettent pas d’évaluer les effectifs réels. Mais on pense que dans ce cas ces chiffres sont proportionnellement représentatifs. Il est fort possible que les Majorquins aient été deux fois moins nombreux à Alger et ailleurs pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle, ceci à cause de la baisse de l’activité de la course algéroise, mais surtout à cause des énormes progrès faits par sa rivale Baléare. À partir de 1655, les navires corsaires ne quittèrent plus le port de Palma que par escadres de quatre ou cinq. Ce n’étaient plus des proies faciles. À cause de l’importance numérique de la communauté majorquine dans la Régence, les nouveaux captifs ne se sentaient guère dépaysés. Dès leur arrivée ils retrouvaient leur langue et des visages connus. D’ailleurs, un réseau de solidarité entre renégats et captifs de même «nation» semble avoir fort bien fonctionné. L’aide apportée aux nouveaux arrivants se réalisait sous plusieurs formes. Certains renégats protégeaient leurs compatriotes en les acquérant pour leur service, ils leur évitaient ainsi d’être envoyés aux galères. Citons le cas curieux de Francisco Verdera, qui avait été pendant sa jeunesse au service de son oncle à Bunyola. Lorsque le fils de ce dernier, Antonio Muntaner fut capturé par les Maures, Verdera en fit son domestique. Les rôles étaient inversés.

 

Les arrangements entre familles de captifs et renégats majorquins étaient monnaie courante. Des courriers circulaient entre Alger et Majorque desquels on pourrait dégager, s’ils étaient retrouvés, les clauses d’un contrat tacite entre Majorquins des deux rives.

 

Mais les rapports ne furent pas toujours de bonne entente. Les mêmes renégats bienfaiteurs sont présentés quelquefois sous un jour bien sombre. On affirme les avoir vu s’en prendre aux captifs de leur «nation» sur les galères. Ils sont à la tête de troupes lors d’incursions contre les îles : Francisco Verdera22 débarque à Cala Murta (Majorque), Miquel Cavalier à Andratx (Majorque). Et dans des accès de colère, ils expriment tout haut le mal qu’ils feront aux leurs. De façon plus ou moins claire, on devine chez chacun une certaine nostalgie mêlée de rancune, qui fait d’eux des êtres déchirés.

 

Le mal du pays aidant, l’idée de retour semble avoir effleuré même les plus dépités. Rentrer à Majorque depuis Alger n’offrait pas de grandes difficultés. Les navires algérois faisant souvent halte à Formentera pour y faire provision d’eau ou de bois, les renégats qui en avaient conçu le désir, pouvaient profiter de l’occasion pour s’évader. Ils étaient ainsi déposés à demeure. Pedro Juan Casares vint de Turquie pour s’engager dans la course algéroise, et s’enfuir à la première occasion, Joan Carbonell du Caire.

 

Pour les Majorquins, Alger fut la porte de l’Islam surtout pendant la première moitié du siècle. Après, tous les fugitifs identifiés furent obligés de faire un long détour pour pouvoir rejoindre leur terre natale ou d’adoption, car l’intense activité des corsaires baleares avait détourné les Algérois des littoraux insulaires et les évasions au cours d’aiguades étaient devenues impossibles.

 

 

 

 

 

 

3. Les derniers renégats

 

Durant le XVIIIe siècle, la peste et les famines décimèrent la population d’Alger. Selon Venture de Paradis, à la fin du siècle elle ne comptait plus que 50000 habitants, alors qu’elle en avait eu 100000. La course ne proposait plus de bénéfices considérables, ce qui avait provoqué une baisse de 27,5% des recettes de la Régence de 1694 à 1720.

 

Cependant, malgré son déclin la ville offrait encore des perspectives qui pouvaient être intéressantes pour certains. Le Majorquin Matheo Serra dut songer pendant sa captivité au sort misérable qui l’attendait à son retour en Chrétienté, et le lendemain même de son rachat, renonça à repartir et abjura.

