Remarques à propos des racines antiques et byzantines de l’architecture islamique d’Occident

1 06 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Pour l’archéologue, c’est à l’évidence la géométrie héritée qui marque en architecture comme dans l’ornement la pérennité des civilisations de la Méditerranée hellénistique dans les terres chrétiennes ou islamisées du Moyen Âge. On ne saurait bien sûr omettre les moments de l’histoire : plutôt occidentaliste ibéro-maghrébin, comme le rappelle ibn al-Hakam que c’est à la byzantine Sabta que l’on doit le passage vers l’Europe des armées islamiques bloquées aux rives du Détroit de Gibraltar. Ce monde des deux rives, né en 711, se développe au nord comme au sud sur l’héritage de provinces antiques qui en Tingitane comme en Bétique ont fourni au Moyen Âge un patrimoine très vite enrichi et d’abord par des liens avec la Syrie comme plus tard avec la Mésopotamie abbasside. Mais, dans cette zone de Méditerranée occidentale, deux régions paraissent s’opposer – en lien avec leur passé byzantin? L’Ifriqiya – décalque arabe d’Africa– n’a pas réservé le même sort que le Maghreb et al-Andalus à l’héritage pré-islamique méditerranéen.

 

 

 

 

 

 

  

 

 

Remarques à propos des racines antiques et byzantines de l’architecture islamique d’Occident dans Architecture & Urbanisme 1552119084-palais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partout, aux VIIIe et IXe s., en Andalousie comme au Maghreb ou en Ifriqiya,ce sont des dynasties dues à des Orientaux fugitifs qui fondent des écoles émirales.

Mais c’est en Ifriqiya que le lien avec l’héritage de la Méditerranée byzantine est à l’évidence, naturellement, le plus fort. Les ribāts comme celui de Sousse –mais aussi ceux de Lamta et Monastir – et le plus ancien palais conservé sur le site de Raqqada sont des dérivés du castellum par leur plan comme par leur taille. De semblables parallèles apparaissent en architecture religieuse par delà le plan basilical des mosquées dans les sources de leur répertoire ornemental. Ainsi, au mihrab de la grande mosquée dite de Sidi ‘Uqba à Kairouan – reconstruite de 836 à 874 –, des décors de vigne et de palmettes évoquent, à coup sûr, l’héritage local pré-islamique. Parmi les palmettes du haut Moyen Âge, la grande mosquée Zaytuna de Tunis recèle au décor des trompes de ses coupoles de la fin du Xe s., des enchaînements de palmettes lisses très différentes de celles encore très proches des derniers modèles antiques que recèle le double portique sud-est de la cour – dit « narthex » – de la grande mosquée de Kairouan. On notera surtout que ce type de palmette semble transmis au Maghreb occidental almoravide au début du XIIe siècle : elles ont été retrouvées à la porte mise au jour à la «maison de la plaine » de Chichaoua (Maroc) mais aussi au palais sud-est de la ville fatimido-ziride d’al-Manṣūriya Sabra ; on est ainsi tenté de dater du Xe s.le développement de nouveaux liens orientaux des terres de l’Islam d’Occident ifriqiyen sensibles deux siècles plus tard au Maghreb.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Décors floraux du haut Moyen Âge ifriqiyen: vigne à la niche du mihrab de la grande mosquée de Kairouan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’analyse des modes d’urbanisme suggère d’autres échanges. Le modèle méditerranéen des premières villes d’Ifriqiya est encore très bien préservé à Sousse avec la madina développée entre port et qasaba. À Kairouan, au contraire, se développe au haut Moyen Âge une agglomération riche de maintes fondations successives; on pense en particulier à Qaṣr al-Ma’, à al-‘Abbasiya et à Raqqada : il semble que l’influence de l’Orient abbasside plus tôt sans doute que celle qui est à l’origine des palmettes planes précitées se soit ainsi imposé en Ifriqiya dès le IXe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Plat provenant d’un niveau artisan ziride sur le palais sud-est d’al-Manṣūriya.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce volontaire recours à des formes venues du califat sunnite est confirmé à l’âge fatimide. Les Califes ne renoncent pas aux techniques héritées de la province d’Africa comme en témoignent le recours aux captages de Bir al-Adīn ou encore l’aqueduc qui les reliait à al-Manṣūriya et Kairouan. Mais le plan de la ville d’al-Manṣūr comme celui du palais mis au jour au sud-est de la ville en témoignent: al-Manṣūriya était une ville de parti «circulaire », à l’asiatique, de cent trois hectares, protégée d’une enceinte de briques crues où alternaient tours barlongues et demi-rondes dont l’urbanisme comme l’architecture, militaire ou palatine, évoquent la Mésopotamie abbasside. Ces documents suggèrent ainsi un certain nombre d’observations. Il ne fait aucun doute que ce recours à des formes califiennes héritées de l’Asie pré-islamique, est un mode d’affirmation du califat hétérodoxe des Fatimides. On ne s’étonne donc pas qu’au XIIe s., les Almohades qui, dès Ibn Tumart, avaient au reste repris le titre de «mahdi », l’adoptent pour leur nouveau port de Qasr al-Saghir sur la rive sud du Détroit de Gibraltar. On est plus surpris de retrouver un plan analogue à Madrigal de las Altas Torres en Vieille Castille, ville natale d’Isabelle la Catholique, fortifiée au XIVe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grande mosquée de Cordoue: coupole nervée revêtue de mosaïque d’émail de Cordoue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux domaines de l’art, de tendance strictement opposées, confirment la venue par vagues successives d’influences orientales. Dans les grandes mosquées où le décor animé est strictement interdit se développe à l’époque ziride un nouveau schéma de sanctuaire riche de deux coupoles –qubba devant mihrab et coupole du Bahū – des maqsuras, simples clôtures devenues des architectures cupuliformes qui semblent apparaître d’abord dans l’Iran des Saldjoukides. Pour l’architecture civile, al-Manṣūriya-Sabra a livré –venus d’un niveau artisan retrouvé sur les ruines du palais sud-est – plusieurs plats dont le décor se développe autour d’un personnage féminin d’esthétique toute asiatique. Le Maghreb comme al-Andalus n’ont rien conservé de semblable après le XIe s. même si de rares sculptures ont conservé des décors animés. Ils feront, par contre, un large usage en architecture des muqqarnas, structures couvrantes à encorbellements successifs venues d’Iran au début du XIIe s. qui ont constitué du XIIe au XVe s. maintes coupoles.

