Le Nom de BARBEROUSSE Dérive-t-il de BABA-AROUDJ?

14 02 2020

 

 

 

 

 

Beaucoup de personnes estimeront peut-être que cette question est peu importante, et qu’il est inutile de consacrer trois ou quatre pages à la résoudre; nous ne saurions être de cet avis, et nous répondrons qu’Aroudj ayant été le fondateur de la domination turque en Algérie, il est fâcheux pour l’histoire de ce pays d’avoir à débuter par une erreur, ce qui n’arrive que trop souvent, depuis qu’a prévalu la singulière théorie que nous allons chercher à détruire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Nom de BARBEROUSSE Dérive-t-il de BABA-AROUDJ? dans Histoire Arolsen_Klebeband_01_465_4

Arudj Reïs: Gouverneur de la Régence d’Alger – Gravure de 1590

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyons d’abord d’où vient le nom de Barberousse et où il nous apparaît pour la première fois :

 

Dans le commencement du XVIe siècle, les populations côtières de l’Espagne, de l’Italie, de la Sicile et des îles du bassin occidental de la Méditerranée voient, à chaque instant, apparaître sur leurs rivages les galères des quatre fils d’un potier de Mételin, Aroudj, Kheir-ed-Din, Elias et Isaac; ces hardis corsaires ravagent le littoral chrétien, déploient une audace inouïe, s’attaquant aux bâtiments de guerre, enlevant les galiotes du Pape, prenant d’assaut et pillant des villes fortifiées, prêtant leur appui aux insurrections et aux évasions des Maures d’Espagne. Bientôt une légende se forme autour d’eux; le peuple se les représente comme des êtres surnaturels, moitié géants, moitié démons; personne ne connaît leurs véritables noms et on les appelle les Barberousses, appliquant à tous le surnom donné d’abord à un d’eux.

 

Quelques années après, on apprend qu’ils se sont établis à Alger, puis que l’un d’eux à occupé Tlemcen; c’est alors que les Espagnols, inquiets pour leur récente conquête d’Oran, se décident à agir. Mais savent-ils seulement le nom d’Aroudj? Non.

Qu’on lise les lettres adressées à la Régente et à Charles-Quint par les commandants des armées et par les gouverneurs de Bougie et du Peñon d’Argel; on n’y trouve pas une seule fois le nom du corsaire. Les pièces officielles elles-mêmes n’emploient que le vocable Barbaroja, soit qu’elles nomment Aroudj, soit qu’elles parlent de son frère Kheir-ed-Din. En Italie, on dit Barbarossa; en France, le Roi et ses ambassadeurs écrivent Barberousse. Mais (qu’on remarque bien ceci!) tous, Espagnols, Italiens et Français, lorsqu’ils se servent de la langue latine, disent :  Œnobarbus Turchus , le Turc à la barbe rouge, ce qui est formel et ne comporte pas de confusion, avec le vocable Baba-Aroudj. Et qui s’exprime ainsi? La Forest, Saint Blancart, Moulue, qui ont tous été envoyés auprès de Kheir-ed-Din; car, c’est celui-ci, et non son frère, qui reçut le premier le surnom appliqué plus tard à tous les fils de Yacoub, ce que nous allons démontrer un peu plus loin.

 

D’ailleurs, les chrétiens connaissent-ils seulement le nom d’Aroudj ? Nullement. Les uns le nomment Orux, d’autres Omiche et Horruk; cent ans plus tard, Haëdo sera encore forcé de rectifier ces appellations vicieuses , et c’est seulement depuis la publication de son bel ouvrage que les historiens donnent au fondateur de la Régence son véritable nom. Mais pas un seul d’entre eux ne fait précéder le nom d’Aroudj du vocable Baba, et cette unanimité est d’autant plus probante que presque tous ces historiens ont vécu dans le pays, ont pris leurs renseignements auprès des indigènes, et qu’ils eussent, sans aucun doute, employé une dénomination qui eût été en usage. S’ils ne s’en sont pas servi, c’est parce qu’on ne s’en est pas servi devant eux, et cela seul suffirait à prouver que personne ne connaissait cette dénomination. Objectera-t-on qu’elle était d’un usage familier et que les auteurs ont répugné à l’introduire dans le style historique? Mais, en ce cas, pourquoi nous ont-ils parlé de Baba-Ali, Baba-Mohammed, Baba-Hassen, et tant d’autres ?

 

Les choses en étaient donc là, et personne n’avait songé à la singulière étymologie contre laquelle nous nous élevons (2), lorsque, en 1840, M. Walsin Esterhazy, alors capitaine d’artillerie, proposa l’hypothèse suivante dans son excellent ouvrage : De la domination turque dans l’ancienne Régence d’Alger: « Il est probable que le surnom donné au conquérant d’Alger est dû au mot Baba-Aroudj, mal prononcé par les Européens, et non à la couleur contestée de sa barbe. » Cette proposition, qui n’a en réalité d’autre base qu’une vague similitude d’assonance, et qui a contre elle la tradition de trois siècles, eut un singulier succès. Elle fut admise sans contrôle, reproduite, à partir de ce moment, dans presque toutes les œuvres où il fut question des origines de la domination turque dans les États barbaresques, et donna lieu quelquefois à des méprises fort curieuses (1).

