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Orfèvrerie Kabyle et orfèvrerie Aurasienne (Suite et fin)

20 05 2020

Comparaisons entre deux techniques

Par: Henriette Camps-Fabrer

 

 

 

 

 

  

 

4 – LES FORMES DES BIJOUX.

 

 

 

 

 

 

 

Si nous examinions de plus près les productions des deux régions, nous sommes frappés d’abord par la taille, le volume, le poids toujours plus élevé des bijoux de Grande Kabylie. Cette différence a des raisons socio-économiques : malgré leur pauvreté générale, les familles kabyles, plus ouvertes à l’économie de marché, peuvent réunir des quantités plus importantes d’argent thésaurisé sous forme de bijoux. Seules les boîtes à amulettes sont plus grandes dans l’Aurès où elles continuent à remplir vraiment ce rôle en renfermant des fragments de texte coranique.

 

Nous ne pourrons pas étudier dans le détail les différentes formes des bijoux de l’une et l’autre région. Mais nous devons cependant souligner le même engouement des femmes berbères pour les bijoux. Qu’elle soit chaouïa, kabyle, marocaine ou saharienne, la femme berbère si elle a les moyens matériels de le faire se pare toujours, même pour accomplir les tâches les plus rudes de la vie quotidienne. Front, cou, bras, mains, chevilles sont chargés de bijoux multiples et variés, quand la femme est suffisamment aisée pour se les procurer.

 

Toutefois, nous discernerons des habitudes différentes dans les deux régions.

 

 

 

 

 

 

4.1 - Ainsi, les diadèmes sont-ils absents de l’Aurès. Or, cette splendide parure est une pièce maîtresse de l’orfèvrerie kabyle. Sa longueur moyenne est de 54 cm et sa hauteur de 15 à 16 cm. Composé de cinq plaques en argent décoré d’émaux filigranes et de coraux et reliées entre elles par des anneaux et des calottes hémisphériques, le diadème est, comme beaucoup d’autres bijoux kabyles,décoré au verso, avec le même soin. De nombreuses pendeloques y sont suspendues.

 

La composition et l’équilibre de ce bijou hiératique porté sur le front par la jeune mariée résultent de la maîtrise des artisans.

 

 

 

 

 

 

 

4.2 – La jugulaire, en revanche, portée par les femme chaouïa n’est pas connue en Kabylie. A quelques rangs de chaînettes sont accrochées des piécettes de monnaie elles-mêmes suspendues à de courtes chaînettes de 3 ou 4 cm de longueur. Ce bijou est accroché à droite et à gauche de la coiffure. Il comprend quelquefois deux parties identiques. Chacune est composée de plusieurs rangs de chaînettes fixées d’un côté à un triangle ajouré, terminé par un anneau, de l’autre a une barrette double, également pourvue d’un anneau et à laquelle sont suspendues de courtes chaînettes à plaquettes d’argent. Les deux pièces sont rapprochées l’une et l’autre par les deux barrettes réunies sous le menton. Les triangles sont accrochés à la coiffure au niveau des oreilles.

 

 

 

 

 

 

4.3 – Les boucles d’oreilles.

 

Les boucles d’oreilles sont très différentes entre les deux régions.

Aurès : les tchoûchanat sont des formes aujourd’hui disparues d’anneaux circulaires et ouverts de 9 à 10 cm de diamètre dans lesquels coulissaient des fragments de corail percés et des éléments en argent creux, fuselés ou circulaires. A l’un de ces derniers, tubulaire, étaient suspendues des chaînettes. Ces anneaux étaient portés dans le haut du pavillon de l’oreille, rabattu en avant par le poids du bijou. Il en était de même pour la timecherreft d’un diamètre semblable ou supérieur à la précédente, faite d’une seule pièce et ajourée. Dès 1929, tout en conservant la même forme, cet ornement était plus petit et porté dans le lobe de l’oreille.

