Expédition d’Alger par l’empereur Charles-Quint, en 1541

21102019

 

 

 

 

 

Alger, dans le quinzième siècle, servit de retraite aux Maures expulsés de l’Espagne. C’était depuis longtemps le refuge des hardis corsaires musulmans maîtres de la Méditerranée.

 

En 1510, les Espagnols s’en emparèrent et y bâtirent, sur un rocher isolé au milieu des flots, le môle et les fortifications qui en protègent le fort. En 1516 Alger recouvra son indépendance sous les deux frères corsaires fameux les Barberousse, qui en firent le chef-lieu de la principauté qu’ils se créèrent sur la côte septentrionale de l’Afrique.

 

Cette ville avait toujours depuis continué à acquérir de l’importance. Elle était sortie libre et souvent victorieuse de toutes les expéditions que le désir de défendre ou de venger la chrétienté fit entreprendre contre elle. Nous allons voir maintenant les différentes expéditions qui furent tentées contre la régence pour chercher à détruire ce repaire de corsaires musulmans.

 

 

 

 

 

 

Expédition d'Alger par l'empereur Charles-Quint, en 1541 dans Histoire 800px-Siege_of_Algiers_1541

Octobre 1941 : siège d’Alger par l’Empereur Charles Quint

 

 

 

 

 

 

 

 

Les alarmes continuelles que les corsaires algériens jetèrent sur les cotes d’Espagne, les réclamations universelles de l’Europe, déterminèrent l’empereur Charles-Quint, en 1541, à tenter une expédition pour détruire cette aire de vautours.

 

Quoique l’empereur voulût hâter les préparatifs de cette expédition, l’armée ne fut en état de partir qu’au mois d’octobre; la saison était on ne peut plus mal choisie, les vents d’équinoxe désolant toujours à cette époque les parages de l’Algérie. L’amiral André Doria objecta à l’empereur que l’état de la saison était trop avancé pour la réussite de l’entreprise, mais rien ne put l’en détourner; l’empereur l’avait décidé, ainsi il fallait obéir.

 

La flotte était composée de soixante-cinq galères et quatre cent cinquante et un navires de transport montés par douze mille trois cent trente matelots; vingt-deux mille hommes de débarquement, dont six mille Allemands, cinq mille Italiens, six mille Espagnols ou Siciliens, trois mille volontaires, quinze cents cavaliers, deux cents gardes de la maison de l’empereur, cent cinquante officiers nobles et cent cinquante chevaliers de Malte : tel était ce formidable armement.

 

Fernand Cortez, le conquérant du Mexique, accompagné de ses deux fils, le duc d’Albe, les princes Colonna, Virginius Urbin d’Anguillra, qui avait accompagné l’empereur dans l’expédition de Tunis ; Ferdinand de Cordoue, Ferdinand Gonzague, vice-roi de Sicile: Bernardin de Mendoza, capitaine général des galères espagnoles, et l’amiral André Doria, qui commandait l’armée navale, brillaient parmi les principaux chefs.

 

Le 21 octobre, la flotte impériale, complètement ralliée, se trouvait dans la baie d’Alger ; l’agitation de la mer et la violence du vent ne lui permirent pas d’opérer immédiatement son débarquement; mais enfin, saisissant une occasion favorable, ce ne fut que le 23 que l’empereur fit débarquer ses troupes non loin d’Alger. Il choisit, à cet effet, la partie de la plage qui avoisine la rive gauche d’El-Harach, située au pied des hauteurs qui dominent la plaine de Mustapha. Après que les troupes eurent pris terre, Charles-Quint, qui avait toujours présente à l’esprit sa conquête de Tunis, envoya un parlementaire à Hassan-Agha pour le sommer de se rendre.

 

Dis à ton maître, répondit celui-ci, qu’Alger s’est déjà illustrée par les défaites successives de Francisco de Vero et de Hugues de Moncade, et qu’elle espère acquérir une gloire nouvelle par celle de l’empereur lui-même. »

 

Cette sommation étant restée sans effet, il fallut employer la force.

 

Hassan-Agha, qui n’avait pu supposer que toutes ces dispositions fussent prises contre lui dans un moment aussi inopportun pour la navigation en Afrique, fut pris au dépourvu; il n’avait à sa disposition que huit cents Turcs de l’odjack. Il se hâta de former un corps de cinq mille hommes, composé d’Algériens, mais surtout de Maures d’Andalousie, très-adroits dans le tir de l’escopette et dans le maniement d’arcs en fer, d’une grande énergie. Dans la plaine, il comptait sur les Arabes et les Kabyles. On le voit, ses moyens de défense étaient bien inférieurs à ceux que les chrétiens allaient employer contre lui; avec ces seules forces, il résolut de tenter de sauver Alger. Il s’attacha à encourager les esprits, leur répétant sans cesse la prédiction d’une devineresse qui annonçait que trois expéditions consécutives, dont une commandée par un grand prince, viendraient échouer contre les remparts d’Alger, “Or. disait-il, il ne faut pas douter, les deux premières ont été celles de Francisco de Véro et de Hugues de Moncade. la troisième est celle-ci. Le grand prince, c’est Charles-Quint. Ayons courage, il sera défait comme l’ont été avant lui ses généraux. Allah lui-même nous l’a révélé !»

 

Les Algériens, envoyant paraître à l’horizon l’escadre formidable de Charles-Quint, étaient remplis de confiance, bien persuadés qu’ils triompheraient et remporteraient la victoire sur les Espagnols ; car la même prédiction ajoutait qu’après trois défaites successives de l’armée ennemie Alger ne serait prise que par des soldats habillés en rouge (*).

 

Le 24 octobre, l’armée envahissante, divisée en trois corps, se porta sur Alger, La première division, ou l’avant-garde, se composait des Espagnols, sous les ordres de Ferdinand de Gonzague; les Allemands formaient le corps de bataille et étaient commandés par l’empereur en personne, ayant pour lieutenant le duc d’Albe; l’arrière-garde, où l’on avait réuni la division italienne, les chevaliers de Malte et les volontaires, obéissait à Camille Colonna. L’avant-garde suivait le bord de la mer, le corps de bataille occupait le centre.

 

Dés que l’armée impériale se mit en mouvement, les Arabes ne cessèrent de la harceler, si bien qu’après six heures de marche elle n’avait pas avancé d’un mille. Le soir, elle s’arrêtera à El-Hamma, où des escarmouches renouvelées pendant toute la nuit l’empêchèrent de prendre un seul instant de repos.

 

Le 25, après une marche continuellement entravée par des attaques partielles, elle parvint pointant à gagner les hauteurs qui dominent Alger, L’avant-garde se porta jusqu’auprès du ravin Bab-el-Oued, et Charles-Quint s’établit sur la même colline où, en l’année 1518, Hugues de Moncade avait établi son camp, et où fut construit dans la suite le fort l’Empereur (**) .

 

La position était admirablement choisie et très-avantageuse, car cette manœuvre avait isolé les Arabes de la ville, et des ravins profonds les tenaient trop au loin pour qu’ils pussent venir troubler les travaux de siège.

 

Charles-Quint ordonna qu’on débarquât sa grosse artillerie, et que la flotte vint s’embosser le plus près possible de la côte,.afin de pouvoir canonner simultanément la place par terre et par mer. Ni l’empereur ni ses généraux ne comptaient sur une longue résistance : les murs d’enceinte étaient très-faibles, l’artillerie peu nombreuse et mal servie.

 

Dès le jour même où les troupes prirent position, le second jour de leur débarquement, le ciel se couvrit subitement de nuages noirs, et, sur le soir, une pluie abondante, accompagnée d’un vent violent, vint fondre sur l’armée espagnole. Les soldats manquaient de tentes, le camp était inondé, et ils étaient obligés de se tenir debout, parce qu’ils avaient de l’eau à la ceinture, et dans la nuit, la rafale éclata avec une violence inouïe : chefs, officiers, soldats, tout le monde était épouvanté; on attendait le matin avec anxiété; quand le jour arriva, la pluie n’avait pas cessé; le brouillard était tel, qu’il était impossible de rien distinguer à une faible distance. Dans ce moment de cruelle inquiétude pour le sort de la flotte, tout à coup des cris tumultueux se font entendre vers le bas de la montagne, non loin des murs de la ville assiégée : c’étaient les Turcs et les Maures qui, trouvant le moment favorable, venaient attaquer jusque dans ses retranchements l’arrière-garde de l’armée impériale.

 

Ces troupes coururent aux armes; mais le vent et la pluie leur battaient au visage. Les munitions étaient mouillées, les armes à feu ne rendaient aucun service: tandis que les Maures, au contraire, se servaient d’ares en fer et de flèches acérées qui portaient avec elles la confusion et la mort. Pour faire cesser celte lutte inégale, les chevaliers de Malte et les Italiens s’organisent les premiers, et forcent à se replier sur Alger celte multitude effrénée qu’ils poursuivent avec vigueur jusqu’aux portes de la ville, s’engageant avec elle dans les rues étroites du faubourg Bab-Azoun; un moment, ils espèrent entrer sur ses pas dans Alger. Hassan-Agha voit le péril et fait fermer les portes sur une partie de ses soldats qu’il sacrifie. C’est alors qu’un chevalier de Malte français, au moment où l’ordre d’Hassan-Agha s’exécutait, Ponce de Balagner, qui tenait déployé au vent l’étendard de l’ordre, s’y élança pour s’y opposer; mais la lourde porte était ébranlée, il ne put l’empêcher de se fermer. Furieux, irrité, malgré les traits qui pleuvent de toutes parts contre lui, il saisit son poignard, se jette contre elle, et d’une main vigoureuse enfonce son arme dans le bois en signe de protestation et de défi. Cependant, à la vue du danger que court cette noble partie de son armée, l’empereur était accouru suivi de ses fidèles Allemands. Encouragés par ce puissant renfort, les chevaliers reprennent vigoureusement l’offensive et chargent les Turcs jusqu’au moment où ils se réfugient en ville et se défendent sur leurs remparts.

 

Cependant les Espagnols regagnaient leurs retranchements; toujours avides des postes les plus périlleux, les chevaliers de Malte formaient l’arrière-garde. Tout à coup, ils sont attaqués par Hassan-Agha qui venait d’opérer une sortie. Quoique accablés de fatigue, les chevaliers de Malte étaient trop fiers pour fuir devant ce nouveau danger : ils se formèrent en bataille dans les gorges étroites qui avoisinent le pont des Fours; mais leur courage ne servit qu’à illustrer ce lieu, qui, depuis, a retenu le nom de Tombeau des Chevaliers!

 

Ce fut au retour de ce déplorable engagement que, la brume venant à s’éclaircir, les yeux de Charles-Quint et de son armée découvrirent tous les désastres de la nuit : cent cinquante navires de diverses grandeurs étaient brisés sur la plage ou coulés à quelque distance, ne laissant apercevoir que l’extrémité de leurs mâts. Presque tout ce qu’ils contenaient avait été submergé, et les équipages avaient péri, soit dans les flots, soit sous le yatagan des Arabes.

 

La grosse artillerie, tout le matériel de siège, étaient perdus; car, avant que les ordres donnés pour les conduire à terre pussent s’exécuter, les bateaux de transport avaient été engloutis. Les soldats, qui n’avaient ni vivres ni tentes, contemplaient ce désastre avec effroi ; mais leur douleur s’accrut encore lorsqu’ils virent les bâtiments qui avaient échappé à la tempête mettre à la voile et gagner le large, ayant en tête le vaisseau amiral et s’éloignant à toutes voiles.

 

Mieux que personne, Charles-Quint sentait les difficultés de sa position et, pas plus que les autres, il ne comprenait la manœuvre d’André Doria, qui semblait les abandonner, lorsqu’il reçut un message de ce dernier, que nous allons rapporter textuellement, autant pour donner une juste idée de la position de l’armée que pour faire connaître le genre de rapports qui existaient entre l’empereur et le marin de Venise, “ Mon cher empereur et fils, lui disait-il, l’amour que je vous porte m’oblige à vous annoncer que si vous ne profitez, pour vous retirer, de l’instant de calme que le ciel vous accorde, l’armée navale et celle de terre, exposées à la faim, à la soif et à la fureur des ennemis, sont perdues sans ressources. Je vous donne cet avis parce que je le crois de la dernière importance. Vous êtes mon maître, continuez à me donner des ordres, et je perdrai avec joie, en vous obéissant, les restes d’une vie consacrée au service de vos ancêtres et de votre personne. » Le porteur de cette lettre prévenait en outre Charles-Quint que la flotte allait l’attendre au cap Matifoux, seul endroit où pût s’effectuer avec quelque sûreté un embarquement.

 

Cette lettre décida l’empereur à lever, quoique à regret, le siège commencé avec tant de confiance. La retraite était difficile, surtout pour regagner le cap Matifoux, et c’est peut-être une des plus belles pages de l’histoire de ce prince que celle qui raconte la sollicitude qu’il montra pour le dernier de ses soldats, les précautions de toutes sortes, l’habileté des mouvements, le courage et la présence d’esprit qu’il déploya dans cette circonstance. Enfin, lorsqu’il remît le pied sur le sol européen, la moitié seulement de son armée était avec lui; l’autre moitié était ensevelie entre Alger et le cap Matifoux.

 

Si la défaite du marquis de Moncade avait exalté les espérances et l’audace des Turcs, les résultats de celle-ci, qui est sans contredit un des plus grands faits de l’histoire de l’Algérie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(*) La dernière partie de cette étrange prédiction ne devait s’accomplir que trois siècles plus tard : les pantalons garance et les retroussis ronges des habits des soldats justifièrent, en 1830, aux yeux de cette population, le pronostic de la devineresse.

 

(**) L’arrière-garde formait l’aile droite, et occupait tout l’espace compris depuis le pied des montagnes jusqu’au bord de la mer, au cap Tafoura, là où existait le fort Kab-Azoun.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les Ayyoubides (XIIe – XIIIe S.)

4082019

 

 

 

 

 

 

 

 

Famille princière dont les membres régnèrent sur l’Égypte, la Syrie, la Mésopotamie et le Yémen, les Ayyoubides tirent leur dénomination du Kurde Ayyoub, père du monarque connu en Europe sous l’appellation de Saladin, claquée sur son surnom arabe Salah al-din. Ce dernier avait installé le nouveau régime en Égypte, sans bruit, ordonnant de substituer dans le prône le nom du pontife sunnite de Bagdad à celui du calife fatimide. Celui-ci mourait trois jours plus tard, le 13 septembre 1171, sans avoir peut-être connu sa déchéance. La révolution s’était déroulée dans le calme.

 

 

 

 

 

 

Les Ayyoubides (XIIe - XIIIe S.)  dans Histoire Flag_of_Ayyubid_Dynasty

Drapeau des Ayyoubides

 

 

 

 

 

 

 

 

Saladin (1137-1193)

 

 

 

 

Saladin Ier fut bien le fondateur de la dynastie des Ayyoubides, car, peu après avoir pris le pouvoir en 1171, il mit au point la répartition des principautés et en désigna les premiers titulaires. Ce choix créa des frictions, et, pendant près d’un siècle, les principautés furent loin de vivre en bonne entente. Une difficulté est inhérente au point de départ et à la personnalité de Saladin: le monarque, installé au Caire, prétend faire figure de suzerain vis-à-vis des princes syriens qui, eux, s’efforcent d’accentuer leur autonomie. D’ailleurs Saladin ne plaisantait pas avec ses parents, qu’il faisait valser de région en région selon les fluctuations de sa confiance en eux.

 

 

 

 

Deux de ces principautés émergent quelque peu de l’histoire. La création du petit royaume du Yémen n’es pas dépourvue d’ambiguïté: on peut penser que c’est un premier jalon d’une politique panislamique de Saladin, qui s’assura ainsi le contrôle des Lieux saints de l’islam sans inconvénient de la résidence au Hedjaz, trop turbulent. La principauté de Haute-Mésopotamie, avec sa capitale à Hisn Kayfa, aura le triste privilège de fournir à l’Égypte son dernier sultan, Turanshah: le maintien invraisemblable de cette seigneurie jusqu’au début du XVIe siècle montre bien que son territoire se situait hors de la zone des grands conflits.

 

 

 

 

La puissance ayyoubide, par l’intermédiaire du prince zenguide d’Alep Nur al-din, se rattache au mouvement de rénovation sunnite implanté en Mésopotamie par les Seldjoukides. Son originalité va se manifester d’une double façon: dans le domaine religieux, par la suppression radicale du Chiisme au moyen des madrasa, collèges d’État, qui vont dès lors pulluler en Égypte et dans les grandes villes syriennes; dans le domaine militaire, par la mise en oeuvre de toutes les ressources en vue de la lutte contre les croisés.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Extension maximale de l’Empire ayyoubide sous Saladin en 1188.

 

 

 

 

 

 

La disparition du chef de la famille, en 1193, laissa voir à nu l’ambition jalouse des petits princes qui vont passer leur temps à faire et défaire des alliances, à guetter les faiblesses de leurs émules et adversaires. En Syrie, énumérons: la principauté éphémère de Baalbek; les principautés de Homs (Hims), de Banyas, de Karak qui disparaîtront avec les premiers Mamlouks; celles de Damas et d’Alep, qui finirent par être réunies sur la même tête et tiendront jusqu’en 1260; celle de Hama, que les Mamlouks laisseront vivre jusqu’en 1341.

 

 

 

 

La grande affaires des Ayyoubides, c’est le voisinage des croisés, et c’est souvent sur ce point précis que l’on est amené à porter des jugements sévères sur leurs dissensions. On ne relatera pas ici les campagnes victorieuses de Saladin, qui aboutissent à la conquête de Jérusalem. Mais il convient d’insister sur la dérobade des princes syriens lors de la croisade de Philippe Auguste: si Acre fut reprise par les Francs, on doit en grande partie à l’abandon des troupes syriennes ramenées dans leurs domaines respectifs.

 

 

 

 

Mais ces jalousies mesquines éclatèrent surtout après la mort de Saladin, dont le prestige personnel n’avait donc pas toujours suffi à maintenir le calme. Les intrigues furent permanentes et constituèrent la faiblesse irrémédiable de la famille; elles ne cesseront qu’à la chute de la branche qui règne au Caire. Au fond, les querelles de ces roitelets sont très monotones: simplement on se met à deux contre un et l’isolé se préoccupe, souvent avec succès, de dissoudre la coalition d’en face; puis l’on recommence. Du point de vue islamique, c’est lamentable, car les croisés occupent en force le littoral palestinien et deux sièges de Damiette montrent qu’ils continuent à présenter un grave danger. La titulature officielle des divers princes en fait des égaux, car si Saladin ne porta jamais le titre de sultan, ce titre est dévolu, sans aucune exception et sans distinction de préséance, à tous les princes ayyoubides.

 

 

 

 

Ainsi l’histoire des Ayyoubides n’est qu’un récit tourmenté des intrigues des divers membres de la famille, chacun d’eux ayant une ambition territoriale égale à celle du voisin, tous les princes syriens, ou presque tous, ayant convoité la possession de Damas. La capitale de la Syrie, enjeu des luttes qui se dérouleront pendant plus de soixante ans, va devenir le centre de la politique égyptienne, syrienne et mésopotamienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malik Kamil (1180-1238)

 

 

 

 

Un des souverain ultérieurs de l’Égypte, Malik Kamil, reste une belle figure. Il avait assumé le pouvoir pendant que les Francs assiégeaient Damiette, dont ils s’étaient emparés le 5 novembre 1219; sans doute leur situation restait précaire mais aussi les troupes musulmanes en avaient assez. C’est dans cette atmosphère de batailles sanglantes et sans issue que Malik Kamil se prit à préférer la négociation à la guerre. Un trait émouvant: Malik Kamil reçut à son camp, face à Damiette, la visite de saint François d’Assise; malgré ses conseillers, il réserva au franciscain un accueil amical, et une légende franciscaine s’en souviendra, faisant mourir le sultan d’Égypte à Konia, couvert par deux missionnaires de saint François.

