Renseignements Historiques sur la Zmala d’Abdel-Kader – 5ème Partie

22 12 2020

 

 

 

Voici un extrait de ce que transmet à ce sujet M. le lieutenant-colonel Daumas, directeur des Affaires arabes :

 

 

 

 

OBSERVATIONS.

 

 

 

L’organisation de la Zmala de l’émir une fois connue, on voit qu’il était pour ainsi dire impossible d’arriver jusqu’à la tente d’Abd-el-Kader, sans être découvert, arrêté et immédiatement mis à mort. Il n’était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, quand une fois on avait été incorporé dans cette émigration.

 

En effet, il aurait fallu, pour obtenir ce résultat, traverser plusieurs enceintes qui se surveillaient les unes les autres, et qui n’étaient peuplées, en général, que de gens malheureux épiant toujours l’occasion de s’enrichir parle pillage. L’émir l’avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre laconique : De quiconque fuira ma Zmala, à vous les biens, à moi la tête.

 

Il y avait, au surplus, un système d’espionnage tellement bien organisé, que l’idée de hasarder une évasion ne venait à personne, quelque désir qu’il éprouvât de se rapprocher de nous.

 

Un petit corps d’infanterie et d’artillerie régulière fort de 400 ou 450 hommes, suivait toujours le sort de la Zmala. Il campait ordinairement entre la deuxième et la troisième enceinte, à gauche et en arrière du douar de Miloud-ben-Arrach.

 

Cette troupe ne faisait pas un grand service; elle était chargée de veiller à la garde particulière du douar de l’émir ou des douars de ses chefs principaux. C’est elle qui faisait encore les exécutions le plus souvent ordonnées par El Hadj-el-Djilali, conseiller intime de l’émir. Elle était bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, et n’éprouvait véritablement un peu de bien-être que quand la ghazia et le pillage venaient la dédommager de ses longues abstinences.

 

La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala ; elle était toujours en course, avec les chefs les plus capables chargés d’aller pousser les tribus à révolte.

 

L’émir, bien convaincu qu’il ne pourrait jamais rien que par l’aristocratie du pays, avait pris le parti de chercher à s’emparer, par tous les moyens possibles, des chefs les plus influents dont il craignait le passage dans le camp français. C’est ainsi qu’il a maintenu beaucoup de tribus qui désiraient la domination française, et qu’il en a repris beaucoup aussi qui nous étaient venues.

 

Les otages appartenant aux tribus de l’Est campaient à la droite et en arrière du douar de Miloud-ben-Arrach, et ceux de l’Ouest auprès du douar de l’agha des Hachems-Cherraga ; ceux enfin qui lui étaient amenés sans leurs familles et sans leurs biens, étaient placés tout simplement dans le camp de l’infanterie régulière.

 

L’infortuné Mohamed-bel-Hadj, agha des Beni-Ouragh, était au nombre de ces derniers. La veille de la prise de la Zmala, il devait être étranglé par ordre de l’émir, et l’agha de l’infanterie régulière, dans latente duquel il s’était réfugié, avait pris sur lui de retarder son exécution. On ignore s’il a pu se sauver au milieu de la confusion générale.

 

La Qrazena, ou ce qu’on appelle le trésor de l’émir, était toujours placée entre le douar d’Abd-el-Kader et celui de Miloud-ben-Arrach.

 

On pourrait s’étonner de ne pas trouver dans la nomenclature de tous les chefs influents qui comptent dans la zmala, les noms des Oulad-Sidi-Aly-bou-Taleub, cousins germains de l’émir. En voici la raison :

 

Sidi-Aly-bou-Taleub, frère du père de l’émir, est mort chez les Beni-Aâmeur; il a été enterré à Tlemcen. Ses enfants n’ont pas voulu assister à tous les malheurs qui affligent leur pays et ils se sont retirés avec tous leurs biens à Fez, dans les états de l’empereur du Maroc. Les dispositions de cette famille à l’égard de l’émir, n’ont du reste jamais été bienveillantes. M. le lieutenant-colonel Daumas a eu l’occasion de s’en assurer plusieurs fois, pendant qu’il remplissait les fonctions de consul de France à Mascara ; on aurait pu tirer un grand parti de ces dissensions.