 

Comme la course majorquine n’offrait plus de possibilités d’ascension sociale depuis que le traité de Ryswick, en 1697, lui avait interdit de s’en prendre aux ennemis chrétiens de la Couronne, choisir l’Islam n’avait pas encore cessé au XVIIIe siècle de signifier bénéficier de conditions de vie meilleures pour les plus déshérités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Mélanges de la Casa de Velázquez  Année 1991  Volume 27  Numéro 2 pp. 115-128

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




MESSAOUDA EL-HARZLIA : La Jeanne Hachette orientale

9022017

Héroïne d’un épisode de guerre entre les Béni-Laghouat, les Larbas et Ksar El-Hirane

 

 

 

 

 

 

Avant que la domination française s’établît dans le Sud, les tribus nomades et leurs Ksours vivaient en guerres continuelles, à peine interrompues par de rares trêves.

Ces guerres ont eu de tout temps pour motifs principaux les rivalités et les questions de prépondérance; elles se sont éternisées par les vengeances et les représailles, de sorte que l’on peut dire qu’elles faisaient partie de l’existence des populations arabes.

Il n’y avait de diversion à cet état d’hostilités ouvertes qu’à l’apparition d’un grand personnage politique ou religieux, d’un sultan ou d’un chérif, comme les Arabes en donnent si facilement le nom aux agitateurs, qui se présentent comme des messies dont la venue a été prophétisée.

Mais cette diversion aux querelles intestines ordinaires, aux guerres locales, n’était pas, comme on pourrait le supposer, en faveur de la paix. C’était une occasion, au contraire, pour rendre ces guerres plus actives et plus générales.

Les divers petits partis dissidents formaient alors des groupes plus considérables, et, selon leurs intérêts ou leurs affinités, se réunissaient à l’appel des nouveaux Sultans, ou restaient du parti local le plus prépondérant.

Il en résultait ainsi un plus grand antagonisme qui, en se concentrant davantage par le nombre des individus et les passions mises en jeu, amenait un paroxysme d’humeur belliqueuse et d’actions énergiques remarquables souvent par des combats singuliers, — des épisodes chevaleresques, — des défis à la façon des anciens et finalement des mêlées générales, où le parti vainqueur était sans pitié pour le parti vaincu.

L’épisode que je vais rappeler s’est produit dans une de ces luttes où les ksours, appelant à leur aide les nomades du Sahra, obtenaient par leur concours la formation de petites armées, composées de fantassins, de cavaliers et de chameliers conduisant les palanquins, dans lesquels les femmes arabes venaient exciter au combat les guerriers de leur tribu.

 

 

C’était en 1843, après le siège d’Aïn-Madhi par Abd-el-Kader.

On sait que l’émir, n’ayant pu prendre la ville sainte des Tedjinis par la force après huit mois de siège, avait usé d’une feinte pour y entrer.

Il s’était arrangé de façon à faire savoir à Tedjini qu’il ne pouvait s’éloigner d’Aïn-Madhi sans être entré dans cette ville avec ses troupes — et avoir fait sa prière dans la grande mosquée.

Il s’était, disait-il, engagé par le serment de ses femmes, dont la mort ou le succès pouvaient seuls le relever.

Tedjini, en sa qualité de marabout, comprenant parfaitement l’importance d’un pareil serment, craignant aussi peut-être la chute possible de la ville après quelques mois encore de blocus et de tranchée ouverte, fit faire à Abdel-Kader des propositions que celui-ci accepta, et qui étaient celles-ci:

Abd-el-Kader se retirerait avec son armée à El-Ghricha*;

Lorsqu’il y serait arrivé, Tedjini évacuerait Aïn-Madhi avec sa famille, les défenseurs qui avaient soutenu le siège, et se retirerait à Laghouat;

Abd-el-Kader alors reviendrait à Aïn-Madhi, y ferait ses dévotions à la grande mosquée, respecterait la ville, les jardins restés intacts, en un mot, se conduirait en ami plutôt qu’en ennemi;

Ses dévotions et, conséquemment, son vœu accompli, il devait quitter le pays avec ses troupes et laisser désormais en paix Tedjini et sa ville.

La convention s’exécuta en partie, c’est-à dire qu’Abd-el-Kader, après l’évacuation de la ville par le marabout, y revint avec son armée; mais il y revint avec la honte d’une retraite subie et confus d’avoir échoué devant une bicoque défendue par des pâtres et des Tolbas efféminés, comme il appelait les défenseurs d’AïnMadhi.