 

 

 

 

Une négociation célèbre lui attira les récriminations justifiées, en apparence tout au moins, de toutes les populations musulmanes.

Prince cultivé, il avait entretenu des relations scientifiques avec l’empereur Frédéric II et peut-être était-il imprudemment convenu de lui céder Jérusalem. Sans doute, le sultan d’Égypte était gêné par une trêve qui n’était pas encore parvenue à son terme au moment ou Frédéric exigea la livraison de la cité. Après la remise de la ville, Malik Kamil s’excusa dans un manifeste, affirmant que le culte musulman avait été garanti dans la Grande Mosquée de la ville. Les faits montrent bien que les deux souverains étaient au-dessus de leur temps: le monde islamique, surchauffé, considérait la perte de Jérusalem comme un grand malheur, tendis que la papauté, ne voulant pas oublier qu’elle avait excommunié l’empereur, jetait l’interdit sur les Lieux saints. À l’actif de Malik Kamil, outre que ses adversaires ne regardaient pas de trop près à leurs alliances (telle la demande d’aide aux bandes kharizmiennes qui dévastaient la Syrie), on est en droit de constater que la cession de Jérusalem procura un état de paix qui ne fut jamais, pendant toute la durée des croisades, ni aussi stable ni aussi long, et c’est bien ce que le sultan avait recherché avant tout. Ce fut, en tous cas, le point de départ d’une conjuration des princes syriens contre le sultan d’Égypte, conjuration qui donna ses fruits plus tard, en 1237, lorsque Malik Kamil reçut un véritable ultimatum lui enjoignant de ne pas sortir d’Égypte. Le conflit tourna court par suite du décès d’un des protagonistes et de la médiation du calife de Bagdad.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rencontre entre Al-Kamel (à droite) et Frédéric II (à gauche)

 

 

 

 

 

 

Le dernier épisode est une épouvantable tragédie. Les Francs avaient une seconde fois pris Damiette. Parvenus à Mansourah (Al-Mansura), ils y perdirent une bataille de rues. Après la mort de Malik Salih (1249), sa veuve Shadjar al-durr avait mandé le prince Turanshah, qui régnait à Hisn Kayfa. Ce dernier arriva à Mansourah le 25 février 1250, pendant que l’armée musulmane, reprenant l’offensive, cernait les Francs à Fareskour et faisait prisonnier le roi de France Louis IX. Par arrogance, Turanshah s’aliéna tous les cœurs et, au cours d’un banquet, le futur sultan mamlouk Baibars lui porta le premier coup de sabre. Turanshah se réfugia dans une tour de bois à laquelle on mit le feu; il se précipita dans le Nil; rejoint à la nage, il fut mis à mort. Ainsi périssait, le 30 avril 1250, le dernier sultan ayyoubide d’Égypte, dont la conduite insolente avait attiré cet orage.

 

 

 

 

 

Le meurtrier n’était pas seul: il faisait partie de la milice d’esclaves turcs que Malik Salih venait de constituer pour posséder à ses côtés un contingent de gardes sûrs. Ces Mamlouks, menacés, tout au moins dans leur influence, par les officiers que Turanshah avait ramenés de Mésopotamie, avaient pris les devants. Telle était la signification de ce sanglant fait divers qui allait donner naissance au nouveau régime de l”Égypte, celui des sultana mamlouks, dont la puissance et la cohésion allaient faire oublier la faiblesse des seigneurs ayyoubides.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Califat

29062019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

Le terme “califat” désigne une fonction; il dérive de calife, emprunté à l’arabe khalifa qui, jusqu’à nos jours, a servi à qualifier la dignité du chef de la communauté musulmane Importante à l’époque des Omeyyades, la fonction de calife a décliné après la chute du calife de Bagdad dont les pouvoirs étaient déjà très amoindris Le prestige de ce titre donné aux héritiers de Mahomet (prophète Mohamed saw) n’en avait pas moins été considérable dans le monde islamique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Califes Légitimes (633-661)

 

Le Prophète Mohamed n’avait pas prévu sa succession, et c’est pour assumer sa charge de chef d’État, pour prendre la direction des affaires publiques, que les premiers musulmans de Médine choisirent le beau-père du Prophète, Abu Bakr. Il aurait pris le titre de khalifa, “successeur” de l’Envoyé de Dieu. Les quatre premiers califes, qui réghnèrent à Médine, furent désignés par acclamations ou à la suite de transactions. On ne peut guère s’appuyer sur cette courte période pour épiloguer sur la manière dont s’établit l’autorité de ces premiers califes, qui entrent dans l’histoire avec le qualificatif de “légitimes” retenu par la tradition arabe, peut-être par réaction contre le régime héréditaire qui allait prévaloir par la suite. Dès cette époque, les Arabes, exaltés par leur foi nouvelle, se virent donner la mission de conquérir le mode: en quelques années, ils annexèrent la Syrie, l’Égypte et une bonne partie de la Perse, tandis que les confins de la Tripolitaine étaient dépassés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Califat Omeyyade (661-750)

 

Le dernier de ces califes légitimes, Ali, cousin et gendre du Prophète Mohamed, vit s’insurger contre lui son préfet de Syrie, Mo’awiya, lequel, après un arbitrage suspect, fut proclamé calife, dignité qu’il conserva à la suite de l’assassinat d’Ali. Damas devenait la capitale de l’empire naissant. Tels furent les débuts de la nouvelle dynastie, celle des Omeyyades, du nom d’Omeyya, arrière-grand-père du monarque. Le premier soin de Mo’awiya fut d’instaurer définitivement, mais non sans difficultés, le principe de la succession héréditaire. On doit à cette famille, qui conserva le trône pendant près d’un siècle, l’organisation du nouvel État, dont l’extension territoriale fut alors prodigieuse: on vit dans le même temps les cavaliers arabes non loin des rives de la Loire et sur les bords de l’Oxus et de l’Indus.

 

 

 

Le calife omeyyade est par un certain côté un chef bédouin et, de plus, il administre des régions dont les populations ne sont ni arabes ni musulmanes. Le protocole des califes omeyyades, empruntés à la titulature du second calife de Médine, Omar. Est simple et précis: le calife est “l’esclave de Dieu et le chef militaire (émir) des croyants”. Le nom et les titres du calife sont proclamés chaque vendredi à la prière publique.

 

 

 

Ces souverains sont en partie responsables des rapides progrès de l’islamisation. Cette réussite extraordinaire même va faire crouler l’édifice: les convertis n’ont pas perdu le souvenir de leur race ni les traditions de leur patrie d’origine. En ce milieu du VIIe siècle se manifestent les diversités ethniques qui contribuent à rompre l’unité islamique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Califat Omeyyade en 750

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Califat Abbasside (750-847)

 

 

 

C’est en Iran, dans la province du Khorassan, que naquit un complot anti-omeyyade, hostile aux Arabes. Un descendant d’un oncle paternel du Prophète Mohamed (saw) sut profiter de cette conjuration, et ce fut l’avènement de la dynastie abbasside, qui, abandonnant la Syrie, se fixa en Mésopotamie, où elle fonda une capitale, Bagdad (765). Cet établissement sur les rives du Tigre vouait la centralisation de l’empire à un échec complet, en tout cas en Occident, où se manifestèrent les premières dissidences. L’Espagne avait accueilli un rejeton de la famille omeyyade, qui fonda l’émirat de Cordoue: le prestige califien restait en effet très grand et à la prière du vendredi on promettait allégeance au calife abbasside, sans toutefois mentionner son nom personnel. Mais déjà, en pays berbère, étaient apparues des dynasties chiites ou hérétiques. Le calife Harun al-Rachid (786-809), percevant le danger, avait accordé au gouverneur de la Tunisie actuelle les pleins pouvoirs et les privilèges de la succession héréditaire. Telle fut la plus ancienne reconnaissance du morcellement territorial.

 

 

 

Dès lors, le calife abbasside passe peu à peu du rang de chef actif de tous les croyants à celui d’un pontife suprême: sa fonction devient insensiblement celle d’un monarque de droit divin. En tout cas, la titulature est explicite: elle ajoute à l’ancien protocole le titre d’imam, c’est-à-dire de chef suprême de la prière, et un surnom en Allah- appelé fort justement le surnom imamien, puisqu’il s’agit en fait d’un adjectif mis en apposition au titre imam, par exemple Mu’tasim billah (833-841).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le Califat Abbasside dans sa plus grande extension, à la fin du VIIIe siècle

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Califat Abbasside en Tutelle (850-1050)

 

 

 

Mention vient d’être faite à dessein de Mu’tasim billah sous le règne duquel l’armée change de nature: des mercenaires turcs sont attachés au service du califat. Ces prétoriens se montrent insupportables, et leur chef semble n’avoir qu’une préoccupation: faire et défaire les califes à sa guise. C’est la notion du pouvoir temporel qui pénètre ainsi dans la vie constitutionnelle de l’Islam et, principalement en Iran, l’empire va se disloquer en une série de principautés, dont les seigneurs tiendront leur puissance d’un geste califien; le calife, reclus dans sa capitale, n’en sera qu’à peine le souverain territorial.

 

 

 

 

 

 

 

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Mausolée des Mamelouks au Caire

 

 

 

 

 

 

 

 

Califat Fatimide et Omeyyade de Cordoue

 

 

 

La propagande alide n’avait pas désemparé: les tenants de ce mouvement avaient toujours considéré que l’imamat appartenait à la descendance du calife Ali. Au Xe siècle, les descendants d’Ali s’étalaient au grand jour et réussissaient à fonder en Afrique du Nord du nouveau califat, plus justement un anticalifat, qui très vite prendra pied en Égypte, où il fondera Le Caire. En dehors de l’Égypte et d’une grande partie de la Syrie, les Fatimides n’eurent aucune autorité réelle, mais il était grave pour la communauté sunnite, dont le chef s’affaiblissait d’année en année, que la souveraineté Chiite fût reconnue en Syrie, en Arabie, avec les villes saintes, et en haute Mésopotamie. Enfin, durant douze mois, le calife abbasside dut quitter Bagdad, administrée par un officier partisan des Fatimides.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le califat Fatimide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De son côté, l’émir omeyyade de Cordoue, préoccupé de la décadence du califat abbasside et de l’essor inquiétant du califat fatimide, se proclama émir des croyants. Il l’annonça par un manifeste en l’année 929: ce califat andalou durera jusqu’en 1031.

 

 

 

On retient ainsi trois siècles en arrière, avec les trois grandes familles de l’Islam: les Omeyyades, les Alides-Fatimides et les Abbassides, ces derniers étant au Xe siècle les moins influents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Impuissance Califienne et Rôle Religieux du Calife

 

 

 

Par une singulière ironie, le calife abbasside est en effet contraint d’accepter dans sa capitale même la tutelle de princes iraniens, les Buyides, qui, par surcroît, sont Chiites, mais appartiennent à une secte rivale de celle des Fatimides. La situation morale des califes abbassides ne subit aucun changement lorsque les réformateurs seldjukides imposent leur suprématie au califat, tout en rétablissant le sunnisme. Le calife pense retrouver son ascendant en multipliant de façon singulière ses titres. Déjà le Fatimide s’était intitulé l’(esclave et ami de Dieu), titre que l’Abbasside s’octroie bien vite pour ne pas déchoir, en se qualifiant de “calife de Dieu”, formule étrange qui, dans l’usage littéraire au moins, était d’un emploi courant. À vrai dire, cette même expression se rencontre pour la première fois à Cordoue, jointe au nom du calife omeyyade dans une inscription datée de 969, qui était passée inaperçue. Tandis qu’aux XIe et XIIe siècles la faiblesse du pouvoir temporel de l’Abbasside (rendait plus nécessaire, de faire ressortir sa dignité ecclésiastique). De ce protocole officielle, l’épigraphie fournit une demi-douzaine d’exemples, mais on doit convertir que les juristes condamnèrent la formule “calife de Dieu” comme une marque d’impiété.

 

 

 

Il est donc indiqué d”examiner ici quel était le rôle légal du calife. Il n’a aucune compétence pour définir le dogme, domaine où il ne lui appartient pas de légiférer. S’il veille à l’application de la loi religieuse, il ne crée pas la loi. Si l’on se tourne vers le camp Chiite, on voit que l’imam est plus impeccable qu’infaillible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chute du Califat de Bagdad (1258)

 

La période qui s’étend du milieu du XIIe siècle au milieu du XIIIe siècle représente pour le califat une sorte de crépuscule doré: les califes de Bagdad ont sans doute beaucoup perdu de leur prestige, mail ils sont délivrés de la tutelle des Buyides, et la désagrégation de la famille seldjukide leur a rendu quelque indépendance. Le calife se sentait bien le maître d’une administration et le commandant d’une petite armée; mais, en fait, Bagdad n’était que le chef-lieu d’un califat fantomatique. La tragédie est proche:les hordes mongoles de Hulagu envahissent la Mésopotamie, assiègent et prennent Bagdad; le dernier calife abbasside Musta’sim est mis à mort le 10 février 1258. Cette date marque la fin d’un âge, bien que le califat ne représentât déjà plus grand-chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les provinces de l’Empire ottoman (en jaune) en 1609. Vert : États vassaux musulmans (régence d’Alger, khanat de Crimée, sharifat de La Mecque). Rose : États vassaux chrétiens (Raguse, Transylvanie, Moldavie, Valachie, Abkhazie, Kakhétie-Iméréthie).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Temps Modernes: La Suppression du Califat

 

 

 

À la suite de cette catastrophe, on pensa en Occident à relever le califat: le titre d’émir des croyants fut pris par les Almohades, et surtout les Hafsides de Tunis, ces derniers portant en bloc toutes les épithètes califiennes, “calife (titre imamien) et émir des croyants”.

 

 

Mais ces dynasties maghrebins ne furent reconnus comme tels que dans leurs principautés respectives. Le sultan Baïbars, sultan mamlouk d’Égypte, fit preuve d’une grande finesse diplomatique en accueillant au Caire un descendant authentique du calife abbasside mésopotamien. En même temps qu’il donnait un certain éclat à son propre gouvernement, il justifiait ainsi son protectorat sur les villes d’Arabie. Le dernier calife abbasside d’Égypte, Mutawakkil III, fut emmené en captivité à Istanbul par le conquérant ottoman de l’Égypte, le sultan Sélim Ier, qui se fit céder, dit-on, par l’intéressé, ses droits et ses titres (1517). On n’a guère ajouté foi à cette transmission de pouvoirs et, de fait, rares sont les sultans ottomans qui se sont targués du titre de calife dans les actes diplomatiques ou dans leurs inscriptions monumentales. Toutefois, le sultan Abd-al Hamid II (1876-1909) y attacha quelque importance au moment où, sous ses directives, on lançait le mouvement du panislamisme.

 

 

La soudaine laïcisation de la Turquie par Mustafa Kemal Atatürk éclata comme un coup de tonnerre au sein d’un monde musulman inquiet et posa un temps la question du rétablissement du califat, aboli le 3 mars 1924. La suppression du califat avait revêtu une très grande importance pour des raisons secondaires, mais surtout parce qu’il était devenu une habitude. On assista à quelques polémiques, puis des congrès se réunirent à Jérusalem, à la Mecque et au Caire, en 1926; mais l’indifférence des milieux islamiques fut presque totale. Les considérations précédentes prouvent assez que le califat était une institution désuète et sans efficacité réelle pour l’Islam.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les Horloges à Eau dans la Tradition Islamique

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Les Horloges à Eau dans la Tradition Islamique dans Histoire Jazari

L’ horloge dite du « château », due à al-Jazari, XIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis le VIIe siècle, l’ascension et l’expansion des royaumes islamiques ont mené à la naissance d’un espace culturel qui englobait la Méditerranée et l’Asie Mineure, et s’étendait de l’Espagne à l’Afghanistan. L’Islam était la religion qui lui donnait son homogénéité, et l’arabe était la langue scientifique dominante. Plus fortement encore que l’époque hellénistique, la floraison de l’Islam (VIIIe-XIVe siècle) fut caractérisée par la réception et l’assimilation des traditions culturelles de toute sa zone d’influence.

 

 

 

 

 

 

Il n’est pas nécessaire de rappeler ici le rôle des auteurs arabes dans la transmission des sciences hellénistiques, et notamment de l’astronomie. Pour ce qui concerne la théorie et la technique de la mesure du temps, il ne faut pas seulement tenir compte, ici, du processus d’acquisition théorique et de développement du savoir antique; le rattachement direct à savoir et le prolongement des traditions artisanales et techniques de l’Antiquité tardive jouent aussi un rôle, tout comme les Syriens et les Perses- et, sur ce point, la recherche se heurte à des difficultés plus grandes encore. Un autre élément est encore largement inexpliqué: le rôle des auteurs arabes dans la transmission vers l’Europe de la science et de la technique en provenance de l’Inde et de la Chine.

 

 

 

 

Il est facile de reconstituer le lien direct des horlogers arabes avec la mécanique byzantine. La première information portant sur une activité d’horlogerie arabe indépendante est aussi une preuve de la relative arriération technique dans laquelle se trouvait l’Europe occidentale. Dans une mention souvent reproduite au Moyen Âge et qui figure dans les annales de l’Empire d’Eginhard, on évoque un cadeau du sultan Haroun al-Rachid à Charlemagne. Le souverain oriental fit porter en 807 à l’empereur occidental un prodige de la mécanique, “une horloge en laiton, admirablement composée par l’art mécanique”. La stupéfiante ressemblance du programme de figurines automates avec l’horloge d’art de Gaza, qui date de l’Antiquité tardive, saute immédiatement aux yeux. Bien entendu, les représentations de la tête de Gorgone et des douze travaux d’Hercule, puisées dans la mythologie antique, ont disparu. Toutes les heures, un cavalier sort par l’une des douze fenêtres. Dans le même temps, une petite cloche (cimbalum) retentit. Des variantes et des extensions de ce programme de figurines, avec entre autres des oiseaux chanteurs, des musiciens, des esclaves, des scènes d’exécution, se rencontrent dans de nombreuses horloges islamiques de petit et de grand format au cours de la période suivante. Presque partout, on mentionne la présence de boules qui tombent dans un bassin et servent de signal horaire, ainsi que d’une figurine en forme de stylet ou d’aiguille qui se déplace ou tourne sur elle-même.

 

 

 

 

On connaît depuis le Xe siècle des descriptions et des instructions de construction pour des horloges de ce types. Les plus importantes se trouvent dans un ouvrage andalou sur les automates, le Livre des mystères sur les produits de la pensée (XIe siècle), et dans le Livre du savoir des installations mécaniques inventives d’al-Jazari (1204/1206). Divers traités arabes désignent explicitement Archimède (IIIe siècle av. J.-C.) comme un précurseur. On ne connaît cependant pas d’ouvrage d’Archimède traitant de la construction des horloges à eau. Peut-être utilisait-on simplement son nom comme générique, pour rendre un hommage global aux autorités grecques. On parle aujourd’hui de Pseudo-Archimède. On cite aussi Héron d’Alexandrie. La théorie et la pratique hellénistique ont donc été considérablement exploitées. Parmi les composantes nouvelles mises au point par les horlogers arabes, peut-être empruntées à l’Extrême-Orient, on évoque l’utilisation de roues à aubes (on fit également des expériences avec du sable comme matériau d’écoulement) et l’utilisation de balances auxquelles on fixait des récipients à écoulement (un procédé qui n’était, autrement, connu qu’en Chine). Les sources européennes mentionnent aussi des simulations astronomiques pratiquées avec ces horloges. En 1232, le sultan al-Ashraf de Damas offrit à l’empereur Frédéric II un “ciel artificiel” extraordinairement précieux sur lequel on pouvait lire, outre la trajectoire des étoiles, les heures du jour et de la nuit. Un récit décrit cette installation comme”une tente admirablement construite dans laquelle les images du soleil et de la lune accomplit leur trajet conformément à leurs positions, et désignent de manière infaillible les heures de la journée et de la nuit”. Un autre parle d’un “ciel astronomique doré, peuplé d’astres en pierres précieuses, et qui inclut un déplacement mécanique des planètes”. En revanche, il faut attendre une version tardive, datant déjà de la période des horloges mécaniques, pour trouver une variante du texte-parfois citée dans des livres d’horlogerie- qui souligne plus fortement l’aspect mécanique (“ponderibus et rotis incitatae”).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’Horloge Bouinaniyya de Fès

 C’est une horloge monumentale qui mesure environ 11 mètres de large et 12 mètres de haut, avec des arcs et des vases de cuivre en face de la porte de la nouvelle madrasa, rue du marché du palais de Fès. Pour indiquer l’expiration d’une heure, une boule de métal tombait dans un vase et l’un des arcs (c’est-à-dire la porte dans l’arc) s’ouvrait. Sa construction a été achevée vers juin 1357 .

