La Main et la «Segmentante» Quinaire chez les Berbères

18 02 2020

Gabriel Camps

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Associé aux doigts et à la main, le nombre cinq a une importance particulière reconnue dans la plupart des ethnies et des cultures. Chez les Berbères, en plus de la valeur prophylactique et surtout apotropaïque de la main grande ouverte opposée au mauvais œil, le nombre cinq tient une place particulière dans l’organisation sociale.

 

La main et ses cinq doigts, à la fois individualisés et solidaires de la paume, donnent l’image idéale de la tribu et cette relation étroite entre la main et la tribu apparaît clairement en touareg, où la tribu porte précisément le nom de tawsit qui désigne aussi la paume de la main ou le poignet.

Afus, qui désigne la main, est un terme pan-berbère connu dans l’ensemble du domaine. Dans plusieurs parlers du Nord (Kabyle, Tachelhit, Tamazit), afus désigne certains groupements et plus précisément l’association de cinq clans constituant une tribu. Cette notion quinaire peut s’étendre à d’autres formes de regroupements. C’est ainsi que le « peuple » touareg se présente idéalement sous forme d’une main aux doigts écartés dont chacun s’identifie à l’un des groupes traditionnels (Kel Ahaggar, Kel Ajjer, Kel Air, Iulemmeden…). D’après K.A. Mariko (renseignement oral), cette représentation porte le nom d’azimzim.

 

Mais c’est dans l’organisation politique de la « super-tribu » des Ayt Atta (Jbel Sarho, Maroc) que le système quinaire atteint sa perfection et son plus haut degré de complexité. D. Hart a su analyser et expliquer cette curieuse structure en « cinq cinquièmes » : chaque khoms (cinquième) comprend plusieurs clans mais ne constitue pas d’unité territoriale, ainsi peuvent se regrouper sur le même terrain des clans appartenant à des khoms différents. L’Amar n’ufella, chef suprême de la confédération ou super-tribu (selon l’appellation proposée par D. Hart), était élu chaque année lors d’un choix revenant à tour de rôle, à chacun des khoms, mais cette élection était faite par les membres des quatre autres khoms qui ne pouvaient, cette année-là, fournir l’élu. L’élection avait lieu dans le Jbel Sarho ; les candidats du khoms qui devait fournir le chef suprême s’asseyaient en rond tandis que les électeurs des quatre autres khoms fixaient leur choix. Celui-ci étant acquis, ils tournaient autour du cercle jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’élu qu’ils faisaient lever. On lui présentait un bol de lait qu’il buvait maladroitement afin d’en provoquer l’écoulement sur sa barbe et ses vêtements, image d’abondance… La rotation du pouvoir entre les khoms et l’élection annuelle étaient ressenties comme de sages précautions contre l’établissement d’un pouvoir tyrannique.

 

 

La Main et la «Segmentante» Quinaire chez les Berbères dans Croyances & Légendes 1574068036-sans-titre

 

D. Hart a retrouvé des reliques du système quinaire dans l’organisation politique et les structures sociales de plusieurs super-tribus ou confédérations du Nord du Maroc. Chez les Ayt Ouriaghel (Ayt Wariaar) du Rif oriental, le souvenir de la constitution de la tribu en cinq cinquièmes explique la répartition en cinq parts égales de l’amende tribale que les membres du conseil infligeaient à un meurtrier ayant commis son forfait au souk ou sur le chemin menant au souk, un jour de marché.

 

 

Dans la province de Nador (Rif oriental), les Guelaya sont d’origine berbère diverse, Nefza, Matmata, Beni Snassen, Beni Merin et autres Zénètes auxquels s’étaient ajoutés, au XIIIe siècle, quelques contingents d’Arabes Maqil. Jean Léon l’Africain ne donne pas un tableau très précis de cette importante confédération ; mais heureusement pour les historiens, un auteur anonyme décrit, en 1533, ses structures politiques : la tribu se composait de cinq parties ou fractions désignées sous le nom d’ai khumus (cinquième) suivi de l’appellation de chacun des groupes : Beni Chikar, dans la presqu’île des Trois Fourches, Beni Bûgâfar, entre la mer et l’oued Kert, Beni Sîdâl à l’est de l’oued Kert, Mazzûja, le long de la lagune de Bû Areg et Beni Bûyafrûr dans le jbel Wisân et dans la région de Salwân.

