Touati le grand berger ou Les Contes du Mégris

28 12 2019

Contes traduits de l’arabe- algérien par Albert Lentin

 

 

 

 

 

 

 

 

 Touati le grand berger ou Les Contes du Mégris dans Littérature s-l1600

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

Au nom de Dieu, Maître des Mondes! — Le Clément, Le Miséricordieux ! .— C’est Lui dont nous implorons le Secours ! — Il n’y a de durable que son Empire ! —

 

Il est au nord de Sétif, une montagne que j’aime parmi toutes les montagnes ; on l’appelle le Mégris.

 

Son climat est rude et brutal, son été brûlant ; son hiver vous perce les os. « La iendjem lou-illa ouladou — oua ila fradou » dit le proverbe arabe ; ce qui signifie : « Ne peuvent y vivre que ses enfants ou ses bœufs ! »

 

O Mégris où j’ai vécu, vraiment vécu ! Chers lecteurs puissiez-vous être un jour les « Hôtes de Dieu » à la ferme hospitalière des « Deux Azeroliers » ! Venez, venez, pour le plaisir de vos yeux. Vous verrez des horizons grandioses, principalement à la mort du soleil, quand un sang vermeil ruisselle ,là-bas, vers l’occident, sur les hautes cimes brisées

du Babor. Vous gravirez notre « Tafertast », [petit frère de l’Ouarsenis, cet « œil du inonde » ainsi que l’ont dénommé les Berbères, il est sévère-, il est chauve, il est aride et désolé, et il est beau d’occuper sa juste place dans la farouche, harmonie ambiante.

 

Quel poste vigie ! Ouvrez, les yeux, vous dirai-je ; que vos regards soient comme les rayons d’un projecteur braqué sur le Nord.

 

La muraille anguleuse des montagnes bleues, mais, d’un bleu si pur, si pur, si maghrébin, vous parlera bientôt si votre âme en est digne. Elle vous parlera un langage persuasif, — soit qu’elle s’habille de ces blanches vapeurs moutonneuses que chasse longuement un aquilon berger, — soit que l’extrême transparence de l’air permette à vos prunelles de s’accrocher aux détails infinis de ses puissants reliefs et de se noyer aussi dans, ses puits d’ombre bleue et mystérieuse.

 

Puissiez-vous contempler le Babor! Il chante incessamment toute la gamme des couleurs, depuis les splendeurs polaires de l’hiver jusqu’aux tons gris et rouilles de l’automne rêveur, après la rose d’amour du printemps et toutes les teintes d’or verdâtre que la saison brûlante sait faire éclater.

 

Il est haut, grand, imposant, avec toutes ses formes dressées, cabrées, accroupies. Ses semblants de menhirs, ses sphinges ramassées, ses tours naturelles, ses selles géantes, — qui rutilent au soleil ou s’estompent formidablement dans la nuit.

 

Et si vous laissez tomber vos regards sur le tableau qui se déroule jusqu’aux confins du douar « Cheurfas », la terre vierge et forte vous apparaîtra, toute hérissée de collines qui jaillissent de ses profondeurs comme de puissantes et fécondes mamelles entre lesquelles se faufilent des oueds silencieux, au fond de ravins encaissés et couverts de lauriers-roses, d’aubépines, ide câpriers et de tamaris, éparpillés ou réunis en massifs.

 

Dans ce site tourmenté, des fermes aux toits rouges, des gourbis de loupe, de rares bouquets de trembles ou de figuiers, des étangs minuscules où se bercent les joncs, sont un reposoir pour les yeux et présentent l’attrait d’humbles choses aimantes.

 

Il faut le voir, ce site, au crépuscule, sous la clarté lunaire qui envahit peu à peu l’espace. A ces heures la scène est biblique. Alors tintent les sonnailles des troupeaux qui passent en lente file indienne : moutons d’ocre, chèvres noires luisantes, chameaux roux qui se dandinent et bœufs pesants, à l’œil éteint, au mufle baveux. Des burnous blancs, des gandouras roses, jaunes ou bleues, éclatent dans les prés verts tandis que les syllabes gutturales s’entrecroisent sourdement, gravement, et se répercutent dans les ravins. Le recueillement comme une aile ouatée descend sur la terre. L’âme rêve mélancolique et douce et nostalgique et semble respirer comme un parfum des anciens âges. Et l’on écoute les petites flûtes de roseau qui soupirent sans tristesse dans le calme absolu du soir.

 

 

 

 

 

 

 

II

 

La nature, comme l’homme, connaît l’assoupissement nécessaire.

 

Mais la lutte convient mieux aux êtres et aux choses sur ce Mégris où pleuvent les rayons de feu de l’été et les neiges piquantes de janvier.

