Le Caïdat en Algérie au XIXe siècle – 1ère partie -

27 01 2021

Abderrazak DJELLALI (Université d’Annaba)

 

 

 

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Caïd d’Alger 1870

 

 

 

 

 

 

Étudier le système du caïdat dans l’Algérie du XIXème siècle revient à le saisir simultanément et durant la période finissante turque, et durant la première partie de la colonisation française, afin d’aboutir à une vision générale de cette institution qui soulève encore bien des questions eu égard aux équivoques et au rejet dont elle a fait l’objet au moment de la montée du nationalisme algérien, et d’une manière générale dans la mémoire collective.

 

Cette approche comparative, devrait même si ce champ d’étude reste peu abordé, conduire à expliciter les multiples sens que véhicule la notion de caïdat pour témoigner de l’objectivité, et des mécanismes qui ont présidé au maintien de ce système de commandement tant décrié durant la colonisation française. Si cette institution a connu une longévité importante, l’étude des systèmes turcs et français, bien que les deux régimes politico-administratifs diffèrent à maints égards, met en évidence les fluctuations du rôle administratif du caïd avec ses avantages et ses privilèges économiques qui déterminent son statut social et son style de vie.

 

C’est autour de ces phases que s’articule notre étude qui a vu surgir immédiatement une difficulté relative à l’évocation des dernières années du régime turc où l’administration en décomposition n’est pas représentative de plus de trois siècles de domination car les institutions au sens moderne du terme ont varié de même que la terminologie. Ceci témoigne donc du caractère très complexe du système de caïdat qui varie selon les époques en fonction de l’influence croissante ou décroissante de l’administration centrale et de ses représentants.

 

 

I – Pluralité et Diversité du Caïdat

 

L’approche du caïdat en tant que système administratif nécessite au préalable une définition du mot caïd car la notion est vague et imprécise d’autant plus que dans le langage du sens commun il traduit l’idée d’agents omnipotents et d’un corps administratif homogène, alors que le contenu de (cette motion renvoie en fait à l’hétérogénéité de la fonction caïdale aussi bien sous la période ottomane, que française (1). Le terme de caïd est générique pour ne pas dire polysémique puisqu’il véhicule des significations diverses. Etymologiquement le mot caïd vient du verbe arabe (qad) guider. Le caïd est celui qui vient en premier et qui guide, il signifie aussi gérer et diriger. Le terme caïd ne prend sa véritable signification qu’à travers (2) la fonction occupée qui elle-même attribue le statut administratif et social du récipiendaire.

 

Les travaux relatifs à la période turque révèlent parfaitement la diversité de cette fonction du fait que chaque caïd a pour charge un aspect précis de la vie sociale ce qui engendre une classification entre un caïd Eddar numéro deux du Makhzen chargé des affaires administratives et sécuritaires de l’ensemble du beylik, équivalent aujourd’hui d’un ministre, et les autres caïds, dont l’autorité de certains ne dépasse pas le périmètre d’un marché hebdomadaire : ainsi le caïd Essouk chargé des taxes et du maintien de l’ordre dans les marchés, le caïd Ezzabel au service des ordures de la ville, le caïd el Cassaba à la sécurité de la ville, le caïd el Aioun chargé des fontaines publiques, etc.. D’autres encore exercent les fonctions qui ne dépassent pas la servitude du bey tels le caïd Essouina s’occupant du parasol du bey lors de ses déplacements le caïd Ettassa de la taxe et le caïd Esebssi de la pipe du bey.

 

Cette hiérarchie trouve aussi ses fondements dans la nature même du système administratif turc basé sur le dualisme ville/campagne et la gestion binominale. Les campagnes peuplées par des tribus sont du ressort du caïd el Aoutane (3) chargé des déplacements, emplacements et prélèvement des impôts. De même, selon l’importance des tribus administrées, et l’espace géographique surveillé, la hiérarchie et la fonction varient car elles sont déterminées par la nature des liens entretenus avec l’administration beylicale et les possibilités de promotion dans ce corps par des alliances matrimoniales ou par des intrigues (4).