 Sur la façade, on trouve 12 portes sous lesquelles sont placées 13 consoles supportant chacune un bol ou cymbale probablement en bronze. Dans la partie supérieure on peut voir un alignement de potences en saillie. Chacune d’entre elles retient par un filin une boule de métal.

 On pense que l’horloge était dédiée à l’indication des heures temporaires de jour.

Le cycle journalier pouvait être celui-ci : Au lever du Soleil, une boule de bronze tombait dans le premier bol. Le son émis marquait alors l’heure zéro.

Puis à la fin de chaque heure, une porte s’ouvrait et une boule tombait dans la coupe correspondante. Les heures étaient ainsi signalées jusqu’à la douzième heure de jour (d’où 13 bols) où les 12 portes étaient donc ouvertes. À la fin de cette période les portes devaient être refermées et les boules étaient remontées en haut de leur potence. Le cycle pouvait alors reprendre le lendemain, au lever du Soleil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

Dans l’Europe médiévale, ce type d’automates provenant de la culture islamique n’était connu que par ouï-dire. Les récit ont souvent une certaine vraisemblance- c’est par exemple le cas de l’histoire du paon qui bat des ailes et qui crie toutes les heures, histoire que raconte Shéhérazade au cours de la 357e nuit-, mais ils peuvent aussi être émaillés d’enjolivements fantaisistes. Le palais du souverain perse Chosroês II, construit au VIIe siècle et qui était censé abriter quantité d’automates dont la plupart relevaient sans doute de la légende, a fourni le modèle des descriptions littéraires du Graal. Dans le Titurel, que l’on attribue à Albercht von Scharfenberg, on décrit une mécanique céleste du Graal riche en artifices qui, animée par un “orolei” dissimulé, montrait le mouvement des astres sur une voûte céleste artificielle et faisait sonner les sept temps de la journée (c’est-à-dire les “heures”) sur des cymbales d’or. L’auteur établit ici entre les féeriques automates orientaux et l’idée d’une sonnerie automatique des “heures” un lien, qui, d’après tout ce que nous savons, n’a jamais existé.

 

 

 

 

 

Lorsqu’on examine les sources de la tradition islamique des horloges à eau, deux autres aspects sautent aux yeux. La plupart de ces précieux automates d’horlogerie, qui exigeaient une maintenance délicate, étaient des jouets avec lesquels on se divertissait dans les cours et dans les maisons riches, et dont on se plaisait à étonner les visiteurs. Par rapport à des versions beaucoup plus simples qui servaient explicitement à indiquer les temps de prières, leur diffusion était très limitée. Il y a cependant eu aussi une série de grandes horloges publiques, et donc peut-être une tradition remontant à l’époque byzantine de l’indication publique du temps. Si l’on fait abstraction de l’horloge qui se trouve à Gaza, la plus ancienne information dont on dispose provient d’un récit de voyage chinois qui évoque une horloge à eau en or aux portes d’Antioche, horloge qui pourrait dater de l’époque byzantine. Elle avait la forme d’une balance d’ou, toutes les heures, tombait une bille qui produisait une sonnerie. On lit dans ce récit: “ Cela sert à indiquer, sans la moindre erreur, les partie de la journée.” A Damas, on mentionne, du Xe au XIVe siècle, la présence d’une horloge publique sur la Grande Mosquée. Selon les témoignages, elle servait aussi à indiquer les temps de prière. On a conservé à Fès (au Maroc) le restes d’une horloge publique du XIVe siècle. Selon une épitaphe en grec, en latin et en arabe, le roi normand Roger II de Sicile aurait également fait construire à Palerme un instrument pour indiquer les heures (“opus horlogii”).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Inscription trilingue pour une horloge hydraulique du Roi Roger II de Sicile à Palerme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si ces allusion à l’indication publique du temps sont remarquables, c’est aussi parce qu’après apparition des horloges mécaniques de clocher en Europe, les souverains islamiques s’étaient insurgés contre leur introduction sur leurs terres. Nous n’avons guère de renseignements sur la nature des signaux horaires. Pour ce qui concerne les horloges de Gaza et de Damas, on souligne qu’elles étaient prévues pour donner l’heure du jour et de la nuit. L’horloge de Gaza sonnait au moins pendant la journée deux fois la séquence de chiffres 1-6; à Antioche, on déclenchait un signal toutes les heures. Le théâtre d’automates de ce que l’on appelait l’(horloge-palais pour les heures inégales) d’al-Jazari devait se mettre en mouvement, pendant la journée, à la sixième, à la neuvième et à la douzième heure, et, pendant la nuit, à la sixième et à la douzième heure. Le modèle astronomique offert à Frédéric II aurait indiqué “les heures du jour et de la nuit”. Cette formulation est remarquable, parce qu’elle est devenue par la suite l’attribut spécifique des horloges mécaniques. En revanche, on ne discerne pas de lien entre les différentes formes d’indication et les temps de prière chez les musulmans.

 

 

 

 

 

On est en outre frappé de constater que les traités d’horlogerie arabes portant sur les horloges à eau et sur les horloges à bougies décrivent des constructions permettant d’indiquer les heures temporelles et les heures équinoxiales, sans que l’on puisse distinguer une préférence nette en faveur de l’une ou de l’autre variante. Les heures équinoxiales sont ici aussi des parties de la journée pleine ou de la journée de lumière pendant les équinoxes et ne sont pas encore définies par de plus petites unités de temps – par exemple les minutes. E. Wiedemann traduit certes les termes arabes servant à désigner les heures temporelles (“heures courbes ou temporelles”) et les heures équinoxiales (“heures uniformes”), mais il n’explique pas quel décompte des heures était en usage, à quel moment et à quelles fins.

 

 

 

 

 

On peut exclure ici la possibilité que l’on ait utilisé, pour des raisons relevant de la pure technique d’horlogerie, des sections temporelles de même longueur, comme dans le cas de l’horloge décrite dans le manuscrit de Ripoll 225 et reconstituée à partir des ardoises de Villers-la-Ville, parce que même les simples graduations de la position du flotteur dans les réservoirs d’écoulement indiquent le double décompte. Il faut donc supposer que dans la zone islamique, contrairement à ce qui s’est passé en Europe occidentale, les deux formes de décompte des heures étaient en usage pendant tout le Moyen Âge, et que dans des cas isolés on a peut-être aussi indiqué publiquement des heures de même durée. Reste à savoir si, et dans quelle mesure, cette coexistence de deux types de décompte des heures se rencontrait en dehors des milieux érudits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Révolution et Guerre Civile Russes

14042019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Révolution Russe (février - octobre 1917) 

 

 

 

 

 

 

En 1917, la Russie va connaître deux révolutions successives qui ébranleront le monde. Entrée en 1914 dans la Première Guerre Mondiale dans un état de totale impréparation, la Russie a accumulé les défaites militaires. Le mécontentement est grand au sein de la population soumise à une pénurie terrible due aux difficultés de ravitaillement comme parmi les soldats qui désertent en masse (un million de déserteurs en 1917). Les populations allogènes (Baltes, Polonais, Finlandais) en profitent pour s’agiter. Le tsar Nicolas II est largement discrédité par la présence dans son entourage de l’aventurier Raspoutine. A cela s’ajoutent les séquelles de la première Révolution avortée de 1905 et de la défaite de 1905 contre le Japon.

 

 

 

 

 

Face au régime tsariste existent trois mouvements d’oppositions.

 

 

 

Les libéraux ou réformistes du parti constitutionnel démocrate (les KD ou cadets) représentent les milieux d’affaires, l’industrie et la grande bourgeoisie. Leur but est l’établissement d’une monarchie constitutionnelle à l’occidentale.

 

 

 

 

 

Les socialistes révolutionnaires s’appuient sur la paysannerie.

 

 

 

 

 

Le parti socialiste démocrate, d’obédience marxiste, est scindé en deux branches: les mencheviques, qui souhaitent créer un parti ouvrier de masse, et les bolchevique, partisans d’un parti centralisé composé de militants actifs. Ces derniers sont dirigés par Lénine. Les bolcheviques croient la révolution possible dans immédiate, les mencheviques préfèrent passer par une phase de transition: industrialisation de la Russie et formation d’une classe ouvrière. Le 22 février 1917 la population manifeste à Saint-Pétersbourg contre la pénurie. Des grèves éclatent.

 

 

 

 

 

 

 

Les revendications se font bientôt plus politique, les manifestants réclament la fin de la guerre et l’abdication du tsar. Celui-ci dissout la Douma et ordonne à l’armée de réprimer l’émeute. Le 27 février, les soldats fraternisent avec les émeutiers. La révolte se transforme en révolution. Dans toute la Russie les paysans s’approprient les terres des grands propriétaires, les ouvriers prennent le contrôle des usines, les soldats se mutinent et refusent de combattre. On assiste même à des scènes de fraternisation avec l’ennemi. Partout se forment des soviets (assemblée d’ouvriers ou de soldats). Le 2 mars 1917, le tsar Nicolas II abdiqué en faveur de son frère Michel. Ce dernier refuse le pouvoir. C’est la fin de la dynastie des Romanov.

 

 

 

 

 

 

 

Révolution et Guerre Civile Russes  dans Histoire AKG2455725

Premiers membres du gouvernement provisoire dans la chambre du Conseil d’état. Alexander Kerenski est debout au deuxième rang à partir de la droite (visage dans la lumière). / Petrograd, en Russie, en 1917.

 

 

 

 

 

Le 27 février 1917, les libéraux issus de la Douma constituent un gouvernement provisoire comprenant quelques socialistes révolutionnaires. Le nouveau gouvernement, dirigé par le prince Lvov, accorde les libertés fondamentales et promet la tenue d’élections libres. Cependant, il commet l’erreur de condamner les occupations d’usine par les ouvriers et les appropriations de terre par les paysans. En outre, le nouveau gouvernement entend poursuivre la guerre conte l’Allemagne et rester fidèle à ses alliés de la Triple-Entente.

 

 

 

 

 

Face à la protestation de la rue, le prince Lvov ouvre plus largement son gouvernement aux socialistes et aux mencheviques en mai 1917. C’est à nouveau l’échec. Les grèves et les occupations de terres se multiplient. Les nationalités, auxquelles on a proposé l’autonomie, se soulèvent et proclament leur indépendance (Polonais, Finlandais, Baltes). Les revers militaires du socialiste révolutionnaire Kerenski, ministre de la Guerre, entraîne la chute du gouvernement Lvov. Kerenski devient chef du gouvernement provisoire, à majorité socialiste révolutionnaire, en juillet 1917.

 

 

 

De leur côté les bolcheviques, qui n’ont pas participé à la révolution de février, noyautent les soviets de soldats et d’ouvriers. Lénine, en exil en Suisse, rentre en Russie avec l’aide des Allemands. En avril, il publie les «Thèses d’avril»: paix immédiate sans conditions, collectivisation des terres, nationalisation des usines et des banques, condamnation du gouvernement provisoire. Un moment exilé en Finlande, Lénine parvient à organisé les bolcheviques. En septembre 1917, le gouvernement de Kerenski est obligé de faire appel à eux pour faire échouer la tentative de putsch du général Kornilov, le chef d’état-major nommé par Kerenski!

 

 

 

 

 

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 Des partisans du gouvernement provisoire à l’intérieur du Palais d’hiver. 

 

 

 

 

 

 

En octobre, Lénine décide de s’emparer du pouvoir malgré les réticences de Kamenev et de Zinoviev, les autres dirigeants bolcheviques. Dans la nuit du 24 octobre 1917, les bolcheviques occupent les points stratégiques de la capitale, puis s’emparent du palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire. Kerenski et les membres de son gouvernement prennent la fuite. Le Congrès des soviets, qui réunit les représentants de tous les soviets de Russie, noyauté par les bolcheviques, approuve la seconde Révolution. Le pouvoir appartient à un conseil de commissaires du peuple dirigé par Lénine (Staline, Trotski, Kamenev, Zinoviev). En octobre, Lénine fait adopter des décrets qui entérinent un état du fait: redistribution des terres aux soviets, contrôle ouvrier sur les usines bientôt nationalisés de Russie, auxquelles est reconnu le droit à l’autodétermination. En décembre 1917, la Russie signe un armistice avec l’Allemagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Révolution Russe a triomphé.

 

 

 

 

 

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Les intérieurs du Palais d’hiver après sa prise par le comité militaire révolutionnaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Guerre Civile en Russie (1918 - 1921)  

 

 

 

 

Octobre 1917 marque le triomphe de la Révolution russe. En novembre 1917, les bolcheviques adoptent les décrets: décrets sur la paix, décrets sur la terre, décrets sur les nationalités. En mars 1918, Lénine se résout à signé la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne. La Russie perd la Finlande, la Russie blanche, l’Ukraine, la Pologne et les pays baltes, soit un quart de sa population et 800 000 km² de son territoire.

 

 

 

 

 

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Les délégations lors de la signature du protocole de paix de l du Traité de paix de Brest-Litovsk le 9 février 1918. Au cours des négociations de paix, un traité de protectorat des Puissances centrales avec la République populaire ukrainienne a été signé le 9 février 1918. Les négociations ont abouti à la signature du traité de paix de Brest-Litovsk du 3 mars 1918 entre les Puissances centrales et la Russie soviétique.

 

 

 

 

 

 

 

Le gouvernement bolchevique va se retrouver confronté à une double opposition. À l’intérieur, il est contesté sur sa droite par les armées blanches monarchistes, sur sa gauche par les mencheviques, les socialistes révolutionnaires et les anarchistes. À l’extérieur, la Russie bolchevique est l’objet d’une intervention militaire de la part des puissance étrangères. En outre, la Russie se retrouve plongée dans un climat de chaos et d’anarchie, aggravé par la famine. Les voies de communication sont paralysées. Les ouvriers pillent leurs propres usines. Les paysans stockent leurs récoltent afin de faire monter les prix. Des bandes de pillards parcourent les routes. Les habitants des grandes villes sont confrontés à la disette. Sur le plan intérieur, la population se détourne des bolcheviques au profit des socialistes révolutionnaires.

 

 

 

 

 

 

 

En janvier 1918, les socialistes révolutionnaires obtiennent 58% des voix à l’assemblée constituante. Les bolchevique, qui n’ont obtenu que 25% des voix, répliquent en faisant dissoudre l’assemblée. Les socialistes révolutionnaires ripostent en fomentant une tentative de putsch à Moscou en juillet 1918, puis en installant un contre-gouvernement à Samara.

 

 

 

 

 

 

AKG827515

Troisième congrès du Soviet, janvier 1918.

Approbation de la « Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité » conçue par Lénine, le 23 janvier 1918.

Le congrès pendant une séance au Palais de Tauride à Petrograd.

 

 

 

 

 

Sur le plan international, la Russie bolchevique se voit attaquée par plusieurs armées étrangères qui envahissent son territoire. Au début de l’année 1919, les bolcheviques ne contrôlent qu’une minuscule portion de territoire située entre Moscou et Petrograd. Amorcée en mars 1918, l’intervention alliée a originellement pour but de maintenir un front oriental contre l’Allemagne. Après l’armistice de novembre 1918, l’intervention alliée se transforme progressivement en guerre contre le bolchevisme, les Alliés voulant empêcher une contagion révolutionnaire à leurs propres pays. En outre, les Français et les Anglais entendent se faire rembourses les emprunts russes émis par le régime tsariste, que le nouveau gouvernement bolchevique refuse de rembourses. Les pays occidentaux se répartissent des zones d’influence: les Anglais agissent en mer Blanche, en Asie centrale et dans le Caucase; les Français interviennent en mer Noire, en Crimée, en Pologne et en Ukraine; les Japonais opèrent en Sibérie orientale. Ces derniers espèrent agrandir leur territoire et se constituer un empire côtier au détriment de la Russie. Les Américains envoient eux aussi un corps expéditionnaire en Sibérie orientale, davantage dans le but de surveiller les Japonais, dont les menées expansionnistes inquiète Washington, qu’afin de lutter contre le bolchevisme.les corps expéditionnaires soutiennent les armées blanches monarchistes (500 000 hommes). Les Français et les Anglais apportent leur appui au général Miller au nord, et aux généraux Krasnov, Denikine et Wrangel au sud, en Ukraine. Au nord ouest, dans les pays baltes, les Alliés aident le général Youdenitch, lequel marche sur Petrograd. Des militaires tchèques, faits prisonniers, sont libérés et constitués en légion tchécoslovaque (50 000 hommes). Celle-ci opère en Sibérie occidentale de pair avec les troupes de l’amiral Koltchak. Aux armées étrangères et aux troupes monarchistes viennent s’ajoute les peuples allogènes, désireux de secouer le joug de Moscou. A l’issue de la défaite allemande, Finlandais, Baltes, Ukrainiens et Polonais prennent leur indépendance et entendent bien la défendre face à la Russie.

 

 

 

 

 

En Ukraine, les bolcheviques doivent affronter à la fois les nationalistes de Petlioura et les bandes anarchistes de Makhno. Dans le Caucase même, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie forment un gouvernement de la Transcaucasie, dirigé par les mencheviques et soutenu par les Anglais. Non contents d’avoir acquis son indépendance, la Pologne cherche à agrandir son territoire au détriment de la Russie. En 1920, les Polonais mènent une offensive victorieuse sur Kiev.

 

 

 

 

 

 

 

Attaqués de toutes parts, obligés de se battre sur plusieurs fronts, les bolcheviques répliquent en instaurant le communisme de guerre. Le parti bolchevique, devenu parti communiste, impose sa dictature.

 

 

 

 

 

En 1920, il compte 600 000 membres. Après la dissolution de l’assemblée constituante en janvier 1918, les bolcheviques réduisent les pouvoirs des soviets (octobre 1918). Le tsar et sa famille sont massacrés en juillet 1918. Le parti étend son emprise sur tous les secteurs de la société. Payés à la pièce, les ouvriers se voient imposer des cadences infernales conjuguées à une discipline de fer dans des entreprises nationalisées. Dans les campagnes, les bolcheviques réquisitionnent les récoltes. Ces réquisitions se heurtent à la résistance farouche des paysans. Les bolcheviques réagissent en créant des brigades armées, composées d’ouvriers et de paysans pauvres, chargées d’opérer les réquisitions en employant la force.

 

 

 

 

 

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Emblème de la Tchéka

 

 

 

 

 

 

 

En décembre 1917, les bolcheviques créent une police politique: la Tcheka. Celles-ci fait régner la terreur parmi les opposants au régime. Elle s’en prend aux paysans qui refusent de livrer leurs récoltes comme à tous les contre-révolutionnaires, c’est-à-dire à tous ceux qui ne sont pas bolcheviques: monarchistes, KD, mencheviques, socialistes révolutionnaires et anarchistes. En septembre 1918 voient le jour les premiers camps de détention, passés à la postérité sous terme de goulag.