Dans cette disposition d’esprit, il céda aux suggestions de ses lieutenants et de ses troupes: il rasa complètement la ville et détruisit les jardins restés intacts pendant le siège.

Après avoir accompli cet acte de vindicative destruction, Abd-el-Kader songea à retourner vers le Tell, où le rappelaient de sérieuses complications.

Il voulut toutefois, avant de quitter le Sahra, lui donner un semblant d’organisation, pour faire croire à la conquête réelle de cette région.

A cet effet, il nomma khalifa du Sahra, Si el-Hadj-el-Arbi, descendant du fameux Si-el Hadj-Aïssa, l’auteur des prédictions sur l’arrivée des Français en Algérie, dont la koubba est à Laghouat.

Il lui laissa, pour assurer son autorité dans le désert, deux compagnies de fantassins réguliers, une pièce de canon, des khials et mekhezen**.

El-Hadj-el-Arbi, qui vivait antérieurement en hostilité avec l’influente famille des Oulad-Zanoun de Laghouat, avait rallié Abd-el-Kader lors de son entrée dans le Sahra; il l’avait servi avec zèle, pendant le siège d’Aïn-Madhi, tant de son influence personnelle que de celle de ses clients.

Il était donc, par ce fait, devenu l’ennemi du marabout Tedjini et de ses nombreux kheddems***. Il était de plus considéré comme un intrigant ambitieux par les tribus sahariennes, pour avoir pactisé avec un sultan du Tell;

La position de Si-el-Hadj-el-Arbi, après le départ d’Abd-el-Kader pour le Tell, fut, comme on le comprend bien, très-difficile.

Malgré sa qualité de marabout descendant de Si-el-Hadj-Aïssa, il n’obtint, en retour de ses avances, que haine et mauvais vouloir de la part de l’importante tribu des Larbâs et de la population de Laghouat, pour avoir aidé à la ruine de la Zaouïa du marabout vénéré d’Aïn Madhi.

Il se soutint quelque temps d’abord dans Laghouat, avec l’aide de ses réguliers.

Mais, harcelé chaque jour par la plus grande partie de la population de la ville et par les goums des Larbâs, ne recevant pas de secours d’Abd-el-Kader qui, en ce moment, était fortement pressé par nous, il perdit peu à peu son prestige et son action.

Force lui fut alors d’aller se réfugier à Ksar el-Hirâne avec les quelques réguliers qui lui restaient et un parti de nomades et de ksouréens composé de Harazlias, de Heudjaje et de Rahman.

La situation du khalifa du Sahra ne tarda pas à s’aggraver encore.

Les Beni-Laghouat, les Larbâs, les Mekhalifs, les Oulad-Saâd-ben-Salem, tous ligués ensemble pour cette occasion par les menées des Oulad Zânoun, vinrent l’assaillir dans son dernier asile.

Ce ksar, comme tous ceux du Sud, était entouré d’une enceinte bâtie en mottes de terre cuites au soleil. Il n’avait aucune autre défense et ne pouvait résister longtemps à une attaque sérieuse.

L’ardeur des assiégeants était extrême, celle des assiégés n’était pas moindre; il y allait pour eux de la vie : ils savaient qu’ils n’avaient aucune merci à attendre de leurs ennemis.

Ils se défendaient en désespérés, et étaient soutenus, comme il n’est pas rare do le voir dans ces combats entre Arabes, par leurs femmes, dont quelques-unes donnaient l’exemple de l’abnégation la plus complète de leur existence en se mêlant aux premiers rangs des combattants lorsque l’assaut était donné aux murailles.

Une jeune fille, entre autres, de la tribu des Harazlias, se faisait remarquer par sa vaillance; elle se nommait Messaouda.

 

 

 

 

MESSAOUDA EL-HARZLIA : La Jeanne Hachette orientale dans Histoire 1484501601-7545968952-c75606819b-o 

 Femme berbère de la tribu des Zenâtas – Laghouat

 

 

 

 

 

Cette jolie fille de dix-huit ans possédait une beauté remarquable, éclose et dorée aux rayons du soleil du Sud. Elle avait une taille élevée et élégante, de magnifiques proportions. Elle se distinguait surtout par l’exaltation de ses sentiments pour le triomphe de son parti. Elle avait de nombreux admirateurs parmi les guerriers des Harazlias, et s’en faisait gloire. Sa beauté était chantée par tous les ménestrels du pays.

