Morts de Saints et Tombeaux Miraculeux chez les Derviches des Balkans -1ère partie-

29 03 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme partout ailleurs dans le monde musulmans, la mort (sous ses divers aspects) est omniprésente dans les milieux des derviches balkaniques. Car la visite des tombes (türbe, ou parfois kubur) des saints et des cheikhs pour chercher guérison, mais aussi pour la simple bénédiction (baraka) ou encore pour les demandes les plus diverses (fécondité, succès en amour, réussite sociale, etc.), est un acte extrêmement répandu, qui tend à prouver non seulement que le pouvoir de ces saints (ou de ces cheikhs) morts est multiple, mais aussi qu’il est peut-être encore plus grand que celui dont ils disposaient de leur vivant…..

 

On signale ici quelques croyances populaires ayant cours dans les milieux des confréries musulmans (tarikat) et des derviches des Balkans, croyances liées, d’une façon ou d’une autre, aux tombes et à la mort en général.

 

Les renseignements présentés ici et regroupés en un certain nombre de rubriques proviennent soit de lectures, et notamment des notes prises par le grand ethnologue serbe Tihomir R. Djordjević (1868-1944), consignées dans son monumental ouvrage intitulé Notre vie populaires, soit de ce que Alexandre Popovic (auteur de cet article) a pu entendre, ici et là, lors de ses pérégrinations chez les musulmans des Balkans et du Sud-Est européen, ou encore chez ceux qui ont émigré de ces régions et se sont installés en Turquie ou dans les pays arabes du Proche-Orient. Il s’agit donc d’un échantillon qui ne vise nullement à l’exhaustivité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Saints à multiples tombes

 

 

Quelques saints musulmans balkaniques ont la particularité d’avoir plusieurs tombes connues.

Le «champion» incontestable dans ce domaine, aussi bien par le nombre de ses tombes (plus d’une dizaine en l’occurrence), que par sa popularités et sa renommée, est naturellement Sarı Saltı (ou Saltuk) sur lequel on a beaucoup écrit.

 

On ne sait pas grand chose de sa vie, mais ses cénotaphes sont signalés: en Thrace orientale (à Baba Eski et à Edirne), en Roumanie (à Buzeu, et surtout à Babadag, dans la Dobroudja), en Bulgarie (à Kaliakra), en Grèce ( dans l’île de Corfou), en Albanie (à Kruja, et dans le Has, région située entre Kruja et la ville de Djakovica au Kosovo), en Macédoine ex-Yougoslave (dans le couvent de Saint-Naum, sur la côte sud du lac d’Ohrid), en Herzégovine (à Blagaj, près de Mostar) et ailleurs, jusqu’à….Gdansk! Il s’agit là, bien entendu, d’une «Ur Legende» par excellence, selon l’expression employée par H. J. Kissling.

 

On connaît cependant quelques autres cas qui, tout en étant beaucoup moins célèbres, s’inscrivent dans la même lignée. Peu de gens savent par exemple que selon des légendes qui circulaient il y a une soixantaine d’années, dans les milieux musulmans du Kosovo (vers 1932 plus exactement), Gülbaba, le fameux saint bektachi de Budapest du XVIe siècle, aurait eu sept tombes à travers le monde, dont une à Kosovska Mitrovica, tombe qui jouissait d’une grande renommée dans toute la région.

 

 

 

 

Morts de Saints et Tombeaux Miraculeux chez les Derviches des Balkans -1ère partie-  dans Croyances & Légendes 200105073355186345

Tombeau de Sari Saltuk, İznik

 

 

 

 

 

 

 

Quant à Hasan Baba de Manastir/Bitolj, un saint nakshbandi de la première moitié du XVIIe siècle, il aurait sept cénotaphes: tout d’abord à Bitolj, où se trouve également sa mosquée, puis (quelque part) au Kosovo, à Skoplje, à Edirne, à Istanbul (sur Divan Yolu), en Anatolie et en Égypte.