 

Chez les Doukkala, tribu berbère arabisée anciennement, établie au sud-ouest de Casablanca, le cas est encore plus curieux puisque c’est le Maghzen lui même qui, s’appuyant sans doute sur une tradition tribale non complètement oubliée, réorganisa les neuf clans en cinq cinquièmes qui fournissaient chacun un nombre fixé de cavaliers pour la barka du Sultan.

 

Plus au sud, les Ait Khoms avaient de bonnes terres dans le bassin de l’oued Ifni. Occupant le versant ouest de l’Anti-Atlas, ils ne pouvaient moins atteindre l’Océan dont les séparaient les Sbouia, leurs adversaires de toujours.

 

La tribu comptant cinq clans se retrouve en Mauritanie où la tseshesemsha (de semmes = cinq) désigne le groupement politique de cinq tribus zwawa (zwahia). On peut être surpris de retrouver, en Mauritanie et en Grande Kabylie, le même nom qui désigne habituellement un important groupement de tribus distant de quelque trois mille cinq cent kilomètres. La tradition mauritanienne attribue à ce groupement un ancêtre commun dont les cinq fils seraient, chacun, à l’origine d’une des cinq tribus. Il est aussi surprenant de retrouver la même tradition précisément chez les Zwawa de Kabylie selon Boulifa, le premier habitant de Djurdjura était un géant, père de cinq fils qui furent chacun à l’origine d’un clan lignager. Bientôt à ces cinq familles vinrent s’agréger de nouveaux venus et ainsi chacun des clans primitifs donna naissance à une tribu et ces cinq tribus formèrent la confédération zwawa. Nous retrouvons le souvenir de cette organisation quinaire jusque dans la littérature moderne, dans Le fils du pauvre, M. Feraoun voit dans les Kabyles les descendants des cinq fils de Mezoug, c’est-à-dire Amazi, l’ancêtre des Branes.

 

Ainsi du Nord marocain, où nous la reconnaissons chez les Rifains Guelaya, les Ghiaia, les Ait Wariaghar, la structure quinaire de la société a laissé des traces jusqu’au Sahara méridional. À la tseshesemsha mauritanienne, correspondent les confédérations zwawa homonymes de Kabylie et de l’Adrar mauritanien. Plus à l’est, les Iberkoreyan sont cités dans les Chroniques d’Agadèz comme l’une des cinq tribus qui au XIIIe siècle constituaient la confédération Santal. Il ne fait pas de doute qu’une enquête systématique apporterait bien d’autres exemples de cette organisation.

 

 

II était tentant de rechercher chez les Paléo-berbères de l’Antiquité les témoignages d’une telle organisation. En 1970, L. Galand avait, avec prudence, proposé de rapprocher de cette division/regroupement par cinq, le nom des Quinquegentanei donné par les Romains à un ensemble de cinq tribus (gentes) de Kabylie. Julius Honorius situe cette importante confédération entre Saldae (Béjaïa/Bougie) et Rusuccuru (Dellys), c’est exactement le territoire qu’Ibn Khaldoun attribuera, dix siècles plus tard, aux Zwawa, entre Béjaïa et Tedelès (Dellys). On est même tenté de donner les noms des tribus constitutives des Quinquegentanei, puisque nous connaissons précisément cinq tribus qui aux IIe-IIIe siècles occupaient cette région, ce sont les Toulensii, les Baniouri, les Tyndenses, les Nababes et les Massinissenses.

 

Quelle que soit l’origine du nom des Quinquegentanei, comment ne pas mettre en rapport cette dénomination administrative et les traditions quinaires si répandues aujourd’hui encore chez les Berbères ?

Il paraît possible de localiser ces tribus montagnardes Pline situe les Nababes à l’est du fleuve Usar (Isser) jusqu’à la Sava (oued Soumam) mais une autre tribu homonyme, à moins qu’il ne s’agisse d’un rameau détaché des Nababes de Kabylie, appartient, à notre avis, à la confédération des Misiciri aux confins de la Numidie et de l’Africa. On est tenté de localiser les Massinissenses à l’Est de la Soumam, chez les Msisna de la région de Mlakou. Les Tyndenses étaient leurs voisins. Les Toulensii étaient une fraction établie auprès du Castellum Tulei. Quant aux Baniouri, ils semblent avoir occupé la Kabylie maritime.