 

Le même étonnement doit exister pour les frères d’Abd-el-Kader, dont pas un seul n’est avec lui. Si Mohamed-Saïd, Si Moustapha, Si El-Haoussin et Si El-Moqretadi, se sont transportés chez les Beni-Zenassen, où ils ont trouvé une retraite assurée. S’y sont-ils rendus pour vivre loin des agitations politiques, ou pour essayer de révolutionner en temps opportun les populations de la province de Tlemcen, voilà ce qu’on n’a pu encore éclaircir.

 

La famille de Sid-Mohamed-ben-Aïssa-el-Berkani, ex-khalifa de Medya, n’a jamais paru dans la zmala.

 

Il en est de même de Sid-Mohamed-el-Bouhamedy, ex-khalifa de Tlemcen, qui a reçu l’ordre de s’établir chez les Beni-Zenassen, afin d’être prêt à agir dans l’Ouest quand le temps en serait venu.

 

L’émir ne paraissait dans la Zmala que de loin en loin. Se croyant tranquille sur le sort de sa famille, il passait sa vie à chercher à nous (le colonisateur) susciter des embarras, soit en maintenant dans sa dépendance les tribus qui voulaient la domination coloniale, soit en révolutionnant celles qui avaient fait leur soumission à la France. Il était secondé dans tous ses desseins par les chefs qui l’entouraient et qui menaient la même existence. Dans l’espace de deux années, l’émir n’a pas passé deux mois avec la Zmala.

 

Natale Manucci, qui, marchant sur les traces de son frère Nicolas Manucci, a cherché à nous faire tant de mal, n’était plus dans la zmala au moment où elle a été enlevée. Tombé en discrédit par l’une des proclamations de M. le gouverneur-général, il avait été relégué déjà, depuis quelque temps, dans la tribu des Oulad-Kesseyr chez Djilali-Ould-Seyah.

 

Pendant l’absence de l’émir, la Zmala était ordinairement commandée ou par son beau-frère le khalifa Sid-el-Hadj-Moustapha-ben-Thamy, ou par l’agha Miloud-ben-Arrach, ou par le caïd El-Hadj-Adb-el-Kader-Bouqeliqra, ou par El-Hadj-Djilali, son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n’était pas en course avec lui, était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, comme à son salut en cas de danger.

 

Il va sans dire qu’il y avait dans la zmala un va-et-vient continuel d’étrangers. Les chefs qui venaient ou s’y plaindre, ou observer, ceux qui allaient nous y trahir, leur suite, les courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles qu’on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette population voyageuse. Joignez à cela qu’on y trouvait des armuriers, des maréchaux, des selliers, et des Juifs bijoutiers, ou tailleurs.

 

Les nombreux marchés qu’on y tenait et qui étaient assez bien pourvus, faisaient aussi qu’elle pouvait véritablement se suffire, eu égard au peu de besoins qu’éprouvent les Arabes.

 

Suivant les positions que la zmala occupait, elle allait par grands convois, acheter des grains chez les Beni-Ouragh , Oulad-Ammar, Oulad-Si-Rebah, Oulad-Bessam, Beni-Tighrine, El-Aassanine, Chekala, Beni-Messlem, Oulad-Aarradje, Oulad-Faress et chez les Flitas du Sud.

 

Il y avait encore deux petites tribus du désert, les Oulad-Sidi-Mansour et les Oulad-si-el-Keurake, qui ne faisaient pas d’autre métier que d’acheter du grain dans le Tell, pour le revendre avec bénéfice à la Zmala.