 

Enfin, Ali Baba du Khorasan, un saint bektachi de Kumanovo, de la première moitié du XIXe siècle, aurait (selon une légende locale recueillie sur place par Djordjević, le 5 juillet 1933) cinq tombes connues: à Kumanovo, Bursa, Eskişehir, Bergama et Yenişehir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saints dont la Tombe se trouve sur l’emplacement d’un sanctuaire chrétien ou pré-chrétien

 

 

Quelques tombes de saints ont la particularité d’être situées sur l’emplacement d’un sanctuaire plus ancien, chrétien ou pré-chrétien (païen). les cas les plus célèbres dans les Balkans se trouvent tous en Albanie. Il s’agit des tombes de trois saints bektachis: la tombe de Sarı Saltık, située dans la montagne près de Kruja (à une heure d’escalade depuis la ville, dans une grotte où, selon la légende, le saint aurait tué un dragon à sept têtes avec une simple épée de bois); la tombe de Balım Sultan, située dans la montagne au nord d’Elbasan, près de Martanesh; et enfin la tombe de Abbas Ali (demi-frère présumé des petits-fils du Prophète, Hassan et Hussein), située sur les pentes du mont Tomor, à l’endroit où «Abbas Ali, venu d’Arabie sur un grand cheval blanc, avait délivré la région des barbares».

 

À signaler que selon la croyance locale ces trois tombes communiquaient ensemble. Ainsi lorsque J. Swire visita le tekke de Balım Sultan, vers 1937, on le conduisit dans une galerie située derrière la tombe du saint, galerie qui menait à des souterrains allant d’un côté au sommet du mont Tomor et de l’autre au rocher dominant Kruja, c’est-à-dire aux deux autres tombes mentionnées ci-dessus.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tombes servant de «sanctuaire mixte» aux musulmans et aux chrétiens

 

 

 

On connaît le cas de beaucoup de tombes de saints, de cheikhs ou de derviches, servant comme «sanctuaire mixte», donc aussi bien aux populations musulmanes qu’aux populations chrétiennes. La plupart du temps, il s’agit de sanctuaire bektachis, mais pas toujours, comme on le verra un peu plus loin.

 

En Albanie, le sanctuaire de ce genre le plus connu était (jusqu’à la période communiste et la fermeture de tous les lieux de culte, en 1967), celui du mont Tomor, dont on vient de parler. «Les chrétiens continuaient d’ailleurs à y venir lors d’un grand pèlerinage qui avait lieu à la fin du mois d’août pour y célébrer la ‘’Shem Ri’’, c’est-à-dire la Sainte-Vierge; alors que les Bektachis, au même moment, vénéraient le türbe que la légende attribuait à Abbas Ali… À cette occasion, Bektachi et Chrétiens (jusqu’à huit à neuf mille personnes selon J. Swire) venaient en pèlerinage

 

Pour la Bulgarie, Bernard Lory écrit:

«Certains lieux de cultes étaient communs aux deux religions. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui de l’église St. Dimitri à Thessalonique, transformée en mosquée, mais où le tombeau du saint restait accessible aux chrétiens. L’origine chrétienne de certains bâtiments musulmans était même signalée par une petite croix, inscrite dans le croissant, qui les surmontait: nous en avons l’attestation pour le teke de Demir Baba, dans le Deli Orman, la mosquée de Draganovtsi dans le Gerlovo, celle de Kărk Djami à Varna, l’église des 40 Martyrs à Tărnovo.

Mais le monde ottoman tolérait des paradoxes, plus déroutants encore: en certains endroits, chrétiens et musulmans (chiites) célébraient le même jour, auprès du même tombeau attribué à un saint portant deux noms différents, une cérémonie à peu près identique de kourban suivie de réjouissances. Ainsi, le 2 août, les Kăzălbachi du Deli Orman se rassemblaient au tekke de Demir Baba, saint musulman que les chrétiens vénéraient sous le vocable de St. Élie, le détenteur du tonnerre. Ou bien les 1er et 2 mai, Turcs, Gagaouzes et Bulgares se retrouvaient au tekke d’Ak Azălă Baba, au nord de Varna, dont le patron était assimilé à St. Athanase, invoqué en cas de bétail disparu. Ailleurs Sară Saltăk et St. Nicolas se confondaient, tout comme Kasăm et St. Dimităr. Ce syncrétisme populaire se retrouve dans tous les Balkans.»