 

Néanmoins la puissance turque n’était pas aussi étendue et hégémonique comme on semble le croire, des régions entières étaient soustraites à son autorité comme celles dirigées par les béni Djelab à Touggourt où les chefs ont refusé même l’appellation de caïd et lui ont substitué celle de sultan. Il n’était pas rare de voir des pouvoirs locaux forts comme les harrar chez Henancha (région de Souk-ahras) et les ouled Amokrane de Bejaïa (région de la petite Kabylie) avec lesquels le pouvoir central a essayé de collaborer pour soumettre les tribus réfractaires d’où reconnaissance des chefs autoproclamés ou encore exemption d’impôts (5).

 

 

 

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Maintenu pendant la colonisation française, le système du caïdat a été uniformisé en ce sens que la fonction de caïd devenait essentiellement administrative et les prérogatives se précisaient progressivement; les autres domaines de la gestion de la vie sociale étant confiés à des employés contrairement à l’époque turque. Néanmoins, la hiérarchie de ce corps (caïd, caïd des caïds, agha, bachaghas) était demeurée inchangée.

 

Même si les fonctions exercées par les caïds diffèrent d’une phase politico-administrative à une autre, allant d’un pouvoir étendu (juridico-financier) à des tâches d’exécution de simple police où le grade supplante la fonction, il convient de s’interroger sur les causes de la pérennisation de ce système malgré les différences entre les deux systèmes ottoman et français quant à la nature de l’occupation et les objectifs visés.

 

Quatre raisons peuvent être avancées.

 

1 – Combattre les notabilités dont le caïd fait partie, et plus particulièrement le caïd el Aoutane, aurait engendré un risque de soulèvement, risque que l’administration française ne pouvait courir surtout durant les premières années vu leur influence, leur statut social et la solidarité tribale ; pour assurer sa sécurité elle a recouru au moment de la conquête (6) à l’octroi de garanties aux interlocuteurs importants même lorsqu’ils étaient turcs et donc la cible privilégiée de la France.

 

2 – L’occupation de l’Algérie n’a pas fait l’unanimité sur la nature du système à mettre en place. Si l’intention de coloniser demeurait, les formes de gestion et d’administration n’étaient guère définies d’autant plus que la France était confrontée à de graves problèmes internes et externes (Monarchie de Juillet 1830-1848, insurrection de la IIème république de 1848, guerre de la défense nationale 1870-1871). C’est pourquoi de maintes spéculations eurent lieu sur la forme que devait prendre la colonisation : colonie de peuplement, royaume arabe, département français ou unité administrative autonome ? (7).

 

3 – La méconnaissance par les occupants européens de la structure interne de la société algérienne — en particulier le rôle de la religion, de la famille, de la tribu, de la propriété, de la langue etc.. hormis les informations limitées contenues dans des rapports de diplomates, de voyageurs et de commerçants — implique la reconduction du système administratif caïdal auquel étaient habituées les tribus. Ceci pour éviter des réactions négatives et l’élargissement du champ de confrontation ; en outre, un nouveau système administratif exigeait des moyens matériels et humains qui auraient pu alourdir la charge et le budget du Ministère de la guerre.

 

4 – La reconduction du système caïdal est liée à l’idéologie discriminatoire et raciale du colonialisme français d’où ségrégation entre européens et « indigènes » sur les plans, politique, juridique et administratif. En effet l’occupation française a instauré deux formes de gestion administrative, l’une régie par les dispositions en vigueur en métropole ayant compétence sur la colonie européenne (dans les communes appelées de plein-exercice) et cela afin d’attirer et d’aider les colons à se stabiliser ; et l’autre organisé par un système caïdal propre aux indigènes dans les communes dites mixtes ou subdivision maires (8). Bien que cette fonction soit réservée uniquement aux algériens, les caïds sont désignés non pour leur compétence mais pour leur audience et leur influence sur les groupes qu’ils doivent administrer, leur loyauté à l’autorité française, et les états de services rendus (9).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