 

 

 

 

 

Ainsi doit-on mettre en parallèle l’art ifriqiyen et les créations élaborées par le monde ibéro-maghrébin aux siècles du haut Moyen Âge. Au moment où se développait l’architecture aghlabide, l’installation en al-Andalus du dernier Omeyyade pose le problème des liens entre monde andalou et Méditerranée orientale syrienne. La mosquée de Cordoue, comme les sanctuaires aghlabides, est de plan basilical, mais sa structure est inspirée des aqueducs romains d’Espagne et l’appareil à carreaux et boutisses des murs est commun aux deux domaines successifs des Omeyyades. On ne connaît que peu d’exemples de la mosquée omeyyade andalouse, mais, à Séville ou Madinat al-Zahra comme à Cordoue, rien ne permet d’y reconnaître des influences orientales. Mieux, le parti du minaret de plan rectangulaire abritant un escalier progressant vers le lanternon par volées droites ménagées autour d’un noyau central carré est une création toute andalouse due à l’émir cordouan Hishām.

 

 

 

 

C’est au Xe s., après le retour des Omeyyades au titre de Calife sous le règne de ‘Abd al-Raḥmān III que, comme en Ifriqiya, un volontaire recours à des formes usitées par le Califat abbasside concurrent apparaissent, mais elles ne sont pas les seules novations. Si une maqsura traduite en élévation, riche de trois coupoles nervées à nervures ornementales, est due à la grande mosquée de Cordoue au règne d’al-Hakam II, donc au dernier quart du Xe s., elle précède largement l’imitation de temples du feu iraniens que l’on attribue à Nizām al-Mulk vers le milieu du XIe s. à la Mosquée du Vendredi à Isfahan. Les coupoles nervées de Cordoue évoquent à coup sûr l’Iran, mais on ne saurait les mettre en parallèle avec le renouveau de la maqsura qui, par l’Égypte, progresse de l’Iran vers l’Islam d’Occident à partir du XIIe s. De plus, ces coupoles cordouanes sont revêtues de mosaïques d’émail dues à des artisans byzantins. Ainsi des liens entre calife andalou et basileus sont-ils indéniables, mais ils sont très dissemblables des legs byzantins exploités dès le IXe s. par l’Islam ifriqiyen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Tolède, Bab Alcantara : la porte du IXe s. est rénovée en appareil mixte au XIIe s.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’urbanisme andalou n’a pas ignoré le système polynucléaire oriental dont Kairouan nous est apparue le premier exemple ; Cordoue l’a développé au Xe s.et si les villes andalouses restèrent plutôt fidèles au schéma madina-qasaba, au Maroc, les villes de l’estuaire du Bu Rgreg, liées au jihad, développent avec Sala, Rabat et Chella le schéma des fondations associées. Cette mutation de l’urbanisme maghrébin apparaît – et seulement au bas Moyen Âge – à l’agglomération de Tlemcen. Mais dès le XIIe s., la dynastie almohade a développé une mosquée militaire – liée à une nécessaire cérémonie de remise des étendards aux troupes– qui par sa taille, son parti et la présence de ziyādas (extensions latérales) démontre que le second califat d’Occident a eu recours, comme ses devanciers, à des formules abbassides avec, ici, l’évident souvenir des deux grandes mosquées de Samarra. Le Maghreb central a connu au bas Moyen Âge, avec une commande mérinide, une mosquée de semblable inspiration à la tlemcénienne Mansura. Mais rien de tel n’apparaît en Ifriqiya même si en 1230 les Hafsides sont un moment reconnus Califes de l’Islam entier.