 

 

 

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D’autre «sanctuaires mixtes» (un peu moins fameux certes, mais bien connus quand même) se trouvent en Macédoine ex-Yougoslave et au Kosovo.

Citons pour la Macédoine: le monastère de Saint-Naum d’Ohrid, déjà mentionné, qui servait de lieu de pèlerinage aux Bektachis de Koritza/Korça; le tekke bektachi de Kalkandelen/Tetovo, dont le saint enterré à cet endroit, Sersem Ali, était confondu par les chrétiens avec saint Elias; le türbe bektachi de Makedonski Brod (agglomération située à l’est de Kičevo, sur la route de Kičevo-Prilep) transformé en église (ou plutôt en chapelle?) dédiée à saint Nicolas; le sanctuaire bektachi (plus exactement la tombe de Karadja Ahmed) du village appelé Tekija, près de Kumanovo, que les chrétiens visitaient à la Sain-Georges; et enfin, le türbe du tekke rifâ’i de Daljardovac (village situé près de Kumanovo) où, d’après le témoignage de Jovan Hadži Vasiljević, «il y avait à un moment donné plus de chrétiens dans le tekke de Daljardovac que dans n’importe quelle église [de la région]…..».

 

Quant à la région du Kosovo, on pourrait mentionner les cas du tekke sa’di de Daždinci (village se trouvant non loin de Gnjilane); du türbe (seule survivance d’un ancien tekke) sinâni de Kačanik; du türbe d’Imer [Ömer] Baba situé sur les pentes de «Šar-Planina» près du mont Cviljen, non loin de Prizren; ainsi que du türbe d’un tekke shâdhili de Djakovica (tekke de Cheikh Ćuli, situé dans le quartier dit Mula Yusuf) qui est encore très visité par des gens venant chercher la guérison, et cela non seulement par des musulmans, mais aussi par des chrétiens (catholiques et orthodoxes) «venant même de Belgrade».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visites aux tombeaux des Saints

 

 

Les derniers exemples cités nous amènent directement à un thème bien connu. Il s’agit de la guérison éventuelle que l’on vient chercher sur les tombeaux des saints (ainsi que des «miracles» [keramet] qui se sont produits à certains endroits), et en règle générale des vœux que l’on vient formuler au-dessus de la tombe du saint, des offrandes que l’on y fait, etc. Contentons-nous de signaler rapidement quelques observations précises, se rapportant à la manière dont cela se fait.

 

La plus courante semble être celle qui consiste à mener le malade sur la tombe, à lui faire dire des prières et allumer des bougies, puis à le faire dormir pendant quelque temps sur ou auprès de la tombe. Parfois une heure ou deux, parfois trois fois une demi-heure, mais dans le cas des malades mentaux beaucoup plus longtemps (quarante jours au maximum). À certains endroits, on croit que si le malade s’endort sur la tombe, c’est signe qu’il va guérir. Selon A. Popovic, il a pu voir d’ailleurs, dans le türbe de l’un des plus célèbres tekke sa’di de la ville de Djakovica (au Kosovo), le tekke «Tebdil», une sanduka dont un côté peut être soulevé grâce à l’existence de charnières (donc tout à fait comme une porte) afin de permettre au malade de s’allonger directement sur la tombe, pour y passer la nuit, à l’intérieur même de la sanduka.

 

Parmi les autres pratiques très courantes, on apporte de l’eau dans un récipient qu’on laisse pendant la nuit sur la tombe du saint, puis on la fait boire au malade; on laisse la chemise (ou un autre vêtement) du malade sur la tombe pendant une nuit, puis on la remet sur le malade; etc.