 

 

(1) II faut signaler que les turcs n’ont pas importé leurs institutions, bien au contraire ils ont conservé les structures existantes tout en les modifiant selon les besoins de la conjoncture et en introduisant d’autres. Quant à la France elle a maintenu au début de la colonisation cette fonction, puis elle y a mis fin par les arrêtés du 20 Mai 1868 et du 24 novembre 1871. Puis elle réapparut sous l’appellation adjoint municipal indigène dans le décret du 24-12-1870, et fut modifiée par les arrêtés du gouverneur général le 13 avril 1898. Enfin elle prend le titre de caïd dans les décrets du gouvernement général en février et août 1919. Voir à ce propos C. COLLOT, Les institutions de l’Algérie durant la période coloniale (1830-1962), CNRS, Paris et OPU, Alger, 1987.

 

 

(2) L’analyse lexicale du verbe qad revêt un sens précis et différent de la traduction littérale française guider, on dit en arabe guider par devant et diriger par derrière : guider renvoyant à l’idée de modèle et d’un chef exposé en premier au danger. Il est opportun d’apporter des précisions sémantiques sur ces diverses nuances. Voir entre autres le dictionnaire arabe Moubitel Mouhit de Boutros El Boustani, librairie Liban, Beyrouth, 1987.

 

(3) El aoutane est le pluriel du mot arabe, watan qui signifie territoire, patrie. Pour exemple nous citons le Beylik de Constantine qui possède 20 caïds et Aoutane, 4 caïds qui dirigent les moubas (petites villes avec garnison) de Tebessa, M’sila, Mila, Zemmoura et 11 cheikhs de tribus. Voir la Revue Africaine n° 3, année 1858-59, op. cit.

 

(4) Nous citons quelques exemples tels Mohamed EL MILI qui après avoir occupé la fonction El Aouissi (tribu haracta ) est devenu bey de 1818 à 1819 ou le caïd de M’Sila CARA MUSTAPHA devenu bey de Constantine pendant un mois en 1818. Voir Histoire des derniers bey s de Constantine, Revue Africaine, n° 6, année 1862, éd. OPU, Alger, 1985.

 

(5) Voir Leila BABES, Etat, pouvoir central, pouvoir local dans le beylik de Constantine, URASC, Université d’Oran, 1988.

 

(6) Voir les déclarations du général de Baumont aux habitants d’Alger, le Duc de Ravigo aux habitants d’Annaba, les garanties données à Ahmed bey, etc..

 

(7) C. COLLOT, op. cit.

 

(8) II faut souligner que pendant les premières décennies caractérisées par la lutte de l’Emir Abdelkader, l’Algérie a connu 3 types d’administration :

A – l’armée française a maintenu le système turc jusqu’en 1840 surtout sur le littoral (Oran, Alger, département de Constantine).

B – La France juxtapose le système de l’Emir Abdelkader qui a essayé d’uniformiser l’administration par la création du système de Khalifa.

C – Sur ces deux types elle superpose une administration militaire, celle des bureaux arabes qui ont été supprimés en 1870 et en 1902 dans le Sud.Pour plus de détails voir C. COLLOT, op. cit.

 

(9) Les renseignements exigés pour le recrutement du personnel administratif indigène chargé de la surveillance politique et administrative des populations musulmanes sont :

1 – Le rôle politique de la famille du candidat durant la période turque.

2 – Les services rendus par la famille du candidat à la France et les contreparties

reçues.

3 – Renseignements sur le candidat :

- âge, intelligence, niveau d’instruction ;

- les titres militaires et administratifs reçus ;

- les relations avec les européens et son influence sur ses coreligionnaires.

A ce propos consulter les fiches de renseignements — affaires indigènes, département de Constantine, gouvernement général, archives d’Aix-en-Provence K.K.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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