 

Ah! si vous saviez aussi la chanson perpétuelle des vents sur la chère montagne; les antans qui hurlent et mugissent et sifflant parfois comme des millions de djinns ; les combats que se livrent encore et toujours ces deux frères ennemis : l‘aquilon et le sirocco !

 

On les voit se précipiter l’un sur l’autre, se colleter, s’effondrer, se relever et courir et courir dans les couloirs des monts et s’enfuir en grondant lamentablement pour s’échouer enfin dans la solitude !

 

Parmi ces tourbillons des vents fous, sous leurs chaumes gris posés en vedette sur les crêtes aiguës ou tapis aux flancs des coteaux, les Arabo-Berbères; ces grands enfants crédules et vindicatifs essaient en vain de comprimer leur cœur où, s’entrèchoquent les passions de la haine, de la jalousie et de la luxure, jointes à l’amour ancestral pour la rapine et le pillage.

 

Ces rudes et fiers montagnards possèdent, plus que les Calabrais, de ces brigands fameux chevaliers du « mous » (long couteau tranchant) et du « debbous » (casse-tête), qui eussent fait pâmer d’aise un P-L Courrier : — hardis ravisseurs d’épousées, dé vierges et de courtisanes ;— brigands modernes aussi armés jusqu’aux dents, maniant fusil, sabre; poignard; vous égorgeant un homme comme ils feraient d’un agneau, capables de faire sauter une chambre à la dynamite, pour les beaux yeux prometteurs d’une épouse perfide; ou pour le plaisir plus lucratif et toujours nouveau d’emporter dans les ténèbres quelques têtes de bétail ou bien encore quatre ou cinq charges de grains; après avoir joué délicieusement avec la mort !

 

Comme l’aquilon et le sirocco les enfants du Mégris se sont acharnés les uns contre les autres de génération en génération et n’ont jamais su qu’obéir à leurs instincts violents de primitifs et de barbares.

 

Mais il leur sera beaucoup pardonné parce qu’ils furent, restent et demeureront toujours pour nous, Roumis, d’étranges et délicieux conteurs et poètes

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

C’est un soir de septembre, immobile et solennel. L’ombre s’étend sur la montagne, l’ombre descend dans les vallées. Là-bas le soleil qui s’éteint est comme une tête cuivrée dans un bain de sang.

 

Depuis longtemps déjà j’ai tourné les yeux vers des taches grises mouvantes qui semblent rouler maintenant vers moi comme autant de gros hérissons enveloppés de ronds irisés. Et derrière ces buissons en marche se profile une longue silhouette d’homme qui s’allonge encore et s’amplifie avec son ombre. Voici que j’entends comme des gouttes de pluie, grosses et lentes, sur un sol dur. Voici le sifflement serré et double des meneurs de moutons.

 

C’est Touati le grand berger qui ramène son troupeau au bercail.

 

Ah ! je l’ai reconnu de loin le long Touati aux jambes d’échassier, au cou lie girafe, le long Touati au long nez pointu, au long crâne pointu !

 

Il est affublé de son éternelle blouse bleue que surmonte un burnous enfantin de couleur indéfinissable. L’immense chapeau de paille lui pend sur la nuque. La houlette dans la main droite, son bras gauche va ballant, ballant, ballant. Il semble à chaque pas devoir s’affaisser sur ses énormes «godiots » éculés. Et cependant il avance, plein de sérénité,

évoquant en moi Don Quichotte; un moulin à vent, un sorcier, un fantôme; un être fait de bras, sans corps. Ses yeux sont bleus, sans commentaires; son liez, parlant, génial; incessamment ciré par le mouchoir rouge du priseur intrépide.

 

Et voilà l’aimé de mon imagination: bobine des contes édifiants ; Touati, dévidoir, chantant des récits fabuleux ; Touati, crâne plein des joyaux de légende ; Touati, l’âme central du Mégris ; Touati enfin, ouati, le roi des conteurs !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

« II parle comme la rivière », disent ses coreligionnaires; avec admiration. Et en effet, il débite sans fin les anecdotes les plus variées ; il égrène en se jouant le chapelet des sentences musulmanes; il ouvre à ses auditeurs des horizons paradisiaques quand il s’élance dans la carrière des « hadits » ces traditions saintes concernant l’Apôtre de Dieu (sur qui soient la bénédiction et le salut !)

 

Nul, mieux que lui ne sait baigner les âmes dans une eau érotique. Oh ! ses inclinaisons de tête, ses langueurs penchées de thorax, dans chaque noce, dans chaque circoncision, dans tous les « retours » des choses bonnes, que l’on fête par la joie ! Oh ! son âme de chanteur ondulant parallèlement aux soupirs discrets de la «gasbah » , aux.mugissements sourds du « bendir », aux sons trépignants de la « raïta » aiguë !

 

Les jours de «souk » on l’environne, on «frappe l’anneau » vivant autour du berger-poète. Et sa langue infatigable tourne comme un cheval de parade dans l’hippodrome de la prose rimée !

