De Sila à Gadiaufala : urbanisation et municipalisation dans la Numidie cirtéenne méridionale (2/2)

1062020

 

 

- Yann Le Bohec -

Publications de l’École Française de Rome

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En arrivant à Tigisis, aujourd’hui Aïn el-Bordj, on trouve une ville aux fonctions différentes, qui semble avoir été surtout chargée de contrôler des tribus indigènes.

 

Ce centre est relativement bien connu, en particulier grâce aux fouilles et recherches de S. Lancel et P. Pouthier, et il a mérité une notice dans la thèse de Cl. Lepelley. Il a été installé sur un site particulièrement bien choisi : à 950 mètres d’altitude, il domine la plaine de Bahiret et-Touila. La situation, en revanche, présente moins d’avantages que celles de Sigus ou Gadiaufala : point de carrefour ici ; on peut seulement dire que la ville se trouvait sur l’axe Sigus-Gadiaufala, portion d’une route autrement importante qui reliait Carthage à Cirta et Sétif.

 

L’occupation la plus ancienne devait être le fait d’indigènes. Outre le nom, on peut invoquer, à l’appui de cette hypothèse, l’importance d’un culte africain, celui de Saturne : M. Le Glay a repéré trois stèles à Tigisis et il pense que ces monuments devaient accompagner un sanctuaire du dieu. De plus, le grand nombre de tribus mentionnées dans les environs rend cette origine hautement probable.

 

Une forteresse aurait été installée en ce lieu dès les débuts de l’époque romaine : si elle a bien existé, ce qui reste à établir, elle devait à la fois contrôler les indigènes restés fidèles à leurs traditions et protéger les immigrants, eux aussi africains, mais romanisés depuis l’époque de César ou d’Auguste comme le montre la fréquence du gentilice Iulius. L’importance de Tigisis ne paraît guère d’après ce que les fouilles ont livré, un arc daté de 198, un mur du VIe siècle de 220 mètres sur 190, et une soixantaine d’inscriptions. Le vandalisme du XIXe siècle a fait son œuvre ici aussi.

 

De ce fait, la vie municipale reste en partie dans l’ombre. On ignore le statut de ce centre. Cl. Lepelley suppose qu’il fut un simple pagus jusqu’au milieu du IIIe siècle. Une chose paraît assurée : il dépendait de Cirta. Des bornes de délimitation le laissent penser; on trouve, au sud de Tigisis, la mention d’un homme inscrit dans la tribu Quirina, et originaire de la «capitale» de la Confédération; enfin, la commune aurait offert une dédicace «Genio coloniae Cirtensium» (mais l’authenticité de ce document a été mise en doute). À partir du milieu du IIIe siècle, l’agglomération devint indépendante. En 305, elle possédait sa «pleine autonomie municipale», mais son titre demeure mystérieux, et il n’est pas assuré qu’elle soit devenue par la suite municipe, contrairement à ce qui a été parfois écrit. Les institutions, un peu mieux connues, ne vont pas à l’encontre de ces hypothèses. En 198 est attesté un décurion; la même inscription évoque la promesse d’une somme honoraire et fait intervenir le légat gouverneur. L’épigraphie mentionne des décurions en 295, et l’ordo entre 293 et 305; s. Augustin, se référant à des événements de 305, parle également de l’ordo et d’un curateur. Tigisis disposait d’un trésor public.

 

Ces institutions et ces statuts, dans la mesure où on peut les connaître, ne présentent aucun caractère exceptionnel. Pourtant la cité à joué un rôle bien particulier dans un domaine précis, comme l’a d’ailleurs montré S. Lancel : entourée de tribus indigènes, elle devait les contrôler et les séduire en leur montrant les charmes de la vie à la romaine. Dès l’époque de Vespasien un légat en mission extraordinaire délimite les territoires de Cirta, des Nicibes et des Suburbures Regiani. À la même époque, au nord-ouest de Tigisis, une inscription désigne les agr(i) pub(lici) Cir(tensium) ads(ignati) Suburb(uribus) Reg(ianis) et Nicibibus .

 

Où vivaient donc les peuples qui entouraient ce centre? À l’est, mais assez loin, et plus près de Gadiaufala d’ailleurs, se trouvait la cité des Nattabutes. Au nord-ouest s’étaient installés les Nicibes, en tout ou en partie; par la suite, cette nation, ou une fraction d’entre elle qui aurait nomadisé ou aurait été refoulée, est attestée vers Ngaous (Niciues), dans le sud-ouest de la Numidie Cirtéenne.

 

Où placer les Suburbures Regiani? J. Desanges, avec prudence, les situe simplement aux environs de Tigisis; mais, comme les Nicibes occupaient le nord-ouest et les Nattabutes l’est, on peut proposer, à titre d’hypothèse, la région méridionale, ce qui expliquerait en outre l’absence de ruines romaines à cet endroit. Quoi qu’il en soit, des Suburbures Regiani furent déplacés vers l’ouest, ou migrèrent spontanément, et on les retrouve sous Septime Sévère aux environs de Saint-Donat ou d’Azziz ben Tellis. Ainsi Tigisis a joué un grand rôle à l’égard des tribus africaines, et c’est une des principales originalités de ce site. Les campagnes environnantes, en revanche, ne présentent guère de particularités, et la carte archéologique paraît calquer celle de Sigus : on observe un espace vide immédiatement au sud et des ruines romaines réparties à peu près équitablement au nord et assez loin vers le sud. Tout au plus peut-on relever la présence d’un important domaine impérial, le saltus Sorothensis, à quelque vingt kilomètres dans le sud-sud-ouest de la ville.

 

Mais Tigisis semble avoir joué un rôle local pendant longtemps. Des évêques sont attestés vers 305, en 411, 484, au VIe siècle, en 602, au VIIIe et même au IXe siècle. L’époque byzantine a laissé d’autres traces, et d’abord ce que Ch. Diehl appelait un fortin et qui est plus justement, comme l’a bien vu Cl. Lepelley, une forteresse, occupant une superficie de 3,96 hectares. Cette construction correspondait certainement à une réelle nécessité militaire, car en 535 eut lieu dans les environs un conflit qui opposa le byzantin Althias au berbère Iaudas. Enfin, au milieu du VIIe siècle est attesté un dux.

 

 

 

 

 

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Première campagne de fouilles à Tigisis 1955 – 1956

(Serge Lancel; Pierre Pouthier)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’originalité de Tigisis tient donc au rôle qu’elle a joué à l’égard des populations indigènes et à sa survie tardive. Celle de Gadiaufala, actuellement Ksar Sbahi, tient au contraire à sa position qui en a fait nœud routier plus important encore que Sigus. La ville a été bâtie à environ 900 mètres d’altitude, sur une éminence qui domine les Hautes Plaines, au contact de deux reliefs orientés, et près des derniers plis de l’Atlas Tellien. Mais c’est surtout sa situation qui retient l’attention; elle se trouvait au centre d’une véritable étoile de voies romaines, sur deux axes majeurs, celui qui reliait Carthage à Sétif (par Tipasa et Thubursicu Numidarum à l’est, par Tigisis et Sigus à l’ouest), dont une branche partait vers Cirta, et celui qui unissait Cirta à Tébessa en passant par Vattari (Fedj es-Siouda). De Gadiaufala on pouvait également atteindre Ksar Adjeledj au sud-ouest et Thibilis (Announa) au nord-est. Cette bonne fortune, conséquence de la situation géographique, ne s’arrête pas là; la région fut recouverte d’oliviers et la ville devint un important centre oléicole : on y a retrouvé de nombreux pressoirs.

 

La richesse économique attira un fort peuplement. Les tribus indigènes furent naturellement moins choyées par le pouvoir politique, et seuls les Nattabutes purent rester dans les environs (immédiatement au nord), et encore est-ce parce qu’ils se regroupèrent autour d’une ciuitas, à Oum Krekech. À cet égard donc, Gadiaufala jouait un rôle moindre que celui de Tigisis. En revanche affluèrent Romains et romanisés; l’occupation, ancienne et massive, fut en particulier l’œuvre de vétérans.

 

La bonne fortune des archéologues n’a pas voulu se montrer généreuse pour ce site. On en pressent l’importance : de nombreuses maisons et une forteresse ont été repérées, et on connaît un chevalier originaire de cette ville. On a également retrouvé un aqueduc, une nécropole et une cinquantaine d’inscriptions, en plus des pressoirs déjà mentionnés.

 

Et la moisson épigraphique n’est pas seulement peu abondante : elle est aussi peu explicite. On ignore tout du statut et des institutions de cette agglomération. Cependant, certaines données incitent à formuler une hypothèse. Et d’abord, l’importance économique et stratégique de Gadiaufala ne peut plus être sous estimée. En outre, cette ville, comme nous l’apprend un milliaire, est liée à Cirta. Enfin, on y retrouve une onomastique proche de celle de Tigisis, avec beaucoup de Iulii, ce qui n’est pas très original, il est vrai, mais aussi des Caecilii et des Geminii, gentilices moins fréquents. Alors, si Cl. Lepelley a pu supposer que Tigisis avait reçu le statut de pagus, peut-être ne me taxera-ton pas de témérité si on propose l’hypothèse que Gadiaufala ait été également un pagus, appelé par la suite respublica et castellum, et doté de magistri et d’un ordo de décurions.

 

Mais il ne s’agit là que d’une supposition. On retrouve un terrain plus solide avec l’examen des ruines romaines repérées sur le terroir de cette agglomération. L’examen de la carte archéologique révèle de fortes densités et une occupation particulièrement importante au nord-ouest et au sud-ouest, surtout en liaison avec les reliefs, situation qui n’est pas sans évoquer celle qui a été observée dans les environs de Sila. Les campagnes situées au nord-est et au sud-est de la ville ont été également occupées, et une inscription indique, dans les environs, l’existence d’un uicus lié à un marché (nundinae) et à un temple.

 

Après un apogée qu’il faut placer sans aucun doute sous le Haut Empire, le destin de Gadiaufala devint plus terne, à l’inverse de ceux de Sila et Tigisis, à l’instar de celui de Sigus. Des évêques sont attestés en 255-256 et 484, ainsi qu’une église à trois nefs de 25 mètres sur 12.

 

Au VIe siècle, peut-être, existait un domaine installé sur un municipe; enfin, à l’époque byzantine, on construisit un fortin (et non une forteresse : l’enceinte ne couvrait qu’un espace modeste de 0,16 hectare). Gadiaufala fut donc un important carrefour sous le Haut-Empire, et un centre agricole voué au moins à l’oléiculture, peut-être aussi un pagus devenu castellum.

 

Cette enquête souffre des lacunes de la documentation et de la part des hypothèses; elle nous laisse donc dans une relative incertitude, comme il arrive parfois en histoire ancienne.

 

Certains résultats paraissent néanmoins acquis. Ces quatre agglomérations possèdent des points communs : elles sont situées dans le sud de la Numidie Cirtéenne, elles sont unies à la «capitale» par des liens de subordination et il s’agit de centres urbains petits ou moyens, de dimensions analogues, qui devaient leur prospérité en partie à l’oléiculture.

 

Des différences peuvent également être relevées. Sigus et surtout Gadiaufala bénéficiaient de leurs situations qui en faisaient d’importants carrefours, alors que Tigisis et surtout Sila jouaient un moindre rôle dans le domaine des communications. Tigisis en revanche et Gadiaufala à un moindre degré avaient pour double mission de contrôler les indigènes et de les séduire : nombreux dans les montagnes, ceux-ci ont été soit refoulés, soit recouverts par une deuxième couche de population, plus romanisée, à laquelle ils se sont mêlés.

 

L’histoire municipale, elle aussi imparfaitement connue, repose sur une certitude et sur deux hypothèses. Ainsi Sigus reçut le titre de pagus, sans doute avant la fin du Ier siècle, et fut appelée «respublica» et «castellum» dans la première moitié du IIIe siècle. On peut penser, avec Cl. Lepelley, que Tigisis suivit la même évolution, et je propose de formuler une supposition analogue pour Gadiaufala. Voilà les réponses, certes partielles, que l’on peut donner aux questions «Quand?» et «Comment?» Le «Pourquoi?» relève plus de l’évidence; les promotions reconnaissent à la fois la prospérité et la romanisation : là, le droit rejoint l’économie et la culture.

 

Ces quatre villes paraissent avoir eu des destins différents pour la période qui va de l’Antiquité tardive à la reconquête byzantine. Alors que Sila et Tigisis maintenaient leur niveau de richesse, Sigus et Gadiaufala semblent s’être effacées. Quoi qu’il en soit, après l’accession au titre de pagus, avant la fin du Ier siècle, et au rang de castellum, au début de l’ère sévérienne sans doute, plus aucune évolution n’est attestée par les sources.

 

On peut maintenant résumer l’histoire de l’urbanisation pour le sud de la Numidie Cirtéenne : deux phases d’essor au Ier et au IIe siècle ont été récompensées par des transformations juridiques; le IIIe siècle a sans doute été caractérisé par un ralentissement des activités; du IVe au VIe siècle, les villes semblent avoir suivi des destins divergents, mais aucun titre nouveau n’accompagne la fortune maintenue de Sila et Tigisis. Pour les cas qui ont retenu notre attention une conclusion s’impose : les mutations municipales récompensaient donc les longues phases d’essor économique et de romanisation; en revanche, une période d’essor n’entraînait pas nécessairement un changement de statut municipal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




De Sila à Gadiaufala : urbanisation et municipalisation dans la Numidie cirtéenne méridionale (1/2)

14042020

 

 

- Yann Le Bohec -

Publications de l’École Française de Rome

 

 

 

 

 

 

 

 

L’étude de quatre agglomérations du sud de la Numidie cirtéenne (Sigus, Sila, Gadiaufala et Tigisis) met en valeur les liens entre droit public et histoire. Il s’agit de centres indigènes qui ont été romanisés et qui vivaient de l’oléiculture. Sigus jouait en outre le rôle de nœud routier, tout comme Gadiaufala, cependant que Tigisis surveillait des populations locales. Du statut de pagus, Sigus, et peut-être Gadiaufala et Tigisis, passèrent à celui de castellum au terme d’un long essor économique. Pendant l’Antiquité tardive, deux des quatre centres maintinrent leur dynamisme (Sila et Tigisis), les deux autres paraissant au contraire avoir connu un certain déclin.

 

 

 

«Du point de vue de Sirius», tous les hommes se ressemblent; toutes les villes de l’Afrique romaine devaient aussi se ressembler, et pourtant un examen attentif révèle bien des différences, comme le montrera l’étude de Sila, Sigus, Tigisis et Gadiaufala.

 

À partir de l’étude de ces quatre cas, mettre en rapport droit public et histoire. On envisage de voir d’un côté les statuts et les institutions, de l’autre le développement humain et économique, l’urbanisme aussi, en mettant l’accent sur la chronologie, ce qui revient à replacer l’histoire municipale dans l’histoire générale; cette enquête essaiera donc de répondre à trois questions : «Quand?» «Pourquoi?» et «Comment?». Si on peut savoir à quel moment tel centre a reçu tel titre, il serait intéressant de connaître les motifs qui ont conduit l’autorité impériale à octroyer ce nouveau rang, à cette époque précise, de savoir dans quel contexte l’événement s’est produit.

 

S’agissant des quatre villes nommées plus haut, et qui appartiennent toutes à la partie méridionale de la Numidie cirtéenne, l’entreprise ne va pas sans difficultés en raison des inégalités de la documentation. Certes, chaque site a livré des inscriptions, mais le nombre de ces textes varie de l’un à l’autre. De plus, on se demande souvent ce que signifie la mention «RR», «ruine romaine», sur l’Atlas archéologique, surtout du point de vue de la datation. Mais ces difficultés ne sont-elles pas le lot commun de tous les antiquisants?

 

Elles sont d’ailleurs atténuées par l’existence d’une bibliographie récente et de qualité. La vie municipale commence à être bien connue grâce, notamment, aux travaux de J. Gascou (1) et de Cl. Lepelley (2) (mais bien d’autres noms pourraient être cités, et mériteraient de l’être). En outre, J. Desanges (3) puis J.-M. Lassère (4) ont donné des descriptions précises et complètes des populations qui ont vécu dans l’Afrique romaine et sur ses marges. Ainsi, certains résultats paraissent maintenant solidement acquis. On devrait désormais tenter d’aller au-delà, et c’est ce que on se propose d’essayer.

 

Le choix de ces cités ne relève pas du hasard. Elles présentaient en effet un certain nombre de points communs qui tiennent à l’histoire et à la géographie.

 

Situées au sud de la Numidie Cirtéenne, elles se trouvent toutes les quatre sur la ligne de contact entre l’Atlas Tellien (ici les Monts du Constantinois) et les Hautes Plaines.

 

De plus, les populations indigènes sont assez bien connues. Leur présence, importante et très ancienne, est attestée dès la Préhistoire qui a laissé de nombreux monuments : il y en aurait eu plus de 2000 aux environs de Sila et plus de 1000 autour de Sigus. Pour l’époque historique, on peut nommer plusieurs peuples, et tout d’abord les Musulames. Une importante partie d’entre eux se trouvait au sud-ouest, au sud et au sud-est de la Confédération Cirtéenne; cette fraction fut cantonnée sous les Flaviens, puis déplacée, et on la retrouve, au IIIe siècle, au nord ouest de Tadutti (Aïn el-Hammam, ex-Fontaine Chaude). Les Nattabutes, les Nicibes et les Suburbures Regiani semblent avoir occupé un espace moindre, et seront évoqués plus loin, en relation avec les cités près desquelles ils vivaient.

La romanisation de ce secteur paraît avoir été accompagnée d’une certaine uniformisation de l’économie, ce qui, au demeurant, n’a rien de surprenant, puisque les conditions géographiques étaient voisines et les techniques rudimentaires. Ainsi, l’oléiculture, pour autant qu’on puisse le savoir, a joué un grand rôle. Elle était pratiquée sur de petits domaines soumis à des contraintes collectives, et a favorisé la sédentarisation, suivant un processus bien connu, ainsi que l’accroissement de la population; les densités rurales, normalement élevées, avaient été accrues par l’installation de vétérans.

 

Cette romanisation, précisément, s’est développée de même dans un cadre unique, puisque Sila, Sigus, Tigisis et Gadiaufala, se trouvant sur le territoire de la Confédération, étaient liées à Cirta, cité dont l’histoire est assez bien connue. La ville avait été donnée par César à Sittius, un condottiere qui s’était mis à son service. Elle était devenue colonie de droit public entre 36 et 27 av. J.-C. d’après J. Gascou, sous Auguste selon Cl. Lepelley , et déjà elle contrôlait des pagi. Trois de ces derniers, Rusicade, Chullu et Mileu, furent promus sous Trajan et, avec la capitale, formèrent alors la «Confédération des quatre colonies». Pendant ce temps, d’autres centres, dont les quatre qui nous occupent, se développaient eux aussi et recevaient les titres de pagi ou castella. A. Beschaouch a étudié la pertica de Carthage; il y a vu une opposition entre les pagi, peuplés de citoyens romains, et les castella, laissés aux peregrins; J. Gascou, à partir d’autres exemples, pris justement dans la Confédération Cirtéenne, pense à l’opposé que, dans ce cas au moins, les castella n’étaient que les noyaux urbanisés de pagi dans lesquels indigènes et immigrants se sont harmonieusement fondus. Parmi les arguments utilisés par J. Gascou pour bâtir sa théorie l’histoire de Sigus intervient au premier chef. Mais voyons les caractères originaux de chacun de ces quatre centres, en suivant l’ordre le plus simple, celui de la géographie.

 

Nous commençons alors par une ville sans doute oléicole, Sila, aujourd’hui Bordj el-Ksar, située à environ 900 mètres d’altitude et prise entre deux reliefs orientés qui atteignent celui du nord-ouest 1180 mètres et celui du sud-est, le Djebel Fortas, 1477 mètres. Cette configuration lui confère un relatif isolement, la place dans une sorte de défilé d’où ne part qu’une unique route qui bifurque ensuite vers Sigus et Cirta.

 

D’origine indigène comme le suggère son nom, l’agglomération a accueilli des immigrants, des Africains devenus citoyens romains à en croire leur onomastique. Et au milieu du Ier siècle elle reçut une nouvelle impulsion pour des raisons d’ordre militaire : elle fit partie du système défensif qui entoura Constantine et elle abrita en tout ou en partie la IIe Cohorte de Thraces.

 

À son apogée, la ville possédait des monuments sans doute importants, mais qui ont mal traversé l’épreuve des siècles: «On ne voit du reste à Sila aucun édifice digne d’attention sauf un fort byzantin». Il en reste un rempart, des thermes, une vingtaine de bâtiments, et une nécropole, le tout couvrant environ 16 hectares. On y a retrouvé des pressoirs, et c’est sur ces découvertes que l’on s’est fondé pour lui attribuer un caractère oléicole. L’abondante moisson épigraphique qui y a été effectuée – trois cent quarante sept textes – confirme cette impression : Sila ne doit pas être prise pour une agglomération négligeable.

 

Du point de vue du droit public, également, la documentation suggère les mêmes réflexions. Certes, comme le montrent en particulier trois bornes de délimitation, des liens de subordination existaient à l’égard de Cirta; mais les milliaires indiquent que la numérotation se faisait à partir de Sila, et non de la «capitale», caractère original qui mérite d’être souligné.

 

Dans la deuxième moitié du IIIe siècle, fonctionnait une respublica, attestée par l’épigraphie; elle est mentionnée par des inscriptions, ainsi que par un texte non daté. Elle était administrée par des décurions qui pouvaient voter des décrets et qui constituaient un ordo, et, à partir de 223 au plus tard, elle disposait d’un trésor public. À sa tête se trouvaient des notables : ils sont appelés magistratus ; une pierre ne porte que les trois lettres MAG, que l’on hésite à développer en mag(istratus) , par référence au document précédent, ou en mag(ister) par analogie avec ce qui se faisait dans les castella en général et dans ceux de la Numidie Cirtéenne en particulier. Une flaminique est peut-être également évoquée ailleurs. Enfin, on soulignera un point commun avec Cirta; les habitants de Sila paraissent avoir été inscrits dans la tribu Quirina, mais cette appartenance y est indiquée beaucoup plus rarement qu’à Sigus, par exemple : faut-il comprendre que la citoyenneté y revêtait un aspect exceptionnel, ou bien s’agit-il d’habitudes locales? On ne sais. L’importance de l’élément indigène ressort de la persistance de pratiques de type berbère pour les sépultures .

 

 

Les campagnes environnantes, dans la mesure où elles sont connues, présentent des caractères originaux, avec de nombreuses fermes dispersées. On a déjà indiqué le grand nombre de pressoirs trouvés dans l’agglomération; il manifeste l’importance de l’oléiculture. On notera également que les mentions de ruines romaines présentent une particulière densité non pas dans la plaine, mais sur les massifs environnants et surtout sur les bordures de ces reliefs, avec un avantage net au nord-ouest sur le sud-est. D’autre part, on n’a relevé aucun nom de tribu indigène dans ce secteur : les bornes de délimitation connues, au nombre de trois, ne mentionnent que le territoire de Cirta; elles ont été trouvées à environ trois kilomètres au nord de l’agglomération, soit à une distance très courte.

 

 

La fortune de Sila traversa les siècles. Le christianisme s’y développa; les fidèles pratiquaient le culte des martyrs et purent financer la construction d’au moins deux basiliques. Des évêques sont attestés de l’époque byzantine également date un fortin de 0,20 hectare.