Il eut, sans doute, été logique de consulter les ouvrages orientaux contemporains des Barberousses : c’est évidemment là qu’on avait le plus de chances de trouver la vérité. On ne le fit pas, et nous allons réparer cet oubli.

 

1° Léon l’Africain, qui, nous dit-il, se trouvait à Alger au moment même où Aroudj s’empara du pouvoir ne lui donne pas une seule fois la qualification de Baba;

 

2° dans le Doujat-Nacher (2) (biographie des hommes illustres du Xe siècle de l’hégire), on lit : le reïs Aroudj, le Turc Aroudj, Aroudj l’adjem (étranger), et jamais Baba-Aroudj.

 

Enfin, le troisième et le plus important des ouvrages de cette époque est encore bien plus explicite à ce sujet. Je veux parler du Razaouat, œuvre de Sinan-Chaouch, qui nous dit dans sa préface : « Tout ce que je raconte clans ce livre, je l’ai entendu raconter par Kheir-ed-Din lui-même, ou par son frère, ou par leurs compagnons d’armes, ou, enfin, j’en ai été moi-même le témoin oculaire (3). » Nous voilà donc cette fois en présence d’un historien qui a personnellement connu Aroudj et Kheir-ed-Din, et qui, chargé par le sultan de raconter leurs exploits, a méticuleusement recueilli les moindres détails, auprès de ceux qui les connaissaient le mieux. Or, non seulement Sinan-Chaouch ne se sert jamais du nom Baba-Aroudj, mais encore il nous apprend formellement que le surnom de Barberousse fut donné, non à Aroudj, mais à son frère: « Ses quatre enfants (de Yacoub) apprirent sous lui l’art de la navigation, dans lequel Aroudj et Kheir-ed-Din se firent une réputation immortelle. Ce dernier était le cadet des fils de Yacoub, et c’est celui que les infidèles distinguent par le surnom de Barba-roucha. » J’estime que cette phrase d’un historien qui a vécu dans: l’intimité des fondateurs de la Régence et de leurs compagnons est de nature à clore à jamais la discussion et à faire abandonner dorénavant une dénomination fausse, qui n’a été adoptée que grâce au goût dangereux qu’ont trop de gens pour les étymologies par assonance.

 

Ajoutons, à titre de curiosité, que plusieurs personnages connus à Alger ont porté le surnom de Barberousse; je citerai entre autres deux reïs célèbres : l’un, qui se laissa prendre par les galères de Naples et qui fut pendu dans cette ville en 1642. « Le nommé Barbe rousse, ci-devant arrêté, comme vous avez su, a été ici pendu, non seulement pour avoir renié sa foi, mais pour ce -qu’il faisait souffrir de grandes cruautés à tous les chrétiens qui tombaient entre ses mains. » (Naples, 8 décembre 1642).

 

Un autre Barberousse faillit un instant devenir Dey d’Alger; il était chef de la Taïffe des Reïs en 1684, possédait d’énormes richesses et se posait en compétiteur d’Hadj-Hussein (Mezzomorto), son ancien compagnon d’armes. Il avait fait construire, à peu de distance de Mers-ed-Debban, un château-fort et y avait, sans doute, amassé tout ce qui était nécessaire à la réussite de ses projets ambitieux. Il crût que le moment de l’action était arrivé, lorsque M. de Tourville vint conclure la paix en avril 1684, et se mit à la tête du parti qui voulait la continuation de la guerre. Cette faction était soutenue par l’argent de l’Angleterre et de la Hollande, désireuses de voir continuer des hostilités qui leur assuraient le commerce du Levant. Le 18 avril, l’émeute éclata; mais Mezzomorto, en sa qualité de vieux conspirateur, avait des espions partout et se tenait sur ses gardes; il réprima la révolte avec sa cruauté accoutumée, fit étrangler son rival et signa le traité cinq jours après.

 

 

 

 

 

 H.-D. DE GRAMMONT. Revue africaine 1885

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Voir, entre autres, dans l’ouvrage de M. Playfair, The scourge of christendom, la singulière transformation de Babaruez en Baba-Aroudj, qui se trouve désigné (en 1579!) comme habitant une mosquée située au centre de la ville, alors que nous savons qu’il occupa la Jénina pendant son court séjour à Alger, et qu’il était mort depuis soixante et un ans, à la date où le plan II fut dessiné.

 

 

 

(2) Ou Douhat en Nacher, par Abou Abdallah Mohammed ben Asker, tué à la bataille dite d’Alcassar-el-Kebir.

 

(3) Sinan-Chaouch avait été chargé par le sultan de rédiger l’histoire des exploits d’Aroudj et de Kheir-ed-Din ; cet ouvrage a été traduit en arabe sur la demande du mufti d’Alger, Sidi Mohammed ben Ali El-Galgali.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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