Qasr El-Azraq (Jordanie)

22 04 2020

 

 

 

 

 

 

 

Situé à l’extrémité sud-est des dernières ondulations en limite du massif basaltique du Hauran, l’oasis d’Azraq constitue le plus important point d’eau disponible au sortir du désert qui s’étend à l’est du Jourdain ; il contrôle l’extrémité nord de la vallée du Wadi Sirhan, empruntée de tout temps par les caravanes gagnant Bosra puis les villes de la côte depuis l’Arabie, par un itinéraire sud-est-nord-ouest. Cette position stratégique fut peut-être fortifiée par les Nabatéens; l’existence d’un fort romain est assurée par de nombreux témoignages, même si le « château » actuellement visible dans l’agglomération moderne est, dans le détail de ses aménagements, le résultat de nombreux remaniements et réfections, jamais, à notre connaissance, datés précisément (1), qui s’étendent chronologiquement au moins du califat de l’omeyyade Walîd II (743-744 de notre ère) à l’époque contemporaine.

 

Une inscription en arabe placée au-dessus de la porte d’entrée actuelle mentionne ainsi la construction du fort en 634 de l’Hégire (1236/1237 apr. J.-C.) et on sait que le fort d’Azraq servit de base à T.E. Lawrence et à ses troupes pendant l’hiver 1917-1918. L’installation des troupes entraîna quelques réfections (Lawrence, par exemple, s’installa dans la tour de la porte sud), et n’a certainement pas peu contribué à accélérer la dégradation du monument ancien (2) .

 

 

Malgré ces remaniements, ce « château » a manifestement conservé la structure d’un fort romain d’époque tardive, bien visible sur les photographies aériennes anciennes de la Royal Air Force ; le plan des vestiges existant a été publié en 1982 par D. Kennedy et souvent repris. Il s’agit d’un camp approximativement carré (76 x 72 m), à tours d’angle légèrement saillantes sur le nu des deux courtines perpendiculaires, pourvu d’une porte sur le côté oriental (3). En face de la porte, donc au centre du côté ouest, un bâtiment conservé sur trois niveaux doit être assimilé à des principia tardifs. Les casernements sont adossés aux courtines, ce qui classe le fort d’Azraq dans les « forts à casernements périphériques », série bien documentée d’établissements tardifs qui se diffuse à partir de la fin du IIIe siècle (4). L’épigraphie —outre un autel traditionnellement considéré comme dédié aux deux empereurs Dioclétien et Maximien et aux deux Césars Constance et Galère (293-305), et réutilisé une ou deux fois, par la suite, pour de nouvelles inscriptions (5) — indique à l’époque constantinienne (323-333) une présence militaire, liée à la restauration d’un établissement, sur laquelle nous reviendrons.

Ce fort n’est cependant pas le seul vestige militaire connu sur le site. Les photographies aériennes ont en effet révélé l’existence d’un camp plus vaste, rectangulaire, aux angles arrondis, auquel le fort s’est manifestement superposé (6). Le tracé de son enceinte n’est pas connu dans sa totalité, mais on peut estimer ses dimensions à 190 x 130 m (2,47 ha). La date de construction de ce camp ne peut être déterminée. De très faibles traces d’occupation de l’oasis avant la construction du fort ont été découvertes ; elles peuvent être mises en rapport avec une inscription « montrant que deux légions d’ Antoninus Pius y avaient été en garnison » : l’inscription, vue pendant la première guerre mondiale, n’est pas autrement connue et, comme le remarque justement D. Kennedy, la présence des deux cognomina impériaux Antoninus et Pius ne permet pas à elle seule de trancher entre Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode, Caracalla ou Élagabal : la fourchette de datation est donc très large, entre 138 et 222. On notera cependant que, dans un dépôt épigraphique dans l’angle nord-ouest du fort avait été découvert un milliaire en basalte, évidemment déplacé, daté très précisément de 210. On peut également rapprocher la construction de ce premier camp d’autres constructions militaires qui appartiennent au tournant du IIe et du IIIe siècle. C’est ainsi que, dans le même secteur frontalier, le poste de Qasr el-Uweinid semble avoir été aménagé à ce moment-là.