 

 

Sila était donc un petit centre oléicole, qui fut qualifié de respublica dans la première moitié du IIIe siècle, et dont la prospérité, modeste et stable, dura, avec des crises sans doute, depuis le Ier siècle de notre ère jusqu’au VIe siècle au moins.

 

 

 

 

 

 

De Sila à Gadiaufala : urbanisation et municipalisation dans la Numidie cirtéenne méridionale (1/2) dans Architecture & Urbanisme 200318065450918287

 

 

 

 

 

 

Sigus, qui a conservé son nom antique, présentait des caractères analogues mais aussi une originalité : il s’agit également d’une ville vivant de l’agriculture, et notamment de l’oléiculture, mais elle jouait en plus le rôle de nœud routier.

 

Située elle aussi à environ 900 mètres d’altitude, entre le Djebel Fortas au sud-ouest et les derniers plis des Monts du Constantinois au nord, elle bénéficiait en effet d’une situation privilégiée, se trouvant au carrefour de deux axes majeurs reliant des centres d’une importance fondamentale pour l’administration et l’économie de la province : là se croisaient les routes Tébessa-Constantine et Carthage-Sétif par Gadiaufala et Tigisis.

 

Sigus avait sans doute une origine africaine, comme l’indiquent son nom et le fait que son deus patrius se soit appelé Baliddir. De plus, le noyau de sa population était constitué par des Africains romanisés à l’époque de César ou d’Auguste, ainsi que nous l’apprend l’onomastique, car on y constate, comme à Sila d’ailleurs, la présence d’un important contingent de Iulii. Le rôle routier a sans aucun doute contribué à donner une importance particulière à Sigus. Le plan est difficile à connaître : «On n’en distingue plus que quelques maigres vestiges». On y a repéré de nombreuses maisons, un aqueduc, une nécropole, des pressoirs, une basilique et des thermes, et l’épigraphie a livré une moisson de trois cent soixante quinze textes. Le statut juridique, par bonheur, est assez bien connu. Une inscription, que J. Gascou attribue à la fin du Ier siècle en raison du formulaire, mentionne un pagus. Dans la première moitié du IIIe siècle, comme à Sila, existait une «respublica», titre qui apparaît en 197, vers 225-226 et en 242, ainsi que dans un texte non daté; simultanément, elle avait également droit à la dénomination de «castellum», que l’on trouve dans une inscription postérieure à la mort de Septime Sévère.

 

Mais, dans tous les cas, Sigus se trouvait dans la dépendance de Cirta, où elle resta au moins jusqu’au milieu du IIIe siècle, comme le montrent les bornes de délimitation, sur lesquelles nous reviendrons, et un certain nombre de documents qui concernent la vie municipale de cette agglomération.

 

Comme partout, les institutions comprennent une assemblée restreinte et des magistrats. Les décurions, «conseil d’administration» de ce «centre urbain d’un simple pagus», votent des décrets, attestés depuis l’époque d’Hadrien jusqu’au début du IIIe siècle, et ils disposent d’un trésor public. Les élus, qui doivent acquitter une somme honoraire, portent le titre de «magister pagi», dont on a plusieurs exemples, ou revêtent l’un des multiples sacerdoces connus, en particulier le flaminat. Les simples citoyens sont inscrits, ici aussi, dans la tribu Quirina, si souvent mentionnée qu’elle est parfois abrégée à son initiale, et de nombreux Cirtéens résident à Sigus.

 

Le rôle de cette ville s’explique par sa situation, mais aussi par la richesse de son terroir, qui est fondée en partie au moins sur l’oléiculture, comme on l’a vu. La configuration de l’habitat rural se retrouve avec le même aspect qu’à Tigisis : immédiatement au sud des deux villes s’étend une bande de terrain à peu près vide; les ruines romaines sont assez bien réparties entre la zone nord et celle qui est située plus au sud. Les bornes de délimitation, assez nombreuses, ne mentionnent aucun peuple indigène, mais seulement Cirta et Sigus.

 

Ces bornes de délimitation ont donc été mises en place pour l’essentiel à l’époque d’Hadrien, et surtout dans la dernière année du règne. Elles montrent que Sigus se trouvait sans conteste possible sur le territoire de la Confédération. Si la documentation présente une relative abondance pour les trois premiers siècles de notre ère, elle se fait beaucoup plus rare pour l’Antiquité tardive, et nous pouvons seulement dire que sont mentionnés des évêques en 411 et 484. Ce silence paraît bien difficile à expliquer : faut-il faire intervenir une variation des axes commerciaux? On ne sait.

 

Quoi qu’il en soit, Sigus se révèle pour nous comme un centre oléicole et un important nœud routier sous le Haut-Empire, sans doute honoré du titre de pagus dès la fin du Ier siècle, assurément constitué en respublica de 197 à 242, et castellum au plus tard au lendemain de la mort de Septime Sévère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) J. Gascou, La politique municipale de l’Empire romain en Afrique Proconsulaire de Trajan à Septime Sévère, 1972, 258 p

 

(2) Cl. Lepelley, Les cités de l’Afrique romaine au Bas-Empire, 1979 et 1981, 2 vol., 422 et 609 p.

 

(3) J. Desanges, Catalogue des tribus africaines de l’Antiquité classique à l’ouest du Nil, 1962, 297 p.; voir aussi, du même, Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, V, 1-46, 1980, 499 p

 

(4)  J.-M. Lassère, Vbique populus, 1977, 715 p

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




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5032020

L’exemple d’Ali Mendjeli à Constantine

 

 

 

 

 

 

 

 

Les autorités algériennes viennent de relancer le projet de nouvelles villes dans l’algérois, celle de Sidi Abdellah en tant que pôle technologique, celle de Bouinan en tant que pôle sportif et ludique et celle de Boughzoul (qui est une ancienne idée du général de Gaulle) en tant que future capitale algérienne qui aura pour nom « Algeria ». La conception de cette dernière sera confiée à l’architecte Ricardo Bofill qui a réalisé d’importants ensembles de logements à SaintQuentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée et Cergy-Pontoise.

 

 

Constantine, avec les deux nouvelles villes d’Ali Mendjeli et Massinissa, distantes à vol d’oiseau de cinq kilomètres, est devenue l’un des plus grands chantiers d’Algérie et une expérience pilote. Pourquoi ? La ville de Constantine, l’une des plus congestionnée d’Algérie, est toujours soumise au phénomène de l’immigration rurale. Autour du noyau central hérité des périodes ottomane et française, la périphérie est saturée par les grands ensembles, les bidonvilles, les constructions de trois illicites villes et satellites les quartiers distantes autoconstruits. d’une dizaine La de construction kilomètres de la ville mère englobe de très beaux villages coloniaux.

 

 

La ville est confrontée depuis plusieurs décennies aux glissements de terrains qui touchent 100 000 habitants, à l’effondrement de la vieille ville (Médina) qui concerne 40 000 habitants. Les demandeurs de logements sociaux sont au nombre de 32 000 par an du fait de ces problèmes et 10 000 au titre de l’accroissement naturel de la population de la ville. Pour les pouvoirs publics, la seule solution est la construction d’une nouvelle ville qui permettra la mise en place d’un programme de logement de grande envergure.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ville nouvelle ou Zhun à grande échelle ?  dans Architecture & Urbanisme 191204074113217941

 

 

 

 

 

 

 

 

L’émergence de la nouvelle ville de Aïn El Bey à Constantine

 

 

La création de cette ville nouvelle n’est évoquée ni dans le schéma national de l’aménagement du territoire (SNAT) de 1987, ni dans le document « Demain l’Algérie », élaboré par le ministère de l’Équipement et de l’aménagement du territoire.

 

En fait, il n’existait pas en Algérie de cadre juridique concernant les nouvelles villes. Les tavaux de réalisation de la nouvelle ville de Aïn El Bey en 1992 furent lancés en l’absence totale de législation ad hoc. Celle-ci apparaît bien après : la loi n° 02/08 du 8 mai 2002 fixe les conditions de création des nouvelles villes et de leur aménagement.

 

La nouvelle ville de Constantine a donc été planifiée dans le cadre des instruments d’urbanisme ordinaire en vigueur dans le pays. Elle résulte d’une succession de décisions et d’études sur ce site qui devient progressivement un terrain d’accueil pour une ville nouvelle. Dans le PUD (plan d’urbanisme directeur) de 1973-1974, le site de la ville nouvelle avait fait l’objet d’études confiées au bureau d’études national CADAT (caisse d’aménagement du territoire). Il s’agissait alors d’y installer une ZHUN et quelques équipements.

 

Les études d’aménagement et d’urbanisation du site, relancées par le conseil des ministres le 22 mai 1983, le désignent comme périmètre de la future agglomération urbaine. Ainsi, le plateau de Aïn El Bey a été définitivement retenu. Le 1er décembre 1990, les autorités de la ville de Constantine demandent au bureau d’études URBACO (ex CAD AT) d’effectuer les études de la nouvelle ville de Ain El Bey, pour réaliser un nombre très important de logements sociaux. Les promoteurs du secteur public ont alors lancé un programme de 43 opérations totalisant 7 716 logements collectifs .

 

 

En 1992 le wali des Constantine donnait le feu vert pour le commencement des travaux de la nouvelle ville et créait un comité de suivi des opérations par l’arrêté n° 2 du 28 mars 1992. Le Plan Directeur d’Aménagement Urbain de Constantine a été approuvé par décret du 25 février 1998 ; la création de la nouvelle ville fut confirmée officiellement.

 

 

Sa capacité est de 50 000 logements et la population attendue de 300 000 habitants sur une assiette de 1 500 hectares. La nouvelle ville est baptisée « Ali Mendjeli » par le décret présidentiel du 5 août 2000. C’est le bureau d’études de collaboration l’Etat URBACO des services qui dirige de l’urbanisme le suivi des travaux du cadastre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le choix du site et l’organisation spatiale

 

 

L’emplacement du site de la nouvelle ville sur le plateau de Aïn El Bey et le tracé de son périmètre ont été décidés dans le cadre des études du Plan d’Urbanisme Directeur de Constantine de 1988 . Le site qui se trouve au sud-ouest de la ville de Constantine est constitué de terres agricoles incultes ou à faible rendement agricole.

 

 

Territorialement, la nouvelle ville « Ali Medjeli » n’appartient pas au chef-lieu de wilaya de Constantine et chevauche une partie du territoire de la ville satellite du Khroub et une partie de la commune de Ain S’mara. Sa surface est de 1 500 hectares.

 

 

Le principe d’aménagement urbain adopté est, à l’instar d’autres villes nouvelles dans le monde (Angleterre, Suède, Pays-Bas. . .), le zonage strict et une division des zones résidentielles en unités de voisinages composant à leur tour les quartiers. L’unité de voisinage est composée d’unités de base ou îlots. Théoriquement, chaque unité de voisinage est dotée d’équipements divers répondant aux besoins des habitants : commerces de première nécessité, équipements de santé, équipements à caractère éducatif en plus des équipements collectifs, administratifs, de loisirs et socioculturels etc. A chaque unité de voisinage correspond un certain nombre d’habitants, et un certain niveau d’équipements, répondant à cette population, définis à partir de la grille des équipements établis par les règlements d’urbanisme du pays.

 

 

La nouvelle ville sera découpée en 20 unités de voisinage, numérotées de 1 à 20. Elles se distinguent les unes des autres par leurs tailles et leurs formes. La nouvelle ville se compose de 5 quartiers ; chaque quartier est constitué de 4 unités de voisinage, composées de 3 unités de base, ou îlots. Le groupement de quartiers comprend 2 à 3 quartiers.

 

Le même principe de hiérarchisation est repris pour le réseau routier : voies principales, voies secondaires et tertiaires, et pour les centres : centre principal au niveau de la ville, centres secondaires au niveau d’un quartier ou d’un groupement de quartiers. On note aussi une hiérarchisation dans la densité des tissus ; densité forte au niveau du centre, densité moyenne autour du centre, puis faible à la périphérie.

 

 

Le centre principal se développe linéairement sur la route wilayale n° 101. Il est caractérisé par une forte densité. Il rassemble l’ensemble des activités tertiaires, commerciales, socioculturelles, administratives, économiques et de loisirs. Il est le lieu privilégié de la vie urbaine. Les édifices ont été regroupés de manière à former un pôle perçu dans l’ensemble bâti.

 

 

Les centres secondaires sont équipés afin de créer une bonne complémentarité entre le centre urbain de la nouvelle ville et l’environnement, aussi bien proche que lointain.

 

 

La ville nouvelle a aussi pour ambition de créer un pôle urbain doté d’un centre fort, structuré, dynamique, attractif et créateur d’emplois, un bassin de vie qui sera en mesure d’offrir aux habitants en plus d’un logement, un cadre de vie décent et de créer chez eux un sentiment d’appartenance et d’identité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un grand ensemble de logements

 

 

Des unités de voisinages sont en cours d’exécution ou en projet. Le centre ville qui a été pensé comme étant le pôle structurant de la nouvelle agglomération et devant accueillir les grands équipements (administratifs, éducatifs, commerciaux et autres) pour une population de plus de 300 000 habitants n’a pas encore vu le jour.

 

C’est l’unité de voisinage n° 6 qui a été le point de départ des travaux de réalisation. Cette unité de voisinage comprend de nombreux logements collectifs à caractère social. Elle est assez proche du centre urbain et donc des équipements qui s’y concentrent.

 

Elle est à proximité de la route wilayale n° 101 , et n’a pas besoin d’une nouvelle voie de desserte. La réalisation de l’unité de voisinage n° 6 en priorité, et avant le centre urbain de la nouvelle ville, vient des hésitations des autorités centrales quanta la réalisation de la ville nouvelle. En effet, les travaux de construction ont débuté, au moment où le PDAU du groupement de Constantine n’était pas encore approuvé , ainsi que le POS qui couvrait le périmètre dans lequel est situé l’unité de voisinage en question .

 

Les travaux de réalisation de l’unité de voisinage ont duré sept ans. C’est en l’an 2000 qu’elle fut achevée. Seuls les équipements éducatifs ont été réalisés (écoles, collèges et lycées). Si elle a été raccordée au réseau d’électricité, il n’existe pas encore de réseau de gaz de ville ou de téléphone. Les opérations de relogement dans l’unité de voisinage n° 6 ont débuté en 1999 lorsque celle-ci était en chantier.

 

 

Les unités de voisinage qui connaissent des travaux de réalisation, qu’elles soient achevées ou en cours d’achèvement, sont les unités de voisinages n° 5, 6, 7, 8, 9 et 1. Elles constituent le point de départ de la réalisation de la ville nouvelle en raison du quota en logements très important inscrit dans leurs programmes. Elles offrent un parc de logements évalué à 18 068 unités. Ce qui correspond à 33,3 % de l’ensemble du programme de logements de la ville nouvelle et à 82, 5 5 % du programme des logements programmés dans ces unités de voisinage.

 

Sur plan, la fonction commerciale est prépondérante mais se résume actuellement aux commerces de première nécessité (alimentation générale…). Les équipements à caractère socioculturels et de loisirs n’ont pas encore vu le jour.

 

La ville nouvelle est devenue une simple extension de la ville mère et constitue actuellement le réceptacle de tous les programmes de logements. Ce sont surtout des solutions d’urgence qui sont recherchées. C’est là qu’il a été décidé de reloger les habitants des quartiers de Constantine touchés par les glissements de terrain, ceux des quartiers précaires et ceux de la vieille ville qui tombe en ruines.

 

La grande majorité des logements réalisés sont des logements collectifs de type social. Ils représentent 62,61 % de l’ensemble des logements exécutés dans les unités de voisinage. Les logements sont du type Fl (9,98 %), F2 (43,35 %) et F3 (45,36 %).

 

A l’heure actuelle cette nouvelle agglomération urbaine prend l’allure d’une simple concentration d’habitations (barres et tours) et ressemble en tout points de vue aux ZHUN des années 1970-1980, tellement décriées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des systèmes d’études et de construction rapides

 

La stratégie appliquée dans la nouvelle ville est la même que dans les ZHUN : on conçoit une cellule de logement type, on la généralise sur le site pour la reprendre sur d’autres sites. Il s’agit d’un modèle reproductible à souhait. Cela s’appa¬ rente à une standardisation des études. Ce choix est dicté par le souci d’alléger la charge de travail du bureau d’études qui, après la conception et l’adoption de la cellule type, n’aura plus qu’à étudier l’adaptation au sol.

 

Les systèmes constructifs exploitent des outils de coffrage capables d’assurer un rythme de production élevé et donc une réalisation de logements en très grande quantité. Parmi les équipements utilisés, les plus performants sont les coffrages « table et banche », « tunnel » et « coffrage glissant ». Le choix en faveur de ces procédés de construction est incité par la dynamique de l’industrialisation du bâtiment et le développement d’entreprises de préfabrication permettant la production en série d’éléments intégrés tels que les panneaux de façade.

 

Le coût moyen d’étude et de réalisation au mètre carré d’un logement est passé de 16 500 dinars en 2002 à 1 5 000 dinars en 2003. Un logement de type F2 (deux pièces, cuisine, salle de bain et WC) a une surface totale de 47 m2 et celle d’un F3 est de l’ordre de 67 m2. Mais le taux d’occupation est de 7,14 personnes par logement, le taux d’occupation par pièce est de 3,7 personnes par pièce dans les ménages pauvres contre 2,7 personnes par pièce pour les moins pauvres. 20 % des ménages les plus pauvres comprennent 7,8 personnes au minimum. 45 % des ménages urbains les plus pauvres occupent 2 pièces et moins. En revanche, 68 % des ménages les plus riches occupent des logements de 3 pièces et plus.

 

Avec la crise économique qu’a connu le pays au début des années 1990, la construction de la nouvelle ville a connu une période de léthargie suite à la dissolution massive de nombreuses entreprises publiques de construction déficitaires et à des pénuries fréquentes de matériaux de construction.

 

Avec la relance du wali, le rythme effréné imprégné aux nouvelles réalisations pousse les entrepreneurs à des arnaques qui se soldent par des malfaçons. Beaucoup d’entreprises ont utilisé un dosage défectueux du béton armé et un ciment frelaté 12 . Les défaillances viennent aussi des services de planification qui n’ont pas exercé de contrôle technique et de suivi (notamment pour les risques sismiques).

Les logements sont livrés sans la moindre finition, avec des défauts en tout genre et même sans certains équipements. C’est un logement « neuf en ruine » où le nouveau locataire doit débourser le rendre habitable au moins et 300 lui 000 donner DA (3 un 000 minimum euros) en de travaux pour le rendre habitable et lui donner un minimum de confort.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le transfert de population vers la nouvelle ville

 

 

La nouvelle ville Ali Mendjeli connaît un important transfert de population venant en majorité des zones de bidon-villes et des quartiers de la vieille ville vétustés ou touchés par les glissements de terrains.

 

Contents a priori d’avoir bénéficié d’un logement, les habitante ont vite déchanté après avoir découvert qu’ils n’ont que des murs en béton, pas de gaz de ville, des moyens de transport insuffisants, et pas d’équipements à caractère socioculturel et de loisirs. Les espaces urbains inachevés et inhospitaliers et surtout le logement lui-même présentant un grand nombre d’imperfections ne provoquent pas une valorisation de soi chez le nouvel occupant. Beaucoup de « bénéficiaires » ont refusé de quitter leur logement d’origine pour celui de la nouvelle ville et ont été relogés de force par les autorités locales. Certains nouvelle habitants ont même voulu retourner dans leur quartier d’origine où la vie leur semble plus facile : proximité d’espaces urbains équipés, et surtout pas de factures à payer chaque fin de mois.

 

 

Vu le niveau d’appauvrissement, les ménages provenant des bidonvilles sont dans l’incapacité d’honorer les différentes factures, malgré les mises en demeure, concernant l’eau et l’électricité, et surtout le loyer mensuel qui a été fixé à 4 000 dinars et ensuite réduit à 2000 dinar, c’est-à-dire l/6e du salaire d’un algérien qui a droit au logement social. Le coût du mètre carré représente 250 % du SNMG (le SMIG algérien).

 

Le loyer, présenté comme la rémunération d’une prestation de services et l’amortissement d’un investissement, est devenu la source d’une partie du désordre que vivent les nouveaux quartiers de la nouvelle ville. La gestion et la maintenance du parc immobilier sont quasiment inexistantes puisque la grande majorité des locataires est dans l’incapacité de payer son loyer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adaptation et inadaptations architecturales et urbaines

 

 

L’absence de prise en charge des spécificités régionales et locales, le caractère sommaire des études et l’inadaptation des règlements élaborés se sont traduits par la production d’un cadre bâti monotone et de qualité insuffisante. Aucune référence n’a été faite dans la conception architecturale au patrimoine dont la ville de Constantine est riche, que ce soit la vieille ville ou les quartiers d’architecture française. Seule une reprise systématique de l’arc apparaît au niveau des façades.

 

Les nouveaux habitants entreprennent aussitôt des transformations importantes du logement : obturation d’une ouverture sur la façade pour préserver l’intimité, démolition d’une cloison pour agrandir un espace, détournement des fonctions dans les espaces du logement. .

 

Ces transformations s’opèrent très tôt, parfois même avant de s’installer dans le nouveau logement, pour ceux qui ont les moyens. D’autres transformations sont devenues un spectacle fréquent dans toutes les villes algériennes : le blindage des portes et le barraudage des fenêtres et des balcons jusque dans les étages supérieurs des immeubles, le blocage systématique des issues, autant des appartement que des locaux. Certaines façades sont déjà revêtues de bandes de pax à cause des infiltrations des eaux de pluies.

 

Les espaces extérieurs sont restés à l’état de terrains vagues non aménagés où on constate l’amoncellement des ordures de tous genres. Le paysage urbain est totalement déstructuré. Il n’y a pas véritablement de rues, c’est-à-dire d’éléments urbains qui servent à la fois de passages et de liens entre les objets bâtis. Les unités d’habitations (barres et tours) sont disséminées et ont une densité de population très élevée.

 

Cette façon de bâtir n’est certes pas sans rapport avec les exigences des cahiers des charges imposés aux architectes.

Jusqu’à présent, les conditions de vie urbaine sont quasiment inexistantes dans les unités de voisinage déjà réalisées. Alors que l’objectif de la ville nouvelle est de créer une ville à part entière, rassemblant des quartiers bien équipés, dotés de moyens de liaison, offrant aux habitants en plus d’un logement adapté à leur mode de vie et à leur modèle culturel, un emploi et un environnement qui favorise la vie urbaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel avenir pour la ville de Constantine ?

 

 

Pourquoi construire une nouvelle ville au lieu de procéder à la réhabilitation et à la restauration de la vieille ville, à la stabilisation des sols pour endiguer le problème de mobilité des terrains et à la restructuration des bidonvilles quand cela est possible, en faisant participer les utilisateurs ? N’est-il pas possible d’équiper, de réaménager les zones d’habitat des grands ensembles et les lotissements pour désengorger la ville de Constantine ? N’est-il pas possible d’instaurer des réglementations rigoureuses pour faire face aux problèmes des quartiers spontanés qui poussent à la périphérie et qui offrent plus de logements aux habitants que tous les efforts réunis de l’Etat. ?

Il est vain de penser qu’agir sur un seul plan ou secteur pourrait solutionner les problèmes de la ville. La solution à la crise de la ville ne peut être que globale.