 

Avant l’arrivée des Hachems dans la zmala, les grains n’ont jamais atteint un prix très élevé ; l’augmentation subite de la population l’avait presque doublé.

 

En résumé , l’on peut dire que si la zmala a mené une vie extrêmement dure dans le désert, elle a plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches, que par la faim qui a tout an plus atteint les dernières classes de cette émigration. Dans les déplacements il mourait au contraire beaucoup de monde ; c’étaient les vieillards, les enfants, les femmes enceintes, les malades, et enfin tout ce qui ne pouvait supporter ni la soif ni d’aussi pénibles excursions.

 

Les prisonniers ont dépeint ce triste état de choses, en disant : «A chaque gîte nous laissons un petit cimetière.»

Pour soutenir le moral de toute cette populations et l’engager à continuer de pareils sacrifices, tous moyens étaient bons; cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres, on ne reculait devant rien. Parmi les chefs de l’émir, c’était à qui s’ingénierait dans ce genre, et ceux qui se sont montrés les plus féconds en ressources semblables, sont : l’Agha Miloud-ben-Arrach, El-Hadj-el-Djilali, Mohamed-ben-Abderrahman, Sid-el-Hadj-Moustapha-ben-Thamy, Ben-Faqra, Adda-Ould-Mohamed-Ould-Tefeunchy, Abd-el-Kader-Ould-Gayeud, et Seliman-Ould-el-Hadj-el-Medjahedy :

 

Tantôt les Français, en guerre avec les Anglais, étaient forcés de diminuer leurs forces; tantôt Mouley-Abderrahman, empereur du Maroc, s’avançait avec une grande armée ; tantôt Ben-Aâllal avait remporté une victoire éclatante sur les chrétiens ; tantôt les maladies les décimaient sur tous les points ; tantôt le général Moustapha-ben-Ismayl avait abandonné notre cause; tantôt rainés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix; et enfin le gouverneur général était changé. Pour chacun de ces mensonges, le pouvoir ordonnait des fantasias et de grandes réjouissances ; les chefs n’étaient pas dupes, mais le peuple croyait, et il continuait à marcher dans le désert sans murmurer.

 

Maintenant que nous avons fait comprendre la force et l’organisation de la Zmala de l’émir, l’on voit combien il était impossible à une ou même à plusieurs tribus isolées de s’opposer à la marche d’Abd-el-Kader dans le désert Il s’y promenait donc en maître, allait où il lui plaisait, y campait où il voulait, recevant partout les hommages et les secours des tribus, qui se regardaient encore très heureuses de ne pas être saccagées par les milliers de corbeaux qu’il traînait à sa suite.

 

Pour terminer cet aperçu, il ne nous reste plus qu’à faire un historique rapide des derniers mouvements de la Zmala.

 

Pendant les deux années que la zmala a passées dans le désert, elle n’est pas sortie de l’espace compris entre les limites suivantes : à l’Ouest, elle n’est jamais arrivée qu’à une journée de marche de Dayet-el-Qahla dans le pays des Hamyan; à l’Est, elle n’est jamais arrivée que jusqu’à El-Melehh dans le pays des Oulad-Nayl; au Sud, elle n’a jamais dépassé Taguine. Quand elle a été enlevée, elle se dirigeait cependant sur Djebel-Aâmour, à deux petites journées de marche Sud, au-delà de Taguine ; elle ne savait trop comment elle y serait reçue par la population de ces montagnes, mais elle se sentait de taille à la dominer de gré ou de force; au Nord, elle s’est arrêtée dans les environs de El-Louha.