Les Quinquegentanei prirent une part importante aux révoltes du IIIe siècle. Leur alliance avec les Bavares orientaux, en 259, n’empêcha point C. Macrinius Decianus, le légat de Numidie dont la province avait été envahie, de les battre successivement, d’abord les Bavares conduits par quatre rois dans la région de Mila, ensuite aux confins de la Numidie et de la Maurétanie Césarienne, en troisième lieu les Quinquegentanei venus de cette province. Au cours de l’insurrection de la fin du siècle, les Quinquegentanei constituent l’élément principal de la rebellions. Seule, l’intervention en 297 de l’Empereur Maximien mit fin aux actions des Quinquegentiens qui furent déportés et dispersés.

 

Le regroupement des cinq tribus qui caractérise la confédération des Quinquegentanei n’est peut être pas isolé durant l’Antiquité. Il m’a semblé qu’une grande tribu, celle des Misiciri qui, aux confins de l’Algérie et de la Tunisie, occupait la région montagneuse au nord de la Médjerda connaissait la même organisation quinaire. Notre hypothèse s’appuie sur une soixantaine d’inscriptions libyques citant les MSKRH et trois inscriptions latines nommant les Misiciri (et non point Misictri comme avait lu S. Gsell ). L’examen des inscriptions libyques donnant le groupe de lettres MSKRH, conduit le lecteur à reconnaître que ce mot n’a pas la valeur d’une formule funéraire, mais qu’il peut avoir un sens ethnique ; ce que confirme l’épitaphe bilingue de Chinidal de la tribu Misiciri.

 

La consultation du Recueil des Inscriptions libyques nous apprend aussi que le groupe de lettres MSKRH se trouve rassemblé dans un territoire bien délimité, dans la région forestière et montagneuse de la Cheffia, au nord de la Médjerda. La zone occupée par les Misiciri est assez vaste pour qu’on puisse y reconnaître des divisions territoriales correspondant à cinq clans respectivement nommés NNDRMH, NBIBH, NFZIH, NSFH et SRMMH. Les trois premiers sont des toponymes ou ethnonymes connus ailleurs dans le Maghreb ainsi, le toponyme actuel de la ville de Nédroma s’écrirait en libyque NDRM. Nababes, semble-t-il, est le nom d’une tribu de Grande Kabylie citée et localisée par Pline. Les NBIBH (Nababes) fraction des Misiciri habitaient dans le voisinage de Mechta Djenaïne. À l’autre extrémité du territoire, à Kef beni Fredj, autour de l’antique Thullio, se trouvaient les SRMMH. Les NSFH, contrairement aux précédents, ont un territoire étendu ; on les trouve à la fois à Ain el-Hofra et à Ain Kerma. Un peu plus au sud, dans la vallée de l’oued Bayada, vivaient les NNDRMH. Sur un territoire exigu, à Ain Karmat Smine, résidaient les NFZIH, dont le nom est conservé dans celui de la région de Kebili Nefzaoua ; la même racine se retrouve dans le nom de Nefza entre la Kroumirie et les Mogods. Ainsi tout porte à croire que les Misiciri étaient organisés en cinq clans ayant chacun sa nécropole.

 

Il est possible également de faire appel à l’étymologie et de retrouver peut-être, comme le suggère L. Galand, dans le nom des Zimises établis entre Jijel et l’embouchure de l’oued el-Kébir, le rappel de l’organisation par cinquièmes puisque cinq se dit semmes en berbère. Il n’est pas impossible que les Zamazii, qui selon Ptolémé semblent avoir occupé la Haute Moulouya, en Maurétanie Tingitane, tiraient leur nom de la même racine.

 

Retrouvée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours et dans des régions aussi éloignées les unes des autres que la Kabylie, le Maroc, la Mauritanie et les pays touaregs, l’organisation quinaire paraît un élément sociologique parfaitement caractéristique du monde berbère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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