 

 

 

 

 

 

 

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Boucles d’oreilles (mecharef) en argent

 

 

 

 

 

Kabylie : En Grande Kabylie, nous avons pu dénombrer au moins quatre types essentiels de ces bijoux. Les deux premiers sont les plus anciens et les plus rares. Il s’agit d’abord d’un grand anneau ovale (letrak), ouvert de 7 cm de grand axe, perforé à une extrémité, l’autre étant aplatie et ornée d’une sertissure de corail et d’un cabochon émaillé. Un fil d’argent assez épais (0,3 cm de diamètre) sectionné net à une extrémité est décoré sur l’autre extrémité d’une sertissure de corail piriforme agrémentée de boules d’argent soudées (ilɣan). Le troisième type est encore un anneau de diamètre plus réduit que le précédent, décoré au recto d’une sertissure de corail, au verso d’un être constitués d’une plaque ronde garnie de corail au bas de laquelle sont suspendues des pendeloques (tabuqalt, graines de melon); au verso, est soudé l’anneau qui peut être passé dans le lobe inférieur de l’oreille.

 

 

 

 

 

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les Letrak

 

 

 

 

 

 

 

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Les tigwedmatins ou thaloukin

 

 

 

 

 

 

 

4.4 – Les colliers

 

Les colliers de Grande Kabylie sont d’une richesse et d’une variété étonnantes : chaînes d’argent auxquelles sont suspendues des pendeloques, colliers de pièces alternées avec des fragments de coraux bruts enfilés sur plusieurs rangs, colliers formés de plusieurs rangées de perles d’argent alternant avec des boîtes à amulettes et des fragments de coraux auxquels peuvent être suspendues une pièce centrale, une étoile ou une main. Colliers formés enfin de plaques émaillées montés entièrement par le bijoutier et garnis de pendeloques réunies par des anneaux en argent, alors que les précédents étaient le plus souvent assemblés par les femmes elles-mêmes, au gré de leur fantaisie.

 

 

 

 

 

 

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Les colliers sont moins variés dans l’Aurès. Le cherket est fait de plusieurs rangées de chaînettes desquelles se détachent d’autres chaînettes pour tomber très bas sur la poitrine et atteindre quelquefois la taille.

 

Le sshab est un collier parfumé autrefois porté dans les deux régions.

 

 

 

 

 

 

4.5 – Les boites à amulettes (harz)

 

Comme les kabyles, les femmes chaouïas portaient une ou plusieurs .boîtes à amulettes. Intégrées aux colliers ou accrochées entre les chaînes intercalaires des grands ibzimen, les boîtes kabyles sont carrées, ornées d’émaux et de corail et de 3 ou 4 pendeloques au plus. Elles dépassent rarement 3 ou 4 cm de côté alors que les étuis de l’Aurès, travaillés au ciseau toujours différemment sur les deux faces, sont plus plats, rectangulaires, hauts de 7 à 8 cm et des chaînettes y sont souvent suspendues.

Des formules prophylactiques manuscrites en arabe y étaient insérées et leur fermeture assurée par un couvercle qui s’emboîtait sur la partie supérieure de la boîte.

 

 

 

 

 

 

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Amulettes et fibules Chaouis

 

 

 

 

 

4. 6 – Les fibules

 

Les fibules de l’Aurès, comme tous les autres bijoux, sont plus petites que celles de Grande Kabylie. Elles servaient dans l’une et l’autre région à fixer les vêtements. Mais certaines ont un rôle purement décoratif.

 

L’abzimt de l’Aurès est faite d’une plaque d’argent, triangulaire ou arrondie, ajourée au ciseau et quelquefois constituée d’un plané orné de filigrane et de verroterie. Elle se porte par paire ou en plusieurs exemplaires sur la poitrine pour fixer le drapé du elhaf ou les étuis d’amulettes sur la robe.

