Le caïdat en Algérie au XIXe siècle – 3ème partie –

4 02 2021

Abderrazak DJELLALI (Université d’Annaba)

 

 

 

 

 

 

 

Le caïdat en Algérie au XIXe siècle - 3ème partie -  dans Attributs d'Algérienneté 201223082848189317

El Habib Caïd des Hassasnas 1895

 

 

 

 

 

 

 

III – Position Sociale et Styles de Vie

 

Examinons à présent la position sociale et le style de vie des caïds engendrés par leur pouvoir tant décisionnel qu’économique durant les deux périodes (ottomane et française). Rappelons que le corps caïdal durant la période turque était formé de quatre catégories distinctes par la jonction et le statut social puisque on trouvait des caïds simples fonctionnaires du beylik et des caïds qui avaient un rôle administratif important et qui faisaient partie de la notabilité. Bien que celle-ci ne puisse être saisie uniquement à travers le pouvoir administratif puisque la notabilité est fondée aussi sur d’autres critères: la civilité (exemple les maures) (1) la descendance religieuse (les chorfa ) ou la capacité guerrière (el adjoud ) ou la fortune (certains commerçants israélites). A cette représentation collective se juxtaposaient des agrégats hiérarchisés par le groupe social dominant : les turcs occupaient le sommet de la pyramide, ensuite venaient par ordre dégressif les koulouglis, les maures et puis les baranis (étrangers à la cité comme les mozabites, les biskris ) les berbères, les chrétiens, les juifs et enfin les esclaves au bas de la société (2).

 

Dans ce contexte d’agrégats hiérarchisés le caïdat n’a pu former un corps homogène en tissant des relations de type horizontal notamment par des alliances matrimoniales (3). Ce cloisonnement était l’apanage du système en place qui renfermait en plus chaque groupe social dans un métier : les turcs dans l’armée, les koulouglis dans l’administration, les biskris dans la vente de l’eau, les mozabites dans les bains-maures et les boucheries, les juifs dans le commerce, et les esclaves dans la servitude de el assied (les seigneurs). Par ailleurs, chaque groupe social occupait et habitait un espace bien délimité, soumis à sa propre législation (4) et se distinguait par ces traits vestimentaires. Les effets pervers d’une société régie par le jeu des rapports raciaux cultivant les différences allant dans le sens du compartimentage ont permis à chaque groupe ethnique de préserver ses traits culturels (la langue d’origine, la religion, les coutumes, etc.).

 

Sous la colonisation française les membres du caïdat étaient parvenus à entretenir des relations internes par des échanges matrimoniaux et économiques grâce à une certaine homogénéisation de leurs corps, à leur appartenance raciale (indigènes) et à la nature du système colonial basé sur le centralisme qui gommait toute velléité d’autonomie régionale. L’élargissement de la propriété privée a effrité le système de Nisba en introduisant l’état civil et a par conséquent disloqué la tribu (5), affaibli la solidarité et fait admettre la richesse comme élément essentiel dans la désignation de la notabilité.

 

Si par son pouvoir décisionnel et économique le caïdat appartenait de fait à la notabilité, néanmoins il évoluait socialement et politiquement en seconde zone du fait de l’idéologie coloniale fondée sur l’exclusion sociale (6). Considérés à l’instar de leurs coreligionnaires comme des gens à civiliser, les caïds n’ont pas pu s’intégrer à la classe dominante et évoluer d’égal à égal avec les européens. Leurs tentatives soit par « l’école républicaine » qui a ouvert ses portes aux loyaux serviteurs désireux d’acquérir un savoir moderne opposé au savoir traditionnel (apprentissage du Coran, hadit, charia) synonyme d’arriération, soit par les mariages mixtes qui sont restés très limités ou soit par l’acquisition de la citoyenneté, sont restées vaines.

 

Leur loyauté envers la présence coloniale leur permettait seulement de bénéficier de certains avantages économiques et sociaux et de se distinguer par rapport aux autres indigènes. Si cette distinction prend les formes citées (le savoir moderne, le mariage mixte) elle apparaît aussi dans le lieu de résidence et la sédentarisation. En effet, les caïds ont bâti de grandes demeures Bordj qui représentaient le pouvoir, symbolisaient la richesse et le statut social par rapport à leurs coreligionnaires qui vivaient dans des tentes ou des gourbis.

