Naissance de l’Architecture Soviétique (1917-1923)

19 07 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au soir du 25 octobre (7 novembre) 1917, à 21 h 40, les habitants de la ville de Petrograd (nom sous lequel avait été rebaptisé Saint-Pétersbourg lorsque la Première Guerre mondiale avait éclaté) entendirent un coup de canon tiré par le croiseur Avrora; ce coup de semonce annonçait le début de l’attaque du Palais d’Hiver par les troupes révolutionnaires. Le palais devait tomber la nuit même, et le gouvernement provisoire bourgeois qui avait été formé en février de la même année à la suite du renversement du tsar était déposé. L’action dirigée par Vladimir Lénine avait remporté la victoire, et la révolution socialiste triomphait. Quelques jours lus tard, à l’issue de combats acharnés, le pouvoir soviétique s’imposait à Moscou et se mettait à rayonner à travers toute la Russie. Le 11 mars 1918, le gouvernement soviétique, conduit par Lénine, quitta Petrograd pour Moscou qui redevenait la capitale de l’État.

 

Le pays dut encore souffrir pendant des années les affres d’une guerre civile tenace et violente. Cependant, les premiers mois qui suivirent la Révolution d’Octobre virent la promulgation d’actes législatifs qui devaient avoir une importance considérable pour les activités architecturales, à savoir le décret «Sur la socialisation de la terre» (9 février 1918) et celui concernant l’«Abrogation du droit à la propriété privée de biens immobiliers dans les villes» (20 août 1918). Par le fait qu’ils supprimaient la contradiction existant jusqu’alors entre, d’une part, la nécessaire et indivisible intégralité des villes en tant qu’organismes sociaux et, d’autre part, leur fragmentation en biens immobiliers possédés par des particuliers, ces décrets ouvraient de véritables perspectives pour le développement des villes en systèmes harmonieux.

 

 

La structure sociale du peuplement urbain subit une modification fondamentale. La remise à la municipalité du parc de logements permettait leur juste redistribution. L’espace habitable lorsqu’il dépassait notoirement les besoins raisonnables fut réquisitionné et l’on mit en œuvre un vaste programme de relogement des travailleurs qui, jusque-là, habitaient des casernes, des sous-sols ou des baraquements rudimentaires. En 1924, on avait ainsi relogé près de 500 000 personnes à Moscou seulement, et 300 000 à Petrograd. Ce programme ne faisait pas que résoudre les problèmes les plus graves en matière de logement; le déplacement des familles ouvrières de leurs ghettos des faubourgs vers le centre des villes tendait à rendre moins criarde la différence qui existait entre ce centre – jusqu’alors citadelle de la classe dirigeante – et les faubourgs. L’intégrité du tissu urbain était ainsi favorisée par une homogénéité sociale croissante.

 

 

Par ce processus, de nouvelles formes de vie communautaire s’affirmaient; les ouvriers s’installaient dans les immeubles de rapport et créaient des sortes de «communes» où ils organisaient des cuisines collectives, des cantines, des buanderies, des jardins d’enfants, des salles de lecture, toutes choses basées sur le self-service et l’autogestion. Cette nouvelle forme d’habitat communautaire se multiplia rapidement, si bien que fin 1921 on en comptait déjà 865 rien qu’à Moscou. Cependant, son développement était handicapé par la division traditionnelle des habitations en appartements isolés. Ainsi se posa un problème social totalement nouveau.

 

 

Dès 1919 et 1920, les architectes soviétiques tentèrent pour la première fois de créer de nouveaux types d’habitats communautaires. À Petrograd, ils dessinèrent les plans d’habitations pour les travailleurs de Yaroslavl; dans ces habitations à dortoirs, c’étaient les salles de services qui constituaient le noyau du bâtiment. Du fait de l’austérité qui régnait alors, les premières propositions étaient forcément très modérées; cependant, le contenu social du programme fut comme une avant-première indispensable pour les expériences qui devaient être lancées dans la seconde moitié des années 20.

 

La guerre civile au cours de laquelle le jeune État soviétique devait faire face à la fois aux contre-révolutionnaires et aux interventions étrangères n’était pas le bon moment pour un effort de construction à grande échelle. Bien qu’au cours de ces années on ait construit quelques centrales électriques importantes et plus de 270 petites centrales électriques rurales, un certain nombre d’usines textiles et une usine automobile à Moscou, les programmes de construction étaient peu nombreux par rapport aux besoins d’un pays aussi immense. Mais en dépit de la récession forcée de l’activité du bâtiment, malgré la famine et les difficultés de ces dures années de guerre, les architectes se lancèrent avec enthousiasme dans un intense travail d’étude. La plupart d’entre eux avaient opté sans réserves pour la révolution, en raison même du contenu social de leur effort de création. Le manque de réalisations pratiques fut plus que compensé par l’essor extraordinaire de la recherche expérimentale.