 

L’expérience a démontré que la gestion urbaine reste fortement liée au concept d’équilibre « ville-campagne ». Promouvoir les établissements ruraux qui gravitent autour de la ville aidera à prévenir les impacts susceptibles d’être générés par la croissance urbaine, notamment l’exode rural et l’apparition de zones d’habitat précaire ou spontané et contribuera certainement à alléger la pression sur la ville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ZHUN : Zone d’habitat urbaine nouvelle ; grand ensemble algérien. Vers le milieu des années 1980, une nouvelle politique ambitieuse d’aménagement du territoire prévoit, en parallèle à la dynamisation des petits centres à partir de la réorganisation de l’armature urbaines, la création de nouvelles agglomérations urbaine sous forme de nouvelles villes. Elles devaient contribuer à la revalorisation des régions déshéritées telles que les zones montagneuses et enclavées, les hauts plateaux et le sud. La réalisation de nouvelles villes en Algérie fait partie du nouveau schéma national de l’aménagement du territoire (SNAT) de 1987 où il est prévu la réalisation de dix-sept nouvelles villes, dont onze dans les hauts plateaux et six dans le sud. Au milieu des années 1990, le dossier des nouvelles villes est réactivé. « Les villes nouvelles »,

Les Cahiers de l’AADL, n° 2, janvier 1996, p. 14

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Mohamed Foura et Yasmina Foura: enseignants chercheurs au département d’architecture et d’urbanisme de l’Université de Constantine.

 

Source: Les Annales de la recherche urbaine, N°98, 2005. Les visages de la ville nouvelle. pp. 122-126

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




L’architecte orientaliste (1)

25012020

 

Par Lorraine Decléty

Doctorante au Collège doctoral européen EPHE — TU Dresden

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors que le qualificatif d’« orientaliste » est depuis longtemps employé pour désigner tout peintre du XIXe siècle qui s’est inspiré de l’Orient, il semble saugrenu lorsqu’il est associé au mot « architecte ». Pourtant, l’orientalisme architectural constitua une véritable mode au XIXe siècle. L’étude de l’architecte orientaliste conduit à s’interroger sur le paradoxe qui existe entre le nombre relativement élevé de constructions et l’indifférence dans laquelle sont maintenus leurs créateurs (2). En outre, l’orientalisme architectural fut un style si protéiforme qu’il est difficile d’imaginer un seul type d’architecte. La variété des réalisations orientalistes reflète sans doute plus que les autres néo-styles de l’époque la personnalité de l’architecte, les différentes façons dont il intégra et utilisa ce vocabulaire architectural, que ce soit dans la pierre ou dans les livres. Cette étude vise néanmoins à définir des similitudes entre des architectes dans leur carrière que dans les raisons qui les poussèrent à utiliser un style si particulier.

 

 

 

 

L’absence de formation

 

 

La plupart des architectes dont il est question sont passés par l’École des beaux arts où ils ont reçu une formation académique. Le romantisme puis le positivisme ambiants favorisent, chacun à leur façon, la découverte et la reconnaissance d’autres civilisations et les architectes ne restent pas étrangers à ce mouvement. Cependant, si l’enseignement de l’histoire de l’art à l’école des beaux-arts évolue au XIXe siècle, l’art et l’architecture musulmans n’y sont à aucun moment intégrés (3). De plus, la première moitié du siècle s’avère encore assez pauvre en publications portant sur cet art et est marquée par l’absence de bibliothèque, principal lieu de consultation de ce type de livres inaccessibles à un élève architecte.

 

Ainsi, pour la première génération d’architectes orientalistes et dans une moindre mesure pour la suivante, la découverte de l’architecture islamique ne peut se faire de façon indirecte ; l’expérience du voyage est déterminante.

 

 

 

 

Les voyages

 

 

Voyager en Orient constitue le principal moyen d’être confronté à cet art inconnu. Dans le premier tiers du XIXe siècle, les voyageurs sont frappés par l’architecture andalouse, l’Alhambra surtout, et l’architecture sicilienne des XIIe et XIIIe siècles, « à moitié islamique, à moitié normande, à moitié classique », selon les mots de Viollet-le-Duc. Une fois l’Algérie pacifiée et la Tunisie intégrée à l’Empire français, l’architecture du Maghreb suscite à son tour l’admiration des architectes. Les occasions pour de tels voyages sont en outre nombreuses car au XIXe, il n’est pas rare pour un jeune architecte d’accompagner en mission d’exploration un érudit célèbre et de l’aider dans son travail. Ainsi, Pascal-Xavier Coste (1797-1879) encouragé par son ami Edme-François Jomard, géographe de l’Expédition d’Égypte, quitte la France pour Le Caire en 1817 et reste jusqu’en 1827 au service de Mehmed Ali, vice-roi d’Égypte. Vingt ans plus tard, il accompagne le comte de Sacey en Perse. Ces voyages donnèrent naissance à deux ouvrages importants dans l’histoire de l’orientalisme, L’Architecture arabe ou les Monuments du Caire et les Monuments modernes de la Perse. De la même façon, Eugène Viollet-le-Duc encourage son élève Edmond Duthoit (1837-1889) à partir en mission en Palestine avec l’archéologue Melchior de Vogué. Ce premier voyage en 1861 marque profondément le jeune architecte et sera suivi de nombreux autres au Levant puis au Maghreb. Le cas d’Henri Saladin (1851- ?) est également exemplaire car, après avoir quitté l’École des beaux-arts en 1879 et découvert l’Orient dans le cadre d’une mission, il est envoyé en 1882-1883 en mission archéologique en Tunisie avec l’archéologue René Cagnat. Ce voyage détermine le reste de sa carrière comme nous le verrons plus loin. Il serait facile de multiplier les exemples tant il est vrai que cette expérience, extraordinaire à cette époque, influença profondément l’art encore peu formé de ces jeunes architectes.

 

 

 

 

Les études et les travaux scientifiques

 

 

Pour les générations suivantes, l’architecture musulmane peut être appréciée plus facilement puisqu’à partir des années 1850, de nombreuses études sont publiées et acquises par les bibliothèques comme celles de l’École des beaux-arts (fondée en 1863) et de l’Union centrale des arts décoratifs . En outre, de nombreux anciens élèves de l’École des beaux-arts font don de leurs carnets de dessins afin d’offrir aux élèves un répertoire complet de modèles. Pascal Coste et Jules Bourgoin ont ainsi donné des dessins représentant des monuments et des éléments de décor arabe. Il est malheureusement impossible de savoir si ces ouvrages et ces carnets étaient consultés par les élèves car de telles indications sont absentes des registres des bibliothèques. Mais l’étude de certains projets rendus de concours d’émulation nous permet de croire qu’ils l’étaient au moins partiellement. Ainsi, Alexandre Marcel exécute en style orientaliste un programme de bains publics donné en 1880. En 1887 et en 1905, l’utilisation de ce style est rendue nécessaire par l’intitulé même des sujets, un hammam puis une mosquée. Il reste un projet rendu du Hammam par Jules Astruc . L’étude de la façade laisse à penser qu’Astruc réalisa un pot-pourri à partir d’exemples pioches dans différents sources. La coupole de son hammam s’inspire des monuments persans tandis que la porte d’entrée est un emprunt évident à l’architecture andalouse.

 

Le projet rendu de la mosquée par Edmond Navarre nous permet, quant à lui, de mesurer la place croissante de l’orientalisme. En effet, sa mosquée reproduit des éléments d’architecture maghrébine comme les coupoles aplaties percées de baies en saillie qui n’avaient encore jamais été utilisés par les orientalistes. On peut sans doute y déceler l’influence des publications des missions archéologiques menées en Algérie puis en Tunisie à partir des années 1860.

 

 

 

 

Les revues et les expositions universelles

 

 

Les revues d’architecture ont, elles aussi, joué un rôle dans la diffusion, parmi les architectes, des modèles de l’architecture islamique. En effet, les principales revues comme la Revue générale d’architecture et des travaux publics, l’Encyclopédie d’architecture ou la Gazette des architectes et du bâtiment publient régulièrement des articles souvent illustrés sur l’architecture orientale ou sur quelques réalisations orientalistes. D’après le rapport de 1866 que rédigea le premier bibliothécaire de l’École des beaux-arts, Vinet, concernant la répartition des bulletins de demande d’ouvrages de la bibliothèque, les revues d’architecture comptent parmi les plus demandés. On peut penser qu’il en fut de même les années suivantes et en déduire que les élèves ont pu y découvrir des formes et des motifs qu’ils ignoraient.

 

Enfin, les expositions universelles jouent vraisemblablement un rôle majeur— mais peu mesurable — dans l’appréciation de cette mode. Une partie de l’attention se concentra à chaque exposition sur les pavillons orientaux, de plus en plus nombreux et mettant en scène les architectures du monde arabe et persan. Les abondants commentaires et publications dans la presse contemporaine illustrent cet intérêt mêlé de curiosité. Mais cette fois encore, il est difficile de déterminer précisément l’influence de cette architecture éphémère sur les architectes ; toujours est-il qu’elle contribua à familiariser le public avec d’autres modèles que l’Alhambra, référence reine de l’orientalisme, comme les architectures égyptienne et maghrébine. De plus, les matériaux de ces pavillons étaient réutilisables pour des décors de constructions durables. Ainsi, Jacques Drevet, architecte de la section égyptienne en 1867, remploya des mucharabieh-s d’un pavillon pour la villa du sculpteur Charles Cordier à Orsay.

 

Ces différents sources permettent sans doute aux architectes de compenser l’absence d’enseignement académique. Mais la découverte de l’orientalisme ou de l’architecture islamique reste une expérience très personnelle. S’il est vain de vouloir déterminer un type d’architecte orientaliste, des rapprochements entre certaines personnalités et des similitudes dans la pratique de l’orientalisme peuvent cependant être établis.

 

 

 

 

 

 

Essai d’une typologie : les théoriciens

 

 

Les architectes qui ont façonné l’orientalisme, dans leurs écrits ou dans la pierre, peuvent être répartis en plusieurs groupes. Une des caractéristiques de cette mode est l’importance des théoriciens. La diffusion d’un néo-style nécessite préalablement l’étude de l’architecture originale. Les architectes-voyageurs se sont donc attachés à retracer l’évolution de l’architecture musulmane et à distinguer les différents styles (égyptien, mauresque, ottoman ou perse). En outre, il est possible qu’une carrière littéraire et scientifique en tant qu’orientaliste ait représenté pour ces érudits un moyen d’éviter un insuccès presque certain en tant qu’architecte orientaliste. En effet, malgré une certaine reconnaissance scientifique, l’architecture musulmane est jugée élégante mais légère et peu sérieuse et il paraît difficile pour un architecte d’être couronné de succès s’il se spécialise dans l’orientalisme.

 

Pascal Coste, Jules Bourgoin (1838-1907), Léon Parvillée (1830-1885) et, dans une moindre mesure, Henri Saladin sont les principaux représentants de l’architecte-théoricien. Lors d’une mission en Égypte en 1866 Jules Bourgoin, élève de l’École des beaux-arts, réalise des dessins d’architecture arabe qui serviront de support à son premier traité, Les Arts arabes. Enthousiasmé par ce qu’il a découvert, il décide d’abandonner sa carrière d’architecte pour se consacrer exclusivement à la recherche. Léon Parvillée ne renonce pas totalement à son métier mais, après plusieurs séjours en Turquie (en 1851 puis en 1855 jusqu’en 1867), il se tourne vers la production de céramique tout en écrivant un traité sur l’architecture ottomane, Architecture et décoration turques au XV siècle. Enfin, Henri Saladin n’est pas à proprement parler un théoricien comme le furent les deux précédents, mais il contribua par ses écrits sur l’architecture tunisienne à sa connaissance.

 

 

 

 

 

 

Les éclectiques

 

 

La deuxième catégorie d’architectes peut se définir comme l’opposé de la première. Il s’agit ici d’architectes ne connaissant pas l’Orient et pour lesquels l’orientalisme est une composante de l’éclectisme. On leur doit la plupart des édifices orientalistes en France. Il existe cependant des différences considérables entre, par exemple, Alexandre Marcel qui se définit lui-même comme orientaliste, et deux architectes éclectiques comme William Klein et Albert Duclos (1842-1896), auteurs de deux édifices célèbres à la fin du XIXe siècle, le Hammam et l’Eden Théâtre. Ceux-ci se sont frottés à l’orientalisme de façon ponctuelle tandis que le premier doit sa brillante carrière à sa maîtrise des architectes étrangères.

Cependant, le traitement assez peu rigoureux des références architecturales utilisées et l’absence de réflexion sur le possible renouvellement de l’architecture française (par l’utilisation de ce vocabulaire architectural) réunit ces architectes.

 

 

 

 

 

Deux « orientalistes »

 

 

Deux cas particuliers font le lien entre ces ensembles homogènes. Edmond Duthoit et Ambroise Baudry (1838-1906) ont l’un et l’autre construit en style orientaliste et acquis une connaissance approfondie de l’architecture islamique grâce à aux années passées l’un entre l’Orient et l’Algérie, l’autre en Égypte. Leur compréhension de l’orientalisme est cependant très différente puisque Baudry reproduit dans ses réalisations orientalistes ce qu’il a connu et apprécié en Égypte tandis que Duthoit cherche à créer une architecture nouvelle en combinant ce qu’il connaît. Duthoit poursuit les travaux de Bourgoin tout en mettant en pratique le fruit de ses réflexions tandis que l’intérêt de Baudry pour l’architecture islamique se manifeste par une fidélité exceptionnelle pour l’époque à ses modèles. Ainsi, le projet de mosquée à Paris qu’il élabore en 1896 s’inspire largement de la mosquée de Qâtbay du Caire Entre ces figures, plus ou moins architectes et plus ou moins orientalistes, il est intéressant de mettre en évidence les similitudes de leur parcours.

 

 

 

 

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projet de mosquée à Paris, Ambroise Baudry, 1895

 

 

 

 

 

 

Des architectes orientalistes, plutôt

 

 

Les ressemblances entre ces architectes découlent de la difficulté à réaliser des édifices orientalistes autres que les sempiternels bains, lieux de plaisirs ou cafés. La plupart des architectes trouvèrent en revanche hors d’Europe des conditions favorables à la réalisation de projets plus ambitieux. Léon Parvillée, Ambroise Baudry, Alexandre Marcel ou Jacques Drevet ont tous, plus ou moins longtemps, travaillé dans des pays en pleine mutation comme la Turquie et l’Égypte où les gouvernements encouragent la venue d’architectes européens (quelques exemples allemands sont célèbres comme Diebitsch qui vécut au Caire de 1862 jusqu’à sa mort en 1869 ou encore Franz Schmitz, architecte du khédive Ismail). Ambroise Baudry réalise ainsi ses premières maisons orientalistes au Caire pour des commanditaires tant européens qu’égyptiens. Alexandre Marcel obtient également un succès considérable grâce à la réalisation du quartier européen du Caire, Héliopolis où il construit plusieurs villas orientalistes. La relative liberté dont jouit l’architecte dans ces pays et l’engouement des classes dirigeantes réformatrices pour les modes architecturales européennes (y compris l’orientalisme) expliquent l’attraction exercée sur les architectes orientalistes.

 

 

 

 

 

 

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Alexandre Marcel, Palais du prince Hussein, façade sur l’avenue des Palais, Héliopolis, Paris, 25 avril 1908

Source: Les Collections électroniques de l’INHA

 

 

 

Certains architectes ont également en commun d’avoir créé une relation particulière avec leur commanditaire, dans laquelle se mêle confiance et exigence d’authenticité. Le degré d’orientalisme conféré à une œuvre dépend en effet directement des désirs du maître d’ouvrage et détermine la marge de manœuvre de l’architecte. Celui-ci peut en effet donner libre cours à ses talents lorsque le commanditaires souhaite recréer un univers « authentiquement » oriental. Certaines pièces créées par Edmond Duthoit dans le château d’Abbadia, les aménagements d’intérieurs parisiens de Baudry ou des décors de Parvillée font partie des plus belles réalisations orientalistes dans la mesure où l’architecte et le commanditaire parlent d’une même voix.

 

 

Enfin, la place de l’État dans la carrière d’un architecte constitue un point important. La réalisation lors des Expositions universelles de pavillons exotiques de plus en plus conséquents peut marquer le début d’une carrière d’orientaliste ou consacrer une réputation : ainsi, le pavillon espagnol mi-baroque mi-mauresque et la reconstitution du temple d’Angkor Vât en 1900 déterminent la vocation d’Alexandre Marcel tandis qu’Henri Saladin est chargé de la construction en 1889 et 1900 du pavillon de la Tunisie en raison de sa connaissance de cette architecture. La commission des monuments historiques, à laquelle appartiennent Duthoit, Ballu et Saladin, apparaît comme un autre cadre privilégié de cette mode puisque les architectes envoient régulièrement des relevés de leurs travaux au Salon. À l’instar de constructions orientalistes, ces dessins contribuent à diffuser un vocabulaire nouveau.

 

 

L’architecte orientaliste s’avère ainsi, par certains aspects, un praticien particulier. Il faut dès lors s’interroger sur les raisons qui le poussent à participer à cette mode.

 

 

 

 

 

 

 

Intérêt de la théorie ou facilité de l’architecture ?

 

 

Les architectes-théoriciens voient dans l’orientalisme un des éléments permettant de renouveler l’architecture française par la réutilisation du système ornemental arabe. Bourgoin, Parvillée et Duthoit ont ainsi démontré l’existence, dans les compositions ornementales, de règles dérivées de la géométrie élémentaire. De façon évidente pour Duthoit mais moins pour les deux autres, ces découvertes s’ancrent dans la réflexion analytique sur l’architecture amorcée par Viollet-le-Duc, celui-ci soutenant ces thèses pour entamer un peu plus la prééminence de la tradition classique. La préface par Viollet-le-Duc des ouvrages de Bourgoin et Parvillée ainsi que son long compte rendu des Arts arabes de Jules Bourgoin dans la Gazette des Architectes est d’ailleurs significatif. Il existe ainsi une véritable filiation intellectuelle entre ces personnalités. Imprégné des préceptes de son maître, Duthoit a étudié l’art ornemental islamique à l’aide des instruments intellectuels de l’école rationaliste. Bien plus que la construction des édifices, il admire « la science décorative des Arabes » dont il s’inspire dans ses réalisations (aussi bien au château de Roquetaille qu’à Abbadia) car elle découle des principes universels de la décoration.

 

Elle peut ainsi être intégrée à n’importe quelle composition afin d’élaborer un nouveau vocabulaire ornemental.

 

La majorité des architectes aborde cependant l’orientalisme d’une toute autre façon. L’œuvre d’Alexandre Marcel illustre une des contradictions de l’architecture du XIXe siècle : l’intégration de formes nouvelles ne permet pas de renouveler les problématiques architecturales. Lui et les autres passent aisément d’un exotisme à un autre en fonction du programme imposé. Ils cèdent ainsi au goût de leurs contemporains en édifiant des édifices qui les transportent dans un Ailleurs fantasmé. Albert Duclos est mentionné dans différents dictionnaires d’architectes avant tout comme l’auteur du Hammam et l’Eden Théâtre. Ces deux réalisations marquent fortement une carrière plutôt banale. Les architectes chargés des pavillons orientaux trouvent aussi dans ces occasions le moyen de sortir un moment de l’immense anonymat de la profession. Cette gloire éphémère se manifeste par diverses décorations et récompenses et par des articles dans les journaux. Drevet est l’archétype de l’architecte moyen, qui connaît ses principaux succès en 1867 avec la section égyptienne et en 1878 avec la construction de la partie du Syndicat oriental (Siam, Perse, Chine) de la rue des Nations.

 

 

Hybride, l’architecte orientaliste oscille sans cesse entre le plaisir de créer une architecture séduisante et la volonté de trouver une justification rationnelle à son utilisation. Il n’a pas été question dans ces lignes des nombreux architectes qui ont puisé discrètement aux sources de l’Orient mais les mentionner, aux côtés de ceux qui ont été cités dans ces lignes, aide à comprendre la perception et l’utilisation extrêmement variées de ce style par les architectes du XIXe siècle. Entre des attitudes contraires se trouve un large éventail de jugements, écho et origine de la diversité de l’orientalisme en France.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Nous ne nous intéresserons, dans ces lignes, qu’aux architectes qui ont construit au moins deux édifices significatifs dans ce style et laissons volontairement de côté tous ceux pour qui il ne représente qu’une parenthèse, à la fois dans leur œuvre et dans le jugement des contemporains. Ainsi, il ne sera pas question de Charles Rohault de Fleury, auteur de l’Hippodrome national en 1845, pourtant un des premiers édifices marquants de cette mode.

 

 

 

2. Des monographies récentes ont cependant permis de connaître mieux la carrière de certains d’entre eux comme Pascal-Xavier Coste ou Ambroise Baudry.

 

 

 

3. Dans une lettre adressée au directeur de l’École des beaux-arts en 1892, à l’occasion d’un don de dessins de Jules Bourgoin, Eugène Miintz, bibliothécaire de l’École, indique que « ces documents [des dessins de monuments arabes du Caire] ne rentrent qu’indirectement dans le programme de l’enseignement donné à l’École des beaux-arts », Arch. nat., AJ52 447.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




La Grande Mosquée de la Zitouna

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 La Grande Mosquée de la Zitouna dans Architecture & Urbanisme pt106601.1315236.w630

© Jean Aillos

 

 

 

 

 

 

 

 

Située au cœur de la ville, la Grande Mosquée, appelée aussi el-Zitouna, mosquée de l’Olivier, est le plus vaste et le plus vénérable sanctuaire de Tunis sa fondation se confond avec celle de la cité (78/698). Elle bénéficia de grands travaux, menés en 113/732 par le gouverneur Abdallah Ibn el-Habhab, auquel certaines sources attribuèrent à tort cette fondation. C’est à l’émir aghlabide Abou Ibrahim Ahmed que nous devons l’essentiel du monument actuel. Ce prince démolit complètement la première mosquée et la rebâtit.

 

Comme la mosquée de Kairouan, la Zitouna répond au plan dit basilical dans lequel les nefs se dirigent en profondeur, perpendiculairement au mur de fond. C’est un type qui apparaît de bonne heure en Syrie-Palestine dans la mosquée el-Aqsa à Jérusalem. Comme Kairouan, la salle de prière hypostyle est précédée d’une cour, sahan, le plafond en charpente repose sur 184 colonnes et chapiteaux antiques délimitant 15 nefs de 6 travées. Les éléments antiques employés dans cet édifice proviennent pour l’essentiel des ruines de Carthage. Leur utilisation atteste de l’ingéniosité des architectes du IIIe/IXe siècle qui, à partir d’éléments épars, créaient des œuvres d’une parfaite harmonie. La nef médiane ainsi que la nef transversale du transept sont plus larges que les autres et se croisent à angle droit au-devant du mihrab. La figure en T créée par ces deux nefs est à rapprocher, selon certains historiens de l’art, de basiliques telle celle de la Nativité à Bethléem. Le devant du mihrab est marqué par une coupole datée par inscription de 249/864.

Elle présente de l’extérieur une calotte à cannelures qui repose sur un tambour octogonal, supporté par une base carrée. Une inscription, également du IIIe/IXe siècle, court en frise le long de la façade de la salle de prière.

 

La mosquée était entourée d’un mur de pierre en gros appareil; deux tours d’angle, dont l’une est encore visible à l’angle nord-est situé à droite de l’entrée principale, attestent du rôle défensif que jouaient les premières mosquées. Parmi les six portes qui donnent accès à la mosquée, la porte de l’Imam, donnant sur le souk de Laine, présente un encadrement romain, décoré de feuilles d’acanthes où l’on remarque la suppression par martelage de certains motifs figuratifs.