 

 

 

 

 

Sur le plan militaire, Trotski organise l’Armée rouge en janvier 1918. Commissaire du peuple à la guerre, Trotski décide d’intégrer à la jeune armée des officiers tsaristes, étroitement surveillés par des commissaires politiques. Grâce à la conscription, les effectifs de l’Armée rouge passent de 150 000 hommes en 1918 à 5 millions en 1921. Dotée d’une discipline de fer, menée par de brillants généraux comme Toukhatchevski, l’Armée rouge remporte des victoires décisives contre les armées blanches. En 1921, les bolcheviques finissent par l’emporter. La même année, la paix de Riga met fin à la guerre avec la Pologne. Les corps expéditionnaires étrangers quittent la Russie à la fin de l’année 1919. Les généraux blancs survivants doivent s’exiler en Europe. La Russie est parvenue à reconquérir l’Ukraine et le Caucase.

 

 

 

 

 

 

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Léon Trotski parle aux soldats de l’Armée rouge, durant la guerre civile de 1918-21.

 

 

 

 

 

 

 

La victoire des bolcheviques s’explique d’une part par le climat de violence et de terreur instauré par la Tcheka et par l’Armée rouge, d’autre part par l’absence de coordination entre leurs ennemis. Socialistes, anarchistes et mencheviques refusent de s’allier aux armées blanches. En Ukraine, les monarchistes de Wrangel se heurtent aux nationalistes de Petlioura et aux anarchistes de Makhno. Les armées blanches elles-mêmes sont d’ailleurs déchirées par des rivalités politiques, voire des ambitions personnelles.

 

 

 

 

 

Enfin, les Alliés agissent sans concertation réelle, chacun appuyant son général blanc, sans concevoir de stratégie globale. Pire encore, les troupes alliées se montrent parfois réceptives à la propagande bolchevique. Ainsi des mutineries éclatent-elles au sein de la flotte française d’Odessa. Cependant, les bolcheviques doivent compter avec un bilan effroyable. En 1921, la Russie est exsangue. La guerre civile, la famine et les épidémies ont fait 8 millions de morts, auxquels il faut ajouter les 4 millions de morts de la Première Guerre mondiale.

 

 

 

 

 

 

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Appel manuscrit, daté du 5 juillet 1922, de membres arrêtés du Parti des Révolutionnaires socialistes, à l’adresse de la révolutionnaire russe Véra Nicolaïevna Figner

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 




La Bataille d’El Amri (Résistance des Bou Azid)

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Contexte général

 

 

1 – L’irréductible tribu face à ses épreuves

Une Terre inhospitalière

 

Tout au long de cette vaste dépression, bien au dessous du niveau de la mer, s’étale le piémont, du versant sud de l’Atlas Saharien.

En ces lieux désertiques, le temps se suspend aux immenses cieux éternellement bleus. On n’y voit presque jamais, ces nuages lourds qui annoncent ailleurs, les féconds jours de pluie. Ici, dans ces immenses espaces, les jeux de lumière créent d’insolites ambiances qui selon les heures, se modifient à l’infini. C’est la céleste où le soleil est roi. Le terrible astre raille et irradie à longueur de journée un maigre sol où ne poussent que d’insignifiantes végétations. C’est le domaine de la rocaille, des basses ronces et des éparses broussailles. La terre est toute craquelée, assoiffée, comme portée à incandescence et continuellement attisée par l’indomptable sirocco. C’est un paysage morne et triste qui s’étend à l’infini. Il n’inspire que la soif, la peur et la désolation. La température y est suffocante, la sécheresse étouffe la sporadique flore, et flétrit sans cesse la chétive végétation ; même les rares insectes, les plus tenaces et les plus téméraires, peinent pour y survivre. Par endroits, on y rencontre des hautes dunes de sable fin, que les vents poussent à leur guise. Les jours de tempête on y voit surgir brusquement, des colonnes de poussières et de brindilles s’élevant en tourbillons dans le ciel, avant d’aller s’incliner par devant sa majesté « Râ (1) » le grand astre céleste.

 

Les quelques pousses rabougries de cette végétation toute primaire, offrent tout juste, un semblant de refuge aux reptiles : serpents, vipères et lézards avec leurs inséparables compagnons, les indestructibles scorpions, porteurs de mort et gardiens de ces lieux sinistres. Ces bestioles sont à l’affût du moindre signe de vie, pour mordre et piquer, distribuant avec générosité, leur poison à qui se hasarderait sur leur territoire, leur royaume, leur chasse gardée où s’hérisse haut la masse granitoïde du Djebel G’Soum (2). Ce vieux mont, si rebelle, semble confirmer la légende selon laquelle il aurait refusé de se soumettre aux vicissitudes de « Chronos (3) », pour protéger ses voisins terrassés à ses pieds, et que l’on appelle ici, « les sept dormants (4) ». Son sommet dénudé, très haut culminant, soutient vaillamment une vieille couronne de roches toutes épointées, défiant encore l’érosion, qui l’assaille depuis des millénaires. Il n’a pas fini de surprendre l’attentif observateur. Il ose encore donner naissance à de maigres oueds, qui quittent subrepticement ses plissements pour aller se jeter dans l’imprévisible Oued Djeddy (5), unique affluent du chott Melghir. Par ses quelques signes désuets, le vieux mont, parvient encore à exposer, avec une certaine présomption, les traces de ses splendeurs antérieures. Le peu d’eau qu’il libère, suffit pour éveiller la farouche volonté humaine, dont le travail acharné permit l’émergence des Zibans (6).

 

 

 

 

 

 

Ce mont s’ingénue à miroiter et à renvoyer sur ses alentours, les rayons de l’ardent soleil, pour les accabler. Dominant les vastes plaines qui s’étendent vers le sud, il ferme l’horizon d’une large perspective et offre un même paysage qui, selon les lueurs du jour, se teinte de bleu argenté, de rose tendre, ou d’ocre, pour mieux souligner chacun de ces caractères changeants. Il arrive parfois, que l’on surprenne à voir, loin au fond d’un lit d’oued rocailleux, un semblant de pale verdure, qui comme un mirage, colore ce paysage et l’agrémenté d’un léger camouflage. Seul le maître du ciel impose sa loi sur ses angoissants reliefs. Ici, il n’y a point de saisons. L’éphémère hiver ne dure que le temps s’une averse, après, c’est l’été permanent. Très tôt, dès l’aurore, le soleil surgit de son mystérieux orient pour aller se hisser sur son trône du zénith, où il offre avec vigueur sur cet espace. Là, il se plaît à libérer toute sa puissance destructrice. L’insupportable canicule rend vain tout effort du genre humain. Ce n’est que tard le soir, au moment de son déclin, qu’il laisse s’adoucir l’air environnant. Cet instant là se transforme en apothéose du désastre. L’occident s’illumine comme pour une fête grandiose. Il prend les formes d’un gigantesque brasier, un brasier digne de la géhenne, d’où jaillissent et s’entremêlent toutes les nuances du rouge et du violet. C’est le signe final qui annonce la fin du jour. L’unique instant où émerge une curieuse esthétique que n’admirent nullement les malheureux habitants de ces lieux. En effet, la mise en valeur de cette terre d’exclusion est un défit à la nature, que seuls peuvent entreprendre de téméraires agriculteurs. 

 

 

 

 

 

 

 

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El Amri, Place publique 1880 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2- Intrigues pour une Dépossession

 

C’est bien dans ce milieu damné, la conquête se poursuivant, que l’armée coloniale a choisi d’y déporter en mai 1876, les survivants – veuves et orphelins – de la bataille d’El Amri que lui livra la vaillante tribu des Bou Azid. Depuis de longs mois déjà, les fils de cette tribu résistaient à l’envahisseur avant d’être écrasés dans leur bourg ancestral. Ce sont donc les descendants de ces bannis, qui fondèrent et mirent en valeur, l’immense plaine de Doucen (7). Pendant longtemps, le soir, au crépuscule, on voyait réapparaître des ombres floues, à peine recouvertes d’amples gandouras ceintes à la taille par de lourdes cordelettes tressées en crins de palmiers. Ces ombres allaient et venaient à travers champs. Elles animaient cet espace silencieux et indéfini, faisant semblant de cultiver de minuscules jardins. Obstinément, ces êtres suaient et transpiraient pour redonner vie à ce milieu d’enfer. Ils récupérèrent et sauvegardèrent ingénieusement la moindre goutte d’eau, la puisant dans la nappe phréatique, au prix d’un considérable effort. L’implacable canicule du jour contraignait ces malheureux à se terrer dans d’insignifiantes habitations faites de branchages et de briques en terre simplement séchées au soleil. Leur souci quotidien, c’était leur lutte contre la sécheresse et le dessèchement. La répression coloniale, l’aridité de la terre, la soif et la famine étaient autant d’épreuves qui les poussèrent à se surpasser dans un effort surhumain. C’est dire qu’en dehors  du travail de la terre et de la prière, ils n’avaient rien d’autre à faire que marmonner leurs ressentiments contre ceux qui les réduisirent à un indicible esclavage. Depuis leur déportation, tous les horizons leurs avaient été fermés. Ils ne pouvaient s’évader ni physiquement ni mentalement. Comme des pitres fous, ils marmonnaient de sempiternelles imprécations contre leurs implacables dominateurs. Seules la leçon des cuisants échecs de leurs pères massacrés sans jugement, les empêchait de renouveler l’expérience d’une nouvelle et sanglante révolte qu’ils savaient perdue d’avance. Ils supportaient stoïquement leur triste sort comme un moindre fardeau en s’astreignant à un illusoire espoir. C’est pour cela que tard dans le soir, ils sortaient réparer les absolus dégâts, que leur causait le soleil, après qu’il eût daigné aller rejoindre son ouest douillet.

 

 

 

 

Les petites parcelles qu’ils avaient arrachées au désert, après les travaux forcés, les avaient occupés pendant de longues années. Ils végétaient, la nuit venue, sur ces bouts de champs, qu’ils animaient miraculeusement. Dans la pénombre on distinguait à peine leurs ombres qui se mouvaient comme des fantômes nocturnes. Avec le frémissement de la bise du soir et les dernières lueurs crépusculaires, ils réapparaissent courageusement pour effectuer leurs travaux.  On devinait à peine leurs formes vespérales, esquissant de temps à autre, un imperceptible mouvement. Leurs silhouettes se pliaient, se courbaient et se redressaient avec une lente cadence, comme pour une insolite prière. Leurs cadences et leurs rythmes se conjuguaient avec le subtil jeu de lumière, pour créer une irréelle ambiance entre ciel et terre, que seul un peintre du talent d’Etienne Nasredine Dinet saurait colorier avec toutes les nuances voulues. Au-dessus de leurs têtes, la voûte céleste s’illuminait de multiples constellations, et les étoiles scintillantes leurs faisaient l’aumône d’éclairer leur minuscules champs. L’ordre naturel des choses s’éveillait sans brusquerie en ces instants, où tout n’était que silence et patience.

 

 

 

 

 

 Les aïeux de ces étranges cultivateurs furent du temps de leur splendeur, de redoutables guerriers. Ils constituaient, à ce titre, les forces auxiliaires des Bou Okkaz, les seigneurs des Daouaouida (8). C’était dans cette famille que l’on choisissait, par consentement, le titulaire de la prestigieuse fonction de Cheikh el Arab, qui commandait à tous les habitants des vastes  régions s’étendant du sud de l’Atlas Saharien jusqu’aux confins de la Kabylie, en passant par le Hodhna, les Hauts Plateaux allant de Sétif à Oued Zénati et même au-delà vers Guelma. Depuis leur dépossession et leur  déportation en ces lieux, les descendants de la puissante tribu des Bou Azid, s’habituèrent à supporter toutes les rigueurs administratives et climatiques qui leur furent imposées. Ils avaient du mal à dissimuler leur misère et leur haine qui remplissaient leurs cœurs ensanglantés. Blasés, peu leur importait le lieu où ils se trouvaient et le temps qu’il y faisait. Cette dramatique insouciance, les aida à oublier jusqu’au nom des jours qui passaient. Ils avaient appris à renoncer à compter ce temps dont on les avait spoliés par la force des armes, pour les rabaisser au niveau bestiaire. Ce douar de l’oubli ne comptait que quelques masures. Ses habitants avaient fini par accepter leur isolement et leur solitude, sachant qu’ils étaient soustraits au reste du monde. Ils avaient conscience qu’ils n’étaient plus que des morts vivants. Ils devaient effacer de leurs mémoires, leur récente histoire. Ils oubliaient même, très souvent de manger. Aux diverses privations, s’ajoutait celle de la liberté. Ils n’affichaient plus que leur amnésie collective pour se supporter. Ces hommes repensaient souvent à la grandeur d’âme de leurs aînés, à leur poids sécuritaire, à leur juste rôle, dispensés autour d’eux, dans toute la région des Ziban. Maintenant, ils ne sont plus que des naufragés voguant au hasard sur un océan d’incertitudes. Ils sont devenus victimes d’un complot politique très particulier. Alors ils s’accrochaient aux lopins nourriciers qu’ils avaient arrachés à cette terre de limbes, uniquement pour s’éviter de nouvelles dérives. Ils ont été transférés là, par punition collective, pour payer l’audace de leurs pères révoltés. Les hommes fiers avaient refusé de renier et de se soumettre à l’humiliation et à l’injustice coloniale.

 

 

 

 

 

 Leurs harcèlements sont apparus, dès la destitution de Cheikh el Arab, Ferhat Bou Okkaz (9), et son remplacement par Bouaziz Bengana (10), en 1844, le jour même de l’entrée des Français à Biskra. Ce changement eut lieu sur les ordres du Duc d’Aumale, commandant le corps expéditionnaire français. Un tel ordre bouleversa la hiérarchie traditionnelle, et indisposa toutes les tribus de la région des Ziban. Dès qu’il reçut les insignes de sa désignation, Bouaziz Bengana qui attendait avidement cette promotion depuis bien plus longtemps, répartit le territoire régional de la manière féodale suivante (11) : il se réserva me commandement des Ziban Est (Zab Chergui) dont il était originaire, jusqu’à Touggourt et au-delà. Il confia le caïdat de Biskra ville à son parent Mohamed Seghir, et les Ziban Ouest (Zab El Gharbi) à son fils Boulakhras (12) qu’il promut Bachagha. Il se dota d’un cabinet (diwan) avec différents secrétaires, et des cavaliers chargés du courrier et des liaisons, dont il confia la direction à Ahmed Yahia (13), un honnête intellectuel d’une famille de lettrés de la tribu des Bou Azid.

 

 

 

 

 

 Le secteur des Ziban Ouest confié à l’arrogant Boulakhras, s’étendait le long de la route Biskra / Bou Saâda. Il englobait les villages et bourgs suivants : Aïn Ben Naoui, Bouchagroun, Zaâtcha, Farfar, Tolga, Bordj Ben Azzouz, Foughala, El Amri, Ouled Djellal et Sidi Khaled. Le bourg d’El Amri était fief de la puissante tribu des Bou Azid, qui furent pendant très longtemps, le fer de lance de la famille des Bou Okkaz. Il comptait une population d’environ 12 000 âmes, laquelle vivait jusque là, dans un petit paradis plusieurs fois centenaire. El Amri était pour l’époque une importante bourgade de plus de 2000 maisons, ce bourg était arrosé par l’oued Ghrouss. Il s’y effectuait d’intenses échanges commerciaux. Ses habitants vivaient paisiblement cachés au milieu d’une gigantesque forêt de palmiers où s’enfouissaient de spacieuses habitations. La palmeraie comportait plus de cent mille arbres, des dattiers, des grenadiers, des abricotiers, des figuiers, des vignes en treille, des oliviers, des orangers, des citronniers et s’étendait sur plus de 1500 hectares. Un véritable Eden, dont les habitants avaient fait jaillir de multiples sources d’eau, qui faisaient l’admiration de tous les cultivateurs de la région. Cette forêt était d’une telle densité, disait-on, que les visiteurs piétons avaient de la peine à trouver leur chemin pour accéder au village qui s’y dissimulait. Mi cultivateurs, mi pasteurs, ces villageois savaient judicieusement concilier les deux activités. Ils constituaient l’essentiel des forces auxiliaires pour le maintien de l’ordre régional et l’équilibre social dans les vastes régions de l’Est algérien au service des Bou Okkaz, pour le compte du Bey de Constantine et même, pour celui de l’Emir Abdelkader. Ils pouvaient rapidement mobiliser quelques 1500 cavaliers et des dizaines de fantassins. En fait ces hommes confondaient leur mission sécuritaire entre le devoir régional et les intérêts particuliers de leur Cheikh el Arab.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Révolte Des Bou Azid

 

 

 

 

 

1- Exécution d’un Crime de Guerre  

 

 

Dès leur prise de fonction, les Bengana se mirent à abuser de leur pouvoir et à importuner les chefs des tribus concernées. Ils s’attribuèrent un droit régalien de vie et de mort sur chacun des membres des tribus de cette région. Bientôt une certaine résistance régionale commençait à se manifester contre leurs turpitudes. Les braves oasiens toléraient mal l’inquiétude présence des Français et surtout celle de leurs zélés serviteurs. C’est dans ce contexte qu’éclata, cinq ans plus tard, la révolte de Bou Ziane dans l’oasis martyr de Zaâtcha en 1849. Evidemment les Bou Azid ne ménagèrent pas leur aide et leur soutien à leurs frères lors de cette bataille. Cette assistance les avait rendus encore plus que douteux, aux yeux des zélés collaborateurs de l’armée coloniale les Bengana père et fils. En dépit de leur éloignement de Biskra, ils étaient continuellement  espionnés. D’autant qu’ils refusaient de continuer à fournir les contingents habituels de sécurité, au profit de ces renégats. Les  arrogants Bengana (14) exigeaient  tout bonnement, de faire des Bou Azid des mercenaires à la solde des généraux de l’armée coloniale. Aussi, leur refus de se soumettre aux injonctions itératives, attisa contre eux l’exaspération de cette famille. Pour se les assujettir, ces suppôts en exigèrent le paiement immédiat, avec effet rétroactif, de l’impôt dit « lezma (15) » dont les Bou Azid en étaient exemptés. Le bénéfice de cette faveur leur était accordé par le régime beylical, non encore modifié ou abrogé par les Français. De part et d’autre la méfiance s’installa. La tribu devenait donc coupable d’un crime de « lèse majesté ». Quant à elle, elle reprochait aux Bengana de nombreux griefs, comme leur trahison durant la résistance du Bey Hadj Ahmed (16), leur attitude néfaste lors de la révolte de Zaâtcha, ou encore leurs entraves au soutien des populations à la légitime révolte d’El Mokrani (17) en 1871. Elle avait donc de sérieuses raisons de se défier des véreux bachagha qui ne tardèrent pas à appeler à leur rescousse la puissante armée d’Afrique, dans le but de la réduire et lui faire subir le même sort de ses frères de Zaâtcha. Dès lors, Boulakhras monta contre elle une cabale de la pire espèce. Les généraux français n’avaient plus qu’à programmer l’anéantissement de la valeureuse tribu, dont les membres ont été considérés comme fauteurs de troubles. Ce fut un crime de guerre avec toutes ses conséquences. La cruelle bataille d’El Amri avait été couverte d’un épais voile noir. Ce massacre déshonora à jamais les prétentieux généraux Carteret et Roquebrune, ainsi que leurs troupes aguerries.

