Le Concept de Civilisation: d’Ibn Khaldûn à Toynbee

11 07 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les concepts de civilisation et de culture ont été développés depuis l’Antiquité. Les auteurs gréco-latins font des références comparatives aux différents peuples qu’ils décrivent, avec des jugements de valeur constants sur ce qu’ils considèrent ou non comme civilisé. Il est difficile d’étudier une culture sans tenir compte de l’altérité, tant il est vrai que chaque peuple possède sa spécificité culturelle. On met trop souvent en œuvre, pour évaluer une civilisation, une vision ethnocentrique, liée aux notions de centre et de périphérie. Dans la conception romaine, reprise ensuite par les religions chrétienne et musulmane, la civilisation possède une vocation universaliste et expansionniste. Au sein d’une même civilisation, plusieurs cultures peuvent cohabiter, mais on y trouvera toujours des règles apportant une cohésion ‘’civilisatrice’’. Elles peuvent être politiques, religieuses, juridiques ou économiques.

 

Le terme de civilisation est largement usé pour signifier une culture avancée, alphabétisée et principalement urbaine, même s’il a pris un rôle de zénith, avec des nuances péjoratives, notamment chez les penseurs allemands, peut-être en vertu d’une certaine tradition amorcée par Luther qui jetait l’anathème sur l’universalisme romain.

 

De toutes les disciplines, l’anthropologie culturelle est sans doute celle qui a le plus contribué a libérer le concept de civilisation de tout jugement de valeur. Les anthropologues n’ont pas l’habitude de confronter civilisation et culture, depuis Edward B. Tylor qui, en 1871, les considérait comme des synonymes dans sa célèbre étude The Ancient Society: «Le mot culture ou civilisation, pris dans son sens ethnographique le plus large, désigne l’ensemble complexe qui comprend à la fois les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés ou habitudes acquises par l’homme à l’état social. »

 

Mais Tylor n’en reste pas moins un évolutionniste qui reconstruit l’histoire de la religion, de même que Lewis H. Morgan se consacre à celle de la famille, de la propriété et de l’Etat, et il théorise l’évolution des société suivant trois stades: l’état sauvage, l’état barbare et la civilisation. Dans cette perspective, la civilisation est l’état supérieur dans lequel on peut trouver la culture. Cette vision déterministe allait être abandonnée par les anthropologues du XXe siècle.

 

L’historien Fernand Braudel définit la civilisation par rapport aux différentes sciences de l’homme. Sociologue doublé d’un ethnologue, Marcel Mauss signalera que «les civilisations sont des sociétés, car ce sont celles-ci qui sustentent les civilisations et les animent de leurs tensions et de leurs progrès». Ainsi, «dans le cadre des civilisations, les villes prolifèrent alors qu’elles sont à peine ébauchées dans le cadre des cultures. Toutefois, les civilisations, les sociétés les plus brillantes, englobent, dans leurs propres limites, des cultures et des sociétés élémentaires. Dans cet éventail, il suffit de penser à la relation dialectique, toujours importante, entre les villes et la campagne». Il est fréquent que demeurent des îlots sous-développés, des lieux reculés, etc. C’est pourquoi Fernand Braudel affirme qu’un des principaux succès de l’Europe réside sans aucun doute dans le captage par les villes des ‘’cultures’’ paysannes, tandis que dans l’Islam, la dualité perdure d’une façon plus sensible qu’en Occident.

 

Le phénomène d’opposition entre la ville et la campagne sera du point de vue sociologique le thème central développé au XIVe siècle par l’historien maghrébin Ibn Khaldûn. Né à Tunis d’une famille andalouse, Ibn Khaldûn (732-784 / 1332-1406) est considéré comme le fondateur de la science historique, comme le premier sociologue et comme l’un des principaux penseurs de la philosophie historique.

 

Dans la préface de son livre Al-Muqaddima (‘’Le discours sur l’Histoire Universelle’’) il énonce: «Notre but actuel est d’une conception nouvelle, d’une grande originalité et d’une utilité extrême (…) Il s’agit d’une science indépendante et son sujet spécifique est la civilisation humaine et la société humaine.»

«L’homme se distingue des autres créatures vivantes par ses attributs concret, parmi lesquels la civilisation, c’est-à-dire la cohabitation des hommes dans les villes et sous les tentes, pour satisfaire leur tendance vers la société et leurs besoins, car la coopération est dans la nature des hommes».

 

Ibn Khaldûn construit sa sociologie générale autour de la décadence inexorable de la civilisation et il cherche à analyser les causes de l’entropie. Bien avant les spéculations des philosophes de l’histoire, il considère que les civilisations sont mortelles à cause de l’entropie, car ‘’la finalité de la civilisation est la culture (arts divers) et le luxe. Une fois que cette finalité est accomplie, la civilisation se gâte et décline, suivant l’exemple des êtres vivants’’.

 

Fernand Braudel, dans son essai sur les civilisations, s’oppose à ce qu’il appelle ‘’les philosophies abusives de l’histoire’’. Malheureusement, il ne tient pas compte de celle de Khaldûn: il eût été intéressant de lire ses remarques sur ce penseur méditerranéen, préoccupé par la causalité des faits historique. En revanche Braudel, comme on pouvait s’y attendre, s’attache aux théories d’Oswald Spengler (La décadence de l’Occident, 1922) et d’Arnold Toynbee (Etudes de l’histoire, 1946).

 

Il extrait de Spengler l’idée motrice que «toute culture atteint un moment où elle se transforme nécessairement en civilisation; dans cette ‘’fin du devenir’’ elle cesse alors d’être un Organisme vivant et ne se maintient que grâce à la vitesse acquise, puisque ‘’le feu de son âme s’est éteint’’, et l’été cède la place à l’hiver».

 

Pour Toynbee, malgré qu’on doive reconnaître qu’il apporte sur elles une touche différentes, anglo-saxonne, les civilisations sont aussi des êtres vivants qui naissent, grandissent et meurent. Même si on constate les morts successives des civilisations on assiste à un progrès évident entre l’infrahomme et le surhomme à venir. Les civilisations se mettent de plus en plus au service des religions supérieures et non le contraire.

 

Même si les études de ces penseurs apportent des réflexions et des visions riches en nuances, on a observé dans plusieurs disciplines un certain rejet de la philosophie de l’histoire, parce que celle-ci reflète une causalité dernière de type moral et qu’elle répand l’idée qu’une civilisation ne possède qu’une seule et unique phase de créativité.

 

 

Ce qui permet d’arriver à une plus grande compréhension des civilisations c’est davantage l’étude du contenu, de la structure et du développement de leur culture, que du type d’événement qui se répètent dans leur histoire. Toynbee avait d’ailleurs observé que l’étude des civilisations ne doit pas se cantonner à un nombre réduit de grandes cultures hautement différentiables mais doit se soucier des cultures mineures, dérivées et peu en vue, en accord avec la place qui leur revient.

 

En ce sens L’histoire d’Ibn Khaldûn constitue un exemple réussi, car même s’il parle de la civilisation islamique dans sa perspective universaliste, il s’attache avant tout à la société maghrébine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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