 

Aux Fatimides, ou plutôt aux Zirides, la Zitouna doit le narthex et la coupole du bahou qui marque l’axe de la façade. L’apparition des assises alternées bichromes n’est pas sans nous rappeler Cordoue ou les monuments omeyyades de Syrie-Palestine, comme la Coupole du Rocher; à moins que nous n’assistions là à la reviviscence d’une tradition locale dont nous avons une représentation dans une mosaïque romaine du Bardo. La profusion des niches rattache la coupole à l’art fatimide.

 

Au Ve/XIe siècle, les Beni Khourassan ouvrirent largement la mosquée sur son environnement en augmentant de 6 à 12 le nombre des portes. Celle donnant sur le souk el-Attarine est surmontée d’une inscription la datant de 473/1080. Les interventions des Hafsides ont enrichi la Zitouna d’éléments décoratifs hispanomauresques à entrelacs géométriques tels ceux réalisés sur les boiseries des portes isolant la salle de prière de la cour: Œuvre de Abou Yahya Zakariya. De cette époque, date la belle façade aux fenêtres géminées de la bibliothèque de Abou Amr Othman, formant l’angle sud-est à l’extrême gauche de l’entrée principale. Cette période a connu un important accroissement démographique, ce qui a nécessité l’aménagement d’une cour latérale à l’est.

 

 

 

 

 

 

 

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Rare : La mosquée Zitouna du temps de l’ancien minaret – 1880 - 

©Webdo Tunis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux époques turque et husseinite, seules trois interventions architecturales méritent d’être signalées parce qu’elles ont modifié l’aspect de l’édifice. Il s’agit de la couverture de la cour latérale ainsi que de l’embellissement des trois galeries de la cour principale et du minaret. En 1096/1685, l’imam el-Bekri ordonna la couverture de la cour latérale par un plafond plat, soutenu par une triple colonnade à chapiteau hafside en kadhal, pierre calcaire locale. Le Premier ministre Khaznadar dota les trois galeries de la cour principale de colonnes à chapiteaux composites en marbre blanc d’Italie, directement importé de la Péninsule, comme il était désormais d’usage pour tout le marbre utilisé dans les constructions tunisiennes. La dernière retouche apportée à ce prestigieux monument fut l’édification du minaret actuel qui remplaça un minaret plus modeste. La tour actuelle mesure 43 m et reprend le décor du minaret almohade de la mosquée de la casbah.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les greniers de Belloul ou le génie de l’architecture berbère

6112019

  

 

 

 

 

 Les greniers de Belloul ou le génie de l’architecture berbère dans Architecture & Urbanisme 1571140162-belloul

 

 

 

 

 

 

 

Greniers collectifs fortifiés datant de la préhistoire, les greniers de Belloul ont toujours été restaurés et entretenus grâce à un savoir-faire transmis de génération en génération.

 

 

 

 

 

Si les sites et vestiges architecturaux à travers le grand Aurès – qui se comptent par centaines voire par milliers – ne font pas l’objet d’une véritable prise en charge (protection, valorisation, classement, etc.), à cela s’ajoutent l’inconscience et l’insouciance du citoyen, qui ne se contente plus d’agresser ce patrimoine (pillage, démolition, inscription et graffitis sur pierre des sites mêmes).

Des témoignages çà et là indiquent que des groupes de pilleurs effectuent des fouilles illégales nocturnes équipés de détecteurs de métaux mais aussi d’outillages (pelles, pioches). Les sites les plus visités par ces visiteurs de nuits sont M’daourouche (Souk Ahras), le site archéologique de Baghai – Kasr el Kahina – (Khenchela), ainsi que d’autres vestiges dans la wilaya de Tébessa. La proximité de ces villes avec les frontières les exposent un peu plus que les autres régions à l’intérieur du pays au pillage et vols systématique de tout ce qui peut se vendre. Les citoyens disent avoir entendu parler de brigades spéciales, et ce, depuis quelques années, mais sur le terrain, aucune présence.

 

 

 

Les vestiges les plus éloignés, les moins en vue et les moins connus semblent êtres naturellement protégés car inaccessible à l’exemple des greniers de Belloul. Greniers collectif fortifiés datant de la préhistoire, qui ont été toujours restaurés et entretenus grâce à un savoir-faire transmis de génération en génération. Selon le docteur architecte ingénieur conseil, Agguerabi Bachir, auteur d’une thèse sur l’espace fragmenté de l’habitat des Aurès (Genève 2007), “ce genre de constructions était édifié par les Berbères des Aurès qui avaient une grande maîtrise et connaissance de la bâtisse et du savoir-construire qui existent jusqu’à nos jours”. M. Agguerabi tient cependant à souligner quelques particularités et singularités des habitants de la région de Balloul où se trouve présentement le grenier collectif : “Les Chaouis de cette région sont des propriétaires terriens ; ils font de la transhumance, souvent confondue avec le nomadisme (les nomades ne possèdent pas de terre). Leur propriétés va de la montagne jusqu’au sud où ils se déplacent l’hiver et reviennent l’été pour stocker justement leurs récoltes dans les greniers, sachant que ces derniers (les greniers) sont dotés d’un système dit archaïque, mais révèle une grande ingéniosité quant à la distribution équitable des céréales aux membres de la même tribu, qui ont contribué aux différentes étapes du travail de la terre.”

 

 

L’architecte attire notre attention sur le fait qu’une telle perle architecturale n’est pas à l’abri d’un éboulement ou d’un effondrement ou tout juste de l’usure par les intempéries. Il ajoute qu’une autre tour qui se trouvait dans la région de Baniane (Batna) pas loin de Balcon de Ghoufi n’existe plus qu’en carte postale, car elle n’a pas été prise en charge, ni protégée ni restaurée. Elle a disparu. “Un travail colossal est fait chez nos voisins marocains où se trouvent encore ce genre de constructions à étages ; les greniers collectifs qui sont pris en charge par des spécialistes (architectes, archéologue et bâtisseurs) qui ont gardé le secret de ce genre de réalisations. Ce n’est, hélas, pas le cas chez nous”, a rappelé notre interlocuteur. A la direction de la culture, service du patrimoine, le responsable du secteur nous indique que le vestige a été classé et répertorié depuis les années 1990 avec d’autres sites à l’exemple de l’architecture d’Iguelfene. Beaucoup plus prudent, le responsable du patrimoine estime que certes le Grenier de Belloul ne peut être qu’une construction berbère, cependant aucune dation exacte n’a été établie, ce qui ne donne pas une référence exacte quant à l’époque de sa réalisation.

 

Le collectif SOS Imedghassen, et par la voix de son porte-parole, M. Sofia nous déclare non sans grande amertume : “C’est le fait de vouloir couper les cheveux en quatre et aussi gérer un souci archéologique administrativement qui sont à l’origine de plusieurs drames : la restauration infidèle à l’architecture d’origine est devenue un sport nationale, vous n’avez qu’à voir la ‘bétonisation’ de l’arc de Caracalla à Tébessa ou à 25 km d’ici Imedghassen qu’on a mis en irréversibilité et risque de perte d’authenticité. Il y a cette tendance à vouloir guérir le cancer par l’aspirine, il est grand temps de prendre notre patrimoine en charge.” Pour revenir aux greniers de Belloul, être loin des sentiers battus ne signifie point être à l’abri. Les pierres bien taillées de ses vestiges ne sont pas à l’abri des convoitises et des vendeurs et pilleurs de la mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source:  www.liberte-algerie.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Les Mosquées Ibadites du Maghreb (Djerba en particulier)

12082019

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois ensembles importants d’architecture religieuse ibadite subsistent dans le Mzab algérien, dans le djebel Nafûsa libyen et sur l’île tunisienne de Djerba. L’histoire de ces deux dernières régions est proche : leurs populations berbères ont soutenu les premières révoltes kharidjites menées contre les gouverneurs arabes de Kairouan et sont restés fidèles aux imams Rustumides de Tahert malgré les nombreux schismes qui les ont divisées. Leur isolement géographique leur a permis de conserver pendant plusieurs siècles une relative indépendance et de s’affirmer comme d’importants centres culturels ibadites, où venaient se former de nombreux étudiants. Djerba et le djebel sont d’ailleurs demeurés longtemps en étroit contact, ce qui se ressent dans leur architecture. L’histoire des Ibadites du Mzab est tout autre : après la perte de Tahert, tombée aux mains de l’armée fatimide, l’imam rustumide déchu et ses proches se sont réfugiés dans l’oasis de Sedrata, non loin de Ouargla. Ce n’est que dans la première moitié du XIe siècle que les Ibadites algériens se sont progressivement installés dans la vallée inhospitalière de l’oued Mzab, l’ont irriguée et y ont bâti cinq cités. L’architecture mozabite, popularisée par les ouvrages de Manuelle Roche et d’André Ravéreau et mentionnée dans de nombreuses études traitant de l’architecture musulmane, est bien connue. À l’inverse, celle de Djerba et du djebel Nafûsa, moins spectaculaire, ne comptant pas d’ensembles urbanistiques élaborés mais de simples édifices épars, a rarement suscité l’intérêt des chercheurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les mosquées djerbiennes

 

 

 

Ces lieux de culte sont particulièrement intéressants pour étudier les spécificités architecturales communes à l’ensemble des mosquées ibadites maghrébines, notamment grâce à l’ancienneté avérée de plusieurs d’entre elles. La jâmi‘ Tâjdît remonterait à la fin du IXe siècle, la jâmi‘ al-kabîr ou grande mosquée d’Abû Miswar, et la mosquée côtière de Sîdî Yâtî datent assurément du Xe siècle. De nombreuses autres mosquées ibadites sont manifestement très anciennes mais la date précise de leur construction est rarement connue et leur style immuable ne peut en aucune façon contribuer à les dater. Elles sont parfois rattachées à un siècle grâce à un célèbre savant qui y a enseigné et dont on connaît l’année du décès, mais le plus souvent les habitants ont complètement oublié l’époque de leur fondation et aucun document écrit n’en garde le souvenir.

Ce problème de datation est identique dans le djebel Nafûsa. Selon la tradition populaire, Djerba, appelée familièrement « l’île des mosquées », compte un nombre de lieux de culte équivalent au nombre des jours de l’année. En 1941, René Stablo a dénombré 166 mosquées ibadites et 122 malékites , ces dernières étant souvent d’anciennes mosquées ibadites reconverties ou de nouveaux lieux de culte bâtis à l’image de ces dernières(1). Les mosquées sont réparties de façon tout à fait équilibrée sur toute la surface utile de l’île, reflétant de la sorte la dispersion caractéristique de l’habitat djerbien. La plupart d’entre elles, extrêmement modestes, sont situées à l’intérieur des terres, soit à proximité des hameaux, soit désormais complètement isolées. Leur nombre important s’explique surtout par le rôle vital que jouait jadis le lieu de prière, même si seul un groupe restreint, voire une seule famille, le fréquentait. La mosquée était en effet le centre de toute la vie spirituelle et sociale de la communauté. En plus de son rôle religieux, elle servait d’école pour les étudiants de tous les âges, constituait le principal refuge en cas d’attaque et permettait aux voyageurs de se loger. Elle assumait aussi diverses fonctions juridiques, de la ratification des contrats de mariage au jugement des affaires sociales et économiques. Contrairement à la règle établie ailleurs, l’édifice religieux djerbien n’a donc pas engendré les agglomérations. Le Mzab se distingue également par la multiplication des lieux de culte : si les mosquées principales se trouvent au centre des villes qu’elles signalent de loin par leur haut minaret, on trouve également de nombreuses petites mosquées dans les palmeraies pour la saison d’été et dans les cimetières, très utilisées en hiver.

 

 

 

 

 

Les mosquées djerbiennes sont toutes bâties sur le même modèle et recouvertes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, d’une épaisse couche de chaux. Elles se caractérisent par leur taille réduite, leur simplicité et leur sobriété. La plupart du temps, la salle de prière au plan carré se trouve au centre d’une cour dans laquelle une ou plusieurs citernes collectent l’eau de pluie. Plusieurs dépendances peuvent la compléter, selon l’importance et le rôle de la mosquée. L’annexe la plus fréquente est le local réservé aux ablutions, parfois alimenté par un puits d’eau saumâtre. On trouve souvent un petit portique formé la plupart du temps de trois arcs, le riwâq ou burtâl qui accueille la prière des fidèles en été. De petites pièces peuvent abriter les leçons des enseignants ou héberger les pèlerins et les voyageurs. Les mosquées comportant plusieurs annexes sont le plus souvent ceintes par un mur d’une hauteur variable, autour duquel s’est parfois développé un cimetière. Certaines mosquées plus vastes, qui étaient autrefois des madrasas réputées, comprennent des chambres destinées à loger les étudiants et leurs maîtres, une cuisine ou des pièces pour entreposer les provisions : c’est le cas de la grande mosquée d’Abû Miswar. Mais la plupart des lieux de culte n’ont qu’un nombre réduit de dépendances, à l’instar de la mosquée al-Majlis, qui daterait de la fin du XVIe siècle. Cette mosquée située au sud de l’île est l’archétype des mosquées ibadites djerbiennes : à gauche se trouve un petit riwâq et à droite, plusieurs petites annexes qui servent de local à ablutions et de pièces de service.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Les Mosquées Ibadites du Maghreb (Djerba en particulier)  dans Architecture & Urbanisme img-1-small640

Mosquées al-Majilis (Guellala, Djerba)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Djerba, marquée par son extrême vulnérabilité, connut une histoire mouvementée et subit, dès le XIe siècle et jusqu’en 1560, un très grand nombre d’attaques, passant de main en main au profit tantôt des chrétiens, tantôt des musulmans. Ces menaces permanentes poussèrent les Ibadites à imaginer sur tout le littoral de l’île un important système défensif. En première ligne, au bord de la mer, se trouvait une ceinture de mosquées chargées de surveiller la côte, souvent particulièrement discrètes, ramassées sur elles-mêmes et dépourvues de minaret. Les fidèles s’y succédaient sans relâche, partageant leur temps entre la prière et l’observation de la mer. En cas d’attaque, ils prévenaient la population par des signaux lumineux et par la fumée dans la journée, par le feu la nuit. Parmi les plus célèbres figurent Sîdî Jmûr à l’ouest de l’île et Sîdî Yâtî au sud. En plus de ces mosquées de guet qui rappellent par plusieurs aspects le ribâṭ aghlabide, de nombreuses mosquées permettaient à la population de se réfugier en cas de nécessité. Placées en seconde ligne et équipées pour tenir des sièges, elles comprenaient généralement plusieurs citernes et des locaux destinés à entreposer des victuailles. Ces mosquées sont généralement dites « fortifiées » à cause de leurs imposants contreforts et de l’enceinte, parfois percée de meurtrières, qui regroupe leurs différentes annexes. Plusieurs d’entre elles gardent les traces d’un mâchicoulis et la vieille mosquée Tâjdît présente la particularité d’en conserver deux, situés au-dessus de chacune des deux entrées de la mosquée. Parmi les mosquées fortifiées les plus remarquables, figurent, outre la Tâjdît, les mosquées Midrâjin et Talâkîn.

 

 

 

 

 

 

 

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Mosquée Tâjdît (Fâtû, Djerba)

 

 

 

 

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Mosquée Talâkin (Ghizen, Djerba)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La multiplication des mihrabs

 

 

 Quelle que soit la région ibadite dont ils proviennent, les mihrabs sont la plupart du temps réduits à leur plus simple expression, une modeste niche absidiale faisant saillie à l’extérieur des murs, dont la petite taille crée sans doute un lien plus intime entre le fidèle et la divinité. Certaines particularités régionales font exception à cette règle. Les mihrabs mozabites adoptent parfois une forme rectangulaire, alors que dans la région libyenne de Nalut, ils se présentent à l’occasion comme des arcs en ogive très pointus. On trouve aussi dans le djebel Nafûsa plusieurs mihrabs très profonds et très hauts. Ainsi, à la mosquée Ḥawariyyîn d’Iner, la niche mesure 2,15 m de hauteur et 1,25 m de profondeur, tandis qu’un mihrab de la région de Tamazda mesure 2 m de hauteur et 1,53 m de profondeur. À Djerba, plusieurs mosquées possèdent deux mihrabs côte à côte dans la salle de prière, qui témoignent d’un agrandissement de la salle au cours des siècles. Plutôt que de supprimer l’ancien mihrab, les Ibadites ont préféré le conserver et en percer un autre centré par rapport à la salle agrandie. On ne trouve évidemment ces doubles mihrabs que dans les édifices qui ont connu momentanément une grande affluence, comme les mosquées Midrâjin, Walḥî ou encore Talâkîn. La présence de deux mihrabs semble être quasiment devenue une tradition architecturale à Djerba. Les doubles mihrabs se multiplient de la même façon dans le Mzab, où l’on trouve même une triple niche : la mosquée de Guerrara, fondée au XVIIe siècle, a conservé au milieu de sa salle de prière l’arc du mihrab original puis, sur le mur de la qibla, le mihrab du premier agrandissement à côté de celui du second agrandissement. De même, une mosquée du djebel comporte deux mihrabs, placés chacun dans une travée différente, l’un d’eux étant sans doute une adjonction postérieure.

 

 

 

Les mosquées ibadites possèdent généralement plusieurs lieux de prière bien distincts. Leur fréquentation varie selon les saisons et les heures du jour : outre la salle de prière fermée, des mihrabs sont installés à l’extérieur. Sur l’île, on les trouve à de nombreuses reprises dans le riwâq, portique destiné à protéger les fidèles du soleil. Par la présence d’un mihrab, le riwâq se transforme en fait en une véritable mosquée d’été. Les cours des mosquées mozabites comportent également des galeries à arcades qui permettent de prier à l’abri du vent. La cour de la mosquée de Ghardaïa est une salle de prière en plein air où se trouvent deux mihrabs côte à côte . De même à Djerba, des mihrabs sont aménagés dans le mur qui entoure l’espace sacré de la mosquée. Ils sont assez fréquents, quelle que soit la hauteur du mur : s’il est bas, il est surélevé à l’endroit du mihrab. Ces niches donnant sur la cour existent également dans le djebel Nafûsa . Enfin, les mosquées mozabites comptent parfois des mihrabs sur la terrasse aménagée au-dessus de la mosquée. Nous n’avons jamais vu de mihrab de terrasse à Djerba mais il semblerait qu’il existe dans le djebel une mosquée surmontée d’un toit portant un mihrab. L’île présente un dernier type de mihrab nettement plus bas que les autres, le « mihrab isolé » qui est maçonné et chaulé dans la cour. On le voit en trois exemplaires à la grande mosquée d’Abû Miswar, notamment face à l’entrée de la salle de prière. Dès le XIe siècle, elle est devenue une madrasa renommée, les plus grands savants Ibadites y ont enseigné et des étudiants venus de tout le Maghreb y ont suivi leurs cours . L’affluence extraordinaire qu’elle a connu pendant tout le Moyen Âge explique sans doute le nombre de mihrabs qu’on y trouve. Elle en compte cinq, celui de la salle de prière, un mihrab compris dans l’enceinte de la cour et ces trois fameux mihrabs isolés. À côté de l’étonnante prolifération de mihrabs, caractéristique de l’architecture ibadite, il faut noter qu’un lieu de culte du djebel Nafûsa en est désormais dépourvu : dans la mosquée Buqâr de la région de Tamazda, la porte ancienne a été bloquée par une pierre et la nouvelle porte a été aménagée dans le mihrab.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Grande mosquée d’Abû Miswar (Al-Hashshân, Djerba)

 

 

 

 

 

 

 

 

La question du minbar

  

Le minbar existe normalement dans toutes les mosquées du vendredi puisque c’est du haut de celui-ci que l’imam prononce la khuṭba, le sermon qui se fait au nom du souverain au pouvoir. On considère généralement qu’il n’y a jamais de minbar dans les mosquées ibadites occidentales car depuis la chute des Rustumides de Tahert, les Ibadites n’ont plus d’imam indépendant à la tête de leur communauté et ne font donc plus la khuṭba. Cette règle se vérifie dans les lieux de culte ibadites du Mzab. À Djerba, toutefois, certaines mosquées ont aujourd’hui des minbars. Il semblerait que le gouvernement tunisien ait jadis imposé aux imams de l’île de faire la khuṭba au nom du Bey. Les insulaires considéreraient cette prière du vendredi comme une obligation constitutionnelle, non comme leur devoir religieux, et la feraient donc suivre d’une prière rituelle ordinaire. Joseph Schacht avait observé que dans les mosquées ibadites djerbiennes, les minbars mobiles, sitôt utilisés, étaient repoussés dans un coin de la mosquée parce qu’il n’y avait pas de niches prévues pour les ranger pendant la semaine. Il existe désormais une niche destinée à accueillir un minbar dans la mosquée d’Abû Miswar et dans la jâmi‘ Bûlaymân de Ja‘bîra. Le minbar de la mosquée Fadhlûn, située dans une zone désormais entièrement malékite, se résume à un petit escalier de trois marches blanchi à la chaux et placé perpendiculairement au mur de la qibla, à côté du mihrab. Certaines mosquées ibadites du djebel Nafûsa sont également pourvues de minbars maçonnés, ressemblant à celui de Fadhlûn, placés parallèlement ou perpendiculairement au mur de la qibla, à droite du mihrab. Il serait intéressant de découvrir si la construction de ces minbars a été souhaitée par les fidèles ou si ces derniers ont été contraints de les ajouter comme en Tunisie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le minaret

  

Sur l’île de Djerba, le minaret est le principal élément qui différencie les mosquées entre elles, puisque il est le seul moyen pour l’architecte de marquer son empreinte dans une architecture au plan aussi fonctionnel. Il n’est pas toujours présent et, curieusement, certaines grandes mosquées du vendredi n’en ont pas tandis que de petites mosquées rurales en sont pourvues. On attribue ces anomalies tantôt à des raisons locales, tantôt à des effondrements par suite de vétusté, parfois à des destructions. Les minarets djerbiens les plus imposants adoptent le type commun nord-africain, soit une tour à plan carré surmontée par un lanterneau. On les trouve principalement dans les mosquées fortifiées où un escalier intérieur permet d’accéder depuis un coin de la salle de prière d’abord à la terrasse puis au sommet du minaret. En cas de siège, les Ibadites montaient sur la terrasse et se plaçaient derrière les meurtrières aménagées en haut des murs de façade pour combattre les assaillants. Si les mosquées fortifiées n’étaient pas situées trop loin du rivage, elles assumaient également le rôle de guet : à la mosquée Midrâjin, le haut minaret permettait d’anticiper les éventuelles attaques et de prévenir les habitants par des signaux lumineux . D’autres minarets, moins hauts, conservent la tour à plan carré mais sous une forme plus trapue et massive. Le lanterneau typique des mosquées de Djerba, de facture généralement assez grossière, est dépourvu de toute décoration. Cylindrique, il est entouré de piliers et prolongé par une sorte de pain de sucre. Cette forme courante donne lieu à d’innombrables variations. Ainsi, le minaret de la mosquée d’Abû Miswar est tout à fait particulier : il comprend un escalier intérieur qui mène à la terrasse mais son lanterneau a une forme originale. Dans plusieurs cas, le minaret est réduit à un symbole, un simple pinacle posé au sommet de l’un des angles de l’édifice. C’est le cas à Sîdî Jmûr et dans une moindre mesure dans l’ébauche de tour de la mosquée Bûlaymân qui remonte au moins au XVIIe siècle. Malgré la modernisation de cet édifice, visible aux fenêtres qui ont été percées et à l’ajout de hauts-parleurs, le minaret originel a été conservé. Le sens de ces minarets symboliques s’est complètement perdu. Certains auteurs y ont vu la réminiscence d’un culte phallique, ce que dénoncent évidemment les historiens de l’île.