 

Signalons enfin, à propos de la visite aux tombeaux des saints, un épisode en quelque sorte complètement à rebours, qui est, semble-t-il, unique en son genre, à savoir la visite officielle, en 1980, de la tombe du maréchal Tito à Belgrade (endroit nommé «Kuća Cveća»/« La maison des fleurs») par une délégation de quarante-sept cheikhs, vekil et derviches du Kosovo et de Macédoine (qui étaient venus à Belgrade, il est vrai, pour un tout autre motif: l’installation du nouveau Reis ul-ulema de Yougoslavie de l’époque, Naim ef. Hadžiabdić).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Türbe construit à l’endroit où a coulé le sang d’un «juste»

 

 

Certains türbe n’ont pas été construits sur la tombe réelle ou supposée d’un saint, cheikh ou derviche, mais à l’endroit où aurait coulé un peu de sang du corps d’un «juste». On connaît plusieurs cas de ce genre et notamment ceux-ci: le türbe de Kamber Baba de Drishti (Drivast ou Drivasti près de Shkodër), bâti à l’endroit où celui-ci avait perdu un doigt, alors que le türbe édifié sur sa tombe se trouve à environ 300 mètres de là; au Kosovo, sur la route entre Gračanica et Janjevo, on avait fait construire un petit tekke à l’endroit où avait coulé un peu de sang du corps de Sultan Murat [Ier], au moment où on le transportait à Bursa; selon la tradition populaire, plusieurs türbe auraient été construits le long du Danube, en amont de la ville de Smederevo, à savoir à tous les endroits où le héros musulman Alibeg avait subi des blessures infligées par le héros chrétien Zmaj Ognjeni Vuk; le türbe de Djul-Baba (Gülbaba) de Kosovska Mitrovica aurait été bâti à l’endroit où un peu de sang de ce saint bektachi avait coulé de son corps, lorsqu’on le transportait de Buda à Bursa; enfin, toujours au Kosovo, dans le village nommé Beleg, non loin de Djakovica, existe un très vieux türbe sur lequel on ne possède aucun renseignement précis, hormis le fait qu’il fut élevé à l’endroit où avait coulé le sang d’un «juste» dont on ignore le nom.

 

 

 

 

 

 dans Croyances & Légendes

Tombe du Sultan Murad Khan I

 

 

 

 

 

 

 

 

Tombes miraculeuses

 

 

Plusieurs tombes de saints ont des particularités miraculeuses. Ainsi, sur la tombe d’un très célèbre cheikh halveti d’Užice, Cheikh Mehmed, qui fut tué dans le village de Balotići, près de Rožaj au Monténégro, au XVIIIe siècle, aurait poussé immédiatement une rose. Lorsqu’on a transporté plus tard le corps de ce cheikh à Rožaj, afin de l’enterrer près de la mosquée de la ville, on a réussi à y transplanter également la rose en question. Elle s’y trouverait encore, exhalant toujours le même parfum. Beaucoup de gens auraient essayé depuis, paraît-il, de la greffer ailleurs, mais sans véritable succès, car ailleurs son parfum ne serait plus du tout le même.

 

D’une autre tombe de cheikh, un certain Kaplan Baba d’Ohrid, on entendrait souvent, au cours de la nuit, provenir une étrange musique, à savoir le bruit d’un tumbelek (sorte de tam-tam en terre) qui viendrait directement de la tombe.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lumière brillant la nuit au-dessus des tombes de saints.

 

 

On prétend, dans les milieux de derviches, dans beaucoup d’endroits des Balkans, que l’on voit parfois briller la nuit une lumière au-dessus de certaines tombes. Selon la croyance populaire, cela signifie que le cheikh ou le derviche enterré en ce lieu est devenu un saint. Citons par exemple le cas de Nuh Baba, derviche halveti enterré à Gostivar; celui du célèbre türbe «des sept» (Yediler) de Sarajevo (que certains auteurs veulent attribuer à la confrérie [tarikat] des Nakshbandis, ce qui semble faux); le cas de la tombe d’un certain Baba Arif, derviche shâdhili enterré à Djakovica au Kosovo, venu selon les uns de l’«Arabistan», et selon d’autres du «Khorasan», et qui aurait été un «ami de Dieu» (veli).

 

 

 

 

 

 

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Yediler Türbesi – Sarajevo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à suivre………….

 

 


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