 

 

Dans ces exercices «sur le papier» axés sur le futur furent mis à l’étude les moyens de faire face aux tâches d’une société nouvelle, un nouveau langage de l’expression artistique et de nouvelles idées plastiques. L’accession à une expression architecturale concentrée des modifications sociales réelles était perçue comme une tâche véritablement prioritaire, ce qui impliquait la mise au point de nouvelles métaphores, de nouveaux symboles qui seraient compris par tous. Quoique ces idées soient restées du domaine de la théorie, leur impact ultérieur a déterminé en grande partie l’évolution de l’architecture soviétique au cours des années suivantes et s’est également concrétisé dans bon nombre de réalisations de la seconde moitié des années 20. La moisson d’idées neuves accumulée lors des premières années de l’ère soviétique n’a donc rien perdu de sa valeur aujourd’hui, que ce soit en termes d’histoire de l’architecture ou d’applications pratiques.

 

 

Ces projets expérimentaux revoyaient les stéréotypes traditionnels d’une manière libre et objective, et une nouvelle éthique professionnelle se dégageait du processus. L’architecte ne considérait plus qu’on avait besoin de lui pour qu’il applique ses capacités professionnelles à une tâche qui lui était imposée et vis-à-vis du contenu de laquelle il n’avait pas de responsabilité. Il se sentait maintenant responsable de l’organisation fonctionnelle des nouvelles formes de la vie et du développement des structures spatiales devant les sous-tendre. Ce qui était en train de se développer, c’était une notion de l’architecture en tant que vecteur de transformation du pays, de régulation du peuplement, de reconstruction du style de vie et d’éducation de l’individu. Telle était l’aune à laquelle on entendait juger la mesure dans laquelle l’architecture remplissait ses responsabilités envers la société.

 

 

 

 

 

 

 

Idées neuves en matière d’Urbanisme

 

 

Ce qui intéressait surtout les architectes soviétiques, c’était de sonder les possibilités d’une organisation rationnelle de tissu urbain et régional. Plus particulièrement, il s’agissait de proposer des projets de réaménagement de Petrograd et de Moscou. Les architectes commencèrent donc par le vif du sujet, à savoir le rôle que devaient jouer les villes les plus importantes dans le développement d’une société socialiste, ainsi que leur impact sur les modèles de distribution de la population. En 1918, l’ingénieur Boris Sakouline avait déjà exécuté un projet d’aménagement de la région économique entourant Moscou, qui comportait un système de villes satellites reliées entre elles par un réseau ferroviaire. Entre 1921 et 1924, le professeur Sergueï Chestakov exécuta une étude semblable pour le Grand Moscou, projet qui englobait la ville et ses banlieues. Son idée de base était qu’il fallait faire alterner les grandes zones de construction nouvelle et des bandes radicales constituées de parcs, le tout réuni par une ceinture extérieure de verdure. Cette idée devait être développée plus tard dans les schémas directeurs de développement de la ville et détermina sa structure réelle ultérieure. L’idée d’alternance provenait dans une certaine mesure du concept populaire au début du XXe siècle; toutefois, et c’est plus important, elle ressortait de la tradition nationale russe de tissu urbain pénétrant son environnement à la façon des doigts écartés de la main.

 

 

 

 

 

Naissance de l’Architecture Soviétique (1917-1923) dans Architecture & Urbanisme 200528123102718915

Sergueï Chestakov, projet pour le Grand Moscou (1921-1924)

Source: alamy 

 

 

 

 

 

 

Au cours du printemps 1918, un groupe d’architectes moscovites (avec à sa tête Ivan Joltovski et Alexeï Chtchoussev) créa un studio destiné à élaborer le plan d’un Nouveau Moscou, premier schéma directeur de développement de la ville. En raison de la guerre civile qui faisait rage, il ne pouvait être question de conduire cette étude sur la base scientifique – inexistante – d’une planification et d’un urbanisme modernes, moins encore, sur celle du modèle d’économie nationale fonctionnant sur le moment. Mais la jeune équipe (constituée entre autres de Léonide Vesnine, Ilia Golossov, Victor Kokorine, Nikolaï Kolli, Nikolaï Ladovski, Constantin Melnikov et Sergueï Tchernychev) avait pour elle le talent et le romantisme révolutionnaire de cette époque. Et si les principes du réaménagement furent mis au point en grande partie de façon intuitive, la vie se chargea de montrer le bien-fondé de nombre des solutions avancées par ces architectes. Par exemple, il avait été décidé de ne pas abandonner le plan historique de Moscou; le centre de la cité était pensé (pour reprendre les termes de Chtchoussev) comme un soleil dardant ses rayons, c’est-à-dire comme un noyau et un système de centres plus petits rayonnant à partir de ce noyau.