 

 

 

 

 

Le bachagha Boulakhras, en petit despote, s’ingénia à se trouver de multiples prétextes pour provoquer sans cesse les Bou Azid et les pousser dans une situation de rébellion, pour les déposséder ensuite. Croyant à une parade de prestige et d’intimidation, il tenta contre eux, une première expédition de démonstration de force. Il pensait que son armada, un millier de soldats, suffirait à semer la peur et le désarroi chez ses adversaires. Il croyait pouvoir briser définitivement toute véhémence de cette tribu. Or, dès que son importante troupe entra sur leur territoire, en octobre 1875, elle fut encerclée et totalement isolée. C’est alors que commencèrent des palabres sans fin. Les manigances, de ce bachagha, étaient sous tendus par son désir de s’enrichir toujours davantage au détriment de ses victimes. Il prépara leur spoliation tout en les offrant à la vindicte de l’armée coloniale. En minable féodal, il voulait dominer non seulement les corps mais aussi les esprits de ces fiers paysans / guerriers qui demeuraient aussi indomptables que le roc des leurs éternelles montagnes. La nocivité machiavélique de ce sinistre bachagha se révéla dans toute sa laideur. On a vu que le cabinet de son père, Cheikh el Arab, Bouaziz, était placé sous la conduite d’un intellectuel issu de la tribu des Bou Azid, l’honnête Ahmed Yahya. Homme aussi intrépide dans le maniement des armes qu’érudit dans les sciences humaines, il s’occupait de tout le secrétariat de ses employeurs, et assurait à ce titre, toutes les relations avec tous les chefs de tribus des Ziban. Son aura dépassait même les limites régionales. Dans l’exercice de ses fonctions, il ne tarda pas à se rendre compte que les relations entre ses employeurs et sa tribu allaient de mal en pis. Ce qui ne pouvait le laisser indifférent.

 

 

 

 

 

De plus, Ahmed Yahya avait découvert les infâmes duplicités des Bengana avec les généraux de l’armée d’Afrique. Il refusa de cautionner plus longtemps leurs macabres agissements. C’est que les Bengana, père et fils, avaient pris la criminelle habitude de lui faire inviter, aux motifs de concertations, les grands chefs des tribus locales, qui manifestaient quelques velléités de résistance à l’égard de l’occupant français. Ahmed Yahya connu par la noblesse de ses actes et par le respect de la parole donnée, il inspirait confiance à tous. Mais en  vérité, il était seulement utilisé comme aval aux préliminaires, par les sordides Bengana. Ils s’en servaient pour tromper la méfiance de leurs invités, auxquels ils dressaient de véritables traquenards. Dès que les correspondances aboutissaient et que les invités arrivaient à Biskra, ils étaient reçus avec fastes et apparats selon les règles de la « diffa coutumière ».  Mais la nuit venue, les malheureux chefs de tribus disparaissaient mystérieusement.

 

 

 

 

 

Le Cheikh el Arab et ses enfants, les faisaient assassiner pendant leur sommeil, en les décapitant, pour envoyer, dans des sacs, leurs têtes ensanglantées, à leurs maîtres les militaires français, comme signes de leur indéfectible subordination. Un traitement aussi vil, ne pouvait être partagé, par celui qui signait les correspondances d’invitations, recevait les hommes de marque, et négociait avec eux les accords et les ententes. Le code d’honneur, chez toutes les nations du monde, ne saurait tolérer tant de reniement. Las des tromperies de ses employeurs, Ahmed Yahya, quitta précipitamment son poste à Biskra, et alla se réfugier à El Amri chez son frère Messaoud, cadi de la tribu, c’était en décembre 1875. Bien évidemment cet abandon de fonction ne fut pas du goût de ses patrons. Boulakhras considéra Ahmed Yahya, comme séditieux et exigea son retour immédiat et sans condition, comme s’il s’agissait d’un esclave.  

 

 

 

 

 

Dans une ultime tentative de rapprochement des points de vue, Messaoud le frère d’Ahmed et non moins cadi du bourg, se rendit à Biskra pour essayer de trouver une solution acceptable par les deux parties. Le malheureux fut immédiatement décapité, dès son arrivée. Un tel crime souleva l’indignation de toutes les populations régionales. Malgré cela, Boulakhras continua à réaffirmer ses oukases, avec moult menaces, exigeant la levée de l’encerclement de sa troupe, la remise du fugitif, le paiement de lourdes amendes avec les rappels de la « lezma ». En fait, sur les conseils d’un certain capitaine Lefroid chef du « bureau arabe » agissant pour le compte de Lagrenée nouvellement promu, commandant supérieur du cercle de Biskra, le bachagha s’était référé à la toute nouvelle loi coloniale dite : « loi Warlier » de 1873, qui légalisait la dépossession des tribus algériennes de leurs terres. Ainsi les terres algériennes avaient été francisées pour être facilement transférées à la colonisation (18). A cette époque la corruption avait libre cours au sein des cercles d’officiers qui avaient en charge l’administration locale, et le sieur Boulakhras était passé maître dans cette spécialité de brigandage. Il savait comment s’y prendre pour rallier à sa cause, les officiers les plus réticents. Dans ses sombres manigances contre les Bou Azid, il invoqua aussi un imparable argument. Il les accusa injustement d’avoir assassiné le dernier Cheikh el Arab déchu, Ferhat Bou Okkaz, crime qu’il a lui-même organisé, et de donner asile aux déserteurs de tout acabit, pour mieux préparer, selon lui, leur imminent soulèvement. De telles insinuations ne pouvaient laisser indifférents les colonisateurs. Il souligna en outre, avec force détail, les discours incendiaires d’un poète Bouzidi, nommé Ahmed ben Ayache (19), qui disait-il, était un dangereux agitateur religieux, agissant au profit des Bou Okkaz, famille toujours considérée comme ennemi de la France. Selon ce véreux bachagha, le feu couvait, et très bientôt, on assisterait à un embrasement généralisé de toute la région des Ziban Ouest.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ben Ayyash al Jabbari, Chef de la révolte des Bouazid, Amri(entre Doucen et Foughala), Biskra, 1876

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce à ses allégations, Boulakhras réussit à entretenir la confusion et à allumer l’incendie. Il inonda le commandement militaire de rapports aussi inquiétants que fallacieux. En fait, il accula les Bou Azid, dans une  situation qu’il savait inacceptable pour eux, car il voulait faire d’eux un exemple pour propager dans la région, sa sinistre réputation d’homme de terreur, qui traite avec une implacable cruauté, tous ceux qui seraient tenté de contester ses oukases. Pour ce sinistre individu, la démonstration de force envers les Bou Azid, devait être exemplaire. L’ébullition gondait et la révolte devenait chaque jour plus perceptible. Les hommes de cette tribu qui se sont toujours considérés comme libres, de vrais Amazigh, se sentaient trahis et bafoués par leur lâche ennemi. On imagine aisément leur répulsion contre les graves entorses à leurs droits, et surtout leurs aversions contre tout paiement d’impôts indus.

 

 

 

 

 

Ils ne tardèrent pas à constater l’entrée en action des militaires français. Ceux-ci se présentèrent dans une première phase comme des conciliateurs, mais en étant à la fois juges et parties, à la manière de « raminagrobis » (20). Ils demandaient la levée de l’encerclement sur la troupe de Boulakhras, la livraison d’Ahmed ben Yahya et celle d’Ahmed ben Ayache et le tout sans condition. Ces exigences ont été repoussées par la fière tribu, qui rompit tout contact avec les faux émissaires dès fin décembre 1875. Les Bou Azid tombèrent dans le piège apprêté, car en fin de compte, ils furent placés devant le dilemme suivant : devenir les serfs de Boulakhras ou mourir dans l’honneur pour protéger leurs biens. Il ne restait plus aux officiers conciliateurs que de les déclarer en situation de rébellion et de faire marcher sur eux la puissance armée coloniale. Le général Carteret arriva en février 1876, avec des troupes fraîches, libéra ainsi, les  hommes encerclés de Boulakhras, et les enrôla dans ses effectifs, et commença la mise en place d’un dispositif d’encerclement d’el  Amri. Il continua à demander et recevoir de plus en plus de renforts. Ainsi les assiégés, sans moyens, furent contraints de se battre à 1 contre 10. Ils ne disposaient que de quelques 492 fusils archaïques, dont la portée ne dépassait pas 250 mètres, qu’ils ne pouvaient charger qu’en position debout, s’offrant ainsi comme cibles idéales à leurs ennemis disposant de fusils perfectionnés et de longue portée (de 650 mètres).   

 

 

 

 

 

Défavorisés matériellement, ils n’avaient que leur bravoure et leur connaissance du terrain pour s’opposer à une puissante armée moderne. Ils subirent donc, en position de faiblesse, de nombreux assauts guerriers savamment préparés. Le plan de bataille avait été étudié par les espions français depuis de longs mois et soumis à un état major qui décida de la mise en œuvre de matériel de guerre ultra sophistiqué, comportant une lourde artillerie. Il y avait aussi ces terribles mitrailleuses à tir rapide,  jusque là inconnues des habitants d’El Amri. L’armement individuel des assaillants comportait aussi des fusils rechargeables par leur culasse, et dont les tirs portaient à une distance de 650 à 800 mètres. Après de multiples escarmouches, la bataille s’engagea le 3 avril 1876.

 

 

 

 

 

Dès la première charge de la cavalerie des Bou Azid, commandée par Ahmed ben Ayache, les Français utilisèrent leurs mitrailleuses lourdes. Soigneusement dissimulées, elles cachèrent leurs feux nourris et décimèrent le plus grand nombre de cavaliers. Ahmed ben Ayache tomba parmi les premiers martyrs. Ces valeureux cavaliers ignoraient l’existence de cette redoutable arme. Les survivants refluèrent en désordre vers leur épaisse palmeraie et se mirent sous le commandement d’Ahmed Yahya (21) assisté de nombreux chefs de fractions, et notamment ceux des Ouled Saoud. Ce commandant sut comment organiser une relativement longue résistance. Il fit investir à ses hommes tous les espaces libres de leur bourg qu’ils défendirent âprement. Ces valeureux combattants lancèrent durant tout ce mois de combats, de fulgurantes mais vaines opérations pour brises leur encerclement. Ils ne parvinrent pas à percer la ligne ennemie. Leurs assauts souvent nocturnes, ou à la faveur des vents de sables en cette période printanière, furent tous repoussés. Certes, au cours de leurs ripostes désespérées, ils firent payer à l’ennemi un lourd tribut, et faillirent même remettre en cause. Le plan du Général Carteret savamment élaboré. Ils se battirent souvent à l’arme blanche, en l’absence de munitions. Mais, les bombardements à l’arme lourde, qui leurs étaient imposés, à distance, pratiqués selon les tactiques militaires modernes, se poursuivirent sans discontinuer. Ces bombardements continus ne laissèrent aucun répit aux combattants et à la population martyre. Les troupes coloniales avançaient inexorablement détruisant maison après  maison, et achevant impitoyablement tous les blessés rencontrés. Ces bombardements et ce siège hermétique les soumirent à une mort dans l’honneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cavalier de la tribu des Bou Azid

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devant la farouche résistance des assiégés, Carteret, mobilisa sans cesse de nouvelles forces et dut appeler à son secours le général Roquebrune qui arriva à marche forcée de la lointaine Bou Saâda. On rappellera que l’exécution de cette bataille nécessita du côté français la mobilisation d’effectifs importants. Ils arrivèrent de Biskra, de Batna, de Constantine et enfin de Bou Saâda. C’est comme si toute la région de Biskra était en feu.

 

 

 

 

 

Les troupes engagées dans cette bataille sont les suivantes :

1. Le millier de fantassins du bachagha Boulakhras.

 

2. 300 goums du commandant Lagrenée, stationnés à Biskra.

 

3. 200 cavaliers et 500 fantassins de Mohamed Esseghir Bengana caïd de Biskra.

 

4. Le 1er Régiment d’artillerie du Colonel Barrue avec 14 canons lourds et 14 obusiers.

 

5. La 1ère compagnie de Tirailleurs indigènes.

 

6. Le 11ème Bataillon des chasseurs d’Afrique du colonel Debuche.

 

7. Le 3ème spahi du commandant Gallet.

 

8. Le 3ème RTA du commandant Gélez.

 

9. Le 3ème Zéphyrs du capitaine Fabre.

 

10. Le 3ème bataillon d’infanterie légère.

 

11. Le 11ème escadron du train.

 

12. Le régiment de Bou Saâda arriva le 22 avril, avec à sa tête le général Roquebrune et son adjoint le colonel Bruneau. Ces officiers supérieurs commandaient une troupe exclusivement composée d’un millier de soldats d’origine européenne, disposant de 16 canons lourds tractés, ce qui porte la puissance destructrice de cette soldatesque à plus de 50 engins de mort. El-Amri, pays de la prospérité, de l’opulence et de la douillette vie, fut dévasté jour après jour, et à jamais perdu.   

 

 

 

 

 

 

Le Général Carteret s’étant assuré le concours de Roquebrune, éleva ses effectifs à plus de 20 000 hommes, et s’adjoignit 4 colonels, 7 commandants et 12 capitaines avec un nombre considérable de sous officiers, formés dans les écoles de guerre napoléoniennes. Ainsi, il isola hermétiquement cette bourgade et empêcha les assiégés de recevoir une quelconque aide des tribus voisines.

 

 

 

 

 Les combattants isolés recoururent donc à leurs sabres et à leurs couteaux rouillés, bien inefficaces en pareils cas. Le combat ne cessa que par épuisement des défenseurs, qui perdirent des centaines de morts. El Amri entièrement rasé, le bilan final fut terrible : 2100 Bouzidi et 400 moudjahidine de Selmia et Rahmane massacrés. La glorieuse oasis d’El Amri tomba finalement le 30 avril 1876, et fut totalement vidée de ses derniers habitants. Les efforts de plusieurs générations sur plusieurs siècles de labeur, furent réduits en cendre, en un mois de combats par cette soldatesque impitoyable. Au cours de la bataille, elle utilisa plus de 50 canons, des dizaines de mitrailleuses lourdes et des fusils à répétition des toutes dernières productions de la puissante industrie du Creusot et de Saint Etienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les officiers du 3e bataillon léger d’Afrique

 

 

 

 

 

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Le commandant Gallet, chef de corps du 3e Zéphyrs et trois de ses capitaines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après la reddition, on obligea les femmes et les enfants à sortir des décombres de la palmeraie pour les cantonner en plein air sous la garde du capitaine Fabre, et ses soldats du 3ème zéphyr. Ce capitaine demeura tristement célèbre pour sa barbarie et ses crimes. Longtemps, son souvenir sera rappelé inopinément pour terroriser les petits enfants. Cet ignoble officier eut pour sale besogne de procéder aux identifications des familles, et d’exécuter froidement tous les combattants blessés, ainsi que tous les suspects ayant disposé d’une arme. En effet, la simple possession d’un couteau confondait les combattants et les condamnait à la mort. Le sinistre capitaine usa et abusa de sa mission, pour effectuer un véritable carnage sur la population vaincue. Il fit mettre le feu à l’âme de l’oasis, un patrimoine culturel considérable, constitué de plusieurs centaines de manuscrits. Il procéda aussi à l’inventaire des richesses qu’il déclara comme butins de guerre, pour le distribuer ensuite selon ses propres volontés.

 

 

 

 

 

 

1. L’inventaire du butin récupéré sur les Bou Azid fut considérable. Il comportait des centaines de chevaux et autant de mulets, des milliers d’ânes, un millier de dromadaires, 143380 moutons et chèvres. Fabre récupéra aussi 75 400 francs or. Il dépouilla les femmes de tous les bijoux. C’est dire que tous les biens de la tribu furent spoliés. Avec cela, les survivants furent condamnés à payer :

 

2. 10 000 FR/or à valoir sur une contribution de guerre de 210 000 FR/or, payable sur une période de 5 ans. En fait, ils continuèrent à la payer jusqu’en 1910.

 

3.  6 000 FR/or, au titre de la « dia » prix du sang, des goumiers tués pendant la bataille.

 

4. 3 000 Fr./or pour chaque cheval tué, de la cavalerie coloniale.

 

5. 45 200 FR/or au titre d’indemnité pour 452 prétendus fusils non livrés.

 

6. 50 100 Fr./or pour de prétendus fusils (501) qui auraient été remis aux tribus voisines, soit un total de 314 300 FR/or, équivalent à plus de trois cents milliards de centimes.

 

 

 

 

 

 

 

 En attendant l’acquittement de ces sommes colossales, que l’on comparera à la somme de 5 milliards de francs, que les Allemands exigèrent des Français lors du siège de Paris en 1871, les biens agricoles des Bou Azid à El Amri et à Foughala furent placés sous séquestre. L’arrêté de mise sous séquestre fut signé par le gouverneur général de l’Algérie le 10 juin 1876.

 

 

 

 

 

 Autant dire que la malheureuse tribu a été condamnée définitivement à l’esclavage pur et simple. Ses immenses palmeraies furent cédées à trois colons Treille, Forcioli et Sarradin, le 3 novembre 1879. Quant à celles de Foughala, avec leurs 600 hectares de terre, elles furent confiées à la gestion de la Cie coloniale de Biskra et de l’Oued Rhir, qui les cèdera en 1920, au colon Buchère. Celui-ci les liquidera, à son tour, au profit du transporteur Rhodari de Biskra. Ainsi, la tribu des Bou Azid fut la deuxième tribu algérienne, après celle d’El Mokrani en 1871, à subir toute la rigueur de l’inique loi Warnier. Et ce n’est pas tout !

 

 

 

 

 

 Dès qu’il termina le massacre et le dépouillement des Bou Azid, Fabre fit déplacer les femmes (veuves et orphelins ne dépassant pas l’âge de 14 ans) vers la plaine désertique de Doucen, distante de 30 km au sud. Ces déportées furent obligées de créer leur propre cantonnement de fortune avec des branchages divers. Quant aux rescapés mâles et leurs ouvriers agricoles, ils furent frappés de disgrâce et expulsés, par petits groupes, très loin d’El Amri vers les régions suivantes :

 

1.Les survivants des Ouled Saoud à Biskra, chez les Ouled Bou Aoun, pour une première partie, une deuxième à Batna, et une troisième à Constantine. Son but était de faire en sorte que cette fraction ne puisse jamais se regrouper et former un groupe important.

 

2.La fraction des Djebabra fut déplacée vers la lointaine Tiaret.

 

3.La fraction des Ouled Driss à M’sila.

 

4.La fraction des Ouled Youb à Tebessa.

 

5.Les chefs de familles (kébir de Djemaâ), et tous les notables furent déportés définitivement, comme prisonniers rebelles en Nouvelle Calédonie, 19 en Corse et 68 otages détenus à El Koudia, la triste prison de Constantine, où ils moururent, sans grâce.

 

 

 

 

 

  

 

 

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Le capitaine Fabre du 3e Chasseurs d’Afrique entouré de ses officiers (à gauche le slt Aubel, à droite le Lt Laribe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2. Punitions et Harcèlements

 

 

Enfin, un millier d’hommes valides et les ouvriers agricoles, jugés physiquement utiles par Fabre, parce qu’assez vigoureux furent condamnés aux travaux forcés et enrôlés pour la construction des 2 tronçons de routes, reliant Biskra à Batna (130 km) au nord, et Biskra à Aumale (Sour el Ghozlane) (300 km) au ouest/nord. Autant dire qu’il les condamna à une mort certaine. Ceux qui en revinrent furent infirmes. Les témoignages qu’en firent les chroniqueurs militaires, comme le commandant Sécora et autres, sont accablants, absence de nourritures, d’eau et d’abris, sans aucun soin pour les malades, et victimes des morsures venimeuses. Quand ils décédaient, leurs geôliers leurs refusaient le droit à une simple sépulture. Ils les abandonnaient au bord de la route, à la merci des chacals et des hyènes, invoquant la perte de temps pour creuser des tombes.