 Messaouda, en un mot, était généralement aimée; son action sur les siens était sans bornes; elle devait bientôt s’en servir pour le salut de tous.

 

Ksar-el-Hirâne était assiégé déjà depuis plus d’une semaine, lorsqu’un soir, après une journée de combats dans lesquels la fortune était restée indécise comme dans les jours précédents, les guerriers des Larbâs, des Beni-Laghouat et des Mekhalifs résolurent d’en finir avec les assiégés par un dernier effort.

Ils se rassemblent de nouveau à cet effet. Encouragés par leurs chefs, par l’appât du butin et de la vengeance, ils se ruent sur les murs de la ville avec des cris de défi et des chants de victoire, — ce qui est toujours, entre Arabes, l’indice d’une affaire sérieuse.

Les défenseurs du Ksar-el-Hirâne, bien moins nombreux que les assaillants, plus fatigués de la résistance que ceux-ci de leurs attaques, reçoivent le choc du mieux qu’ils peuvent; mais, après avoir repoussé le premier assaut, ils sont obligés de céder au nombre des attaquants qui se renouvelle sans cesse.

Ils abandonnent la défense de l’enceinte, particulièrement à un endroit où une sorte de brèche avait été ouverte par un flot d’assaillants.

C’en était fait du ksar et de ses défenseurs, si ce premier élan eût continué.

On connaît la manière de combattre des Arabes: quand la tête de colonne lâche pied, tout cède.

Mais aussi, quand le succès de ceux qui sont en avant se prononce, la masse s’ébranle comme un seul homme et se précipite comme un torrent irrésistible.

La situation des défenseurs était donc désespérée quand la jeune Messaouda, attirée par le feu et les vociférations des vainqueurs, arrive sur le lieu du combat.

D’un coup d’œil elle voit les siens, mis en déroute, abandonner la défense; elle voit les guerriers des Larbâs et des Beni-Laghouat se précipiter sur la brèche, en hurlant des menaces de meurtre et de pillage.

Saisie alors d’une exaltation causée par la honte et la douleur, animée d’une sublime résolution, elle s’élance au-devant des fuyards, les interpelle d’une voix vibrante, et leur jette à la face de ces paroles qui ont tant de puissance sur les hommes d’une nature généreuse, et réveillent toujours d’un moment d’effroi ou de torpeur:

« Où courez-vous, fils des Harazlias! L’ennemi n’est pas de ce côté, il est derrière vous, il vous chasse comme un troupeau de brebis!…Vous abandonnez vos femmes et vos enfants à la rage de ces chiens de sang !… 0 jour du deuil noir!… il n’y a plus d’hommes de la race de Harzallah !… il faut que ce soit une femme qui vous fasse souvenir que du sang rouge coule dans vos veines! »

Dénouant aussitôt sa ceinture et la faisant flotter comme un drapeau au-dessus de sa tète, elle redouble d’apostrophes véhémentes qui remontent tous les courages; elle s’écrie: « Où sont ceux qui disent des chants d’amour pour moi?…Où sont mes frères?… — C‘est ici que je les aimerai!…Qu’ils se montrent!… qu’ils me suivent!… s’ils ne veulent me voir devenir la proie des jeunes guerriers des Larbâs qui se vantent déjà de posséder vos femmes, vos enfants et vos troupeaux! — Des Larbâs qui veulent vous faire filer la laine et cuire leurs aliments! »

Puis, joignant l’action aux paroles, elle se précipite au milieu des assaillants.

Peindre la confusion, la douleur et la rage qui s’emparent des guerriers des Harazlias, n’est pas possible. Ranimés par les paroles et par les gestes de la jeune héroïne, ils font volteface, s’appellent les uns les autres, s’exaltent au souvenir de leurs anciens exploits, qu’ils énumèrent à haute voix, et se rejettent à la suite de Messaouda au plus épais des rangs ennemis.

Là s’engage alors une de ces mêlées où les forces se décuplent, où l’on fait arme et projectile de tout, où l’arme à feu cède le rôle à l’arme blanche, où celle-ci, bientôt insuffisante, a pour auxiliaires les pierres, les débris de la brèche et, dans les luttes corps à corps, les couteaux, les dents et les ongles.