 

 

 

 

 

 

 

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Mosquée Bûlaymân (Ja’bîra, Djerba)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par ailleurs, Djerba a conservé une forme primitive du minaret, le minaret-escalier. Il est fréquent dans les mosquées ibadites, mais on le trouve également dans les mosquées malékites de l’île puisqu’elles ont reproduit pour la plupart les caractéristiques architecturales ibadites. Constitué généralement de quatre à huit marches, il est censé accueillir le muezzin sur la plus haute d’entre elles afin que son appel soit entendu de tous. Le minaret-escalier était courant en Orient au Ier siècle de l’hégire : à l’origine, les mosquées étaient dépourvues de minaret et l’on songea rapidement à imaginer une structure destinée à protéger le muezzin des intempéries. Les premiers minarets-escaliers auraient été bâtis en Égypte à l’initiative du calife Mu‘âwiya qui ordonna que la mosquée de ‘Amr à Fustāt soit pourvue de quatre sawâmi‘. Chacune de ces constructions consistait vraisemblablement en un escalier menant de la rue à une sorte de guérite/sawma‘a qui pouvait abriter le muezzin, aménagée sur le toit à chaque coin du bâtiment. Cette forme archaïque de minaret se retrouve à la mosquée Talâkîn, du début du XIIIe siècle, où l’escalier est prolongé par une niche réservée au muezzin, aménagée dans un des contreforts d’angle, au pied du minaret classique. Djerba aurait ainsi conservé la forme de ce minaret primitif, tout en l’adaptant selon les constructions. Le plus souvent, il s’ajoute à un haut minaret comportant un escalier intérieur. Dans ce cas, il n’est évidemment plus qu’un symbole ou un témoin de la tradition puisque le muezzin peut appeler à la prière depuis la terrasse ou le sommet du minaret. C’est le cas dans de nombreuses mosquées fortifiées, à la mosquée Tâjdît notamment, ou dans la madrasa d’Abû Miswar. Lorsqu’il n’est pas associé à une tour, le minaret-escalier remplit pleinement sa fonction, tantôt dans de petites mosquées totalement dépourvues de minarets, tantôt dans des mosquées présentant un minaret symbolique. À la mosquée Bûlaymân, par exemple, l’escalier permet au muezzin de s’élever au niveau du minaret, réduit à sa plus simple expression. D’autres régions du monde musulman ont maintenu le minaret-escalier à travers les siècles : on le trouve notamment dans certaines mosquées des campagnes d’Égypte et d’Anatolie centrale et occidentale, à Ajdâbiyya en Libye, à Siraf dans le golfe Persique, en Afrique orientale et dans les mosquées des Peuls.

 

Selon Joseph Schacht, ce sont les Djerbiens qui ont importé cet élément architectural en Afrique occidentale. Les Ibadites ont conservé le monopole du commerce transsaharien pendant plusieurs siècles et ont converti à l’islam les populations avec lesquelles ils faisaient affaire. Ils leur ont transmis plusieurs traditions architecturales, conservées jusqu’à nos jours : ainsi, les mosquées malékites des Peuls ont un minaret-escalier, ne contiennent jamais de minbar, reproduisant en cela la tradition des Ibadites, et ont un mihrab à plan rectangulaire, une particularité mozabite. Le minaret-escalier est indéniablement une des caractéristiques les plus intéressantes des mosquées djerbiennes et les nombreuses formes qu’il adopte justifieraient une vaste étude. Il faudrait entre autres expliquer pourquoi les insulaires l’ont si souvent associé à un haut minaret, ce qui n’est pas le cas dans les autres régions qui l’ont maintenu, et pourquoi certaines mosquées présentent plusieurs minarets-escaliers à la fois.

 

 

 

Dans le djebel Nafûsa, les mosquées sont rarement pourvues de minarets et les exemples connus sont très variés. La mosquée de Qanṭrâra possède un petit minaret plein et conique qui évoque certaines formes observées à Djerba. Dans le même esprit, les vieilles mosquées de Nalut présentent un style de petit minaret consistant en trois montants qui forment un tripode, cette figure dérivant des arcs en ogive très pointus qui caractérisent cette région . Enfin, le haut minaret de la mosquée Tîwitrawîn à Yefren semble influencé par le type de minaret maghrébin. Proche de certains minarets djerbiens, il compte deux étages avec des ouvertures, un petit dôme et quatre pinacles d’angle.

 

 

 

Dans le Mzab, les petites mosquées éparpillées dans les palmeraies et les cimetières sont toutes dépourvues de minarets . La grande mosquée sise au cœur de chacune des villes possède un haut minaret pyramidal de type saharien, sans doute destiné à l’origine à prévenir l’arrivée d’éventuels pillards. Ainsi, le minaret bien connu de Ghardaïa est haut de 22 mètres. Son escalier intérieur permet d’accéder à la petite pièce où se tient le muezzin, elle-même surmontée par des ornements typiques évoquant, selon l’expression de Marcel Mercier, « quatre doigts dressés vers le ciel » qui seraient selon lui identiques aux petits pains de sucre qui coiffent les lanterneaux djerbiens. À Melika, ces ornements dressés sont couronnés par des boules de faïence blanche qui rappellent sans doute les œufs d’autruche qui devaient jadis orner le faîte des minarets du Mzab. Le style de ces minarets, inconnu dans les autres régions ibadites, symbolise à tel point l’architecture mozabite qu’en 1916, dans la ville malékite de Metlili, les habitants ont démoli l’ancien minaret pyramidal et l’ont remplacé par une tour carrée de style commun en Algérie, afin d’affirmer clairement combien ils étaient hostiles aux Ibadites.

 

 

 

 

 

 

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 M’zab – Ghardaia: rue et minaret de la Grande Mosquée 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les mosquées souterraines

 

 

Dans le Mzab, les petites mosquées de cimetières et de palmeraies possèdent quelquefois des salles souterraines, appréciées pour leur discrétion , mais il n’existe pas de véritables mosquées creusées dans le sol, alors qu’elles sont fréquentes dans les deux autres régions ibadites. Dans le djebel Nafûsa, beaucoup de ces constructions sont en partie enterrées dans le sol et paraissent dès lors, depuis l’extérieur, extrêmement basses. D’autres mosquées sont tout à fait souterraines, comme celle de Thumayat, datant du XIIe siècle, ou la célèbre mosquée consacrée à Abû Zakariyyâ’ al-Tûkîtî, un savant du IXe siècle. Cette dernière appartient à un complexe de constructions utilisées par les troglodytes de la région de Tamazda. Bâtie à l’intérieur d’une cavité très profonde, elle contient trois pièces recouvertes de plâtre décoré, deux d’entre elles renfermant des tombes. Djerba compte plusieurs mosquées creusées dans le sol dont la salle de prière souterraine est identique à celle des autres mosquées et de très petite dimension. Ce sont les « mosquées d’en-bas » que les habitants appellent lûta. Il pourrait s’agir de la plus ancienne forme de mosquées connue dans l’île, qui exprimerait la continuité avec les traditions berbères préislamiques. La plus connue est la mosquée al-Bardâwî, creusée dans une cour chaulée comportant des citernes et ceinte par un mur bas ; elle est désormais complétée par une mosquée bâtie plus récemment dans cette même cour. La salle de prière souterraine est accessible par de larges marches s’enfonçant dans le sol, l’entrée n’est pas dissimulée et ne possède pas de porte. La cour présente deux éléments tout à fait particuliers, un minaret-escalier qui s’élève seul sans reposer contre une façade et une sorte d’ébauche de mihrab, la forme de la niche étant juste esquissée sur le sol en un relief de faible hauteur.

 

 

 

Parmi les raisons qui ont poussé les Ibadites à creuser ces lieux de culte, la plus évidente est la recherche de fraîcheur, puisque ces pièces sont tempérées toute l’année. Il semblerait en effet que c’est dans le djebel, à Azizia près de Gharyan, qu’a été enregistrée en 1922 la température la plus élevée à la surface de la terre. À Djerba, de nombreux locaux utilitaires sont d’ailleurs souterrains comme les huileries ou les ateliers de tissage. Outre cette raison pratique, on considère souvent que l’architecture souterraine des mosquées pourrait être liée à la condition des Ibadites schismatiques qui auraient aménagé des lieux de prière secrets pour échapper aux persécutions. Aucun texte ne prouve cependant que leurs mosquées auraient été volontairement détruites par les chrétiens ou par d’autres musulmans. Il n’est pas certain que ces mosquées étaient à l’origine réellement conçues pour être invisibles ; la mosquée al-Bardâwî, en tout cas, est bien apparente. Il paraît probable que la peur de la persécution n’est pas la véritable cause de cette architecture souterraine, d’autant que les Ibadites djerbiens ont construit nombre de mosquées fortifiées pour résister aux attaques. Il faut plutôt la mettre en rapport avec l’un des plus anciens cultes berbères, le culte des grottes, autrefois considérées comme la demeure des divinités. Après s’être convertis à l’islam, les Berbères restèrent fidèles à ces lieux sacrés et les associèrent généralement à des défunts connus pour leur piété ; il y en a plusieurs dans le djebel Nafûsa . On trouve aussi à Djerba plusieurs grottes artificielles, creusées dans les cours des mosquées, pourvues ou non de mihrabs. Les Ibadites auraient ainsi perpétué à l’époque musulmane l’un des principaux cultes des anciens Berbères.

 

 

 

 

 

 

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Mosquée souterraine de Sedouikech « Jemàa Lûta »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’absence de décor

 

 

Cette spécificité doit être mise en rapport avec la morale particulière des Ibadites que leurs principes religieux ont conduits à refuser la décoration architecturale et la hiérarchie entre les types de bâtiments. Les Ibadites se sont efforcés de maintenir une parfaite égalité entre tous les croyants et des sentiments tels que l’envie ou la jalousie sont particulièrement condamnables à leurs yeux. Malgré les fortunes qu’ils ont accumulées grâce au commerce transsaharien, ils ont adopté le mode de vie des plus modestes d’entre eux. La doctrine ibadite réprouve totalement la richesse ostensible et dès lors les tombeaux ou les édifices dédiés à de célèbres personnages sont tout aussi sobres que les plus simples des mosquées. Si les lieux de culte ne comportent en principe aucune décoration, c’est parce que la relation avec Dieu doit être la plus pure possible et que de luxueuses ornementations ne feraient que la pervertir. De même, leur architecture extrêmement simplifiée se justifie par le fait que l’utilisation de techniques de construction ou de structures compliquées serait vaine aux yeux de Dieu. Mis à part les rudimentaires ornements dressés qui couronnent le sommet des minarets, cette règle paraît strictement respectée dans la pentapole mozabite où les mosquées ne présentent aucun élément décoratif surajouté, aucun signe extérieur de richesse, leur beauté dépendant de leur seule structure. Le mihrab est toujours laissé nu, à l’exception de celui de la mosquée de Melika, constitué par deux niches inscrites l’une dans l’autre . Dans le djebel Nafûsa, la plupart des mosquées qui ont été étudiées présentent également un mihrab tout à fait dépouillé. Il y a toutefois quelques exceptions comme le plus récent des deux mihrabs de la mosquée Taghlîs de Bûghṭûrâ, orné de pierres finement sculptées figurant, entre autres, des cercles contenant des étoiles à cinq branches. Dans ces montagnes, la plupart des lieux de culte, souterrains ou non, sont pourvus d’un décor imprimé ou gravé dans le plâtre qui recouvre les murs de la salle de prière. Ce décor, rarement très abondant, est généralement limité à certaines portions de la voûte, surtout celles proches du mihrab. Le motif le plus fréquent est celui de la main imprimée dans le mur, avoisinant des points, des chevrons, des croix inscrites dans des carrés, des triangles et des étoiles à six branches. On y trouve parfois aussi des inscriptions, des versets coraniques ou plus rarement des mentions historiques. Ces signes doivent être rattachés à la vaste grammaire de motifs traditionnels que les Berbères utilisent depuis l’époque néolithique. Ces formes géométriques, peut-être des animaux ou des végétaux stylisés à l’extrême, avaient à l’origine une signification, souvent magique, mais dans de nombreux cas leur sens s’est perdu. On les retrouve tant dans les tatouages que dans les broderies, les tapis, les bijoux ou les poteries. Ils sont ici combinés, sans doute dans le but de protéger l’édifice, offrant dès lors au lieu de prière un décor qui échappe totalement aux arts décoratifs musulmans classiques. Ces ornements paraissent la plupart du temps très anciens mais deux mosquées du djebel ont gardé des inscriptions prouvant que le décor a été refait, l’une à la fin du XIXe siècle, l’autre en 1912. Ces compositions de signes traditionnels berbères se retrouvent à Djerba, où elles recouvrent notamment les voûtes de deux anciennes mosquées aujourd’hui en ruine, Fawzar et al-Barrân. L’île est incontestablement la région ibadite qui présente la plus grande variété de décors. Ils sont généralement très modestes, se résumant souvent à une simple moulure, parfois coiffée de pinacles, qui souligne les portes ou la niche du mihrab. Celle-ci peut aussi être encadrée par deux fines colonnes. Certains mihrabs sont surmontés par un décor géométrique principalement formé de rosaces, de palmettes, de losanges inscrits dans des cercles, d’étoiles, de croix inscrites dans des carrés. Dans la mosquée d’Abû Miswar et dans la mosquée Bû Zayd datant du début du XIIIe siècle, ces figures sont associées à des inscriptions et à la figuration de trois petits mihrabs : ces riches décors, tout à fait inhabituels dans des mosquées ibadites, ont été rajoutés à la période ottomane. Enfin, la mosquée Walhî, fondée au XIIIe siècle et devenue la plus importante madrasa de l’île après celle d’Abû Miswar, présente un décor sophistiqué d’inspiration purement musulmane. Les voûtes de la salle de prière sont couvertes de longs bandeaux calligraphiés en relief sur l’enduit de plâtre, comportant principalement des versets coraniques relatifs à la construction des mosquées et une inscription précisant que ce décor a été réalisé en 1071/1660. Le vaste riwâq est doté d’une décoration épigraphique similaire et comprend un mihrab extrêmement décoré, où sont modelés en relief les noms d’Allâh et de son Prophète ainsi que la profession de foi. Une inscription dans le décor du plafond mentionne la date de 1192/1778-1779 et tout porte à croire que l’ornementation du mihrab date de cette époque.

 

Les exemples cités plus haut ne reflètent qu’une partie des décorations observées sur l’île mais il est très probable qu’elles ont été pour la plupart ajoutées bien après la construction des édifices et que les mosquées djerbiennes étaient à l’origine aussi dénuées de décoration que celles du Mzab, mis à part sans doute le décor géométrique berbère. Dans les salles de prière restaurées ou bâties récemment, il semble que l’habitude ait été prise d’ajouter une ornementation, même si elle reste réduite. Cette tendance moderne qui s’éloigne de la traditionnelle austérité ibadite se remarque également dans le Mzab. Ainsi, à El Ateuf, un mihrab récent, pourvu de colonnes torsadées et surmonté de claustras, a été conçu à partir d’éléments préfabriqués, offrant un résultat surprenant totalement étranger au style régional.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La place réservée aux femmes

 

 

En dehors des prières collectives, les femmes mozabites, accompagnées de leurs jeunes enfants, se rendent fréquemment dans les mosquées pour y passer des moments de détente . La même chose s’observe à Djerba. Il paraît que traditionnellement, les salles de prière ibadites étaient partagées de manière à aménager un espace pour les femmes. Ainsi, dans le djebel Nafûsa, on tendait jadis un voile qui séparait la salle en deux et derrière lequel se tenaient les dames venues assister aux leçons et à la prière. Dans la mosquée djerbienne Walḥî, la salle de prière compte deux portes, l’une à l’est et l’autre au nord, cette dernière destinée aux femmes. Enfin dans le Mzab, un compartiment spécial à entrée indépendante était réservé aux femmes, séparé du reste de la salle par une cloison solide, percée de quelques petits trous parfois couverts à leur tour par des morceaux de tissu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La mosquée Walhî, fondée au XIIIe siècle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La conservation des mosquées

 

 

Un grand nombre de mosquées djerbiennes sont aujourd’hui menacées de disparition et malgré les sommes gigantesques investies dans le développement du tourisme, bien peu d’argent a été consacré à préserver le patrimoine culturel de l’île. Les facteurs naturels en sont parfois responsables : la mer a submergé de vastes portions de la côte et a ruiné plusieurs édifices. Mais dans la plupart des cas, c’est le manque d’entretien qui a entraîné la disparition de ces mosquées, tombées en désuétude. Le bâtiment n’est plus régulièrement enduit d’un épais badigeon de chaux et s’abîme dès lors rapidement sous la pluie et le vent de sable. De ce fait, seuls les lieux de culte qui assument encore leurs fonctions sont sauvegardés. L’abandon de nombreuses mosquées est lié à l’évolution de la société djerbienne : les nouveaux métiers lucratifs nés du tourisme ont poussé les campagnards à s’installer dans les villes et les agriculteurs demeurés sur leurs terres n’ont généralement pas les moyens de restaurer les bâtiments. L’Association pour la sauvegarde de l’île de Djerba (AS.S.I.DJE.), fondée en 1976, a établi une liste des mosquées anciennes et tente de sensibiliser la population à l’architecture traditionnelle en organisant des séminaires et des expositions. Elle a pour but de restaurer les bâtiments endommagés et de leur conférer ensuite un nouveau rôle religieux ou culturel, ce qui serait évidemment leur meilleure sauvegarde. Malheureusement, cette association souffre d’un manque cruel de moyens et un très petit nombre de projets sont menés à bien. Elle joue cependant un rôle important : si jusqu’aux années 1980, de nombreuses mosquées anciennes ont été complètement défigurées et amputées de leur minaret à lanterneau typique, ce n’est plus le cas aujourd’hui et la restauration des mosquées est effectuée soigneusement. Un grand nombre d’entre elles, cependant, sont condamnées à disparaître rapidement . Il faut ajouter que toutes les mosquées construites récemment à Djerba copient le style commun nord-africain avec un haut minaret, sans plus de considération pour les particularités architecturales ibadites. Ces nouvelles constructions fleurissent également dans le djebel Nafûsa où de nombreux édifices anciens sont fort dégradés. L’étude qui y a été menée dans les années 1970 conclut pourtant que la plupart des mosquées sont gardées propres, sont relativement restaurées et blanchies à la chaux. Elles sont utilisées comme lieux de pèlerinage, tout comme dans l’île. À la même époque, bien que très abîmée, la mosquée de Shârûs est encore utilisée. Il semble malheureusement qu’aucune organisation comparable à l’AS.S.I.DJE. n’ait pour but de sauvegarder les bâtiments qui subsistent. Le tourisme est en plein essor en Libye ces dernières années mais le patrimoine ibadite n’est pas au programme. Les voyageurs traversent très rapidement le djebel Nafûsa pour y voir l’un ou l’autre grenier fortifié puis s’empressent vers l’oasis de Ghadamès. En l’absence de tout effort d’envergure, à l’initiative de l’État ou d’une association locale, il faut donc craindre que les lieux de culte ibadites disparaissent peu à peu. L’avenir des mosquées mozabites est beaucoup plus réjouissant. Il y a quelques décennies pourtant, la volonté de moderniser les cités de la pentapole s’est étendue à l’architecture religieuse. Certaines vieilles mosquées ont été démolies partiellement ou entièrement et reconstruites en ciment, bien rectilignes. Ainsi la fameuse mosquée d’Ammi Saïd a été défigurée par une aile moderne que les photographes tentent de faire sortir du cadrage. Dès le début des années 1960, l’architecte André Ravéreau, inquiet de l’évolution négative des cités mozabites, eut à cœur de proposer des solutions pour conserver et promouvoir l’architecture traditionnelle tout en assurant un développement urbanistique moderne. Son action fut couronnée de succès lorsqu’en 1982, la vallée du Mzab fut inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Dix ans plus tard fut créé l’Office de protection et de promotion de la vallée du Mzab (OPVM), chargé de restaurer les monuments historiques. Cet organisme paraît très actif et contribue manifestement depuis sa création à sauvegarder les édifices.

 

 

À nouveau, du point de vue de la conservation du patrimoine architectural, le Mzab se distingue des deux autres régions étudiées. Toutes les mosquées ibadites du Maghreb partagent, il est vrai, des particularités marquantes, liées à l’histoire de la communauté et à ses pratiques religieuses. Toutefois les mosquées mozabites, dénuées de toute ornementation et dont le minaret de type saharien domine la cité, se différencient souvent des très modestes mosquées du djebel Nafûsa et de Djerba. Ces dernières présentent de nombreuses caractéristiques communes, parmi lesquelles figurent le décor géométrique berbère, les lieux de culte souterrains ou la diversité des types de minarets.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1): Dès le XVIIIe siècle, une partie de la population a été progressivement conquise par le malékisme. (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source

 

Article: Prevost Virginie, « Les mosquées ibadites du Maghreb », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 125, 2009, pp. 217-232

Photos: Virginie Prevost et Axel Derriks

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Tlemcen, capitale du Maghreb central : Fonctions d’une ville islamique médiévale

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LA CRÉATION DE L’ETAT ABD EL-WADIDE

 

 

 

 

 

La chute de l’empire Almohade, au début du XIIIe siècle, mit fin à l’unité politique du Maghreb. Du vide politique créé par le déclin de la puissance Almohade, émergèrent trois Etats : l’Ifriqiya sous la dynastie des Hafcides, l’extrême — Maghreb sous la dynastie des Merînides et le Maghreb Central sous celle des Abd el-Wâdides.

 

 

 

 

Les Abd el-Wâdides étaient une tribu Zenâta ; ils furent, semble-t-il, repoussés vers l’Ouest jusqu’à l’extrême — Maghreb au temps des invasions Hilaliennes, mais, plus tard, les Almohades les installèrent, en récompense de leur loyauté, dans la région qui s’étend entre Tlemcen et Oran. Le déclin des Almohades fournit aux Abd el-Wâdides, sous la conduite de Yaghmorâsan, du clan Zaïyânide, l’occasion d’installer une dynastie indépendante ; cette dynastie allait régner sur le Maghreb Central pendant trois siècles.

