Anthroponymie Touarègue – 3ème partie -

8 12 2020

Dénominations Multiples des Individualités

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV. L’HOMONYME

 

Il s’agit du nom identique attribué à au moins deux personnes qu’il faut différencier. Cette distinction peut se faire par un complément qui fait appel à la filiation, « fils d’Untel ». C’est aussi l’occasion, pour les personnes n’étant pas impliquées dans l’homonymie, de créer un surnom ou d’employer quotidiennement un surnom qui n’était qu’occasionnel.

En touareg, le terme « homonyme », anemmeghru (masc.) et tanemmeghrut (fém.), se substitue au nom ou au surnom des personnes ayant le même nom et par elles-mêmes, dans certaines situations. Ce terme dérive du verbe eghru / egher « nommer, mentionner, appeler », comportant les préfixes consonantiques de réciprocité nm—, Ce terme spécifique peut être employé sans pronom suffixé dans le rapport duel, mais il peut aussi être suivi de ce pronom à la 1ère personne — in / — hin « de moi » qui renforce la dénomination : anemmeghru-hin ou nin « mon homonyme », de même au féminin tanemmeghrut-in. Ce pronom suffixé est utilisé par l’un des deux pour évoquer son homonyme devant une tierce personne. Dans la même situation la série complète des pronoms suffixés peut être employée anemmeghru-näk « ton homonyme », — net « son homonyme »… Ce terme de réciprocité est à la fois un nom commun et un surnom dans les situations évoquées.

 

Prenons un exemple. Deux hommes s’appellent Musa : ils s’appellent réciproquement anemmeghru. S’il s’agit de deux femmes, elles s’appellent mutuellement tanemmeghrut. Si l’un des homonymes a un fils qui s’appelle Yusuf celui-ci appellera l’homonyme de son père anemmeghru ou anemmerghru n abba / adda « homonyme de mon père » et ce dernier appellera Yusuf ag-anemmeghru « fils de (mon) homonyme ». S’il s’agit d’une fille, il dira welet-anemmeghru « fille de (mon) homonyme ».

 

Habituellement les enfants sont désignés en référence au père ; cependant, dans un contexte féminin, si la mère a une certaine notoriété due à son statut social ou à sa personnalité, son fils ou sa fille peuvent être désignés par son homonyme en référence à elle-même : ag-tanemmeghrut « fils de mon homonyme (fém.) » ou welet-tanemmeghrut « fille de mon homonyme (fém.) ».

 

Si les homonymes ont un rapport de parenté et sont cousins « croisés » (issus d’un frère et d’une sœur), il s’appelleront mutuellement abobaz, terme employé pour désigner ce type de cousins dits aussi « cousins à plaisanterie » en raison des rapports très libres que leur donne ce lien de parenté ; mais, dans cette situation, ce terme devient un surnom et s’emploie à la place d’anemmeghru. Un autre terme, diminutif du précédent, obaz qui exprime la familiarité, est un surnom encore plus usité qu’abobaz pour ces cousins homonymes. Ce terme obaz est aussi employé entre cousins non homonymes comme surnom occasionnel ou permanent selon le degré d’intimité de leurs relations. Enfin, obaz peut être employé entre personnes non homonymes et sans relations de parenté comme terme d’adresse.

 

Dans une situation de cousinage avec décalage de génération, par exemple dans la situation suivante : Mohamed et Alkhasane sont cousins, le père d’Alkhasane s’appelle également Mohamed, les deux homonymes ne s’appelleront pas anemmeghru. Selon la filiation, le neveu appellera son oncle paternel abba / adda « père », terme habituel dans ce rapport de parenté (le frère du père est toujours considéré comme un père) et son oncle maternel par son nom, son surnom ou par l’expression « père d’Untel », selon ses rapports d’intimité et son âge. L’oncle homonyme appelle son neveu par son nom ou son surnom. Autrement dit, le rapport d’aînesse annule l’usage de la dénomination spécifique d’ « homonyme ».

 

Toute autre personne appelle chacun des homonymes par un nom distinctif si nécessaire et selon le contexte. Le surnom joue alors un rôle particulièrement important.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V. LE PSEUDONYME ET LES FIGURES DE RHÉTORIQUE

 

 

L’une et l’autre catégorie ont pour objectif de nommer, en dissimulant l’identité du locuteur ou de l’interlocuteur, et non de caractériser. Ce sont des énoncés simples ou complexes, comme pour les noms et les surnoms dont la morphologie est identique.