 

 

 

 

Quant à Doucen, le lieu choisi pour y cantonner les femmes et les enfants, il répondait parfaitement aux soucis stratégiques de l’occupation coloniale. Les militaires retinrent ce lieu semi désertique, à mi distance d’El Amri et d’Ouled-Djellal, (25 km), à peine deux heures de trot à cheval, pour humilier leurs prisonniers en les contrôlant plus facilement. Le cantonnement forcé de ces orphelins de martyrs et de leurs mères, les arrangeaient pour réaliser divers travaux d’intérêts domestiques militaires. De ce lieu aride et contraignant, partie du Sirocco et des vents chauds, aucune tentative d’évasion n’était possible. Les jeunes forçats fournirent des efforts surhumains pour continuer à exister. Pour eux tous, ce fut le dernier voyage. Seul le cimetière qu’ils créèrent à flanc de colline, connut une expansion continue. L’armée coloniale, force répressive aveugle, voulait montrer à ceux qui auraient été tentés de suivre l’exemple de leurs pères, comment elle appliquerait la loi d’airain aux indigènes contestataires. Cette féroce répression avait bien pour but d’effacer de l’esprit des vaincus toute velléité d’irrévérence ou de fierté, qu’ils manifesteraient envers ses représentants. Les déportés furent obligés de construire, à titre de corvée permanente, une digue sur l’oued pour la retenue d’eau, puis l’extension d’une forteresse militaire, couvrant un hectare, au sommet d’une colline dominant la vaste plaine.

 

 

 

 

 

 Ainsi, ce fut dans la douleur, que se décida l’émergence de l’actuelle oasis de Doucen. (22)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source: La colonisation française de l’Algérie De Mohamed Salah Hasnaoui

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes:

 

 

(1)    Râ : Dieu soleil dans l’Egypte ancienne.

 

(2)    Le Djebel G’soum est le plus haut sommet dans cette partie de l’Atlas Saharien. Il culmine à 1200 m.

 

 

(3)    Chronos : dieu du temps dans la Grèce antique.

 

(4)    Dans la mythologie grecque, il dit que « Atlas » a été condamné par Zeus, à soutenir sur ses épaules, la voûte céleste.

 

 

(5)    Cet oued prend sa source dans le Djebel Amour, près d’Aflou, à 3300 m d’altitude, côté versant sud, de la même montagne que son « frère » jumeau l’oued « Chlef » plus favorisé, qui lui prend sa source sur le versant nord, bien mieux arrosé. Oued Djeddy est très souvent à sec, mais par grande crue, il devient dévastateur. A une certaine époque, les hydrologues,  ont pu noter, à hauteur de la ville d’Oumache, au sud de (Biskra) que ses eaux pouvaient s’épandre et couvrir jusqu’à 11 km de terre.

 

(6)    Zibans : terme « chaoui » qui veut dire oasis.  

 

 

(7)    Selon Ibn Khaldoun (Histoire des Berbères) au 14e siècle Doucen, avait été le lieu d’une grande bataille entre les troupes des Hafsides de Tunis et celles d’Abou Hammou roi de Tlemcen. Elle est aujourd’hui une bourgade située à 72 km au sud ouest du chef lieu de Biskra, l’antique Vescra des Puniques et qui deviendra, plus tard, Vecera avec les Romains.

 

(8)    Les Daouaouida ou (Dawawida) formaient une puissante confédération de tribus semi nomades, qui, faisait et défaisait tous les royaumes du Maghreb Central, l’Algérie. Cette confédération fut éclatée pour mieux dominer ses multiples composantes. On dit que les Daouaouida, sont des descendants des Zénètes (mélange de Berbères et d’Arabes), lesquels sont les héritiers des ancêtres les fiers Gétules.

 

 

(9)    Les Bou Okkaz étaient les fidèles représentants de l’Emir Abdelkader à Biskra. Ferhat sera assassiné sur le territoire des Bou Azid, pour leur faire imputer ce crime et disculper ses commanditaires.

 

(10)  Les Bengana seraient originaires de l’Oued Righ au sud de Biskra.

 

 

(11)  Il s’agit d’un commandement de façade tout à fait oligarchique, à la manière des seigneurs de guerre asiatiques.

 

(12)  Cet individu fourbe et ambitieux sera lui-même promu Cheikh El Arab à la mort de Bouaziz.

 

(13)  Certaines sources le nomment aussi M’Hamed Yahya.

 

(14) Cette famille aurait fait assassiner, Ferhat Bou Okkaz, sur le territoire des Bou Azid, pour leur en faire endosser le crime.

 

(15) La « lezma » était un impôt spécial exigé des indigènes possédant des palmiers dattiers.

 

(16) On rappellera que le Bey hadj Ahmed a finit par se rendre à l’armée française le 05 mais 1848.

 

(17) On sait par ailleurs que la révolte d’El Mokrani dura plus de dix mois et qu’elle s’était étendue à tout l’est algérien.

 

(18) Cette loi, sera finalement suspendue en 1890.

 

(19) Ahmed ben Ayache était un mystique de la tribu, qui aimait versifier en vantant les mérites de la famille des Bou Okkaz, et celles de l’Emir Abdelkader. Pendant le soulèvement, il joua un rôle patriotique et tomba parmi les premiers chouhada.

 

(20) Aux prétendus conciliateurs Ahmed ben Yahya leur aurait fait cette célèbre réponse : « Sortez dans la plaine avec vos goums et je vous répondrai ».

 

(21) Ahmed Yahya qui appartenait à la fraction des Ouled Driss était secondé par les Kébir de Djemâa des fractions : Ouled Saoud qui payèrent un lourd tribut, des Djebabra et des Ouled Youb.

 

(22) Pendant longtemps Doucen ne fut qu’un douar sans plaque indicative, sans signalisation extérieure. Il ne figurera que bien plus tard sur les cartes d’état major. Ce doux et ancien nom qui fut maintenu par les « réprouvés ». il paraissait insignifiant aux militaires français, mais en fait il était chargé d’une forte symbolique, qui signifie littéralement : refus et insoumission permanente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

                          

 

 

 

 

 

 




Règne de l’émir Yghomracen ben Zyan: premier roi de Tlemcen

16012019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Règne de l'émir Yghomracen ben Zyan: premier roi de Tlemcen dans Histoire 1543320915-800px-flag-sultanat-zianide2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le premier de cette illustre famille qui exerça le pouvoir souverain; qui réunit les perles dispersées de la couronne royale et les enfila dans sa personne dans le plus solide des cordons; qui fit revivre dans sa famille la trace effacée du khalifat; qui réveilla la paupière depuis longtemps endormie de la souveraineté due à la postérité de Hassan, ce fut le roi magnanime, le lion intrépide, l’honneur des souverains et la couronne des grands, l’émir des Moslim , Yghomracen ben Zyan. Ce prince incomparable ne fit que se lever, et aussitôt il se vit maître du pouvoir, et les droits au trône qu’il tenait de ses pères le mirent au-dessus des plus illustres potentats de la terre. Il devint ainsi le vicaire de Dieu le bien-aimé, l’épée destinée à la défense de la vraie religion et toujours prête à frapper; l’éclat de sa domination naissante fit pâlir au loin l’autorité des rois de l’Orient et de l’Occident. Les habitants de la Mecque et d’Yatrib envièrent à ses sujets le bonheur de vivre sous ses lois; et comment ne l’auraient-ils point envié? Ce prince n’était-il pas issu des deux arrière-petits fils de l’apôtre de Dieu (Zéïd et Hassan), et n’était-il pas un rejeton des deux rameaux (petit-fils) de la blanche Fatimah?

 

 

 

 

Yghomracen fut proclamé roi le 7 de djoumada second, l’an 637. Voici les circonstances qui amenèrent cet heureux événement.

 

 

 

 

La discorde qui régnait parmi les Beni Abd-el-Moumen (les Almohades) avait considérablement affaibli leur puissance et leur autorité; les Beni Abd-el-Wâdy mettant à profit cette circonstance, se décidèrent à s’emparer du territoire de Tlemcen dont ils étaient voisins. Après avoir étudié les endroits par où ils pouvaient y pénétrer, ils l’envahirent de plusieurs côtés avec leurs chevaux et leurs chameaux; chaque fraction de leur tribu occupa la partie du territoire qui se trouva sous ses pas. Yghomracen accorda l’aman aux habitants moyennant un impôt qu’ils promirent de lui payer chaque année, et il leur ordonna à tous d’obéir à leur chef, Djâber, fils de Youcef, fils de Mohammed, qui était fils de l’oncle paternel de Zyan, père de l’émir des Moslim, Yghomracen, fils de Zyan, fils de Thâbit, fils de Mohammed. A cette époque, Tlemcen avait pour gouverneur Abou-Saïd Othman, fils de Yacoub-al-Mansor, qui commandait au nom de son frère Almamon Edris, fils d’Almansor. Abou-Saïd ayant tendu un piège à un certain nombre des chefs des Beni Abd-el-Wâdy, s’était saisi de leurs personnes et les avait jetés en prison. Quelque temps après, une personne influente de la tribu des Lamtounah (les Almoravides) établis à Tlemcen vint lui demander l’élargissement des Beni Abd-el-Wâdy. Sa prière fut repoussée; ce refus irrita tellement le Lamtounien, qu’ayant rassemblé à la hâte les gens de sa nation, il courut vers la prison, délivra les chefs des Beni Abd-el-Wâdy et y mit à leur place l’émir Abou-Saïd lui-même. Puis il leva ouvertement l’étendard de la révolte contre les Beni Abd-el-Moumen et forma le dessein de ressusciter l’empire des Lamtouniens. Trompé par son propre jugement, il se persuada que, tant qu’il n’aurait pas exterminé les chefs des Beni Abd-el-Wâdy, son projet ne pourrait être mené à bonne fin. Il envoya donc à Djâber, fils d’Youcef, ainsi qu’aux autres chefs des Beni Abd-el-Wâdy, pour les inviter à un festin qu’il devait donner chez lui. Ceux-ci, pour répondre à la politesse qu’on leur faisait, se rendirent auprès de leur hôte. Lorsqu’ils furent arrivés près de la ville, ils apprirent le sort fatal qui leur était préparé. Ils firent halte immédiatement et délibérèrent sur ce qu’ils avaient à faire; mais la nouvelle de leur arrivée était déjà parvenue aux oreilles du Lamtounien, lequel était allé en toute hâte au-devant d’eux pour les introduire lui-même dans la ville. Les Beni Abd-el-Wâdy jugèrent que le meilleur parti qu’ils eussent à prendre, c’était de se saisir de la personne du traître. Ils l’arrêtèrent donc, lui et huit de ses compagnons, et les garrottèrent. Djâber entra alors dans la ville avec tout son monde, en proclamant le nom d’Edris Almamon; il prit les rênes du gouvernement, après quoi il envoya au prince Almohade, pour lui faire savoir les événements qui s’étaient accomplis. Almamon exigea seulement de lui qu’il le fit nommer dans la khotbah et que les monnaies fussent frappées à son coin. Le chef des Beni Abd-el-Wâdy se mit alors en possession du territoire qui avoisine Tlemcen, occupa le pays des Beni Râched, ainsi que toutes les villes de la province. Il n’y eut que Nedromah qui refusa de se soumettre. Djâber courut mettre le siège devant la place rebelle; mais là il fut atteint d’une flèche, qui était partie de la ville, et qui lui donna la mort. Cet événement eut lieu la troisième année de son gouvernement.

 

 

 

 

Il eut pour successeur son fils Hassan ben Djâber qui, au bout de six mois, jugea à propos d’abdiquer en faveur de son oncle Othman, par considération pour son âge qui était très avancé. Mais celui-ci se conduisit d’une manière blâmable dans son administration, et mérita d’être ignominieusement chassé de Tlemcen. Après cela, les Beni Abd-el-Wâdy élevèrent d’un commun accord Abou-Ezzah Zeydan ben-Zyan à la dignité d’émir. Il régna en cette qualité sur Tlemcen et sur toutes les dépendances de cette province. Mais les Beni Motthar refusèrent de reconnaître son autorité, et furent assistés dans leur révolte par les Beni Râched; la guerre s’étant allumée entre lui et les rebelles, les deux partis se livrèrent plusieurs batailles, dans l’une desquelles Abou-Ezzah finit par être tué. Alors les Beni Abd-el-Wâdy mirent à la tête du gouvernement l’émir des Moslim, Yghomracen, frère d’Abou-Ezzah; ils le proclamèrent roi, en le reconnaissant pour leur unique souverain et en secouant le joug des Beni Abd-el-Moumen.

 

 

 

 

 

Yghomracen ben-Zyan, revêtu ainsi du pouvoir absolu, fit revivre dans sa personne les traces du khalifat hassanide qui s’étaient perdues, et il éleva jusqu’à la plus grande hauteur le phare qui devait ramener vers l’autorité légitime les pas de ceux qui s’en étaient écartés; c’est pourquoi la fortune se félicita de lui avoir donné le jour; l’astre garant de sa félicité se leva dans la sphère du bonheur; l’arbre du pouvoir, depuis longtemps languissant et fané, se trouvant cultivé par ses mains, reprit sa verdure et sa fraîcheur; enfin le temps réalisa en faveur du prophète les promesses dont il semblait avoir ajourné indéfiniment l’accomplissement, et fil briller dans la maison de Yghomracen le khalifat dans tout son éclat. En effet, ce prince adopta dans son administration et dans toute sa conduite les habitudes et les usages qui sont propres à relever le pouvoir et à l’embellir aux yeux du monde; il s’entoura de vizirs et de chambellans; il créa des caïds et des secrétaires d’État. Les Beni Motthar et les Beni Râched levèrent contre lui l’étendard de la révolte; mais, avec l’assistance de Dieu, il parvint à les faire rentrer dans le devoir.

 

 

 

 

Son élévation au trône et l’acte par lequel il se déclara indépendant, s’accomplirent sous le règne de Rachid Abd-el-Wâhid, fils d’Edris Almamon. Rachid lui envoya un cadeau magnifique, dans l’espoir que les Almohades seraient nommés, comme auparavant, dans la prière publique du vendredi. Comme le roi de Tlemcen refusa de se conformer à cet usage, ils se brouillèrent tous les deux et commirent l’un contre l’autre des actes d’hostilité. Rachid songeait à marcher contre son rival, lorsqu’il fut prévenu par la mort. Il eut pour successeur à l’empire son frère Saïd, fils d’Almamon.

 

 

 

 

 

Quelque temps après, il arriva que l’émir Abou-Zakaria, fils d’Abd-el-Wâhid, fils d’Abou-Hafs el-Hentâti envoya un présent à Saïd, dans la persuasion où il était que celui-ci était encore maître de tout l’empire du Maghreb. L’émir des Moslim, Yghomracen, jugeant que le présent lui revenait de droit, s’en empara et se l’appropria. Abou-Zakaria s’attendait à ce que Saïd regarderait cette insulte comme faite à lui personnellement et se lèverait pour en tirer vengeance; le prince Almohade ne bougea pas. Alors l’émir prit le parti de secouer le joug de l’obéissance et se déclara indépendant. Ayant mis sur pied une armée composée des Arabes de l’Ifrikiah et d’autres nations, il marcha sur Tlemcen. Il arriva sous les murs de cette place, l’an 645 de l’hégire. Ses troupes étaient si nombreuses, que la plaine paraissait trop étroite pour les contenir : les archers à eux seuls formaient un corps d’armée de trente mille hommes. Après avoir assigné à ses troupes la position que chacune d’elles devait occuper, il ordonna à ses archers de faire une décharge sur une figure de chat qui leur servait de cible; malgré la petitesse de cette figure, elle se trouva percée de plus de vingt flèches. L’habileté des archers jeta l’épouvante dans le cœur des combattants de la place et découragea les habitants. L’émir des Moslim, ayant alors demandé quels étaient les peuples qui occupaient les différents postes, apprit que c’étaient les Arabes qui avaient été chargés d’attaquer la porte Bab-Ali; renonçant à la défense de la place, il se retira avec ceux des combattants qui se trouvaient près de lui, et sortit de sa capitale par la porte susdite, accompagné de ses femmes et de ses trésors. Les Arabes vinrent l’attaquer, mais ayant éprouvé son courage et sa valeur, ils le laissèrent passer. Yghomracen se retira dans les montagnes des Beni Ournid.

 

 

 

 

 

Abou-Zakaria, étant entré dans la place, en offrit le gouvernement aux officiers de son armée qui, tous, le refusèrent dans la crainte de s’attirer bientôt sur les bras les armes de l’émir des Moslim, Yghomracen. Le prince Hafside dit alors : « Tlemcen n’aura pas d’autre maître que son ancien souverain. » Il envoya donc proposer la paix à Yghomracen, l’engageant à revenir dans sa capitale; il évacua lui-même la place et la laissa occuper par son nouvel allié. Ils firent ensemble un traité par lequel ils s’engagèrent à réunir leurs armes contre les Beni -Abd-el-Moumen; de plus, il lui donna à titre de fief plusieurs villes de l’Ifrikiah, dont le revenu total se montait à cent mille dinars : cet argent devait servir à combattre la ligue que les princes Almohades pourraient former contre eux.

 

 

 

 

 

Cette pension fut payée annuellement à lui et à ses successeurs jusqu’à la mort tragique d’Abou-Tâshfîn et à la conquête du royaume de Tlemcen par les Beni Meryn.

 

 

 

Pendant que l’émir Abou-Zakaria était en route pour retourner dans ses états, il donna aux tribus berbères des Toujjin, des Maghrawah et des Mellikech, des rois qu’il plaça comme un mur de séparation entre lui et l’émir des Moslim, Yghomracen. Lorsque Saïd apprit tout ce qui s’était passé entre les deux princes, et sut la ligue qu’ils avaient formée contre lui, il jura de se rendre maître de tous leurs états. Il partit donc de Maroc à la tête d’une armée formidable. Les Beni Meryn, ayant fait leur soumission, lui livrèrent des otages et se joignirent à son expédition. Lorsque l’émir des Moslim apprit l’importance des forces qui avaient été rassemblées contre lui, il quitta de nouveau les murs de sa capitale et chercha un refuge dans le château de Temzizdict. Saïd résolut de mettre le siège devant cette place. Ayant établi son camp sur les bords de l’Isly, il envoya de là inviter l’ennemi à rentrer dans l’obéissance et à le reconnaître pour son suzerain en frappant la monnaie à son coin et en le faisant nommer dans la khotbah. Ces propositions ayant été rejetées, Saïd marcha contre Yghomracen et s’engagea dans les gorges des montagnes où était situé le château, excitant lui-même ses troupes à braver tous les obstacles pour arriver jusqu’à l’ennemi. L’émir des Moslim lui livra bataille à la tête des combattants de sa tribu et des autres peuples qui l’avaient suivi, et avec l’aide de Dieu, il remporta la victoire sur l’ennemi. Saïd fut tué dans la mêlée par la main d’Youssef ben-Khazroun. L’émir des Moslim ordonna qu’on emportât la tête du sultan Almohade et qu’on la fît voir à sa mère; c’est que cette princesse avait d’abord voulu que son fils se soumît au sultan de Maroc, mais Yghomracen lui avait juré de lui apporter la tête de son ennemi et Dieu fit que le serment du roi se trouvât réalisé. Ceci arriva un jour de mardi, à la fin du mois de safar de l’année 646.

 

 

 

 

 

Le vizir Abou’l-Hassan ben-Khelas, gouverneur de Sebtah, s’était révolté contre Saïd et avait reconnu pour son souverain l’émir des Moslim, Yghomracen. Lorsque le sultan Almohade marcha sur Tlemcen, Abou’l-Hassan envoya des éclaireurs de divers côtés pour se tenir à l’affût des nouvelles. On vint lui annoncer la victoire d’Yghomracen le dimanche suivant, six jours après la bataille, et le lendemain matin, lundi, un poète lui apporta une cacydah où il disait:

 

 

« Heureuse nouvelle! La victoire ne s’est pas longtemps fait attendre; nous devons la célébrer par des réjouissances et des noces.