 

 

 

Pour capitale, Yaghmorâsan choisit Tagrart (l), l’actuelle Tlemcen, et au cours de son règne, qui dura près de cinquante ans, il fit beaucoup pour consolider et pour étendre le contrôle des Abd el-Wâdides sur le Maghreb Central. Pendant les années 1230 à 1250, il ne contrôlait que le territoire entourant Tlemcen et il le défendit avec succès contre les attaques des Hafcides et des Almohades. Plus tard, Yaghmorâsan entreprit une politique d’expansion territoriale, avec pour but le contrôle du reste de l’Algérie Occidentale et de Sijilmassa, qui était, au Sud du Maroc, un centre commercial de première importance sur la route principale du commerce transsaharien. Sijilmassa fut conquise en 1264, mais reprise par les Merînides dix ans plus tard. Pendant ces années, Yaghmorâsan réussit à imposer son autorité aux Maghrâwa, une tribu Zenâta qui occupait la région située entre l’oued Chélif et la Méditerranée ; il prit Miliana en 1270 et Ténès en 1273. Son fils Abu Saïd Uthman conquit le reste du territoire Maghrâwa entre 1283 et 1287 et força les Béni Tujin, autre tribu Zenâta établie dans la région située au Sud du Chélif, à reconnaître son autorité. Après la conquête de Médéa en 1289, l’Etat Zaïyânide s’étendait depuis la Moulouya à l’Ouest jusqu’à la Soummam à l’Est (Abu n-Nasr, 1971). Mais l’unité de l’Etat fut toujours fragile et menacée : de l’intérieur, par l’opposition tribale et de l’extérieur, par les ambitions territoriales de ses deux voisins.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tlemcen, capitale du Maghreb central : Fonctions d'une ville islamique médiévale dans Architecture & Urbanisme 1561267022-ruines-de-la-mosquc3a9e-agadir-idrisside-fondc3a9-par-idris-en-790-jc-a-tlemcen 

Agadir (Tmemcen)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Néanmoins, en dépit de trois siècles d’invasions, de guerres et d’insécurité, c’est pendant cette période que la cité islamique de Tlemcen atteint le sommet de la prospérité en tant que capitale de l’état Abd el-Wâdide. Il s’agit, d’autre part, d’une période sur laquelle on possède un relativement grand nombre de documents, si on la compare aux siècles précédents : en particulier nous disposons des écrits de Ibn Khaldoûn (1322-1406), Yahya Ibn Khaldoûn (1333-1379), et de Léon l’Africain (1465-1550).

 

 

 

 

 

La domination Abd el-Wâdide à Tlemcen comprend deux époques, séparées par une courte période (1337-1359) durant laquelle la cité tomba sous le contrôle de la dynastie voisine des Merînides de Fès. C’est la première branche des Abd el-Wâdides qui entreprit de faire de Tlemcen une cité digne de son nouveau rôle.

 

 

Leur réussite est rapportée par Ibn Khaldôun en ces termes :

 

« Tlemcen est la capitale du Maghreb Central. Durant les guerres contre les Béni Ghânîya, plusieurs villes voisines ont été prises et demeurent aujourd’hui abandonnées. Tlemcen, au contraire, a accru sa prospérité, ses quartiers résidentiels se sont étendus et montrent de solides maisons en briques et en tuiles. Les successeurs de Yaghmorâsan ont fait de Tlemcen leur résidence et y ont construit de beaux palais et des caravansérails pour les voyageurs. La cité a maintenant l’allure d’une vraie capitale musulmane, centre administratif d’un Sultanat« .

 

 

 

 

 

 

C’est Yaghmorâsan lui-même qui fit construire le minaret de la Grande Mosquée et réparer le dôme et le minaret de la mosquée Idrisside à Agadir. Sous son règne, les remparts ouest furent renforcés pour pouvoir supporter les attaques continuelles auxquelles la cité était soumise. Il abandonna le palais (ChâteauVieux) construit par les Almoravides près de la Grande Mosquée et posa les fondations d’un nouveau complexe palais — citadelle (le Méchouar) dans le secteur sud de la Tlemcen actuelle ; celui-ci devint la résidence officielle des princes Zaïyânides. Ses successeurs continuèrent la tâche commencée. Le Sultan Abou Saïd Othmân construisit l’oratoire de Sidi Bel-Hasen — le plus richement décoré des mosquées de Tlemcen — en 1296. Le Sultan Abou Hammou 1er construisit la medersa, la zaouîa et la mosquée d’Oued el-Imam en 1310, et, dans le Méchouar, il construisit un palais et une mosquée (1317). Son successeur Abou Tâchfîn construisit à Tlemcen de nombreux bâtiments publics dont il ne reste plus aucune trace aujourd’hui. Seule de toutes ces constructions, la Medersa Tâchfïniya survécut jusqu’au XIXe siècle et fut complètement démolie en 1876. Il semble que le Sahridj-el-Kèbir ou Grand Bassin, situé à l’extérieur des remparts ouest de la cité, soit aussi l’œuvre d’Abou Tâchfîn. Ce bassin rectangulaire — 200m de long, 100m de large et 3m de profondeur— fut creusé puis recouvert de briques crues. Georges et William Marçais (1903) ont émis l’hypothèse qu’il s’agit d’un réservoir qui était alimenté par les sources de Lalla Setti pour fournir en abondance de l’eau d’irrigation destinée aux jardins du nord de la ville — comme le Sahridj de Marrakech construit un siècle plus tôt.

 

 

 

 

 

 

Les premiers souverains Abd el-Wâdides étaient fort désireux d’annexer les territoires de l’état Hafcide situés à l’est, mais, malgré plusieurs guerres de conquête contre leurs voisins orientaux, ils virent leur attention constamment détournée vers l’Ouest, où l’existence même de l’état était menacé par les ambitions des Merînides de Fès. Pendant le règne d’Abou Saïd Othmân (1283-1304) le Sultan Merînide, Abou Yakoûb, attaqua trois fois Tlemcen : la ville dut à ses forts remparts de n’être pas prise. Abou Yakoûb commença alors le siège de la cité en 1299 et essaya d’obtenir sa reddition par la famine. Pendant ce siège, qui dura huit ans, le Sultan de Fès éleva autour de Tlemcen un mur tel que, selon Ibn Khaldoûn,

 

« un esprit, un être invisible aurait eu de la peine à pénétrer dans la cité« .

 

 

 

 

A l’approche de l’hiver, le Sultan Marocain construisit aussi, à 5 Km à l’ouest de la cité, un palais, une mosquée, des quartiers pour ses soldats et pour ses fonctionnaires, des bains, des auberges et des marchés. Ce nouveau camp retranché qui fut plus tard entouré d’un système de remparts impressionnant, prit le nom d’al-Mahalla al-Mançoura (Camp de la Victoire).

 

 

 

 

 

Bien que la nouvelle ville comprit des constructions permanentes, la plupart des habitations étaient certainement des bâtiments temporaires, tentes ou baraques. On trouve au Maghreb plusieurs exemples de camps militaires qui avaient l’apparence de villes ; certains d’entre eux d’ailleurs devinrent plus tard des habitats urbains authentiques. Tagrart elle-même était à ses débuts un camp Almoravide à l’extérieur d’Agadir. Nous savons qu’Abou Tâchfîn, pendant qu’il faisait le siège de Bougie, réunit des artisans qui, avec l’aide de l’armée, construisirent en 40 jours une nouvelle ville du nom de Temzezdekt ; quant au Sultan Merînide Abou’l-Hasan pendant une offensive contre Sijilmassa, il employa des ouvriers à la construction d’une nouvelle ville sous les murs de la cité. Durant ces périodes de siège, beaucoup de soldats étaient accompagnés de leur famille ; s’y ajoutaient des marchands, des artisans et tous les autres fournisseurs et services qui suivaient l’armée. Si le siège était long, la construction de baraques provisoires de branchages ou de pisé devenait essentielle, particulièrement pour les mois d’hiver, et donnait au camp l’apparence d’une ville.

 

 

 

 

 

En dépit du fait que la majorité des constructions de al-Mançoura n’étaient pas permanentes, on a de bonnes raisons de croire que les Merînides tentèrent d’élever une ville qui pût rivaliser avec la capitale Abd el-Wâdide. A cette époque, Tlemcen avait une importance vitale comme centre de transit pour la marchandise européenne et africaine, et les échanges commerciaux demeuraient actifs en dépit des hostilités et de l’insécurité régnante. Cependant, pendant le siège de Tlemcen, des caravanes venues du Sud furent détournées par les Merînides vers al-Mançoura qui supplanta rapidement la capitale Abd el-Wâdide dans ses fonctions commerciales. Al-Mançoura devint un centre commercial prospère et une cité cosmopolite qui attirait les marchands chrétiens, musulmans et juifs de plusieurs pays. Parmi les marchands chrétiens, les majorquains avaient une position particulièrement importante et l’un d’eux, Bernât Salarn, portait le titre de « consul des marchands chrétiens de l’armée d’Abou Yakoûb ».

 

 

 

 

 

La ville comprenait aussi maints artisans, y compris ceux qui travaillaient les métaux précieux. D’après Georges et William Marçais (1903), c’est le transfert de ces fonctions commerciales qui transforma le camp de al-Mançoura en véritable ville. Cette théorie reçoit l’appui de Ibn Khaldoûn qui écrit que Tlemcen était

« une cité impressionnante aussi bien par son étendue que par sa nombreuse population, l’intensité de son activité commerciale ou la solidité de ses fortifications. On y trouve des bains publics, des caravansérails et une mosquée où les habitants se réunissent le Vendredi pour la prière. Chaque jour sa prospérité s’accroit ; ses marchés regorgent de denrées et les marchands viennent de nombreux pays. Il ne faudra pas longtemps à cette ville pour devenir la cité la plus influente du Maghreb « .

 

 

 

 

 

En 1307, Abou Yakoûb était assassiné à al-Mançoura. Son successeur conclut immédiatement une paix avec les Abd el-Wâdides et retourna à Fès avec son armée. Selon les termes du traité de paix, les Abd el-Wâdides s’engageaient à respecter la nouvelle ville Merînide ; mais il semble que, plusieurs années après le départ des Marocains, ils aient démoli systématiquement al-Mançoura parce qu’elle offrait une base facile à une nouvelle offensive contre Tlemcen. Cependant, en 1355, le sultan de Fès attaqua à nouveau la capitale Abd el-Wâdide et, après un siège de dix ans, la cité tomba entre les mains des Marocains. Pendant près d’un quart de siècle les Marocains allaient contrôler le Maghreb Central.

 

 

 

 

 

Le Sultan Marocain n’établit pas sa résidence dans la capitale Abd el-Wâdide, mais choisit de reconstruire al-Mançoura et d’en faire sa résidence officielle et la capitale administrative des Merînides dans le Maghreb Central. Il reconstruisit la Grande Mosquée à al-Mançoura, la décora avec profusion et construisit le fameux Palais de la Victoire, un vaste complexe palais — citadelle qui entourait des jardins et des lacs d’agrément. Cette résidence royale, située dans la partie sud de la ville, était, semble-t-il, entourée d’une aire de peuplement dense : le quartier officiel, avec de solides constructions de brique crue, quelques routes pourvues d’un revêtement, des citernes et des fontaines publiques. Les quartiers nord de la ville étaient probablement réservés aux marchands, commerçants et artisans. On construisit de nouveaux remparts flanqués de tours carrées et le Sultan Merînide fit tout ce qu’il put pour repeupler la cité et lui rendre son importance commerciale. Une fois encore al-Mançoura devint une cité prospère et florissante indépendamment de Tlemcen même.

 

 

 

 

 

Quant à l’existence de travaux d’urbanisme à Tlemcen même durant la période Merînide, nous en avons très peu de traces ; leurs constructions les plus importantes se trouvent dans la zone qui entoure immédiatement la capitale Abd el-Wâdide. En plus de la reconstruction et de l’embellissement de al-Mançoura le Sultan de Fès fit élever les trois bâtiments principaux de Sidi Bou Médien, situé à un peu plus d’un kilomètre à l’est de Tlemcen. Ce village, parfois connu sous le nom d’El-Eubbâd, se développa vers la fin du XIIe siècle autour de la tombe de Sidi Bou Médien, sur les pentes nord des Monts de Tlemcen. Il devint un important centre de pèlerinage et au XIVe siècle les Merînides construisirent la mosquée, la medersa et le petit palais qu’on peut encore y voir. Les Marocains construisirent aussi une mosquée près de la tombe de Sidi ’1-Haloui, juste sous les remparts nord-est de la capitale Abd el-Wâdide.

 

 

 

 

 

Merînides et Abd el-Wâdides étaient tous deux héritiers des traditions hispano-arabes des Almoravides et des Almohades : leur art, leur architecture étaient essentiellement ceux de l’Espagne musulmane, d’où une évidente unité de style entre Tlemcen, Fès et Grenade. Nous savons qu’à la demande du souverain Abd el-Wâdide Abou Hammoû 1er et de son fils Abou Tâchfîn, le souverain de Grenade envoya ses architectes, ses artisans et ses ouvriers les plus capables à Tlemcen et le travail de ces immigrants andalous apparaît clairement dans les bâtiments publics construits pendant la période Abd el-Wâdide et pendant la période Merînide. Le Sultan Abd el-Wâdide Abou Tâchfîn employa également des milliers de prisonniers chrétiens dans ses nombreux travaux d’urbanisme.

 

 

 

 

 

C’est une révolte de leurs sujets nomades qui mit fin en 1359 à la domination directe des Merînides dans le Maghreb Central et amena la restauration d’une branche des Abd el-Wâdides. Sous le nouveau Sultan, Abou Hammoû Moûsa II (1359-1389), le Maghreb Central connut une courte période de prospérité, mais, après sa mort, une longue succession de souverains faibles et de nombreuses crises dynastiques amenèrent un profond déclin politique.

 

 

 

 

Pendant de longues périodes le royaume Abd el-Wâdide se trouva réduit à l’état de vassal du Sultan de Fès et les Merînides, comme les Hafcides, intervinrent dans la politique intérieure de l’Etat. Le contraste entre la première et la seconde branche des Abd el-Wâdides s’exprime clairement dans leurs constructions : les derniers Abd el-Wâdides réalisèrent très peu de constructions importantes ; en revanche ils restaurèrent et entretinrent quelques-unes des constructions antérieures. Cependant, al-Mançoura qui leur rappelait constamment leur défaite, ne survécut pas longtemps au départ des Merînides et fut rapidement détruite. La mosquée et la tombe de Sidi Brahim construites par Abou Hammoû II illustrent la rapide décadence artistique de Tlemcen (Julien 1970).

 

 

 

 

 

Paradoxalement, malgré le déclin politique qui caractérisa les deux derniers siècles de la dynastie Abd el-Wâdide, la vie économique semble être demeuré prospère. Léon l’Africain après avoir visité la cité au XVIe siècle, écrit :

  »Telensin, est une grande et royale cité. Du temps du roi Abou-Tesfin, elle parvint jusques au nombre de seize mille feux, et si elle était accrue en grandeur, elle n ‘était pas moindre en civilité et honnête façon de vivre . . Tous les marchands et artisans sont séparés en diverses places et rues, comme nous avons dit de la cité de Fez. Mais les maisons ne sont pas si belles ni de telle étoffe et coutanges. Outre cela, il y a de beaux temples et bien ordonnés. Puis se trouvent cinq collèges d’une belle structure ornés de mosaïques et d’autres ouvrages excellents dont les aucuns furent édifiés par les rois de Telensin et les autres par les rois de Fez… Il s’y trouve davantage un grand nombre d’hôtelleries à la mode africaine, entre lesquelles il en est deux où logent ordinairement les marchands genevois et vénitiens. Et sont les murailles merveilleusement hautes et fortes donnant entrée par cinq portes très commodes et bien ferrées, joignant lesquelles sont les loges des officiers, gardes, et gabelliers. Hors la ville se voient de belles possessions et maisons, là où les citoyens ont accoutumé en temps d’été demeurer pour le bel ébat qu’on y trouve, pour ce qu ‘outre la plaisance et belle assiette du lieu, il y a des puits et fontaines vives d’eau douce et fraîche. Puis, au dedans le pourpris de chacune possession, sont des treilles de vignes qui produisent des raisins de diverses couleurs et d’un goût fort délicat avec des cerises de toutes sortes et en si grande quantité que je n ‘en vis jamais tant en lieu où je me sois trouvé.

 

 Les habitants de Telensin sont divisés en quatre parties, écoliers, marchands, soldats et artisans. Les marchands sont pécunieux, opulents en possession, hommes justes ayant en singulière recommandation la loyauté et honnêteté de leurs affaires et prenant merveilleusement plaisir à tenir la cité garnie, en sorte que, pour y faire conduire la marchandise, se transportent au pays des noirs. Les artisans sont fort dispos et bien pris de leurs personnes, menant une très plaisante vie et paisible, et n’ont d’autre chose qui leur revienne mieux que de se donner du bon temps. Les soldats du roi sont tous gens d’élite, et soudoyés suivant qu’on les sent suffisants et mettables, tellement que le moindre d’entre eux touche 300 ducats par mois . . . Les écoliers sont fort pauvres et demeurent aux collèges avec une très grande misère ; mais, quand ils viennent à être doctorés, on leur donne quelque office de lecteur ou de notaire, ou bien ils se font prêtres. Les marchands et citoyens vont honorablement vêtus, et le plus souvent mieux en ordre que ceux de Fez, parce qu’à vrai dire ils sont plus magnifiques et libéraux« .

 

 

 

 

 

 

 

 

  dans Architecture & Urbanisme

La Citadelle El Mechouar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA FONCTION DE TLEMCEN A L’EPOQUE ABD EL-WADIDE

 

 

 

 

 

 

Quelle était la base de cette prospérité ? Quelles étaient les fonctions de Tlemcen pendant l’époque Abd el-Wâdide ? La fonction administrative et militaire remplie par la cité avait une importance particulière ; elle se manifestait dans la présence d’une riche cour auprès de laquelle étaient accrédités plusieurs ambassadeurs et consuls étrangers, les makhzen (personnel administratif du souverain), les chefs militaires, la garde personnelle du prince, qui comprenait les mercenaires chrétiens, et les troupes en garnison. Les makhzen des premiers sultans Abd el-Wâdides étaient plus nombreux que ceux des Merînides. Yaghmorâsan, par exemple, quand il arrive au pouvoir, nomme un vizir (premier ministre et conseiller), un hâjib (chef de la maison royale), un secrétaire à la correspondance, un secrétaire aux armées, un ministre des finances et un cadi de la capitale. Au début, les postes-clés du gouvernement étaient donnés à des membres de la dynastie régnante, mais plus tard des réfugiés andalous et des esclaves chrétiens convertis à l’Islam arrivèrent à occuper quelques-uns des plus hauts offices de l’Etat (G. Marçais, 1940). De Tlemcen, les sultans Abd el-Wâdides gouvernaient un royaume qui s’étendait de l’Oued Moulouya à l’Ouest jusqu’à la Soumman à l’Est, territoire dont les dimensions variaient toutefois quelque peu selon la force de ses voisins. Dans les régions où l’autorité du sultan pouvait s’exercer directement ainsi que dans les centres urbains, il était représenté par un gouverneur choisi normalement dans la famille régnante. Ailleurs, l’administration des provinces était assurée par des tribus fidèles au pouvoir central et connues sous le nom de tribus makhzen.

 

 

 

 

 

Les souverains contribuèrent beaucoup au développement de la vie religieuse et intellectuelle de leur capitale. Ils élevèrent ou dotèrent plusieurs mosquées et construisirent de nombreuses médersas , résidences qui comprenaient des cellules pour les étudiants et des pièces prévues pour l’enseignement. Comme dans toutes les villes islamiques du Maghreb, l’école était un élément habituel du paysage urbain, contrairement à la campagne où les écoles étaient soit clairsemées soit même totalement absentes dans des régions très étendues. Cependant une partie seulement de la population urbaine avait la possibilité d’aller à l’école. Il n’y avait pas d’écoles pour filles, et beaucoup de garçons entraient tout jeunes encore en apprentissage. C’est la bourgeoisie qui fournissait à l’école la majorité de ses élèves. L’éducation comprenait principalement les études religieuses, mais la plupart des garçons ne dépassaient pas le stade de l’école coranique. Quelques-uns avaient la possibilité d’aller étudier à la mosquée sous la direction des oulémas (érudits, généralement d’origine bourgeoise et jouissant de revenus personnels) : l’étude du Coran, de la loi Hadith et de la loi musulmane avait la première place, et les autres matières occupaient une position tout à fait secondaire. Pendant cette période, Tlemcen acquit une réputation de culture et, quoique le champ des matières étudiées y fût moins étendu qu’à Fès ou Tunis par exemple, ses érudits et ses nombreux lettrés attiraient les étudiants des provinces gouvernées par les Abd el-Wâdides, mais aussi de plus loin. Sous la dynastie Abd el-Wâdide, la cité acquit son atmosphère intellectuelle propre. Mais elle assimila peu la culture des régions extérieures au Maghreb et Le Tourneau (1957) a souligné que la vie intellectuelle y était beaucoup moins raffinée que dans l’Orient musulman.

 

 

 

 

 

La présence d’une riche cour encouragea aussi beaucoup le développement de l’industrie urbaine : elle fournissait un marché aux produits de luxe, dont quelques-uns étaient aussi exportés en Afrique subsaharienne. Les autres produits de l’artisanat urbain se vendaient aux bourgeois et au peuple de Tlemcen et aux paysans des campagnes voisines. Pourtant la spécialisation n’était pas très poussée et toutes les villes, quelles que soient leurs dimensions, produisaient à peu près le même choix de produits de base, Néanmoins, étant l’un des plus grands centres urbains du Maghreb, Tlemcen, comme Fès et Tunis, arrivait à produire, un choix plus varié de certains produits, et ces articles étaient souvent distribués aux petites villes qui entouraient Tlemcen.

 

 

 

 

 

Le textile était la branche la plus importante de l’industrie. On fabriquait en grandes quantités le tissu de grosse laine et les tisserands de Tlemcen, contrairement à ceux des petites villes, fabriquaient aussi un tissu de laine fine, de la soie, du coton, du tissu mélangé laine et soie ou laine et coton, ainsi que de riches brocarts. La laine était produit local, mais il fallait importer la soie et le coton. Le peignage de la laine, le filage de la laine, du coton ou de la soie étaient effectués à la maison par les femmes des familles urbaines pauvres. Les tissus étaient tissés dans leur couleur naturelle, mais il existait aussi une industrie teinturière florissante qui produisait des fils de différentes couleurs en utilisant des colorants minéraux ou végétaux du pays. La broderie d’or et d’argent était en principe l’œuvre de femmes de la bourgeoisie qui travaillaient chez elles.

 

 

 

 

 

 

L’industrie urbaine avait une autre branche bien développée dans le tannage et le travail du cuir. Le cuir provenait de la peau de mouton, de vache, de chèvre et parfois de chameau ; dans plusieurs tanneries des ouvriers spécialisés coloraient les cuirs à l’aide de colorants locaux. Ces cuirs étaient alors vendus par les tanneries aux cordonniers, leurs principaux clients, mais aussi à des fabricants de selles, de harnais, de ceintures et de sacs. Comme la broderie sur tissu, la broderie sur cuir était effectuée à la maison par les femmes.

 

 

 

 

 

 

La construction était une autre industrie importante. Les carriers, d’abord, chauliers, fabricants de briques et de tuiles ; des menuisiers pour les portes et fenêtres, l’assemblage des plafonds et les poutres ; des forgerons pour la ferrure et, dans les habitations plus luxueuses, des maçons spécialisés : les tailleurs de marbre, les poseurs de mosaïques, les sculpteurs sur bois.

 

 

 

 

 

 

Un quatrième groupe d’industries concernait la fabrication d’outils et d’équipement à l’usage non seulement des citadins mais aussi des populations rurales voisines. Il y avait des forgerons, des tourneurs de bois, des fabricants de pelles, fourches, charrues, métiers et rouets ; il y avait des tonneliers et des cordiers. On peut ajouter à cette liste les industries manufacturières d’objets domestiques : les potiers, vanniers, soudeurs, chaudronniers et armuriers. En revanche il y avait très peu d’industries alimentaires : la plupart de ces produits étaient faits à la maison.