La finalité de l’emploi du pseudonyme est, comme dans toutes les sociétés, d’agir dans l’anonymat, derrière un nom créé ou emprunté : c’est le cas dans les actions guerrières, dans l’acheminement de l’information confiée, jusqu’à une période récente, à des chameliers ou à des bergers qui devaient parcourir des espaces incertains et souvent peu sûrs. Ce procédé pour garantir l’anonymat était associé à l’emploi de l’écriture touarègue, les tifinagh, inconnue des étrangers à la société. Mais, à l’intérieur du groupe, cette écriture seule n’est pas garante de l’anonymat.

Dans les inscriptions rupestres sahariennes et sahéliennes qui sont livrées au regard de tous les passants, on peut émettre l’hypothèse, conformément aux habitudes sociales de discrétion et de secret, que le message est codé quant à son auteur, quand il se nomme, ou à son interlocuteur. Sous une forme connue, telle qu’on en a vu dans les exemples de noms et de surnoms, le nom mentionné peut être considéré comme un pseudonyme. Certains de ces noms sont d’autant plus ambigus qu’ils peuvent être identifiés comme un nom ou comme une métaphore. Ainsi, dans les exemples suivants : Ahar, nom d’homme qui signifie « lion », est associé à un énoncé métaphorique ou énigmatique tel que  » Ahar (= Lion) » ; « je poursuis Ti-n-talan (= celle aux enroulements du foulard) » ; « je suis à la trace Tansit (= mendicité) » ; « je poursuis Tokay (= l’éveillée, passante) » ; « l’outre est sur Ebeggi (= chacal)’ »… Comme le montre ce dernier exemple, l’extravagance de la situation (l’outre sur le chacal-porteur et non sur l’âne) attire l’attention sur l’anthroponyme très « motivé » Ebeggi. Ces anthroponymes supposent une connivence avec le destinataire, procédé facilité par la connaissance de l’usage fréquent du surnom qui devient un nom, comme on l’a vu.

Ce procédé a des analogies avec les techniques poétiques qui évoquent les femmes inspiratrices du poète. Ces égéries sont, le plus souvent, nommées par leur surnom usuel ou par des figures de rhétorique très connues et récurrentes qui en font des stéréotypes ces métaphores et métonymies sont si usitées que beaucoup sont lexicalisées et font partie du champ onomastique poétique qui peut devenir celui du quotidien. Ces onomen d’une grande diversité ont une charge affective issue du monde socio-économique et culturel ; les référents positifs sont ceux de la faune sauvage et domestique, de la végétation et de la pluie qui favorise la prospérité, de la vie de société privilégiant poésie et musique : Talemumt « faon d’antilope », Awhim / Awjem « faon de gazelle », Taghlamt « chamelle reproductrice », Tehuk « pouliche », Igiren « dattes fraîches », Anzad / Imzad « violon », Azyu « crin du violon »…

Ces surnoms, même connus, peuvent rester énigmatiques quant à l’identité réelle de la personne désignée ; ou bien la connivence poétique veut que cette dénomination soit considérée comme secrète même si l’identité de l’intéressée est devinée.

La joueuse de violon est désignée dans la vie courante par son nom et par une détermination qui précise sa fonction : Ajjo ta-n-anzad « Ajjo celle du violon (= la violoniste) ». Sa fonction est explicitée par son instrument, anzad, ou par le crin unique sur lequel elle joue, azyu , qui en sont la métaphore et la métonymie. En poésie, son nom n’est pas mentionné, mais seulement son surnom Ta-n-anzad ou Ta-n-azyu : c’est son rôle culturel majeur, dans les réunions galantes où elle est indispensable, qui est prépondérant. Le violon est l’emblème de la vie sociale, son évocation met en jeu quantité de connotations de joie, de plaisir ; il est le réfèrent essentiel et la violoniste existe plus par son instrument que par son nom personnel.

L’instrument et la charge affective qu’il porte participent à la création de pseudonymes. Ainsi, Tin-emi-n-imzad « celle à la bouche de violon », c’est-à-dire celle qui a une bouche aussi douce que la douceur du violon, désigne une femme non identifiée sauf par celle que le poète recherche dans sa création artistique.

La poésie est le lieu privilégié des créations et des secrets.

 

On a vu que le surnom tient une place considérable dans la nomination des individus de la société touarègue. Il renvoie au besoin de caractériser chacun dans une réalité bien vivante qui semble surpasser l’attrait qu’il y aurait de rappeler les noms de personnages prestigieux et célèbres, touaregs et coraniques – noms qui peuvent s’effacer devant la personnification des membres de la communauté.

Les noms énigmatiques correspondent aussi aux traits majeurs de cette société qui a le goût de la discrétion et de la poésie. L’imagination créatrice, l’esprit ludique et malicieux alimentent des listes ouvertes de dénominatifs que les mécanismes de la langue favorisent.

 

 

 

 

 

 

 

Mohamed AGHALI-ZAKARA

 

 

Source: Nouvelle revue d’onomastique, n°41-42, 2003. pp. 221-229;

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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