 

Nous n’entreprendrons pas de faire le relevé exact des marches de la zmala, mais nous donnerons cependant la connaissance des lieux principaux où elle a pu trouver de l’eau et des pâturages pendant un aussi long espace de temps :

El-Louha, sur l’ouad Terâyche, pays des Oulad-Lekreud ;

Susellem, sur l’ouad Susellem, pays des Beni Lent;

El Benya, sur l’ouad el Benya, pays des Oulad-Sidi-Mansour;

El Zarrite, sur l’ouad Zarrite, pays des Aôussat;

El Nador, sur l’ouad-Nador, pays des Harar Cherraga;

Sidi Aabeud, sur l’ouad sidi Aabeud, pays des Bessera,

El Gueroune, sur l’ouad Gueroune, pays des Haomer;

Dhar el Aadjadje, sur l’ouad de ce nom, pays des Beni Màayda;

Ben Temera, sur l’ouad Temera, pays des Oulad-Bessam Cherraga ;

Mesekhat, sur l’ouad de ce nom, pays des Oulad Aamar;

El Qremis mtàa Kerâyche, sur l’ouad Qremis, pays des Kerâyche ;

El Had, sur l’ouad el Had, pays des Beni-Tigrin ;

Oulad Bou Selyman, sur l’ouad de ce nom chez les Oulad-Bou-Selyman ;

Oulad-Bessam, sur des sources nombreuses ;

El Aânasseur, sur l’ouad el Aânasseur, dans le pays des Oulad-Qrelif ;

Oussenqrr ou Reghraye, sur la rivière de ce nom, dans le pays des Harrars ;

Aâyoun el Beraneus, sur des sources nombreuses, pays des Beni-Medyan ;

Sidi Sâad, sur l’ouad de ce nom, pays des Oulad-Sidi-Qraleud ;

Taguine, sur des sources, pays des Oulad-Sidi-Aâyssa ;

Tameda, sur l’ouad de ce nom, pays des Oulad-Scherif ;

Nar Ouasseul, sur des sources nombreuses, pays des Oulad-bel-Aârby;

Goadjila, sur l’ouad de ce nom, pays des Oulad-Qrelif;

El Semyra, chez les Bou-Aâych ;

El Melehh, chez les Oulad-Nâyl.

 

Tels sont les points capitaux que, dans ses courses vagabondes, la Zmala a successivement occupés, quittés, repris et abandonnés de nouveau, suivant les circonstances qui dominaient sa position, tant sous le rapport de la vie matérielle que de son salut. Ces renseignements pourront peut-être encore servir.

 

La Zmala a passé la fin de l’hiver dernier à Harmela, sur l’ouad-Sussellem à deux journées de marche Sud de Tekedempt. Instruite qu’on était à sa poursuite, elle erra pendant une vingtaine de jours dans le désert, campant où elle trouvait de l’eau et semant la route de ses cadavres. Après cette période, et au commencement du printemps, elle vint s’établir chez les Oulad-Qrélif dans un lieu qu’on nomme El-Benya, à quatre journées Sud de Tekedempt. Elle y resta quarante-trois jours et s’y remit de toutes ses fatigues, car elle y trouva de l’eau, du bois et des pâturages pour les nombreux troupeaux qui marchaient avec elle. C’est là que l’émir, absent depuis longtemps, vint rejoindre sa famille. Il se peignit comme vainqueur, il apporta beaucoup d’argent qu’il venait de prélever sur les tribus; il le distribua à son armée régulière, ainsi qu’aux plus nécessiteux des tribus qui marchaient avec lui : Grandes réjouissances dans la Zmala.

 

L’herbe venant bientôt à manquer, Abd-el-Kader emmena lui-même tout son monde à el Nador dans le pays des Harrars Cherraga, à une forte journée Ouest de El-Benya. La zmala n’y resta que quelques jours, parce que des nouvelles alarmantes lui parvinrent.

 

 

Le khalifa Moustapha-ben-Thamy la conduisit en conséquence à el Aânasseur dans le pays des Oulad Qrelouf à une journée de marche Est de El Nador, tandis que l’émir, de sa personne, se transporta chez les Beni-Ouragh.