 

« L’Aïd-el-fitr », la fin du mois de Ramadan, le jour de la rupture du jeûne, marque annuellement son triomphe de conteur chez les gens de la ville. Les « beldiin » (citadins) ne dédaignent pas de venir chez le barbier écouter ce « barrani » (campagnard ) maître de la parole.

 

Alors Touati « dresse le lit des vieilles » (on appelle ainsi la formule initiale des contes, destinée à appeler l’attention des auditeurs).

 

……« Je conterai et ne conterai que… »

— commence-t-il. —« Je vous donne à deviner : sans eux je ne serais pas venu jusqu’à, vous… » — « Il s’agit de tes pieds! » s’écrie un jeune.

 

Touati continue : « On rapporte qu’un sultan… mais il n’y a de Sultan que Dieu…Si je mens, qu’Allah me pardonne ! Mais si le Diable ment, qu’Allah le maudisse et le couvre de confusion !… Il y a ce qu’il y a — du basilic et des lis — dans le giron du Prophète (que Dieu lui accorde la bénédiction et le salut !)…

 

Les auditeurs répondent : « Sur lui la bénédiction et le salut ! »

 

Touati poursuit : « Mon discours est fort bien agencé — beau, merveilleux, pour l’homme sensé! … »

 

Et il entame une histoire de «sultan ». Ou bien il narre l’un des maléfices d’une vieille calamiteuse de soixante ans et il s’écrie : «La vieille d’horreur — mère du Malheur — Que Dieu ne lui soit pas clément quand elle meurt ! — Elle dit son chapelet et excite avec joie — le chien auquel elle arrache les dents quand il aboie !….

 

Et Touati parle, parle… comme la rivière !…

 

D’autres: fois il chante les exploits accomplis par les vaillants qui ont rencontré les terribles ghoules et les ont vaincues par le courage et par la ruse.

II dit encore les frissons d’épouvante à l’heure où les « t’aïf » (fantômes), les « djinn » (génies), les « rohbani» (spectres buveurs de sang), les « nezaï’a» (fantômes querelleurs), les « abri » (esprits à métamorphoses) surgissent devant le fidèle à la faveur des ténèbres complices.

 

Ami de la gaîté maligne; il sait tirer aussi du riche écrin; de sa mémoire; commutant de gemmes, des histoires circonstanciées sur les aventures des « taïeb » facétieux, effrontés et pleins de rouerie ; sur les ruses démoniaques des femmes (sauf votre respect! ), ces filles d la. trahison ! Et les éclats d’un rire franc, guttural et sonore, secouent tout à coup jusqu’aux barbes grises de l’assistance quand Touati expose, avec une mimique convaincante, les faits et gestes du pèlerin Ahmed (le Hérisson) et de son éternelle dupe, Fils de Youcef (le loup).

 

Et l’attention passionnée des auditeurs se soutient jusqu’après la formule finale qui est ainsi :

«Elle est partie (l’histoire) et roule, et roule

Et je reste parmi la foule… »

 

Ou encore :

 

« Elle est partie (l’histoire), elle a brûlé — et sur le chemin je m’en suis

allé. —

 

Et, finalement: « Il y aura trois pommes: une pour votre serviteur — une pour le conteur — une troisième dont je serai parcimonieusement le dispensateur!

Voilà ce que nous avons entendu — Voilà ce que nous avons répondu — L’Amour est pour le Prophète ! (Que Dieu lui accorde la bénédiction et le salut! )

 

Et tous les croyants disposent leurs deux mains en livre ouvert devant leurs yeux et tous se les passent religieusement sur la face tandis que montent en psalmodie les syllabes onctueuses : « Pardonne, ô Dieu… Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est l’Apôtre de Dieu ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

 

Toutes tes belles histoires, Touati, je les aime, parce que leur souvenir est comme un parfum du Mégris, demeuré dans mon âme avec l’odeur des meules de foin que tu connais, là-haut, à la lisière du gai cimetière musulman. Et le parfum se mêle au chant lointain et reposant de notre « Aïn-Guellou », la source douce et si berceuse…

 

Si vous le voulez, amis lecteurs, je vous rapporterai fidèlement quelques « dires » de Touati…

 

… Dans les grands jours d’or — où les blés tombants — sont comme une mer — rousse et parfumée. —

 

Dans les nuits d’argent — que verdit la lune — les belles nuits -d’août — où brillaient là-haut — des larmes d’étoiles.

 

J’ai pris le « Kalame » (1) — le « smeur » (2), — la « louha » (3) — et sous sa dictée — je les ai transcrites. —

 

Au nom de Dieu, Maître des Mondes!

 

Amen !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Roseau à écrire.

(2) Encre arabe.

(3) Planchette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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