 

C’est ainsi que les caïds ont été un élément important dans l’apparition du changement social en introduisant dans leur communauté de nouvelles habitudes architecturales, linguistiques, vestimentaires, alimentaires, lors des cérémonies officielles ils étaient amenés à boire de l’alcool: à consommer des plats différents, etc.. Ils étaient les agents intermédiaires entre deux communautés, deux styles de vie : européen (moderne) et indigène (traditionnel). Les rapports avec leur communauté étaient complexes car régis par des facteurs endogènes et exogènes du fait que les caïds se trouvaient confrontés aux intérêts et aux exigences des deux communautés en présence. On ne peut apprécier la valeur intrinsèque des rapports sociaux si on n’isole pas les principaux partenaires. Ainsi s’ils entretenaient des alliances avec d’autres caïds pour accroître leur emprise sur les régions, il n’en allait pas de même avec les caïds issus d’anciennes tribus rivales avec lesquelles ils avaient des rapports conflictuels.

 

Les autres notables de la communauté à savoir les cadis, muphtis, et marabouts étaient des partenaires privilégiés dans les échanges matrimoniaux et économiques, ce qui a abouti au renforcement de cette classe en formant de ce fait (Ayane el beld ou el Akbar ) des détenteurs de tous les pouvoirs (décisionnel, économique, intellectuel) et à qui on demande conseil, protection et privilèges. Les, membres de leurs clans tiraient avantage de leur lien de parenté et l’utilisaient lors des conflits avec d’autres clans ou tribus. En revanche, avec le reste de la population les rapports étaient exclusivement d’ordre institutionnel, en effet les caïds vivaient parmi eux mais loin d’eux, de leurs préoccupations (7).

 

Pourtant, les premières années de la colonisation étaient caractérisées par l’admiration et le respect que leur portait la population du fait de leurs attributs à savoir le cheval, le burnous rouge porté lors des revues ou des tournées d’inspection. Mais par la suite, l’image du caïd s’est dégradée lorsque la population autochtone prit conscience des intentions du colonialisme et du rôle oppressif des caïds surtout à l’apparition des partis nationalistes.

 

Désormais, les caïds ne symbolisent plus que l’appauvrissement, l’injustice, la corruption. Ils deviennent même synonyme de l’esprit du mal, ce n’est pas pas hasard si dans le langage populaire on qualifie les chefs de bandes de caïds (8).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Sous la Régence, les Maures se moquaient des Turcs les traitant de brutes et d’incultes et affirmaient bien haut leur appartenance à l’Andalousie.

 

(2) Voir P. BOYER, La ville d’Alger à la veille de la conquête, Hachette, 1962.

 

(3) D’après les informations fournies par H. de GRAMMONT, il existait des alliances surtout pour le partage du pouvoir lors de l’assassinat de hauts responsables du deylik ou du beylik, mais d’une manière générale, elles étaient limitées. H. de GRAMMONT, Histoire d’Alger sous la domination turque, Paris, 1987.

 

(4) Chaque groupe social est présidé par un amin qui règle les différends entre les membres du groupe et sert d’intermédiaire avec l’administration beylicale. Pour les litiges entre deux groupes on se réfère à la législation beylicale. Voir à ce propos P. BOYER, La ville d’Alger, op. cit.

 

(5) Voir à ce propos la communication de A. NOUSCHI lors du colloque sur Bourgeoisie et Notables au XIXème siècle, tenu à Nice les 17 et 18 Mai 1990.

 

(6 ) Pour illustrer cette ségrégation il faut souligner : le décret du 21 avril 1886 qui autorisait les indigènes à accéder à la fonction publique. Cependant il contient une discrimination flagrante puisqu’il distinguait deux sortes de musulmans : le musulman-citoyen qui a droit aux mêmes fonctions et emplois publics et le musulman-sujet pour lesquels existe une liste de fonctions limitatives. Les musulmans qui ont obtenu la citoyenneté de 1865 à 1915 sont au nombre de 1726.

Selon les statistiques de 1951 on dénombre 60 à 80 professeurs dont la moitié enseignant l’arabe, une centaine d’officiers, 7 magistrats dont 4 exercent en Algérie et 2 à la cour d’appel d’Alger, une vingtaine de cadres de l’administration civile (préfets, sous-préfets, administrateurs) mais 20 ingénieurs, 78 avocats, 75 médecins, 36 pharmaciens, 11 chirurgiens-dentistes et environ 400 instituteurs . Voir à ce sujet C. COLLOT, op. cit.

 

(7) Un dicton populaire laisse entendre que si le caïd mange le couscous, il ne se prépare pas et ne se mange pas de la même manière, le leur est fait avec de la viande et du beurre, le nôtre avec du lait et de la graisse.

 

(8) Il convient de souligner que cette image ne s’applique pas à toutes les périodes, ni à tous les caïds puisque certains parmi eux ou leurs descendants ont participé d’une manière directe ou indirecte à la guerre de libération. D’ailleurs, cette option n’était ni fortuite, ni calculée, elle était le fruit d’une prise de conscience de l’appartenance à une communauté indigène méprisée par un système colonial oppressif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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