 

Les ibzimen kabyles toujours triangulaires décorées au recto de coraux et émaux, au verso d’émaux filigranes, sont toujours portées par paires et peuvent atteindre 25 cm de longueur totale. Les éléments intercalaires reliant les fibules sont constitués d’assemblages de chaînes, coraux, boîtes, boules, montés de très diverses manières et au milieu desquels est suspendu généralement un étui à amulettes.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

 

 

  » TABZIMT « . Fibule Kabyle en Argent: décorée d’émaux polychromes, sertie de cinq gros cabochons de corail et quatre petits sur le devant. Le dos est à décor floral stylisé rayonnant. Neuf grosses pampilles serties de corail ornent le bas de la pièce.

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A l’amessak de l’Aurès, broche circulaire ajourée et ornée de filigranes agrémentés de nombreuses chaînettes, relativement récente, pourrait correspondre la splendide tabzimt kabyle toujours ornée au recto de quatre gros cabochons de corail alternant avec des décors émaillés et séparés généralement par huit cloisons rayonnantes formées de la juxtaposition de fils torsadés. La partie inférieure de la tabzimt porte toujours 11 à 13 pendeloques accrochées aux bélières. Au centre du bijou un orifice de 1 à 2 cm de diamètre permet d’adapter un système de fermeture assuré par un ardillon soudé sous une plaque circulaire de même diamètre et passant par un trou aménagé dans la plaque. La tabzimt peut atteindre 13 à 15 cm de diamètre. Très richement orné au verso d’émaux filigranes, ce bijou qui n’est pas sans rappeler certaines fibules à umbo de l’époque barbare est une des pièces maîtresse de l’orfèvrerie kabyle.

 

Parmi les fibules destinées à orner la coiffure nous devons retenir la taneast de l’Aurès très semblable à l’amessak mais munie d’un anneau à sa partie supérieure et accrochée par paire au niveau de l’oreille, les chaînettes qui y sont suspendues encadrent le visage. Cette parure est retenue par un simple fil reliant les anneaux et passant sur la tête. Les boîtes à miroir de l’Aurès, ciselées ou ajourées, de forme circulaire, n’ont pas leur équivalent en Grande Kabylie.

 

En revanche, une petite fibule kabyle (l’adwir) généralement montée sur une pièce en argent surchargée des traditionnelles décorations kabyles et garnies de pendeloques est pourvue d’un ardillon dans lequel coulisse un anneau et se porte sur le foulard, au milieu du front.

 

 

 

 

 

 

4.7 – Les bracelets.

 

Les bracelets étroits d’une seule pièce, ornés de petits boutons en relief sont toujours en argent moulé dans l’Aurès. Ils peuvent aussi être ajourés ou décorés de filigranes et de verroterie et sont alors munis de chaînes.

 

En Grande Kabylie, les bracelets sont toujours plus hauts. Le dah dépourvu d’émaux mais très richement orné d’un décor mati sur plomb et de cabochons de corail est un modèle ancien, pouvant atteindre 10 cm de hauteur. La hauteur des bracelets très diversement ornés d’émaux filigranes et de corail varie de 2 à 7 cm (amešluh). Tous les bracelets kabyles sont fermés à l’aide de goupilles mobiles introduites dans des charnières. Quelquefois une double charnière assure l’articulation autour du bras.

 

Les bracelets, tant dans l’Aurès qu’en Grande Kabylie, se portent toujours par paires. Il n’est pas rare que les femmes en portent plusieurs paires.

 

 

 

 

 

 

4.8 – Les chevillères.

 

Aux ikhelkhalen moulés de 8 cm de hauteur en moyenne faits d’une lame d’argent et décorés de motifs incisés dans l’Aurès correspondent les chevillères kabyles richement ornées de décors matis au plomb surchargés d’émaux et de cabochons de corail et pouvant atteindre 13 cm de hauteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Les parures de l’Aurès sont souvent très proches de celles d’autres régions d’Algérie et de Tunisie. Nous avons retrouvé en Petite Kabylie des mains et des boucles d’oreilles tout à fait semblables à celles de l’orfèvrerie chaouïa. Ces parures s’harmonisent avec ce que nous connaissons » dans tout le monde rural nord-africain.