 

 

 

 

 

 

Pour ce qui est de l’organisation de l’industrie, chaque unité ou entreprise était de petites dimensions, parfois limitée au propriétaire (m ‘allem), plus généralement comprenant de 2 à 10 ouvriers et apprentis groupés autour du propriétaire. Rares étaient les établissements plus larges et le propriétaire, qui d’habitude travaillait avec les employés, n’était pas riche. Parfois aussi l’artisan travaillait seul dans une petite échoppe ouverte sur la rue ou dans des établissements plus importants qui abritaient plusieurs ouvriers. La journée de travail était réglée sur le nombre d’heures de plein jour, mais, compte tenu des nombreuses fêtes religieuses, des fêtes officielles pour l’avènement d’un nouveau sultan ou pour la célébration d’une grande victoire, et des cérémonies familiales (mariages ou naissances), le nombre annuel de journées de travail se trouvait considérablement réduit. On a estimé par exemple que les artisans marocains, à Fès, travaillaient 200 jours par an pendant une moyenne de six heures par jour (Le Tourneau, 1957). La mécanisation était réduite ou nulle, et les produits de l’industrie urbaine étaient faits à la main avec des outils qui n’avaient pas changé depuis des siècles. Les seules exceptions en la matière étaient la minoterie, où l’on employait parfois la force hydraulique, et les huileries où un animal était souvent employé pour tourner les meules qui pressaient les olives. Les techniques industrielles étaient des secrets jalousement gardés et transmis au cours des siècles par les artisans aux apprentis.

 

 

 

 

 

 

Peu d’artisans vendaient directement à l’acheteur ; plus généralement, les produits de l’industrie locale se vendaient par l’intermédiaire de négociants et de boutiquiers. Le négociant et le boutiquier n’avaient pas de fournisseur régulier ; ils s’approvisionnaient à heure fixe tous les jours ou une fois par semaine selon le volume des ventes.

 

 

 

 

 

 

Quoique pauvre, l’artisan, patron ou ouvrier, avait sa place dans la société urbaine. Comme Le Tourneau (1957) l’a souligné, « il a le sentiment de tenir une place dans la cité où le travail manuel n ‘est pas considéré comme une activité inférieure mais bien comme une activité sur le même plan moral que les autres. Ceux mêmes qui exercent un métier moins considéré que d’autres, comme les égoutiers ou les porteurs d’huile, ne sont point du tout regardés comme des parias : ils participent à la dignité inhérente à tout travail, ont, comme les autres, leur honneur professionnel et accomplissent leur tâche avec beaucoup de conscience et de sérieux « ,

 

 

 

 

 

 

Tlemcen fournissait une très grande variété de commerce de détail à la cité même et à ses environs. On trouve en premier lieu, abondamment et largement réparties dans la ville, les fonctions les plus humbles, qui répondaient aux besoins locaux plutôt qu’à ceux de la ville dans son ensemble : elles comprenaient les épiceries et les échoppes qui vendaient huile, savon, beurre, miel, charbon de bois, thé, légumes, fruits et autres denrées essentielles aux besoins quotidiens. Ces échoppes, qui existaient dans chaque quartier de la ville, étaient généralement groupées autour de la mosquée, des bains et du four communal. En second lieu, au sommet de la hiérarchie du commerce de détail, on trouve les marchands et boutiquiers du bazar (qaïçariya). Le bazar était une aire d’activité commerciale intense où, dans un espace relativement petit, citadins et campagnards pouvaient acheter tous les produits alimentaires ou manufacturés dont ils avaient besoin. Là, toutes les boutiques qui vendaient le même type de produits étaient concentrées dans une même rue, chacun formant cependant une unité séparée. Petits commerçants de quartier et commerçants de bazar s’approvisionnaient les uns comme les autres dans les marchés spécialisés dispersés dans la ville. En revanche, les produits d’importation étaient généralement vendus directement des marchands aux détaillants. Tlemcen jouait un rôle de carrefour commercial pour la campagne environnante, centralisant les produits locaux pour les besoins de la population urbaine ou pour l’exportation, et distribuant les produits et services dont la campagne avait besoin. Les habitants des régions rurales qui entouraient immédiatement Tlemcen apportaient eux-mêmes leurs produits aux marchés spécialisés et faisaient leurs achats dans le bazar. Les échanges commerciaux avec les régions rurales plus éloignées de la ville s’effectuaient par l’intermédiaire d’une série de centres urbains secondaires. Tlemcen, comme Tunis et comme Fès, était entourée d’un certain nombre de centres urbains plus petits servant chacun de foyer à la zone rurale qui l’entourait. Produits alimentaires et autres étaient d’abord portés par les campagnards aux marchés des petits centres urbains les plus proches ; de là ils étaient ensuite transportés jusqu’à la capitale. Les marchandises d’importation et les produits de l’industrie urbaine, vêtements, souliers, outils, étaient également distribués dans les petites villes satellites.

 

 

 

 

 

 

 

Néanmoins, la sphère d’influence économique de Tlemcen n’était pas très étendue, limitée à l’Est par la vallée du Sig et à l’Ouest par la Moulouya. Vers le Sud, cependant, son influence s’étendait jusqu’à la bordure nord du Sahara, couvrant les steppes des hauts plateaux de l’intérieur d’où les nomades venaient échanger les produits de leur élevage contre les céréales de la zone côtière et les produits de l’industrie urbaine (Le Tourneau, 1957).

 

 

 

 

 

 

Si Tlemcen, comme les autres villes musulmanes importantes du Maghreb à la même époque, desservait la région environnante par l’intermédiaire d’une série de centres urbains plus petits, en revanche la mauvaise qualité des communications empêchait toute compétition ou interaction économique véritable avec d’autres villes possédant un niveau élevé de services, comme Fès et Marrakech. Ces villes étaient relativement isolées les unes des autres et il y avait peu de contact économique signifiant. La spécialisation était peu développée et chaque cité devait reproduire l’ensemble des services déjà fournis par ses voisines. Webb (1957) a décrit cette situation comme celle d’une « société urbaine isolée » et l’a opposée à la « société urbaine intégrée » de nos jours. On peut distinguer une vague hiérarchie de centres administratifs, mais un système urbain véritable n’avait pas encore émergé dans le Maghreb Central sous la dynastie Abd el-Wâdide.

 

 

 

 

 

 

Tlemcen était aussi, avec un petit groupe d’autres cités, une de celles qui avaient des relations commerciales actives avec les états d’Afrique subsaharienne et les états chrétiens du Nord de la Méditerranée. Sous la dynastie Abd el-Wâdide, la principale route commerciale transsaharienne allait d’Awdaghost (royaume du Ghana), et plus tard, au XIIIe siècle, d’Oualata et de Tombouctou jusqu’au grand centre commercial du Nord, à Sijilmassa dans le Tafilelt sur la bordure nord du Sahara (Lessard 1969). Sijilmassa, cependant, était séparée de Marrakech et de Fès par la formidable barrière du Haut-Atlas, et les ports de Safi, Salé, Arzila et Ceuta étaient sous le contrôle Merînide, tandis que les communications avec Tlemcen, dans le Maghreb central, à 50 Km seulement de la Méditerranée, étaient beaucoup plus faciles et se faisaient à travers les steppes facilement accessibles des hauts plateaux de l’intérieur. En conséquence, Tlemcen vint à occuper une position-clé sur le grand axe commercial qui reliait le monde méditerranéen et le monde africain. De même que Sijilmassa était la « porte du désert » qui conduisait à l’Afrique subsaharienne, Tlemcen était, pour les caravanes venant du Sud, la porte du bassin méditerranéen.

 

 

 

 

 

 

Les caravanes qui arrivaient à Tlemcen en provenance du Sud apportaient del’ivoire, des plumes d’autruche, de la gomme, de l’encens, de l’ambre, mais surtout de l’or et des esclaves — les deux éléments les plus importants du commerce transsaharien ; elles les échangeaient contre des céréales, des tissus, du cuivre, de la verrerie, des drogues et des parfums ; certains de ces produits étaient importés d’Europe. Al-Maqqari qui écrivait au XVIe siècle, nous a laissé un tableau vivant, basé sur des lettres familiales en sa possession, des activités commerciales de certains membres de sa famille, marchands à Tlemcen pendant la deuxième moitié du XIIIe siècle. Il nous apprend que leurs caravanes empruntaient la route de Sijilmassa à Oualata en passant par Teghaza, et que, pour assurer l’écoulement régulier des marchandises, on avait dû faire creuser de nouveaux puits le long de la route, organiser des convois avec d’autres groupes de marchands, et recruter, pour les accompagner, des guides qualifiés ansi que des gardes armés. Cinq petits-enfants du fondateur de cette famille de marchands formèrent une société avec deux d’entre eux établis à Tlemcen, un à Sijilmassa pour servir d’agent de liaison, et deux à Oualata. Des membres de la communauté juive de Tlemcen jouèrent aussi un rôle actif dans le commerce avec le Sud (Coudray, 1897 ; Barges, 1853 ; Mauny, 1961).

 

 

 

 

 

Les origines du commerce transsaharien sont obscures : on en trouve les premières traces dans des documents Ibadites qui montrent que des échanges commerciaux existaient à la fin du VIIIe siècle entre la capitale Rostemide, Tihert (près de l’actuelle Tiaret), fondée en 761 ap. J.C., et les états du Ghana et du Gao (Lewicki, 1962). Les marchands de Tihert n’étaient pas les premiers commerçants musulmans à atteindre la zone soudanaise de l’Afrique de l’Ouest ; ils furent certainement précédés par des marchands de Sijilmassa (fondée en 757-758 ap. J.C.), de Ziz et de Daria (villes qui florissaient avant Sijilmassa), et de Tarqala. La conquête arabe joua à l’évidence le rôle d’un puissant stimulant pour le commerce transsaharien et il semble probable, même en l’absence de preuves certaines, que Tlemcen devint très tôt un des terminus nordiques de ce commerce, peut-être pendant le VIIIe siècle alors que la ville était la capitale d’un petit état Khârijite.

Plus tard, lorsque Tlemcen devint le centre politique du Maghreb central sous la dynastie Abd el-Wâdide, les relations commerciales avec le Sud connurent une rapide expansion. En fait les premiers Abd el-Wâdides choisirent peut-être Tlemcen comme capitale précisément pour profiter des revenus provenant du commerce transsaharien et pour porter plus loin ce dernier.

 

 

 

 

 

 

Des marchands européens de Gênes, Pise et Marseille, et des royaumes d’Aragon et de Castille visitaient fréquemment les ports côtiers du Maghreb central, surtout Honeïn, mais aussi Taount, Mazagran, Mostaganem, Ténès, Brechk, Cherchel et Alger avant la création de l’état Abd el-Wâdide ; tous s’empressèrent d’établir des liens avec le nouveau pouvoir à Tlemcen. Contrairement à l’état Merînide dans lequel ils voyaient une projection de la Castille, et au royaume Hafcide qui avait des liens étroits avec la Sicile, le sultanat Abd el-Wâdide était, aux yeux des Européens, une partie du monde africain, sa capitale était le terminus nordique du grand axe commercial qui conduisait au mystérieux Eldorado africain. Peu de marchands européens pénétrèrent au sud jusqu’à Sijilmassa ; la majorité d’entre eux se contentaient de s’établir à Tlemcen où ils trouvaient un commerce bien organisé en affaires prospères comprenant des marchands musulmans et juifs qui eux-mêmes faisaient du négoce avec l’Europe.

 

 

 

 

 

 

Au début de l’histoire du sultanat Abd el-Wâdide, des marchands originaires du royaume d’Aragon arrivèrent à dominer le commerce entre Tlemcen et l’Europe, et la pénétration commerciale et financière des Catalans dans l’état Abd el-Wâdide aux XIIIe et XIVe siècles a été étudiée en détail par Dufourcq (1966). Depuis le début du XIIIe siècle, les états chrétiens de l’Ouest méditerranéen avaient de puissantes visées commerciales sur le Maghreb, mais peu d’entre eux avaient les mêmes avantages que l’ Aragon. Contrairement à ses riveaux italiens, l’Aragon, avec la Castille et le Portugal, avait derrière lui des siècles d’expérience de relations économiques, politiques et culturelles étroites avec le Maghreb, et, en dépit des progrès de la reconquista, ces états demeuraient intellectuellement et culturellement proches de leurs voisins musulmans du sud du bassin Méditerranéen. Mais la puisssance de la Castille était essentiellement sur terre, et le Portugal, pour sa part, avait tourné le dos à la péninsule et à la Méditerranée. L’Aragon, en revanche, s’il jouait un certain rôle dans les affaires de la péninsule, était aussi une grande puissance commerciale, possédait une puissante flotte marchande basée dans les ports prospères de Barcelone, Valencia et Palma, et la Méditerranée était sa zone d’activité naturelle. La position géographique des territoires placés sous contrôle aragonais, en particulier la position stratégique de l’île de Majorque, conquise en 1230, favorisait le développement de liens commerciaux avec les Sultanats du Maghreb. Le succès des marchands catalans dans le Maghreb en général et dans l’état Abd-el-Wâdide en particulier avait encore d’autres raisons. Les souverains aragonais s’intéressaient particulièrement aux activités commerciales de leurs sujets et les encourageaient,, voyant en elles un élément essentiel de la puissance et de l’influence du royaume. En fait l’importance du commerce était reconnue par toutes les sections de la société catalane : princes, nobles, bourgeois, gens du peuple, chrétiens, juifs et musulmans, le roi lui-même, tous avaient une part dans des aventures commerciales. Bien plus, dès le début du XIIIe siècle, le commerce était devenu, beaucoup plus que la guerre, le moyen par lequel les Aragonais cherchaient à étendre leur influence politique sur le Maghreb, et en particulier sur le sultanat de Tlemcen, porte ouverte sur la richesse de l’Afrique subsaharienne. On a également estimé qu’au début du XIIIe siècle, à peu près 40 % de la population d’Aragon, particulièrement à Valencia et à Majorque, était composée de musulmans ; et comme les désaccords se multipliaient entre les deux communautés religieuses, de nombreux musulmans s’empressèrent d’émigrer au Maghreb. Cette situation fut utilisée comme moyen de pression sur les Sultanats du Maghreb, sensibles à la condition faite à leurs co-religionnaires d’Aragon, afin d’obtenir d’eux des concessions. Confrontés à une succession de révoltes musulmanes au XIIIe siècle, les souverains d’Aragon étaient eux-mêmes fort désireux de trouver un moyen de faciliter le départ de leurs sujets musulmans gênants. Mais le facteur le plus important était le fait que de nombreux marchands de Barcelone et de Majorque étaient des juifs qui avaient l’avantage d’avoir des liens très étroits avec les communautés juives qui faisaient du négoce — en particulier le commerce de l’or — dans le Maghreb central et, plus au Sud à Sijilmassa (2). C’est par l’intermédiaire des relations étroites qui existaient entre les juifs de Barcelone, de Majorque, de Tlemcen et de Sijilmassa qu’un contact sûr et direct put s’établir et se maintenir entre l’Aragon et l’Afrique subsaharienne.

 

 

 

 

 

 

Le premier contact diplomatique entre la Couronne d’Aragon et le Sultanat Abd el-Wâdide dont l’existence nous soit connue prit place en 1250, quand Yaghmorâsan envoya un ambassadeur, Abou-Arlan, à Barcelone. Il semble que ces négociations entre Yaghmorâsan et Jacques le Conquérant avaient pour but d’encourager le commerce, déjà important, entre les deux états : à cette fin, le roi d’Aragon interdisait aux pirates catalans d’attaquer les navires et les ports Abd el-Wâdides. Il est aussi probable qu’on se mit d’accord sur les procédures de l’émigration au Maghreb de musulmans de Castille et de Valencia, qui eut lieu en 1258 (les fameuses « émigrations organisées ») en échange de la libération et du rapatriement des catalans prisonniers dans le Sultanat. Il semble que très tôt Jacques le Conquérant ait utilisé la présence dans le sultanat de marchands catalans et de mercenaires catalans employés par Yaghmorâsan, pour étendre son influence politique et financière à Tlemcen. En 1265 et 1267, Valcayt, chef de la communauté catalane de Tlemcen, était également le chef officiel de tous les Chrétiens, civils et militaires, des territoires Abd el-Wâdides, formule qui avait clairement pour but de contrôler ou d’éliminer les Italiens et autres marchands rivaux. L’opposition de Gênes, de Pise, et des Abd el-Wâdides eux-mêmes amena le roi d’Aragon à abandonner ces prétentions en 1272, mais il apparaît que, la même année, Yaghmorâsan accepta de verser certaines sommes à la couronne d’Aragon, par le moyen d’un « présent » annuel et par le reversement d’une partie des droits de douane payés par les marchands catalans dans le Sultanat. En fait, cela représentait un tribut annuel payé par les Abd el-Wâdides, qui obtenaient en retour deux privilèges : la paix et de paisibles échanges commerciaux avec l’Aragon.

 

 

 

 

 

 

Après la mort de Jacques le Conquérant les rapports avec Tlemcen demeurèrent à peu près inchangés sous le règne de Pierre III, son successeur. Le nouveau roi, après un échange d’ambassadeurs, fit en 1277 un « traité » avec Yaghmorâsan qui acceptait de payer un tribut annuel de 2000 dinars d’or à la Couronne d’Aragon ; il semble que ce tribut était complètement indépendant du reversement des droits de douane. Le tribut, cependant, ne fut pas payé régulièrement, ce qui est peut-être la raison principale des hostilités périodiques qui éclataient entre les deux pays. Néanmoins, après la mort de Yaghmorâsan, le nouveau sultan, Abou Said Othmân, renouvela le traité d’amitié avec Pierre III en 1285. L’accession au trône d’Alphonse III fournit l’occasion de nouvelles négociations entre l’Aragon et Tlemcen, et ces négociations aboutirent au fameux traité de 1286 — le premier traité entre les deux états dont le texte nous soit connu. Il couvrait plusieurs aspects des relations entre les deux états — relations commerciales, financières et politiques — mais la clause concernant les relations commerciales était capitale : le port officiellement reconnu pour le commerce Catalan (3) était Oran, où un agent du roi était habilité à percevoir et à reverser à la Couronne d’Aragon 50 % des droits d’importation payés par tous les marchands chrétiens à Oran et dans tous les autres ports du Sultanat. Cette procédure semble avoir remplacé l’idée d’un tribut annuel fixe. Le traité marqua le plus haut point de la pénétration catalane dans le Sultanat. Il représentait une victoire évidente sur les intérêts commerciaux des autres états chrétiens, en particulier sur les Italiens, et une certaine perte d’indépendance économique du côté des Abd el-Wâdides.

 

 

 

 

 

 

Jacques II, qui devint roi en 1297, tenta plusieurs fois de conclure un traité avec le Sultan de Tlemcen. mais toutes ses tentatives aboutirent à des échecs, et le nouveau roi ne parvient pas à renforcer davantage la pénétration économique des Catalans dans le Sultanat, ni à faire de l’état Abd el-Wâdide un satellite politique. Néanmoins, même sans l’aide d’un traité en bonne et due forme les liens entre les deux états étaient si nombreux et variés que, malgré le retour périodique des hostilités, des relations amicales se rétablissaient rapidement.

 

 

 

 

 

 

Les marchandises les plus importantes, dans le commerce des marchands catalans à Tlemcen, étaient les tissus de laine et la toile fabriquée en Aragon, en France et dans les Flandres. Les autres importations comprenaient des épices, de l’indigo et du coton apportés du Moyen-Orient par des marchands de Barcelone et de Majorque ; de petits objets de verre, des bijoux et de la quincaillerie (une partie de ces articles était alors revendue en Afrique subsaharienne par des marchands juifs et arabes) ; du plomb, du cuivre, du sel, de l’huile, du vin et des fruits secs (quoique plusieurs des fruits importés fussent aussi produits à l’intérieur du Sultanat). Les exportations du Sultanat vers l’Aragon et vers d’autres pays européen comprenaient : de l’or de l’Afrique subsaharienne, que les Catalans utilisaient pour acheter des produits en provenance du Moyen-Orient ; des esclaves de l’Afrique subsaharienne et des territoires Abd el-Wâdides ; du grain, des peaux,de la laine, du cuir et des dattes, produits du Sultanat.

 

 

 

 

 

 

La capitale Abd el-Wâdide devint en fait un marché florissant pour le négoce international : les produits de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb central y étaient centralisés pour l’exportation vers l’Europe, et les produits de l’Europe et de l’Est de la Méditerranée y étaient redistribués aux autres régions du Sultanat et aux Etats placés au Sud du Sahara.

 

 

 

 

 

 

Il est difficile d’évaluer l’importance du commerce entre Tlemcen et l’Aragon, vu l’absence générale de documents ou le caractère fragmentaire de ceux que nous possédons. Néanmoins, les recherches de Dufourcq (1966) nous donnent une idée de l’envergure des échanges commerciaux entre l’Aragon et Tlemcen, du moins pendant les XIIIe et XIVe siècles. Un registre unique, conservé aux archives de Palma, indique qu’entre le 23 janvier et le 18 mars 1284, 45 navires quittèrent Majorque, un tiers d’entre eux pour se rendre dans le Sultanat de Tlemcen (9 à Oran, 3 à Alger, 2 à Brechk, 1 à Ténès). Ainsi, même en plein hiver, 2 ou 3 petits navires appareillaient chaque semaine pour les ports Abd el-Wâdides. Nous savons qu’en 1328, 20 navires environ quittèrent Majorque pour des ports Abd elWâdides et qu’il y avait des traversées régulières, au moins une fois par mois, entre Majorque, Valencia, Barcelone et Oran, Honeïn et les petits ports du Maghreb central. Selon les documents assemblés par Dufourcq, 150 navires catalans débarquèrent dans des ports Abd el-Wâdides entre 1308 et 1331. Beaucoup, sinon la majorité de ces navires firent certainement plus d’une traversée d’un port du Sultanat à un autre, et le chiffre n’inclut pas, bien entendu, les navires Abd el-Wâdides, ou les navires appartenant à des Italiens, des Castillans ou à d’autres états chrétiens. Selon des estimations modérées, les exportations catalanes à Tlemcen à la fin du XIIIe siècle se montaient à 35 000 dinars et au début du XIVe siècle, cette somme s’élevait à 100 000 dinars. Ces statistiques, quoique trop souvent incomplètes, témoignent de l’intensité et de l’envergure des échanges commerciaux entre Tlemcen et l’Europe à cette époque, en dépit du mauvais temps, du climat politique changeant et de la piraterie.