 

La zmala passa quelques jours à el Aânasseur où elle put se remettre de ses fatigues. Pendant ce repos, l’émir à la tête de toute sa cavalerie régulière, des Beni-Messelem, Beni-Medyan, Chekala , et d’une partie des Beni-Ouragh, se transporta rapidement dans la plaine d’Eghriss où il opéra sa jonction avec Kaddour-ben-el-Mekki, Cheikh de Djâafera, qui lui amenait tout son monde.

 

Une fois en relation avec les Djâafera, il força tous les Hachems Cherraga ou Guerraba, dont il put s’emparer, à le suivre avec tous leurs biens, prit avec eux le chemin des Agoubias au dessus de Frenda et les amena à El Nador.

 

Il fut alors chercher lui-même sa zmala qui était encore à El Aânasseur, la conduisit à El Nador et la lia avec les Hachems qui venaient d’arriver. On ne peut se faire une idée de la joie qui accompagna cette réunion : Le sultan était vainqueur, c’était le commencement d’un avenir meilleur; les partisans d’Abd-el-Kader ne manquèrent pas d’exagérer l’importance de ce fait, en donnant eux-mêmes avec affectation des témoignages de satisfaction, d’espérance ; et alors, content ou mécontent, chacun fut forcé de se réjouir.

 

Rien d’extraordinaire ne signala plus la présence de la zmala à El Nador, si ce n’est la mort de trois courriers des Harrars, qu’on trouva porteurs de lettres par lesquelles les chefs de ces tribus appelaient à grands cris les Français. Ils furent décapités et éventrés devant la tente de l’émir.

 

Sur ces entrefaites, l’émir fut instruit positivement que les Harrars sur lesquels il comptait, voulaient définitivement passer aux Chrétiens. Résolu de s’y opposer par tous les moyens possibles, il ne perdit pas un seul instant, et se mit à leur poursuite avec toute la zmala, Le premier jour, il campa à Sidi-Qrelifa, à une forte journée de marche d’El Nador.

 

Le second jour il se rendit à Queltet-Sidi-Bouzid, à une journée Ouest de Sidi Qrelifa, et enfin le troisième jour il vint camper à Oussenqrr ou Reghraye à une journée Ouest de Queltet-Sidi-Bouzid.

 

Là, l’émir fut prévenu par ses coureurs que la proximité où il se trouvait de la tribu des Harrars rendait possible une ghazia sur eux.

 

Il en donna l’ordre, et bientôt tout ce qu’il y avait de valide dans la zmala se mit en marche. C’était un spectacle surprenant que cette population tout entière, fantassins, cavaliers, hommes valides, vieillards et enfants, munis d’armes diverses, ou tout simplement de bâtons, se lançant à la poursuite d’une autre population également nombreuse qui passait aux Français. Les forces trahirent leur courage; les Harrars étaient prévenus, et ce qui put arriver de la zmala de l’émir, après un jour et une nuit de marche, ne tomba que sur le bivouac abandonné de cette tribu. L’émir voyant le coup manqué ne pensa plus qu’à sauver la zmala, et il l’envoya à Taguine. Elle mit quatre jours pour s’y rendre, et c’est le lendemain qu’elle fut enlevée, avec autant de hardiesse que de bonheur, par S. A. R. Mgr le duc d’Aumale.

 

Ici, laissons parler les Arabes :

« Le 15, nous arrivâmes à Taguine; la tranquillité et la confiance régnaient dans notre camp. Cependant elles furent troublées un instant par un murmure sourd qui courut sur tous les points de la Zmala avec la rapidité de l’éclair; mais ce bruit, qui venait de naître, s’évanouit aussitôt, et voici comment :

Des courriers du khalifa Si-Mohamed-ben-Aallal apportèrent la nouvelle qu’une colonne française se montrait dans la direction de l’Est. On transmit précipitamment cet avis désastreux à el Hadj-el-Djilali, conseiller intime de l’émir, qui s’empressa de le démentir et de le faire démentir, en publiant que les Français étaient au contraire à Tyaret (le général de Lamoricière était en effet dans cette direction) et bien surveillés par l’émir en personne.