 

La fortune, après s’être montrée longtemps dure et implacable, a daigné enfin nous  sourire.

 

Victoire ! C’est un événement dont la pensée remplit les esprits de stupéfaction, tant il était loin de notre attente et de nos pensées!

 

Victoire! Telle qu’une pluie abondante, elle fait jaillir aux yeux de tout le monde nos vœux  réalisés.

 

 Telle qu’un astre bienfaisant, son éclat a » dissipé nos ténèbres.

 

Victoire! La porte du bonheur vient de s’ouvrir devant notre souverain, et ses glorieuses destinées commencent à s’accomplir.

 

Le succès a mis le comble à ses souhaits.  Victoire! Elle a fait couler la vie dans le cœur  des mortels.

 

Elle a passé telle que le souffle du zéphyr;  en nous secouant légèrement, elle a fait  exhaler autour de nous les parfums et les » odeurs les plus suaves. »

 

 

 

 

 

Par cette victoire, l’émir des croyants s’étant placé, dans l’opinion publique, au même rang que le roi de Maroc, vit sa puissance s’accroître, son empire s’agrandir et sa réputation portée au loin. Mais c’est Dieu qui dispose du pouvoir en souverain arbitre, qui l’octroie à qui il lui plaît, et qui, après cette vie, accorde à ceux qui le craignent une récompense sans fin.

 

 

 

 

Parmi les trésors et les objets précieux qui tombèrent entre les mains d’Yghomracen dans cette célèbre journée, l’on cite le collier unique, une coupe en émeraude et le Coran d’Othman ben-Affan, exemplaire que ce khalife avait copié de sa propre main. Le khalife le tenait entre ses mains lorsqu’il reçut le coup de la mort; des gouttes de sang tombèrent sur ces paroles du Très Haut: ‘’Or, Dieu te suffira contre eux ۩’’et sur celles-ci : ‘’et ils coupèrent les jarrets à la chamelle ۩’’Après la mort d’Othman, ce Coran tomba dans la possession des Beni Omeyah, qui le conservèrent pendant toute la durée de leur règne. Lorsque les Beni’l-Abbès, ayant levé l’étendard de la révolte, se furent emparés du pouvoir et eurent mis à mort les Beni Omeyah partout où ils purent les découvrir, Abd’er-Rahman, fils de Moawiah, fils de Hicham, fils d’Abd-el-Melik, s’enfuit vers le Maghreb, entra ensuite en Espagne où il réussit à faire reconnaître son autorité. Dans cet intervalle, sa sœur, Oumm’el-Asbagh, qui était restée en Syrie, lui faisait passer, l’un après l’autre, les objets précieux et les trésors de sa famille. Or, parmi ces objets, se trouva le Coran d’Othman qu’Abd’er-Rahman légua à la grande mosquée de Cordoue. L’imam faisait, chaque jour, après la prière du matin, une lecture de la parole de Dieu dans ce vénérable exemplaire. Il resta déposé dans cette mosquée jusqu’à la conquête de l’Espagne par Abd’ el-Moumen ben-Ali qui l’emporta à Maroc, capitale de ses états. Il fit enlever la couverture qui était simplement en basane et voulut qu’elle fût remplacée par deux planchettes dans lesquelles on avait incrusté des lames d’or; ces lames étaient ornées de perles fines, de rubis, d’émeraudes les plus précieuses que le sultan avait pu se procurer. Les fils et successeurs de ce prince, marchant sur ses traces, se plurent à enrichir la couverture de nouveaux joyaux, de nouvelles pierreries de grand prix, en sorte qu’à la fin les planchettes se trouvèrent entièrement recouvertes d’ornementation. Pendant les nuits du Ramadhan, ces princes se faisaient apporter le précieux volume et s’en servaient pour faire leurs lectures d’usage. Lorsqu’ils partaient pour une expédition, ils avaient soin de le porter avec eux, afin qu’il attirât sur leur tête les bénédictions du Ciel.

 

 

 

 

 

L’ordre qu’ils observaient dans leur marche était admirable et mérite d’être décrit. La première chose que l’on voyait paraître, c’était une grande bannière blanche fixée à une hampe extrêmement longue que l’on portait devant l’émir. Venait ensuite le vénérable exemplaire du Coran, porté sur le plus beau dromadaire que l’on avait pu trouver, et renfermé dans un coffre de forme carrée qui était recouvert de soie et surmonté d’une palme la plus élégante qui fût. A chacun des coins du coffre était fixée une petite bannière que le moindre vent faisait flotter, et à défaut de vent, le seul mouvement du dromadaire qui marchait. Il était suivi d’un mulet des plus dégagés qui portait une grande caisse recouverte également d’étoffe de soie et renfermant le Mowatta, Al-Bokhary, Moslim, Termedhy, Nissey et Abou-Daoud. Venait enfin le sultan à la tête de l’armée; les troupes marchaient à la suite, à droite, à gauche et par derrière. Or, dans la journée où succomba l’infortuné Saïd, le précieux exemplaire du livre sacré devint la proie du soldat. On enleva les ornements qui le couvraient, ouvrage du temps et des années; ainsi dépouillé, il fut jeté comme objet de rebut. Un homme l’ayant trouvé par hasard, l’apporta à Tlemcen où, sans en connaître la valeur, il l’exposa en vente. Le courtier parcourait le marché en criant: «à dix-sept dirhem le livre, à dix-sept dirhem ! » Un officier qui avait vu auparavant l’ouvrage, l’ayant reconnu, courut chez l’émir Yghomracen. Sur ces entrefaites, quelques-uns prévinrent les ordres du roi et prirent le volume pour le lui porter. Yghomracen commanda qu’on gardât le volume avec le plus grand soin, qu’on veillât à sa conservation et qu’on en payât le prix. En vain le sultan Al-Morladhy qui régna à Maroc après Saïd; en vain Al-Mostanser, roi de Tunis, et Ibn’ el-Ahmar, roi d’Espagne, cherchèrent-ils à voir le volume sacré; en vain multiplièrent-ils leurs efforts pour en faire l’acquisition; ils quittèrent tous cette vie avec le regret de n’avoir pu réaliser leurs vœux. Il est resté, après la mort de ces princes, dans la possession de ceux que Dieu avait choisis pour cela. C’est parce que nos souverains appartiennent à la sainte famille qui a reçu le Coran d’en haut, qu’ils ont mérité l’honneur de se transmettre de père en fils ce précieux héritage. Néanmoins je dois avouer que, de nos jours, on ignore ce que cet exemplaire est devenu. L’on croit communément qu’il a disparu de Tlemcen lors de la domination des Beni Meryn. Au surplus, Dieu seul possède une connaissance parfaite de la vérité.

 

 

 

 

 

Yghomracen était un prince attaché à la religion, vertueux, ami du bien et de ceux qui le pratiquent. C’est lui qui fit construire le minaret de la grande mosquée d’Agadyr, ainsi que celui de la grande mosquée de Tagrart ou Tlemcen-la-Neuve. A cette occasion, on le pria d’ordonner que son nom fût inscrit sur ces deux monuments; il refusa de le faire, en disant: « Il me suffit que Dieu ait connaissance de mon œuvre. » Il réunissait souvent autour de lui les hommes qui se distinguaient par la sainteté de leur vieaimant à les entendre, à conférer avec eux, et il leur faisait aussi de fréquentes visites. Il se transporta dans les montagnes d’Ifrischen, illustrées à cette époque par le séjour du célèbre Waly-Abou’l-Beyan, afin de demander au saint homme sa bénédiction et obtenir qu’il priât pour lui et sa postérité. Il recherchait les hommes de science, il les encourageait partout où il les rencontrait; il les invitait à venir s’établir dans sa capitale, et les y accueillait avec la considération et les égards qui leur étaient dus. L’un des plus savants qui aient fleuri sous son règne, c’est Abou-Isaac Ibrahim, fils d’Iakhlef, fils d’Abd’ es-Salam et-Tenessy. De l’Ifrikiah, de Tlemcen, l’on se rendait à Tenez, sa patrie, pour le consulter sur des cas de jurisprudence. L’émir des fidèles, Yghomracen, lui avait écrit maintes et maintes fois pour l’engager à venir résider à Tlemcen; Abou-Isaac et-Tenessy avait toujours refusé. La révolte des Maghrawah et les troubles qui en furent la suite, le forcèrent à se réfugier momentanément dans les murs de cette capitale. Les jurisconsultes de Tlemcen se réunissaient auprès de lui, et il leur faisait un cours de droit. L’émir des Moslim ayant eu avis de la présence de ce savant à Tlemcen, monta à cheval et se rendit en personne auprès de lui. Il le trouva dans la grande mosquée entouré des jurisconsultes de la ville; s’approchant alors de lui, il lui adressa ces paroles: « Je ne suis venu ici, que pour te témoigner le vif désir que j’éprouve de te voir fixé dans notre capitale pour toujours, afin que tu y répandes la science. Nous prenons sur nous de pourvoir à tous tes besoins. » Le vœu exprimé par la bouche du roi étant celui de tous les jurisconsultes, ceux-ci représentèrent au savant étranger combien Yghomracen était digne d’obtenir la faveur qu’il demandait; ils lui dirent quel bien son séjour définitif produirait à Tlemcen, avec quelle joie il serait accueilli par tout le monde; ils le conjurèrent enfin de se rendre à leur désirs. Abou-Isaac leur répondit: « Si je retourne à Tenez pour ramener ici ma famille, je m’expose à recevoir des reproches et des injures. — Nous ne permettrons point, lui dit l’émir des Moslim, que tu retournes dans ta patrie ; nous y enverrons du monde pour ramener ta famille. » C’est en effet ce qui eut lieu. L’émir des Moslim lui assigna plusieurs fiefs, entre autres celui de Tiranescht, lequel, après l’extinction de sa postérité, fut accordé aux deux fils de l’Imam. Il était revêtu de la plus haute dignité de l’État, et le roi n’avait pas besoin d’un autre conseiller que lui, pour la direction des affaires. Il occupa le même rang et remplit les mêmes fonctions à la cour de l’émir des Moslim, Abou-Saïd, fils et successeur d’ Yghomracen. Ce fut sous le règne de ce prince qu’il mourut. Le sultan Abou Saïd honora de sa présence les obsèques de son ministre. Abou-Isaac fut le phénix de son siècle par son savoir et sa piété. On lui attribue une foule de miracles qu’on peut lire dans Al-Khatyk ben-Marzouk. Son tombeau, qui se voit à Aubbed, est pour cette localité une source de bénédictions.

 

 

 

 

 

Il avait un frère nommé Abou’l-Hassan qui était, comme lui, versé dans la science de la jurisprudence et fidèle observateur des pratiques de la religion. Celui-ci quitta l’orient où il se trouvait, pour venir se fixer à Tlemcen auprès d’Abou-Isaac. Lorsque ce dernier mourut, il hérita de sa place et de ses honneurs.

 

 

 

 

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Mosquée Sidi Bel-Lahcen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme l’émir des Moslim passait pour un prince ami de la science et protecteur des savants, cette réputation, s’étant répandue en Espagne, attira à sa cour un homme de ce pays, qui était le coryphée des littérateurs, le premier des katib de son siècle, je veux dire Abou-Bekr-Mohammed, fils d’Abd-Allah, fils de Daoud, fils de Khattab. Yghomracen l’accueillit avec honneur et distinction ; puis il le plaça près du tapis de sa puissance, et l’attacha à sa personne en qualité de premier secrétaire d’Etat. Le haut rang qu’Ibn-Khattab a occupé dans la science et particulièrement dans la branche des belles-lettres, est connu de tout le monde. Ibn-Raschid, qui nous a donné la biographie complète de ce grand homme, dit en parlant de lui : « Avec lui s’est perdu l’art de rédiger en prose rimée les dépêches des princes. »

 

 

 

Quant à l’état d’hostilité dans lequel Yghomracen fut avec les Arabes et les Zénêtah, il serait difficile de trouver dans l’histoire quelqu’un qui ait autant guerroyé que ce prince. Cela prouve l’élévation de son âme et la grandeur de son courage. L’auteur du Boghriet-erRowad nous apprend que le roi de Tlemcen fit contre les Arabes seuls soixante-douze expéditions, et presque autant contre les Toujjyn et les Maghrawah.

 

 

 

 

 Il avait fait demander à l’émir Abou-Isaac, fils de l’émir Abou-Zakaria, roi de Tunis, la main de sa fille pour son fils, le prince Abou Saïd. Comme le prince Hafside donna son consentement à ce mariage, l’émir des Moslim, Yghomracen, envoya à Tunis son fils Abou Amer, pour qu’il amenât la jeune princesse et l’accompagnât jusqu’à Tlemcen. Quelque temps après, Yghomracen partit lui-même pour aller au-devant de la jeune fiancée, voulant la recevoir avec tous les honneurs dus à son rang et témoigner ainsi au père combien cette alliance lui était chère. Ce fut à Milianah qu’il rencontra la princesse et sa suite. De là, ayant rebroussé chemin, il revenait à Tlemcen, et était arrivé sur les bords du Rihou, affluent du Chelif, lorsque le terme de sa vie marqué par les destins arriva. Il mourut à la fin du mois de dhou’l-kâadah de l’année 681. Abou-Amer, voulant tenir la mort de son père secrète, le fit porter dans une litière fermée de tous côtés, comme s’il avait été malade, et s’avança à grandes journées vers Tlemcen. Etant arrivé près de l’Isser, où il trouva l’émir Abou-Saïd qui venait à la rencontre du cortège, il fit enfin connaître la perte que le royaume venait de faire. Yghomracen mourut à l’âge de 76 ans, après un règne de 44 ans, 5 mois et 12 jours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La Guerre chez Les Touareg

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Combat à l’épée chez les Touaregs Ahaggar. Photo cl. P. Ichac, Musée de l’Homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les représentants les plus frustes de la race berbère contemporaine sont aujourd’hui les Touareg du Sahara, mais ces barbares ont gardé certaines des qualités primitives de leurs devanciers. Comme le faisaient les Ibères, ils procèdent dans leurs guerres de tribu à tribu par coups de mains, surprises. Ce sont toujours des razzias rapides et inattendues qu’ils exécutent. Avant d’entreprendre ces petites expéditions, on lance en avant des éclaireurs, qui flairent la proie, la guettent et la signalent. Les Touareg ont en général la vue très perçante et tous les sens extrêmement subtils; mais leurs éclaireurs sont surtout particulièrement doués sous ce rapport: c’est même pour cette raison qu’on les choisit ; de plus, ils s’informent et ne manquent jamais d’interroger sur les points qui les intéressent tous les voyageurs rencontrés. Dès qu’on a découvert l’ennemi, la proie, car l’ennemi est toujours une proie, on combine tout pour le surprendre. Réussit-on ? le parti attaqué à l’improviste ne se pique point de résister quand même. Si la surprise est la tactique des assaillants; la fuite est celle des assaillis. Toujours ceux-ci détalent, en abandonnant ce qu’ils possèdent; mais ce n’est pas sans espoir de retour.

 

 

 

Les vainqueurs, soucieux surtout de butin, se hâtent de piller et de partir. Ils font même diligence ; car ils savent fort bien qu’il est prudent de se hâter et c’est à leur tour maintenant de redouter une surprise. En effet, si le parti pillé a fui, ce n’est pas par lâcheté mais bien par calcul. Aussitôt en sûreté les fuyards rassemblent leurs chameaux de course, leurs méharis, font appel à leurs amis et alliés et, une fois toutes leurs forces réunies, ils se mettent on campagne pour devancer les pilleurs aux puits ou forcément ils doivent passer. Ceux-ci, de leur côté, se hâtent, mais leur butin même alourdit leur marche et, très souvent il arrive que les voleurs soient à leur tour volés, quelques jours seulement après leur trop facile razzia.

 

 

 

 

Quand, durant un engagement, l’un des partis voit l’autre plier, il manque rarement de le railler en lui criant: « Hia ! Hia! Hia ! Hia! Il n’y aura donc pas de rebàza, » c’est-à-dire de triomphe. Le rebàza est un sorte de violon rudimentaire, avec lequel les femmes touareg s’accompagnent en chantant la valeur et les haut-faits de leurs admirateurs: flatterie fort prisée, car c’est un caractère sociologique des races berbères de laisser aux femmes une liberté rare chez les populations primitives. Chez les Touareg notamment, on retrouve des mœurs qui rappellent assez les Cours d’amour du Moyen âge ; les femmes, les femmes libres, bien entendu, les dames, ont leurs cavaliers servants, donnent des fêtes musicales et littéraires ; aux yeux des hommes, leur opinion a beaucoup de prix. Aussi le trait railleur lancé aux vaincus par les vainqueurs, «Il n’y aura pas de rebàza », suffit souvent à ramener au combat des hommes, qui allaient lâcher pied.

 

 

 

Ces mêlées entre Touareg sont rarement très meurtrières; il est d’usage de les cesser, dès qu’il y a de part et d’autre quelques morts ou blessés. Mais, en dehors de la tactique reçue, le courage est obligatoire ; se dérober isolément aux coups de l’ennemi et compromettre ainsi le succès de ses compagnons entache à jamais l’honneur d’un homme et lui interdit de reparaître au milieu des siens ; aussi ces actes de lâcheté sont-ils presque sans exemple. L’agilité, la dextérité des Touareg, leur adresse à se servir du bouclier font qu’ils peuvent combattre longtemps sans résultat. Pour eux, c’est la fuite surtout, qui est dangereuse; car les fuyards sont poursuivis, la lance aux reins, et, si le combat ne cesse pas suivant l’usage, dès que l’honneur est tenu pour satisfait, le parti vaincu peut être totalement exterminé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Guerrier Berbère Touareg avec le bouclier caractéristique et l’épée takouba

 

 

 

 

 

 

 

 

Les armes des Touareg sont : un long sabre droit à double tranchant et une lance de près de trois mètres de longueur. Cette lance consiste en une mince tige de fer, ayant quatre centimètres seulement de circonférence et une pointe barbelée. Les armes de jet sont d’abord un javelot, dont la hampe est en bois et la pointe barbelée en fer, puis un arc en bois léger et des flèches en roseau à pointe de fer aussi barbelées, mais jamais empoisonnées. Il est à remarquer que l’arc est surtout en usage chez les Touareg du sud, c’est-à-dire chez ceux qui sont le plus souvent en rapport avec les nègres de l’Afrique centrale. Les armes à feu sont rares ; quelques chefs cependant possèdent des fusils et pistolets à pierre, de fabrication arabe.

 

 

 

 

La seule arme défensive des Touareg est un grand bouclier circulaire, couvert de peau d’antilope et qui peut garantir presque tout le corps. Une arme plus spéciale est l’ahâbedj, anneau de pierre, ceignant le bras droit au-dessous du deltoïde et qui, dans les luttes corps à corps, peut servir à casser la tête de l’adversaire.

 

 

 

 

Telles sont les armes des Touareg libres et nobles; les serfs, qui accompagnent volontiers leurs maîtres au combat, ne doivent avoir d’autres armes qu’un poignard et une lance en bois .

 

 

 

Le plus ordinairement ces armes sont de fabrication indigène; elles sont l’ouvrage des forgerons formant, comme dans certains Etats de l’Afrique centrale fondés par les Berbères, une classe fort estimée et qui vient immédiatement après les nobles.

 

Les vastes et dangereuses solitudes du Sahara ne comportent pas la guerre de fantassins. Aussi les Touareg sont toujours montés, non sur des chevaux qui sont assez rares, mais sur des chameaux et leurs chameaux de guerre sont des méharis, des coureurs aussi légers, aussi vifs que les chameaux porteurs sont lents et lourds. Sur ce coursier de guerre rapide et robuste, le Targui emporte tout un attirail assez considérable ; à droite et pouvant être couvert par le bouclier, un grand sac en cuir renfermant les armes et les munitions ; à gauche un autre sac aussi en cuir et contenant, dans des compartiments distincts, de la farine, du tabac à fumer et à chiquer, des pipes, du natron (nitrate de soude), etc., etc. Enfin des outres en peau tannée contiennent l’indispensable provision d’eau.