 

 

 

 

 

 

Les liens commerciaux étroits entre Tlemcen et l’Aragon durèrent jusqu’au milieu du XIVe siècle environ, après quoi prit fin l’influence catalane sur le commerce extérieur du Sultanat. A partir du début du XIVe siècle, la diplomatie aragonaise se désintéresse de plus en plus du Maghreb pour se tourner vers le reste de la péninsule ibérique et vers l’Italie. La piraterie augmente, interrompant le commerce entre l’Aragon et le Sultanat. Mais un autre facteur, d’aussi grande importance, intervint : la conquête de Gibraltar par les Merînides en 1333 et la reconquête des îles de Kerkennah et de Djerba en 1335 donnèrent aux musulmans une nouvelle assurance et les rendirent moins dociles aux pressions exercées par les Catalans et moins prêts à accepter une position de dépendance dans leurs relations avec la Couronne d’Aragon. Des marchands catalans continuèrent leur commerce avec les états Abd el-Wâdides (4), mais les liens commerciaux avec les états italiens de Gênes et de Venise semblent être devenus plus importants. Léon l’Africain note la présence à Tlemcen, au début du XVIe siècle, de nombreux marchands génois et vénitiens ; il rapporte qu’avant la prise d’Oran par les Espagnols en 1509, quoiqu’Oran ne fût plus le premier port du Sultanat, des marchands génois, vénitiens et aussi catalans y faisaient commerce. Certains marchands arabes et juifs de Tlemcen tirèrent d’énormes profits de leur commerce avec le Sud et avec l’Europe et, faute d’autres possibilités, ils investirent une partie de leurs richesses en terres. La plaine fertile qui était située au nord de la ville était consacrée à des vergers et jardins où de nombreux citoyens riches firent construire des maisons qu’ils habitaient pendant les mois d’été. Les jardins étaient cultivés par des fermiers qui vivaient en ville. On cultivait beaucoup la vigne autour de Tlemcen et des vignerons juifs de la ville faisaient d’excellents vins (Isnard 1951). Au delà des jardins et vergers de banlieue, il y avait des terres consacrées aux céréales et à l’élevage. Ces terres aussi étaient souvent la propriété de riches citoyens et elles étaient occupées par des villageois et par des tribus parfois apparentés à des familles de la ville. Durant l’époque médiévale, c’est la cité qui dominait l’agriculture et l’économie tribale de la région qui l’entourait, créant son modèle propre d’utilisation de l’espace rural.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

( 1 ) La cité de Yousouf ben Tâchfîn fondée au IXe siècle à côté d’Agadir, ville islamique du VIIIe siècle construite sur le site de la ville romaine de Pomaria.

 

 

 

 

(2) L’importance que Barcelone attachait à la coopération juive africaine dans le développement des relations commerciales avec Tlemcen se révèle dans le fait qu’en 1247 le roi d’Aragon (Jacques le Conquérant) étendit sa protection royale à deux familles juives établies à Sijilmassa.

 

 

 

 

(3) Au mois de juin 1385, une lettre du gouverneur de Majorque au sultan de Tlemcen, Abou Hammou Moûsa II (1359-1389) indique que Honeïn était officiellement le port d’entrée dans le Sultanat. Au XIIIe siècle, Oran semble avoir été beaucoup plus important qu’Honeïn, au début du XIVe siècle, les deux ports étaient d’importance égale (Dufourcq, 1969). La lettre de l’année 1385, ainsi que les recherches de X. Le Cour Grandmaison (1966), indiquent cependant qu’à la fin du XIVe siècle Honeïn était le port principal du Sultanat ; mais nous ignorons la raison de son importance croissante et du déclin relatif d’Oran.

 

 

 

 

(4) La lettre du Gouverneur de Majorque au Sultan Aboû Hammoû Mousa II en 1385 prouve que des marchands catalans faisaient toujours négoce avec Tlemcen. Deux ans plus tard, quand le Sultan fut déposé par son fils, il quitta son royaume sur un navire marchand catalan qui faisait route d’Oran vers Alexandrie via Tunis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Remarques à propos des racines antiques et byzantines de l’architecture islamique d’Occident

1062019

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Pour l’archéologue, c’est à l’évidence la géométrie héritée qui marque en architecture comme dans l’ornement la pérennité des civilisations de la Méditerranée hellénistique dans les terres chrétiennes ou islamisées du Moyen Âge. On ne saurait bien sûr omettre les moments de l’histoire : plutôt occidentaliste ibéro-maghrébin, comme le rappelle ibn al-Hakam que c’est à la byzantine Sabta que l’on doit le passage vers l’Europe des armées islamiques bloquées aux rives du Détroit de Gibraltar. Ce monde des deux rives, né en 711, se développe au nord comme au sud sur l’héritage de provinces antiques qui en Tingitane comme en Bétique ont fourni au Moyen Âge un patrimoine très vite enrichi et d’abord par des liens avec la Syrie comme plus tard avec la Mésopotamie abbasside. Mais, dans cette zone de Méditerranée occidentale, deux régions paraissent s’opposer – en lien avec leur passé byzantin? L’Ifriqiya – décalque arabe d’Africa– n’a pas réservé le même sort que le Maghreb et al-Andalus à l’héritage pré-islamique méditerranéen.

 

 

 

 

 

 

  

 

 

Remarques à propos des racines antiques et byzantines de l’architecture islamique d’Occident dans Architecture & Urbanisme 1552119084-palais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partout, aux VIIIe et IXe s., en Andalousie comme au Maghreb ou en Ifriqiya,ce sont des dynasties dues à des Orientaux fugitifs qui fondent des écoles émirales.

Mais c’est en Ifriqiya que le lien avec l’héritage de la Méditerranée byzantine est à l’évidence, naturellement, le plus fort. Les ribāts comme celui de Sousse –mais aussi ceux de Lamta et Monastir – et le plus ancien palais conservé sur le site de Raqqada sont des dérivés du castellum par leur plan comme par leur taille. De semblables parallèles apparaissent en architecture religieuse par delà le plan basilical des mosquées dans les sources de leur répertoire ornemental. Ainsi, au mihrab de la grande mosquée dite de Sidi ‘Uqba à Kairouan – reconstruite de 836 à 874 –, des décors de vigne et de palmettes évoquent, à coup sûr, l’héritage local pré-islamique. Parmi les palmettes du haut Moyen Âge, la grande mosquée Zaytuna de Tunis recèle au décor des trompes de ses coupoles de la fin du Xe s., des enchaînements de palmettes lisses très différentes de celles encore très proches des derniers modèles antiques que recèle le double portique sud-est de la cour – dit « narthex » – de la grande mosquée de Kairouan. On notera surtout que ce type de palmette semble transmis au Maghreb occidental almoravide au début du XIIe siècle : elles ont été retrouvées à la porte mise au jour à la «maison de la plaine » de Chichaoua (Maroc) mais aussi au palais sud-est de la ville fatimido-ziride d’al-Manṣūriya Sabra ; on est ainsi tenté de dater du Xe s.le développement de nouveaux liens orientaux des terres de l’Islam d’Occident ifriqiyen sensibles deux siècles plus tard au Maghreb.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Décors floraux du haut Moyen Âge ifriqiyen: vigne à la niche du mihrab de la grande mosquée de Kairouan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’analyse des modes d’urbanisme suggère d’autres échanges. Le modèle méditerranéen des premières villes d’Ifriqiya est encore très bien préservé à Sousse avec la madina développée entre port et qasaba. À Kairouan, au contraire, se développe au haut Moyen Âge une agglomération riche de maintes fondations successives; on pense en particulier à Qaṣr al-Ma’, à al-‘Abbasiya et à Raqqada : il semble que l’influence de l’Orient abbasside plus tôt sans doute que celle qui est à l’origine des palmettes planes précitées se soit ainsi imposé en Ifriqiya dès le IXe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Plat provenant d’un niveau artisan ziride sur le palais sud-est d’al-Manṣūriya.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce volontaire recours à des formes venues du califat sunnite est confirmé à l’âge fatimide. Les Califes ne renoncent pas aux techniques héritées de la province d’Africa comme en témoignent le recours aux captages de Bir al-Adīn ou encore l’aqueduc qui les reliait à al-Manṣūriya et Kairouan. Mais le plan de la ville d’al-Manṣūr comme celui du palais mis au jour au sud-est de la ville en témoignent: al-Manṣūriya était une ville de parti «circulaire », à l’asiatique, de cent trois hectares, protégée d’une enceinte de briques crues où alternaient tours barlongues et demi-rondes dont l’urbanisme comme l’architecture, militaire ou palatine, évoquent la Mésopotamie abbasside. Ces documents suggèrent ainsi un certain nombre d’observations. Il ne fait aucun doute que ce recours à des formes califiennes héritées de l’Asie pré-islamique, est un mode d’affirmation du califat hétérodoxe des Fatimides. On ne s’étonne donc pas qu’au XIIe s., les Almohades qui, dès Ibn Tumart, avaient au reste repris le titre de «mahdi », l’adoptent pour leur nouveau port de Qasr al-Saghir sur la rive sud du Détroit de Gibraltar. On est plus surpris de retrouver un plan analogue à Madrigal de las Altas Torres en Vieille Castille, ville natale d’Isabelle la Catholique, fortifiée au XIVe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grande mosquée de Cordoue: coupole nervée revêtue de mosaïque d’émail de Cordoue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux domaines de l’art, de tendance strictement opposées, confirment la venue par vagues successives d’influences orientales. Dans les grandes mosquées où le décor animé est strictement interdit se développe à l’époque ziride un nouveau schéma de sanctuaire riche de deux coupoles –qubba devant mihrab et coupole du Bahū – des maqsuras, simples clôtures devenues des architectures cupuliformes qui semblent apparaître d’abord dans l’Iran des Saldjoukides. Pour l’architecture civile, al-Manṣūriya-Sabra a livré –venus d’un niveau artisan retrouvé sur les ruines du palais sud-est – plusieurs plats dont le décor se développe autour d’un personnage féminin d’esthétique toute asiatique. Le Maghreb comme al-Andalus n’ont rien conservé de semblable après le XIe s. même si de rares sculptures ont conservé des décors animés. Ils feront, par contre, un large usage en architecture des muqqarnas, structures couvrantes à encorbellements successifs venues d’Iran au début du XIIe s. qui ont constitué du XIIe au XVe s. maintes coupoles.

 

 

 

 

 

Ainsi doit-on mettre en parallèle l’art ifriqiyen et les créations élaborées par le monde ibéro-maghrébin aux siècles du haut Moyen Âge. Au moment où se développait l’architecture aghlabide, l’installation en al-Andalus du dernier Omeyyade pose le problème des liens entre monde andalou et Méditerranée orientale syrienne. La mosquée de Cordoue, comme les sanctuaires aghlabides, est de plan basilical, mais sa structure est inspirée des aqueducs romains d’Espagne et l’appareil à carreaux et boutisses des murs est commun aux deux domaines successifs des Omeyyades. On ne connaît que peu d’exemples de la mosquée omeyyade andalouse, mais, à Séville ou Madinat al-Zahra comme à Cordoue, rien ne permet d’y reconnaître des influences orientales. Mieux, le parti du minaret de plan rectangulaire abritant un escalier progressant vers le lanternon par volées droites ménagées autour d’un noyau central carré est une création toute andalouse due à l’émir cordouan Hishām.

 

 

 

 

C’est au Xe s., après le retour des Omeyyades au titre de Calife sous le règne de ‘Abd al-Raḥmān III que, comme en Ifriqiya, un volontaire recours à des formes usitées par le Califat abbasside concurrent apparaissent, mais elles ne sont pas les seules novations. Si une maqsura traduite en élévation, riche de trois coupoles nervées à nervures ornementales, est due à la grande mosquée de Cordoue au règne d’al-Hakam II, donc au dernier quart du Xe s., elle précède largement l’imitation de temples du feu iraniens que l’on attribue à Nizām al-Mulk vers le milieu du XIe s. à la Mosquée du Vendredi à Isfahan. Les coupoles nervées de Cordoue évoquent à coup sûr l’Iran, mais on ne saurait les mettre en parallèle avec le renouveau de la maqsura qui, par l’Égypte, progresse de l’Iran vers l’Islam d’Occident à partir du XIIe s. De plus, ces coupoles cordouanes sont revêtues de mosaïques d’émail dues à des artisans byzantins. Ainsi des liens entre calife andalou et basileus sont-ils indéniables, mais ils sont très dissemblables des legs byzantins exploités dès le IXe s. par l’Islam ifriqiyen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puerta-de-Alcántara-1b

Tolède, Bab Alcantara : la porte du IXe s. est rénovée en appareil mixte au XIIe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’urbanisme andalou n’a pas ignoré le système polynucléaire oriental dont Kairouan nous est apparue le premier exemple ; Cordoue l’a développé au Xe s.et si les villes andalouses restèrent plutôt fidèles au schéma madina-qasaba, au Maroc, les villes de l’estuaire du Bu Rgreg, liées au jihad, développent avec Sala, Rabat et Chella le schéma des fondations associées. Cette mutation de l’urbanisme maghrébin apparaît – et seulement au bas Moyen Âge – à l’agglomération de Tlemcen. Mais dès le XIIe s., la dynastie almohade a développé une mosquée militaire – liée à une nécessaire cérémonie de remise des étendards aux troupes– qui par sa taille, son parti et la présence de ziyādas (extensions latérales) démontre que le second califat d’Occident a eu recours, comme ses devanciers, à des formules abbassides avec, ici, l’évident souvenir des deux grandes mosquées de Samarra. Le Maghreb central a connu au bas Moyen Âge, avec une commande mérinide, une mosquée de semblable inspiration à la tlemcénienne Mansura. Mais rien de tel n’apparaît en Ifriqiya même si en 1230 les Hafsides sont un moment reconnus Califes de l’Islam entier.

 

 

 

 

 

 

On pourrait objecter que les exemples analysés sont le plus souvent tirés d’arts de Cour. Qu’en était-il des foyers provinciaux? Le royaume de Tolède a développé dès l’an mil des formes proches de l’Andalousie cordouane et la reconquête de l’ancienne capitale wisigothique en 1085 entraîna leur adoption par les Chrétiens –autochtones ou repeuplants – et les Juifs. Ainsi, les formes cordouanes conservées à la mosquée de Bib Mardūm sont-elles présentes à l’église du faubourg des repeuplants de Tolède, Santiago del Arrabal. L’architecture régionale omeyyade développe, dès la fin du califat, des appareils mixtes associant la pierre et la brique qui seront largement repris par l’architecture mudéjare religieuse et plus encore militaire. On en détermine mal les sources. On les retrouve dans la région de Malaga – qui fut byzantine – et, bien sûr, dans les monuments médiévaux de la Méditerranée orientale hellénique. Mais aucun lien avec Byzance ne saurait être démontré. Quant à l’art provincial ifriqiyen, clairement développé sous les Zirides, il ne dépasse pas, à une exception près, l’aire culturelle née de l’Africa. Si l’enceinte ziride élevée sans doute au XIe s. à Grenade présente une alternance de tours barlongues et semi-circulaires inspirées peut-être de l’enceinte d’al Manṣūriya, le modèle architectural innovant le mieux connu de la mosquée d’époque ziride ne dépasse pas vers l’ouest la ville de Būna, madina islamique du XIe s. qui prend le relai de l’Hippo Regius de Saint Augustin et de son port.

 

 

 

 

 

 

 

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Belyunesh, plan de la muniya de la Tour mise au jour dans la campagne de Sabta-Ceuta, Maroc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un dernier élément architectural doit être enfin évoqué à propos des relations de l’Islam d’Occident avec les architectures antérieures à la conquête, celui de la villa d’époque islamique : la muniya. Les textes en évoquent maints exemples en Ifriqiya comme en al-Andalus voire au Maghreb. Des mosaïques romaines d’Afrique, publiées par Noël Duval, nous livrent maintes images de villae, toutes surmontées de tours. Le manuel d’agronomie d’Ibn Luyūn, grenadin du XIVe s., en fait une description très précise. Nos recherches sur l’agglomération de SabtaCeuta ont permis de mettre au jour, à Belyunesh, un modèle de muniya fidèle en tous points à la théorie d’Ibn Luyūn: une tour résidence la domine.

Aucun autre site, si l’on excepte le Generalife de Grenade, n’a livré d’architecture illustrant ainsi celle d’un latifundium perpétué ou les rapports villes campagnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

S’il fallait, au terme de ces quelques remarques, reconnaître une similitude entre les deux domaines de l’Islam d’Occident, ce serait leur égale fidélité aux traditions régionales comme leur volontaire recours à des influences orientales. Mais al-Andalus fut d’abord omeyyade et si l’Orient aida à l’affirmation du Califat cordouan, il fut, certes, au Xe s., d’abord abbasside, mais la volonté impériale de l’émir le conduisit parallèlement à adopter parmi les illustrations de son pouvoir des formes iraniennes aussi bien que byzantines. En Ifriqiya, après une période liée à l’Africa, c’est paradoxalement le califat hétérodoxe des Fatimides qui développa l’influence abbasside, sans doute présente mais bien plus modestement sous la dynastie aghlabide. Ainsi, deux processus similaires mais résolument différents marquent-ils les liens de l’Islam d’Occident avec les traditions artistiques de ses territoires aux siècles antérieurs à la Conquête islamique : l’Ifriqiya s’oppose ainsi au monde ibéro-maghrébin. L’invasion ottomane à laquelle le Maroc résista, n’effaça pas bien au contraire cette singularité culturelle que l’Algérie d’aujourd’hui a conservée : ses villes orientales sont ifriqiyennes tandis que le pays tlemcénien leur oppose une tradition résolument maghrébine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Architecture du Territoire dans les Pays Islamiques : HORTUS CONCLUSUS

22042019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parmi tous les monuments de la civilisation islamique, les jardins sont ceux qui ont le plus souffert de l’incurie du monde et des outrages du temps. Les rares exemples, relativement récent, conservés en Perse, en Inde Septentrionale et en Afrique du Nord nous sont parvenus profondément altérés dans leur forme architecturale et dans leur végétation. La précarité des matériaux employés rend la recherche fascinante et fait réfléchir sur le sens de l’inachevé et l’éphémère qui émane des vestiges de ces structures vertes. A la différence de l’architecture élaborée avec des matériaux durables, l’architecture végétale exprime au contraire la totale dépendance de la volonté et de la main de l’homme par rapport au Temps. Dans cette optique qui correspond à la culture essentiellement a-historique de l’Islam, des paramètres tels que antiquité, authenticité, valeur historique et documentaire, etc. perdent leur signification. L’archéologie des jardins est une discipline qui est en train d’accomplir timidement ses premiers pas: c’est seulement dans un avenir proche que des techniques sophistiquées comme l’examen des terrains du carbone radio-active, appliquées systématiquement, seront capables de tracer avec précision la “radiographie”du ou des jardins qui se sont superposés successivement au même endroit. En l’absence de l’objet de l’étude ou face à sa radicale altération, il ne reste pour le moment qu’à se fier aux analyses typologiques et dendrologiques comparées, tandis que les descriptions des voyageurs, des géographes et des poètes constituent un corpus de références précieuses bien qu’hétérogènes qui aident à mieux comprendre les formes et le rôle central du jardin dans l’art de vivre islamique.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Architecture du Territoire dans les Pays Islamiques : HORTUS CONCLUSUS dans Architecture & Urbanisme 1549790603-allee-couverte

Une allée couverte dans un jardin de Meknès (dessin de Laprade).

 

 

 

 

 

 

 

 

On sait que l’attitude de l’homme islamique envers le désert et, par métaphore, envers la nature, est contradictoire et complexe. Le jardin exprime la part négative de cette ambivalence: l’amour de l’Arabe pour la verdure “intime” provient de la peur et de l’antipathie qu’il a toujours éprouvées pour la nature hostile du désert qui signifie pour lui mort, soif, et domine des esprits maléfiques. Les événements qui se produisent en dehors du périmètre de “l’espace d’appropriation” ne suscitent en lui aucun intérêt, comme le met bien en évidence Kühnel: “Ne pas reconnaître l’existence de forces immanentes à la Nature dont les phénomène sont plutôt attribués à d’arbitraires actes créatifs de Dieu, partant éphémère, préserve d’une surévaluation de la nature elle-même et de la contemplation du paysage et des créatures même si on admire la perfection de la création et si on professe le plaisir des belles formes.”

 

 

Le même auteur, par conséquent, en arrive à nier l’existence d’un “paysage islamique”: “l’harmonie du paysage, l’équilibre de formes artificielles dans la nature (entendus dans le sens de l’antiquité classique) restent étrangers au Musulman pratiquant”.

 

Le jardin médiéval méditerranéen – nous pouvons prendre comme exemple le modèle codifié par Pietro de’ Crescentii – et le jardin islamique présentent des analogies dans la recherche d’un espace intime destiné à la culture d’herbes et de plantes utiles. Ces analogies vont au-delà de la pure coïncidence iconographique, elles témoignent sinon d’une koiné – l’hypothèse méritait une étude approfondie – au moins d’échanges intenses entre les deux côtés de la Méditerranée. Si le jardin islamique restera fidèle à l’esprit de départ, le jardin méditerranéen, au contraire, s’en éloignera et prendra même des directions opposées jusque dans ses résultats typologiques: dans le mysticisme de l’hortus conclusus des cloîtres monastiques d’une part et d’autre part dans la villa comme jardin de plaisirs. Il s’agit de jardins et de plaisirs différents, tous deux basés sur la contemplation esthétique. Le seigneur, dans la villa, permet que l’oeil embrasse des horizons illimités (aussi d’un point de vue mental) et introduit dans le jardin le paysage externe comme panorama; dans son jardin, l’homme islamique, protégé seulement par les hautes murailles, de la poussière et du bruit extérieur, jouit, dans la solitude, de formes, de parfums et de couleurs avec un plaisir sensuel. Ceci est un thème constant de la poésie arabe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 dans Architecture & Urbanisme

Scène de la vie dans un jardin (du Haft Awrang de Jami).

 

 

 

 

 

 

 

 

Sourdel souligne que: “La constance avec laquelle revient dans leurs poèmes amoureux ou bachiques la description du cadre enchanteur constitué alors par le jardin en arrive à témoigner d’un véritable sens de la nature domestiquée et civilisée que symbolisent entre les hauts murs de l’enclos la fraîcheur de ses canaux et la calme régularité de ses parcelles verdoyantes, idéalisation définitive, dans la conscience du citoyen raffiné, de ce résultat d’une longue tradition paysanne qu’était alors le “jardin oriental”.

 

 

Les deux jardins, formés à l’école des difficultés de la Nature et unis par la même recherche d’harmonie engendrée par les rapports mathématiques de leur dessin, diffèrent par l’idéologie qui en est à la base: dans le jardin du Cinquecento, le concept d’imitation est souverain; il tend au naturalisme (et donc à l’artifice) et la vertu consiste dans le juste milieu entre l’Art et une Nature qui est le point de départ et le point d’arrivée en même temps.

 

 

Dans le jardin islamique, la Nature, révoquée dans sa forme sauvage et incontrôlée, retrouve droit de cité sous une forme géométrique: il ne s’agit pas de la disposition géométrique artificielle des parterres dans le “jardin à l’italienne” mais d’une attitude qui, parfois avec des résultats ambigus, tend à “mettre de l’ordre” dans la nature, sans la forcer au-delà de ses possibilités réelles. C’est un fait désormais bien établi, par exemple, que les plantes n’y subissent jamais la déformation de la taille selon les formes abstraites de l’art topiaire. Il ne faut pas pour autant parler d’architecture végétale; il s’agit seulement d’une composition effectuée dans le but de retirer le plus grand plaisir possible de la contemplation d’un “ordre” esthétique puisque, dans l’Islam, la mathématique, langage de l’intelligence, reflète l’Ordre Divin et les formes créées par l’homme aussi bien que par la Nature peuvent s’unir sur des bases mathématiques. Le caractère artificiel des pavillons, des murs, des jets d’eau, des bassins et des dallages tranche rigoureusement sur le naturel des plantations et des parterres fleuris. Le mariage hardi des deux éléments opéré par la culture maniériste, destiné à souligner le pouvoir démiurgique du maître du jardin ne sera poursuivi qu’à l’époque coloniale.

 

S’il est possible de cerner par une définition, on pourra parler de “géométrie artificielle” pour un pattern végétal comme celui de la villa d’Este à Tivoli opposé à une “géométrie naturelle” pour le jardin de l’Islam.

 

Dans de telles circonstances, la géométrie, la symétrie et les patterns sont le reflet d’une organisation interne dans laquelle les proportions elles-mêmes contribuent à établir un trait d’union entre le Musulman et l’Ordre Cosmique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







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