 

Dans ce camp, appelé castrum novum Severianum, des bains furent construits en 201 apr. J.-C, Muciano et Fabiano co(n)s(ulibus) . Malgré toutes les incertitudes, la fin du IIe ou le début du IIIe siècle paraissent mieux convenir d’après le contexte historique pour la date de ce camp rectangulaire.

 

 

Nous ne pouvons savoir quel laps de temps a séparé la destruction ou l’abandon du grand camp rectangulaire de la construction du fort à casernements périphériques ; tout au plus, pouvons-nous estimer que les deux événements ne se sont pas immédiatement succédé.

 

On retiendra que l’intérêt stratégique de l’oasis d’Azraq était bien connu de l’armée romaine, au moins dès l’époque sévérienne, et très probablement dès le IIe siècle. Sorte de verrou à la limite du désert, il constituait un point essentiel du système de contrôle des déplacements commerciaux ou des éventuelles actions hostiles. La succession de deux établissements militaires sur le même site, malgré leurs caractéristiques bien différentes, invite à apprécier de façon nuancée les motifs de la réoccupation militaire, qui n’est pas a priori signe d’un changement de stratégie : peut-être ne s’agit-il pas d’implanter un système nouveau, ou un maillon d’un système nouveau, mais plutôt de restaurer un dispositif ancien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1. On ignore, en particulier, la date de l’implantation de la mosquée qui se trouve dans la cour du fort.

 

 

2. On aménagea des magasins au rez-de-chaussée, on mura des entrées, « une grande arche fut ouverte dans la cour, sur la palmeraie, avec une rampe pour que nos chameaux pussent rentrer chaque soir », des emplacements de mitrailleuses furent aménagés au-dessus des tours, etc. : Lawrence 1980, p. 542.

 

 

3. Sh. Gregory suggère cependant l’existence possible d’une seconde porte encadrée de tours au centre du côté sud : Gregory 1996, p. 304 et Gregory 1997, fig. F9.1 b.

 

 

4. Certains forts plus anciens, comme Tisavar dans le Sud tunisien (daté de 184-190 : CIL VIII, 11048) et peut-être Qasr el-Hallabat dans la province d’Arabie (daté de 212 ou 213/214 : Kennedy 1982 a, n° 3, p. 39-40) peuvent être considérés comme les prototypes de la série.

 

 

5. La partie supérieure de l’inscription (latin et grec) a été publiée par Dussaud, MACLER 1902, p. 670-671, n° 85 (avec fac-similé), puis reprise dans Kennedy 1982 a, n° 14, p. 91-92 et dans Kennedy 2000, p. 55 (pour le texte latin). Nous reproduisons ici le texte latin de cette inscription double, qui n’a pas été reprise dans l’Année épigraphique, avec quelques modifications de détail d’après le fac-similé de Dussaud, Macler 1902 (repris dans IGRR 3, 1339) : I(ovi) Invicto [Soli] /pro salute et vic[t(oria)] / impp(eratorum duorum) et C(a)ess(arum duorum) / Ioviorum et / Herculiorum. Cet autel échappa de peu à une regravure : lors d’un passage des troupes de Lawrence à Azraq en septembre 1918, le colonel Buxton, de l’Impérial Camel Corps, eut l’intention « d’ajouter un mot en faveur du roi George V »; il en fut détourné par la mort accidentelle, au cours de la visite du fort, d’un de ses lieutenants : Lawrence 1980, p. 715.

 

 

6. Les vestiges de ce camp rectangulaire ont actuellement complètement disparu sous les constructions modernes qui ont envahi l’oasis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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