Pourtant, les bijoux de l’Aurès gardent plus qu’ailleurs les traditions antiques, en particulier l’utilisation des chaînes si fréquentes déjà dans les bijoux de Hallstatt et de la Tène.

 

Des deux ensembles c’est donc la production de la Grande Kabylie qui paraît vraiment originale. Cette originalité ne tient pas seulement à la taille exceptionnelle de certains bijoux, mais à l’association du corail et d’émaux filigranes sur fond d’argent, à la puissance et à la maîtrise de leur composition. Par ces caractères les bijoux kabyles ressemblent étrangement aux parures du Haut Moyen Age. Ces œuvres d’art d’une majesté et d’une beauté indéniables comptent parmi les plus belles réalisations de l’art rural nord-africain.

 

On peut donc se demander pourquoi dans ces deux régions montagnardes sont nées des parures aussi différentes.

 

 

L’Aurès, plus fermé aux influences extérieures, a conservé les techniques antiques du moulage et du découpage ajouré (opus interrasile) qui se retrouvent atténuées dans d’autres régions d’Algérie. La Grande Kabylie, plus réceptive au monde extérieur, a reçu puis maintenu la technique de remaillage qui est étrangère à l’Afrique du Nord.

Le problème est de savoir d’où est venue cette technique qui ne se trouve que dans deux régions du Maghreb : celle de Moknine et Djerba en Tunisie et de Tiznit au Maroc. La technique de remaillage sans doute originaire de l’Iran, fut véhiculée au cours du Bas-Empire, à travers les plaines européennes jusqu’aux lointains pays d’Occident par l’entremise des peuples germaniques, particulièrement Wisigoths, Francs et Lombards. Elle a ensuite survécu sous des formes diverses aux deux extrémités du monde méditerranéen, à Byzance où les contacts avec la civilisation perse furent ininterrompus et en Espagne où les Musulmans héritèrent des techniques introduites par les Wisigoths. L’orfèvrerie émaillée aurait complètement disparu des pays méditerranéens si l’Afrique du Nord qui, à la fin de l’Empire romain avait été cependant la région la moins atteinte par cette technique exotique — les Vandales en effet ont pu la faire connaître mais leur influence fut peu durable — n’avait à l’orée des temps modernes, servi de refuges aux artisans juifs et morisques chassés d’Espagne.

 

Ainsi l’orfèvrerie émaillée qui, antérieurement, n’avait que faiblement pénétré en Afrique par l’intermédiaire des Vandales, puis des Byzantins, fut transmise, comme un héritage suprême du Moyen Age finissant à certaines cités maghrébines qui, bientôt la négligèrent puis l’oublièrent. Cet art aurait disparu si, entre temps, il ne s’était ruralisé dans quelques cantons montagneux ou isolés véritables conservatoires de techniques, d’origines et d’âges très divers.

 

Ces bijoux, par leurs techniques, leur massivité, leur mélange de raffinement et de rudesse barbare demeurent en plein XXe siècle des œuvres médiévales. Il peut paraître cependant étrange que cet art soit devenu en Grande Kabylie comme à Djerba ou dans l’Atlas, un art entièrement berbère mais très différent de celui de l’Aurès issu des traditions antiques.

 

La présentation comparative de ces deux techniques a permis de montrer, sur un fait précis, comment se manifeste ce qu’on appelle généralement la permanence berbère qui est en fait le plus souvent l’art d’accommoder ou de s’approprier les techniques étrangères, mais avec tant de finesse et de maîtrise qu’elle s’intègre parfaitement dans l’écosystème du Maghreb rural et paraît autochtone.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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