Cependant Messaouda est tombée au pouvoir des Larbâs, qui veulent l’entraîner vers leur camp.

Elle se prête à ce mouvement, elle l’accélère même en se jetant de l’autre côté de la brèche. — Son but est d’attirer la lutte sanglante en dehors de l’enceinte qui protège les siens.

Arrivée à vingt pas des murs, elle se retourne vers ceux qu’elle a si énergiquement ramenés au combat, elle leur adresse des prières, leur tend les bras et les conjure, par tout ce qu’ils aiment en ce monde, de ne pas la laisser emmener par les ennemis, — subir la honte et le mépris de leurs femmes.

Elle résiste alors à ceux qui l’entraînent et se débat de leurs étreintes.

Ce spectacle, ces appels déchirants portent jusqu’à la frénésie le courage des Harazlias. — Rugissant comme des tigres et bondissant comme ces puissants animaux, sans tenir compte de leurs blessures ni de la mort qui les atteint, ils renversent et foulent aux pieds leurs adversaires qui, de vainqueurs qu’ils étaient, passent successivement de l’attaque à la défense et enfin à la fuite. Ils cèdent à une force surhumaine.

Dans leur retraite précipitée, les Larbâs et les Beni-Laghouat essayent d’entraîner l’enthousiaste Messaouda.

Mais celle-ci, qui résiste maintenant autant qu’elle s’est laissée emporter d’abord, est enfin rejointe par ses frères, par ses amis, et c’est autour d’elle que se portent les derniers coups, qui décident une complète victoire en faveur des défenseurs de Ksar-el-Hirâne.

Ce qui était dit de la facilité qu’ont les Arabes à fuir quand les premiers combattants sont repoussés, explique comment les Larbâs et les Beni-Laghouat, après avoir été vainqueurs d’abord, virent leur triomphe se changer en déroute lorsque leurs plus braves guerriers eurent été culbutés par les Harazlias.

Ils perdirent beaucoup de monde ce jour-là, parce qu’une sortie générale des assiégés vint achever leur défaite.

Quand le combat fut terminé, tous les guerriers des Harazlias restés valides, qui s’étaient distingués dans cette brillante action, ramenèrent en triomphe, au milieu d’une fantasia bruyante, leur bien-aimée Messaouda.

Les femmes et les filles vinrent à sa rencontre, elle lui baisèrent les cheveux, les yeux et les mains en lui disant : « Tu es bien véritablement Messaouda (la fortunée)! — C’est à toi que nous devons d’être encore les femmes de notre tribu.Que Dieu te bénisse, te rende heureuse et féconde! »

Ce fut à qui la fêterait et immolerait un mouton en son honneur.

 

 

La victoire de Messaouda fut bientôt connue dans tous le Sahra. La jeune fille se vit glorifiée par tous, sans distinction de parti ou d’origine. Un chant de guerre et d’amour fut composé en son honneur, et aujourd’hui encore il en reste des traces dans les tribus nomades du Sud.

Il est pénible d’ajouter que ce brillant épisode n’eut pour résultat que de retarder de quelques jours la prise de Ksar-el-Hirâne.

Le nombre des assiégeants était trop disproportionné, il s’augmentait tous les jours, tandis que le parti d’El-Hadj-el-Arbi diminuait au contraire.

Finalement, Ksar-el-Hirâne fut pris. Bon nombre de ses défenseurs perdirent la vie dans le dernier combat qui amena cet événement. Si-el-Hadj-el-Arbi fut du nombre.

Avec lui finit le semblant de domination que l’émir Abd-el-Kader avait tenté d’établir dans le Sahra.

Mais ce qui survit dans la mémoire des contemporains et qui se transmettra sans doute à celle des générations futures, c’est le souvenir de Messaouda-el-Harzlia et de son héroïque action.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Ksar du Djebel-Amour, distant de 8 lieues d’AInMadhi

** Khialscavaliers, troupe régulière à cheval créée par l’émir. — Mekhezen, cavaliers auxiliaires, attachés à l’administration du pays.

***Kheddemsserviteurs religieux affiliés à un ordre. Celui des Tedjinis est un des plus considérables dans le sud de l’Algérie. Il étend son action jusque chez les Touaregs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







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