 

Cette opinion prévalut d’autant plus qu’elle était dans la croyance de tous les chefs, qui en avaient reçu une communication récente par les émissaires d’Abd-el-Kader. En effet, l’attention de l’émir était toute reportée vers l’Ouest, où la division de Mascara lui donnait de sérieuses inquiétudes.

 

Nous passâmes la nuit très tranquillement ; mais le 16, de très bonne heure, nous entendîmes les premiers coups de feu de la cavalerie française , et nous aperçûmes quelques burnous rouges.

 

Beaucoup d’entre nous ne voulaient encore voir dans cette première démonstration que l’arrivée de l’émir lui-même, et ils ne furent détrompés totalement que quand cette cavalerie , s’élançant à la charge, commençait à dépasser les tentes les plus avancées.

 

C’est alors que la stupeur s’empara de tout le monde ; la peur paralysa notre intelligence et immobilisa les mouvements même des plus braves. La frayeur appela le désordre. Le désordre fit naître la déroute; nous étions au surplus embarrassés par les cris de nos femmes et de nos enfants, des mourants, des blessés, et nous dûmes subir la loi du vainqueur.

 

Quand, après notre reddition, nous pûmes reconnaître la faiblesse numérique de ce vainqueur, le rouge de la honte couvrit nos visages; car si chaque homme de la zmala avait voulu combattre, ne fût-ce qu’avec un bâton, les vainqueurs eussent été les vaincus; mais les décrets de Dieu ont dû s’accomplir. »

 

On peut ajouter une foi d’autant plus grande aux détails qui précèdent qu’ils nous ont été fournis par nos ennemis.

L’occasion se présenta témérairement belle; cette masse imposante était là sous l’impression d’un coup décisif; il fallait ou battre en retraite devant la chance probable de prendre Abd-el-Kader lui-même, sa famille, les personnages les plus importants de son gouvernement, ses clients, ses otages, un matériel considérable, un bétail nombreux, ou attaquer inopinément et avec impétuosité.

 

S. A. R. Mgr. le duc d’Aumale ne balança pas un seul instant ; il s’écria avec l’accent mâle de son jeune courage : Je suis d’une famille où l’on ne recule jamais, mit le sabre à la main, s’élança à la tête de nos cavaliers, et la Zmala tomba en son pouvoir.

 

La réussite a couronné tant de vaillance, et l’armée est heureuse de devoir à son prince l’un des plus beaux fleurons qu’elle ait conquis en Algérie par treize années de combats et de dévouement.

 

Français et indigènes, amis ou ennemis, tout le monde rend hommage à ce beau trophée.

 

Le nombre et l’importance personnelle de ceux qui ont péri dans le choc restent encore inconnus.

 

Nous avons déjà cité les principaux d’entre les prisonniers ; il faut y joindre: El-Hadj-ben-Aâtou et Djelloul-Ould-Abderrahman, chefs secondaires des Hachems guerrabas, Sid-el-Aaradj, marabout vénéré, et enfin 12 personnages distingués, mais sans commandement dans ces tribus. Les uns et les autres ont été pris avec leurs familles, leurs fils, leurs frères, leurs neveux; ils forment avec les premiers un effectif de 383 personnes retenues à la Casbah ; le reste, établi à la Maison Carrée , se compose de 3,224 personnes, ensemble 3,607.

 

A ces pertes, il faut ajouter celle des otages, celle du trésor qui a été saisi entre les tentes d’Abd-el-Kader et celles de Miloud-ben-Arrach, d’où résulte la preuve que si les personnes ont pu échapper par la fuite, rien d’important dans le matériel n’a pu être sauvé; enfin, celle de l’influence morale que doit enlever à Abd-el-Kader un tel revers éprouvé au cœur même de sa puissance.

Depuis que ces prisonniers sont arrivés, une trentaine de cavaliers Hachems sont venus volontairement rejoindre leurs familles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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