 

 

En 1923, en accord avec ce plan du Nouveau Moscou, on démarra au nord-ouest de la ville le premier chantier d’habitation: le bourg de Sokol, sur un projet de Nikolaï Markovnikov. Basé sur le concept des villes-jardind, le projet prévoyait la construction de maisons individuelles entourées de larges espaces verts. L’ensemble, qui comporte des habitations bien aménagées dans le style des maisons villageoises russes ou des cottages anglais, est très pittoresque; toutefois, dans une grande ville, ce principe de construction n’était pas viable. Les contemporains critiquèrent sévèrement les ramifications sociales de la maison individuelle, comme étant opposées à celles de l’habitat communautaire qu’on considérait alors comme la seule structure d’habitation prometteuse.

 

 

A Petrograd, on inaugura en mai 1919 un studio géré par le Conseil pour le réaménagement de Petrograd et de ses faubourgs. Dirigé par Ivan Fomine, le groupe comprenait, entre autres, Alexandre Nikolski (1884-1953); Lev Tverkloï (1899-1972) et Noé Trotski (1895-1940). Une des premières études du groupe en question fut un Schéma directeur du Grand Petrograd (1919-1921). L’idée était de compléter la ville d’un système de villes satellites unies en groupes linéaires; entre ces zones de villes satellites et le noyau historique de la ville devait se trouver une zone occupée par des complexes d’habitation semi-autonomes séparés par des massifs de verdure. Ce schéma (qui ne fut jamais réalisé) anticipait les principes du Schéma directeur de développement de Stockholm qui, trois décennies plus tard, devait laisser une marque indélébile sur l’urbanisme mondial. Le Schéma directeur prévoyait également l’extension du noyau historique de Petrograd vers le golfe de Finlande afin de former un front de mer; cette idée fut en fait réalisée après la Seconde Guerre mondiale.

 

 

L’influence du concept de ville-jardin constitua une caractéristique importante de toutes les idées urbanistiques de l’époque. Dans le projet du Grand Petrograd, ce concept subit une transformation profonde, tandis que dans d’autres cas il garda sa forme originale (pensons, par exemple, un projet de relèvement et de réaménagement de Yaroslavl, (1920-1922). Cette période se caractérisa par une priorité donne à l’«esthétique citadine» et au caractère «artistique» des projets urbains. Caractéristique des premières années qui suivirent la révolution, cette tendance mettait l’accent sur la conservation et la restauration soigneuses des monuments architecturaux. Les architectes travaillaient également sur des projets prévoyant la restauration de la structure précapitaliste de la ville et l’élimination des conséquences du développement sauvage que les complexes urbains avaient connu au tournant du siècle. Dans d’autres projets, on proposa de développer les nouvelles constructions autour de monuments historiques, qui devaient alors servir de pôles centraux.

 

 

Se considérant comme les «gardiens de la tradition», les architectes de l’ancienne génération tentaient parfois d’ériger en absolu l’importance de l’héritage historique dans les villes en rapide évolution; s’efforçant de conserver tout ce qui était ancien (ce qui était impossible), ils risquaient parfois de confondre véritables valeurs et choses destinées de toute façon à disparaître. Cette situation déboucha sur un débat passionné, étant donné que beaucoup d’autres gens considéraient l’architecture du passé comme le symbole de valeurs moribondes mais encore invaincues. Le débat amena un conflit ouvert entre les conceptions des professionnels et celles du public, mais également au sein de la profession elle-même, dont les membres évaluaient de manières diverses les valeurs traditionnelles. Dans une certaine mesure, ces différences étaient dues au fossé des générations qui existait entre les jeunes architectes et leurs collègues plus âgés.

 

 

Cependant, la variété des approches n’affecta pas le consensus relatif au plus important des objectifs d’un nouvel urbanisme. Dans les documents datant de cette époque, on trouve ces objectifs clairement exposés. Un des plus anciens de ces écrits est constitué par le programme des activités du premier corps formé par les autorités soviétiques afin de guider le processus urbanistique. Il s’agissait de l’Office de l’urbanisme, de la régulation et de la construction urbaine et rurale (comité qui dépendait du Département de la construction urbaine et rurale du Conseil supérieur de l’économie nationale). Selon son programme, l’élimination désirée des déficiences présentées par les cités modernes «ne peut s’atteindre par des mesures limitées de nature technique, sanitaire ou artistique. On ne peut résoudre ce problème qu’en stimulant la créativité sociale et en planifiant une structure cohérente de la cité nouvelle». Le programme désignait ensuite des priorités. «Le premier objectif sera la disparition de la pénurie logements…Le second sera la création de la cité et le développement de ses parties en un tout organique….Le plan directeur de la cité est à la fois un programme destiné à organiser la vie urbaine et un vecteur de créativité sociale.» Ce programme a été rédigé par l’ingénieur Grigori Doubélir en septembre 1918.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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