 

 

 

 

 

 

On pourrait objecter que les exemples analysés sont le plus souvent tirés d’arts de Cour. Qu’en était-il des foyers provinciaux? Le royaume de Tolède a développé dès l’an mil des formes proches de l’Andalousie cordouane et la reconquête de l’ancienne capitale wisigothique en 1085 entraîna leur adoption par les Chrétiens –autochtones ou repeuplants – et les Juifs. Ainsi, les formes cordouanes conservées à la mosquée de Bib Mardūm sont-elles présentes à l’église du faubourg des repeuplants de Tolède, Santiago del Arrabal. L’architecture régionale omeyyade développe, dès la fin du califat, des appareils mixtes associant la pierre et la brique qui seront largement repris par l’architecture mudéjare religieuse et plus encore militaire. On en détermine mal les sources. On les retrouve dans la région de Malaga – qui fut byzantine – et, bien sûr, dans les monuments médiévaux de la Méditerranée orientale hellénique. Mais aucun lien avec Byzance ne saurait être démontré. Quant à l’art provincial ifriqiyen, clairement développé sous les Zirides, il ne dépasse pas, à une exception près, l’aire culturelle née de l’Africa. Si l’enceinte ziride élevée sans doute au XIe s. à Grenade présente une alternance de tours barlongues et semi-circulaires inspirées peut-être de l’enceinte d’al Manṣūriya, le modèle architectural innovant le mieux connu de la mosquée d’époque ziride ne dépasse pas vers l’ouest la ville de Būna, madina islamique du XIe s. qui prend le relai de l’Hippo Regius de Saint Augustin et de son port.

 

 

 

 

 

 

 

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Belyunesh, plan de la muniya de la Tour mise au jour dans la campagne de Sabta-Ceuta, Maroc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un dernier élément architectural doit être enfin évoqué à propos des relations de l’Islam d’Occident avec les architectures antérieures à la conquête, celui de la villa d’époque islamique : la muniya. Les textes en évoquent maints exemples en Ifriqiya comme en al-Andalus voire au Maghreb. Des mosaïques romaines d’Afrique, publiées par Noël Duval, nous livrent maintes images de villae, toutes surmontées de tours. Le manuel d’agronomie d’Ibn Luyūn, grenadin du XIVe s., en fait une description très précise. Nos recherches sur l’agglomération de SabtaCeuta ont permis de mettre au jour, à Belyunesh, un modèle de muniya fidèle en tous points à la théorie d’Ibn Luyūn: une tour résidence la domine.

Aucun autre site, si l’on excepte le Generalife de Grenade, n’a livré d’architecture illustrant ainsi celle d’un latifundium perpétué ou les rapports villes campagnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

S’il fallait, au terme de ces quelques remarques, reconnaître une similitude entre les deux domaines de l’Islam d’Occident, ce serait leur égale fidélité aux traditions régionales comme leur volontaire recours à des influences orientales. Mais al-Andalus fut d’abord omeyyade et si l’Orient aida à l’affirmation du Califat cordouan, il fut, certes, au Xe s., d’abord abbasside, mais la volonté impériale de l’émir le conduisit parallèlement à adopter parmi les illustrations de son pouvoir des formes iraniennes aussi bien que byzantines. En Ifriqiya, après une période liée à l’Africa, c’est paradoxalement le califat hétérodoxe des Fatimides qui développa l’influence abbasside, sans doute présente mais bien plus modestement sous la dynastie aghlabide. Ainsi, deux processus similaires mais résolument différents marquent-ils les liens de l’Islam d’Occident avec les traditions artistiques de ses territoires aux siècles antérieurs à la Conquête islamique : l’Ifriqiya s’oppose ainsi au monde ibéro-maghrébin. L’invasion ottomane à laquelle le Maroc résista, n’effaça pas bien au contraire cette singularité culturelle que l’Algérie d’aujourd’hui a conservée : ses villes orientales sont ifriqiyennes tandis que le pays tlemcénien leur oppose une tradition résolument maghrébine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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