 

 

Un motif favori de l’ornementation targuie, motif que les Touareg reproduisent sur leurs objets fabriqués, partout où la chose est possible et particulièrement sur leurs boucliers , est la croix le plus ordinairement à branches égales et pas toujours encerclées. On sait que cette figure très répandue dans le monde antique, avant le christianisme, symbolisait ordinairement le soleil et on a pu constater qu’elle était d’un usage fréquent dans l’ornementation de l’ancien Mexique. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 
 
 



Deux Symboles de la Résistance Berbère à la conquête Arabe

20102018

Aksel (Koceila) & Dihia (Kahéna)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’établissement éphémère et chancelant des Byzantins en Afrique n’avait d’autre appui que l’armée ; or l’armée romaine de cette époque, indigne du grand nom qu’elle portait encore, ne se composait plus guère que d’aventuriers recrutés à prix d’or chez tous les peuples barbares. Les généraux, mercenaires eux-mêmes, étrangers à tout sentiment patriotique, ne reculaient, pour satisfaire leur soif de pouvoir, ni devant l’assassinat de leurs rivaux, ni devant l’alliance avec les ennemis de l’empire. Aussi, voyons-nous au bout de peu d’années Iabdas, rentré dans ses Etats, soutenir les prétentions d’un général révolté contre Constantinople, et plus tard le patrice Grégoire constituer un royaume indépendant dans le sud de la Tunisie actuelle. 

 

 

 

 

 

 

Deux Symboles de la Résistance Berbère à la conquête Arabe dans Histoire 1537100306-aksel2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La décadence dans laquelle étaient tombés les descendants dégénérés des Romains était assez profonde pour les rendre incapables d’opposer aux Arabes une résistance sérieuse. Ce furent les tribus indigènes qui luttèrent pour leur indépendance avec la même vaillance et la même énergie qu’elles l’avaient fait jadis contre les armées de Rome. Sous le commandement du Byzantin Grégoire , elles soutinrent près de Suffetula le choc des troupes musulmanes. Cette première incursion des Arabes n’était qu’une simple razzia. L’invasion ne prit un caractère permanent qu’après la fondation de Kaïrouan, qui devint le quartier général des vainqueurs. Le général Abou-el-Mohadjer partit de cette ville vers 680 pour achever la conquête du Maghreb. Sur sa route, il se heurta à la tribu libyenne des Aoureba qui occupait les plaines des Zibans et la partie occidentale des Aurès. Si l’on en juge par les récits des historiens arabes, ces indigènes étaient imprégnés de la civilisation romaine au point d’être confondus avec les Romains qui habitaient encore le sud de l’ancienne Numidie. Une grande bataille se livra près de la ville d’Erba. Le chef, qui avait organisé la résistance, Koceila, fait prisonnier, fut contraint d’embrasser l’islamisme. La plupart des Romains périrent en combattant ; ceux qui survécurent abandonnèrent le Zab et allèrent probablement chercher un refuge dans les Aurès. L’illustre Okba-ben-Nafa, qui avait pris le commandement de l’armée musulmane, continua la campagne, traînant à sa suite l’infortuné Koceila, qu’il abreuvait d’outrages et d’humiliations ; il vola de victoire en victoire jusqu’aux rivages de l’Atlantique et ne s’arrêta qu’au bord de l’Océan, en prenant le ciel à témoin que la terre manquait à ses exploits. Mais à son retour il commit l’imprudence de se séparer de son armée et d’aller reconnaître avec une poignée d’hommes les forteresses environnant les Aurès qui ne s’étaient pas encore rendues. Il trouva tout le pays en armes ; Koceila, qui s’était échappé du camp musulman, s’était mis à la tête du mouvement. Le général arabe, voulant racheter sa faute par sa vaillance, se lança courageusement à l’assaut du village fortifié de Thouda ; il y périt avec tous ses compagnons. On montre encore son tombeau dans l’oasis qui porte son nom à peu de distance de Biskra. 

 

 

Koceila, que cette victoire fit acclamer chef de toutes les tribus berbères, poursuivit ses succès, s’empara de Kairouan, et délivra l’Afrique du joug musulman. Pendant cinq ans son autorité fut reconnue dans toute la partie orientale du Maghreb, dans laquelle il fit régner la paix et la justice. 
Mais une nouvelle invasion se préparait. Le général Zoheir-ben-Kaïs arriva à la tête d’une nombreuse armée. Koceila tenta de lui barrer la route et, avec ses fidèles Aoureba, il livra bataille aux Arabes à Mems, près de Sbiba, dans la Tunisie actuelle. Le héros de l’indépendance berbère y trouva la mort et son armée se débanda. 

 

 

 

 

 

 

Les Berbères étaient vaincus mais non domptés. La vieille race libyenne avait noblement accompli son devoir 
durant les premières luttes contre les musulmans. Pendant la période suivante, le même rôle patriotique fut rempli par les Zénatas, qui occupaient depuis plusieurs siècles le nord et l’est des Aurès, où ils avaient fondé un État prospère depuis l’effondrement de la puissance romaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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Koceila mort, ce fut une femme qui releva le drapeau de l’indépendance africaine. Dihia ou Damia, qui gouvernait la tribu zénatienne des Djeraoua, fut mise à la tête de la confédération berbère. La vie de cette femme de génie, qui exerça sur ses compatriotes une influence extraordinaire, mérite d’être mieux connue qu’elle ne l’est en général du public. « Il est temps, dit avec raison M. Mercier, de restituer à cette héroïne la place qu’elle doit occuper dans l’histoire à côté des femmes qui se sont illustrées par leur courage et leur dévouement à la patrie, y De religion juive, comme la tribu à laquelle elle appartenait, elle portait le surnom de Kahéna , la prêtresse, que ses ennemis les Arabes avaient traduit par « la Sorcière ». 

 

 

 

Les légendes nationales ont entouré sa jeunesse de récits merveilleux. Douée d’une grande beauté, elle était recherchée en mariage par les chefs les plus puissants, et repoussa les offres d’un jeune homme que son caractère cruel et ses habitudes de débauche lui rendaient particulièrement odieux. Son père, chef suprême de la tribu, étant mort, ce fut ce prétendant évincé qui lui succéda. Il fit peser sur ses sujets la plus insupportable tyrannie, allant jusqu’à exiger de toute jeune fille qui se mariait ce que l’on appelait au moyen âge le droit duseigneur. La Kahéna forma le projet de délivrer son peuple du monstre qui l’opprimait. Elle annonça son mariage avec un fiancé digne d’elle, et le jour des noces se rendit auprès du tyran, qui se réjouissait déjà de goûter le triomphe si longtemps désiré. Nouvelle Judith, elle lui plongea un poignard dans le sein. La libératrice fut immédiatement nommée reine par ses compatriotes reconnaissants. Mais le patriotisme de la Kahéna ne se trouva pas satisfait d’avoir rendu la liberté à sa tribu. Il fallait maintenant la conduire au combat contre l’envahisseur musulman. Elle prit une part active au soulèvement qui coûta la vie à Okba, et après la mort de Koceila, ce fut vers elle que se tournèrent toutes les tribus berbères qu’elle parvint à réunir en un faisceau. Le général arabe Hassan, qui venait de détruire une dernière fois Carthage (693), se dirigeait avec une nombreuse armée vers les Aurès. La Kahéna marcha à sa rencontre. Ce fut dans la grande plaine qui s’étend au nord des montagnes que le combat eut lieu, sur les bords de l’oued Nini, à quelques kilomètres de l’endroit où s’élève aujourd’hui la ville d’Aïn-Beïda. Les Berbères, électrisés par le courage de leur reine, remportèrent une éclatante victoire et forcèrent les Arabes à s’enfuir jusqu’en Tripolitaine. 

 

 

 

 

 
La Kahéna, instruite par l’expérience du passe, comprit que les musulmans vaincus reviendraient en plus grand nombre. Elle résolut de rendre leur retour inutile en ruinant toutes les villes dont les richesses pouvaient tenter leur cupidité, et elle donna l’ordre de tout détruire dans la plaine et d’entourer ses montagnes d’un désert, qui serait la barrière la plus efficace à opposer aux envahisseurs . Malheureusement pour l’Afrique, cette exaltation sublime de patriotisme ne fut pas comprise des Berbères, qui ne parvinrent jamais à s’élever jusqu’à la notion d’une nationalité commune réunissant toutes les tribus établies sur le même sol. Ils ne virent que le dommage momentané que leur causaient les ordres de la Kahéna, et dès lors se détachèrent en grand nombre de sa cause. Les Arabes furent bientôt instruits de la situation du Maghreb. Un jeune musulman nommé Khalid ibn Yazid (neveu de Hassan) , fait prisonnier dans un combat, et que la Kahéna avait adopté, comblé de bienfaits et élevé avec ses propres fils, faisait passer à ses compatriotes des avis secrets.  

 

 

 

En l’an 703, le général Hassan, à la tête d’une armée nombreuse, tenta de nouveau la conquête des Aurès. Il se dirigea en ligne directe vers la montagne par Gabès et Gafsa, et y pénétra probablement par le versant méridional. A la nouvelle de son approche, la Kahéna appela les Berbères aux armes. Cette fois sa voix ne fut pas écoutée; de rares contingents répondirent seuls à ses appels désespérés. L’héroïne comprit alors que c’en était fait de l’indépendance de son pays. On l’engageait à prendre la fuite ; elle repoussa ces lâches conseils, et, réunissant ses derniers fidèles, elle se prépara à périr dignement. Toutes les amertumes lui étaient réservées ; après avoir vu le peuple berbère l’abandonner au moment de la lutte suprême, elle eut la douleur de voir son fils adoptif la trahir au dernier instant. Khalid eut l’ingratitude de passer à l’ennemi et de guider lui-même l’armée musulmane à la rencontre de sa bienfaitrice. Les fils de la Kahéna, désespérant de la victoire, se rendirent avant la bataille et embrassèrent l’islamisme (1). La Kahéna attendit probablement l’armée musulmane au centre de ses montagnes, dans quelque guelaa où elle avait concentré tous ses moyens de défense. Le combat fut longtemps indécis, mais la supériorité du nombre donna la victoire aux Arabes. La Kahéna tomba glorieusement les armes à la main. Hassan décapita son cadavre et envoya sa tête au khalife de Bagdad. Avec cette femme héroïque succomba l’indépendance berbère (2)

 

 

 

 

Ce n’était pas assez d’avoir vaincu les habitants des Aurès ; il fallait s’assurer leur soumission pour l’avenir, et dans ce but les convertir à l’islamisme. Le général arabe en fit un épouvantable massacre, et pour être certain de la fidélité des survivants, il en incorpora 12,000 dans son armée. Ce premier contingent attira par la suite de nombreuses recrues. Les fils de la Kahéna reçurent le commandement de ces Berbères devenus les soldats du Prophète. Ces Zénatas émigrés dans « l’Extrême-Occident », comme les Arabes appellent le Maroc, prirent une part active à toutes les guerres religieuses ou dynastiques qui ensanglantèrent l’Afrique du Nord. Ce furent eux qui firent la conquête de l’Espagne, et qui tentèrent celle de la France, où Charles Martel arrêta leur invasion à Poitiers. 

 
Cependant les, habitants des Aurès n’avaient pas tous embrassé l’islamisme, ou s’ils avaient paru, sous la pression de la nécessité, accepter le Coran, ils s’étaient hâtés de revenir à leurs anciennes croyances après le départ des envahisseurs. Ce ne fut que deux siècles plus tard qu’ils se convertirent définitivement. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1):Les historiens arabes prétendent que ce fut d’après les conseils de leur mère. Mais il est permis de mettre en doute la véracité de cette assertion, contre laquelle proteste la vie tout entière de la Kahéna. 

 

 

 

 

(2): Le capitaine Wolf, commandant supérieur du cercle de Khenchela, a recueilli parmi les Chaouïas une intéressante légende, de laquelle il résulterait que la Kahéna avait une fille nommée Mechoucha, douée, comme sa mère, du don de prophétie, qui partagea ses luttes contrôles envahisseurs arabes, et qui continua la résistance après sa mort, enfermée dans la guelaa qui domine le mont Djafaa. 

On y trouve une ruine berbère qui porte le nom à’Enchir-Mechoucha. D’après l’éminent officier, plusieurs tolbas affirment, contrairement à l’assertion formelle d’Ibn-Kaldoun que la Kahéna était chrétienne. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Mesures coloniales de répression contre la Kabylie (1857)

10092018

 

 

 

 

 

Mesures coloniales de répression contre la Kabylie (1857)  dans Histoire 1531483529-s-l1600

Soumission des Tribus Kabyles 1857

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici les contributions de guerre qui ont été imposées aux tribus pendant l’expédition de 1857 :

 

 

 

 

 

 

 

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A ces fonds s’ajoutait un reliquat de 20,000 francs de la contribution de guerre de 1856 et des amendes frappées dans le cercle de Sétif.

 

Indépendamment des contributions de guerre ci-dessus détaillées, une amende spéciale a été imposée à la tribu des Illoula-Açameur pour les motifs indiqués dans la lettre ci-après, du 11 juillet 1857, adressée par le maréchal Randon au général Maissiat :

 

« Depuis le commencement de mes opérations et des vôtres les Moula Açameur se sont gravement compromis et je ne crois pas devoir laisser sans punition une telle conduite.  Nous les avons eus devant nous à l’attaque du 24 mai; je les retrouvé a Icheriden, a Aguemoun-Izem ; ils ont des tués et des blessés dans votre ascension au col de Chellata, ils prennent part aux affaires des Mzegguen et d’Aït-Aziz; partout enfin les Moula Açameur, s’abritant derrière l’espérance d’une haute intercession, prennent une part active à la révolte.

 

Je vous prie de vous renseigner d’une manière précise sur la culpabilité de cette tribu dont le mauvais esprit me semble manifesté et je vous autorise a exiger d’elle un otage par Kharouba et le paiement d’une amende de guerre calculée en bloc pour chaque village et sur la base de 50 francs par fusil.

 

Les otages devront être livrés sans délai et l’amende s’augmenterait de tous les frais qu’auront entraînés leur détention. C’est un moyen de les obliger à se libérer promptement ». 

 

 

 

 

L’amende collective imposée en exécution de ces ordres s’éleva à 38,000 francs : pour hostilité manifesté et pour avoir tiré sur des convois de ravitaillement. Les Ouzellaguen ont été punis pour des motifs analogues d’une amende collective de 19,000 francs.

Le produit des contributions de guerre a été employé de la manière suivante :

Travaux de construction et d’installation exécutés par le génie à Fort-Napoléon, Dra-el-Mizan et Tizi-Ouzou……..1.216.370 95

Travaux de route, ponts de l’Isser et de l’oued Bougdoura……..528.300

Alloué pour la maison du bachagha construite dans le village indigène de Tizi-Ouzou………18.000

Le reste a été employé en indemnités diverses.

 

 

 

 

 

La mesure du séquestre a été appliquée à certaines collectivités et à des indigènes qui s’étaient particulièrement compromis dans l’insurrection.

 

Un arrêté du 20 février 1857 du gouverneur général a rendu définitif le séquestre qui avait été apposé provisoirement sur le territoire de la tribu des Mechtras et sur les biens particuliers des indigènes de cette tribu désignés dans un état nominatif qui comprend 212 noms. Les biens d’un indigène de cette tribu, Si Mohamed Arezkei « qui a toujours servi le drapeau de la France » ont seuls été  exemptés du séquestre (1).

 

 

 

 

Un arrêté du 20 février 1857 a frappé du séquestre la totalité des biens possédés par un certain nombre d’indigènes de l’annexe des Beni-Mançour désignés dans un état nominatif dont nous donnons seulement la récapitulation.

 

 

 

 

 

 

Tribus

Nombre

Cheurfa

Beni-Mançour

Sebkha

Mecheddala’

Beni-Yala

Beni-Aïssi

Totaux

D’indigènes               D’hectares               D’oliviers

80                                      70                             4.080

12                                       18                               480

3                                            2                                10

7                                            6                                80

42                                       740                               60

1                                            1                                25

145                                    824                             4735

 

 

 

 

 

 

Ces mesures de séquestre ont été annulées par la décision impériale du 14 décembre 1858 ordonnant la mainlevée.

 

 

Enfin, l’arrêté du 20 juin 1857 a mis le séquestre sur les biens du bachagha Si El Djoudi et de son fils Si El-Hadj Ahmed.

 

 

 

 

 

 

 

 Sort fait aux principaux chefs de l’insurrection 

 

 

 

Si El-Hadj Amar, Si Seddik ben Cheikh ou Arab et ses frères, Si Mohamed Taïeb frère de Lalla Fatma N’soumer et les autres membres de la famille ont été autorisés à vendre leurs propriétés; les premiers étaient en outre autorisés à aller s’établir à l’étranger dans un pays musulman.

 

 

Si El-Hadj Amar alla se fixer à la Mecque avec sa femme et le fils de Bou Ba’rla ; il y est mort obscurément.

 

 

Si Seddik ben Cheikh ou Arab, Si El Adjemi ben Cheikh ou Arab et Si Ahmed Sr’ir, après avoir été détenus quelque temps en France, furent autorisés à se fixer à Tunis.

 

 

Lalla Fatma fut internée à Tablât à la zaouïa de Si Tahar ben Mahi ed Din, bachagha des Beni-Sliman, avec ses frères Si Tahar ben Ahmed ou Mezian, Si Mohamed, Si Chérif, Si el Hadi et les autres membres de sa famille, formant en tout une trentaine de personnes.

 

 

La prophétesse du Djurdjura n’y fut pas oubliée par les Kabyles qui allaient en grand nombre pour la visiter ; on a compté jusqu’à 300 pèlerins dans une seule journée.

 

 

La famille de Lalla Fatma et en particulier Si Tahar ou Taïeb n’a pas cessé d’adresser à l’autorité supérieure ; des réclamations contre la spoliation dont elle prétendait avoir été victime au mépris de la parole donnée. Elle donnait comme montant de ses pertes, cent mille francs en argent et bijoux de femme d’un grand prix, 82 bœufs, 10 mulets, 270 moulons, 50 fusils et 160 livres arabes d’une grande valeur.

 

 

Si Tahar est mort en 1861 ; quant à Lalla Fatma, elle a succombé en septembre 1863 à une inflammation du bas ventre qui a déterminé l’enflure et la paralysie des jambes.

 

 

La famille a fait l’acquisition, à des colons, d’importantes concessions de terrains à Bordj-Menaïel et à Dra- el-Mizan.

 

 

 

L’ex-bachagha Si el Djoudi demanda à s’établir en Syrie avec sa famille; il est mort à Jaffa en 1863.

 

En 1865, le séquestre mis sur les biens de Si el Djoudi ; et de son fils Si el Hadj Ahmed fut levé et ce dernier fut autorisé en 1866 à rentrer en Algérie ; Si Ali ou el Djoudi, deuxième fils du bachagha, était mort cette même année à Damas.

 

L’ex-bach-agha avait eu en exil un troisième fils nommé Si Mohamed, qui alla habiter avec sa mère dans la tribu des Mecheddala.

 

 

Quant à Ben Ali ou Amar Naït Kassi et à El Hadj Ahmed Nali ou Hammou, les promoteurs de l’insurrection des Ameraoua en 1856, ils profitèrent de l’amnistie qui suivit la soumission de la Kabylie, le premier retourna à Tunis et le second se fixa dans les Isser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Si Mohamed Arezkei a épousé Sadia bent Hammou ou Bali sœur d’une des femmes du chérif Bou Ba’rla.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







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