Définition du mode de production de l’Algérie pré coloniale – 2eme partie –

11 03 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

Des Rapports D’exploitation Au Mode De Production 

 

 

 

L’exemple de la puissance maraboutique assise sur les biens habous nous a déjà laissé entrevoir comment sur un domaine rural, une famille peut tirer à elle le plus grand bénéfice du travail paysan. La propriété melk offre des possibilités semblables, mises à profit selon deux formules bien distinctes, mais il reste entendu que dans la réalité le glissement d’un type à l’autre laisse place à d’innombrables cas intermédiaires. 

 

 

 

Le haouch de la Mitidja d’abord qui est un bien melk révèle nettement le mécanisme de l’exploitation ; ce haouch est désigné par un nom de famille, celui de la famille qui commande la mise en valeur du domaine sur lequel vivent quelques centaines de cultivateurs ; des troupeaux importants pâturent dans les zones humides, tandis que la bordure est cultivée car la Mitidja était certainement moins repoussante, comme aujourd’hui elle reste moins bien assainie, que ne l’ont prétendu les célébrations de l’œuvre coloniale. Le haouch, unité de production, est l’équivalent d’une communauté rurale qui assemble plusieurs familles au sens restreint du mot dans un groupe familial qui n’est plus que faussement patriarcal. Une hiérarchie interne est établie entre les familles qui se trouvent soumises à la famille principale, censée être la tête de la descendance. Tout se 
passe donc comme si une seule famille au sens étroit, et même plus gravement, puisque l’autorité paternelle règne avec force, comme si un seul chef de famille dominait cette communauté. Le fait est attesté par les archives des commissions coloniales qui ont examiné le séquestre des terres de la Mitidja. Auprès de ces commissions, les « indigènes » pouvaient faire valoir leurs droits de propriété ; ce sont alors ces chefs de familles qui viennent déposer leurs plaintes et certains fournissent même des titres de propriété en bonne et due forme et d’ancienneté diverse. La tendance privative est ici évidente à l’intérieur du melk ; le temps  certes estompe les choses, mais se révèle néanmoins l’usurpation d’une propriété familiale collective, en dépit des droits conservés aux membres de la famille, celui du rachat par préemption notamment ; l’inégalité interne débouche sur l’appropriation privée de la terre melk. Quand le titre de propriété est avancé, la colonisation transforme la possession familiale melk en propriété privée, et bientôt tout melk sera propriété privée. 

 

 

 

En toute probabilité, le chef de famille et la famille dominante vivent au dessus des revenus en provenance du travail des membres de la famille étroite. De plus, comme le prélèvement fiscal touche le melk en entier — il tombe sur les récoltes et sur le troupeau — la levée de l’impôt passe sur le haouch par le chef de la famille dominante ; déjà exploiteur pour lui-même, celui-ci est donc en outre le relais de l’exploitation publique. La famille placée à la tête du domaine et de la communauté rurale apparaît comme accaparant ce qui est une forme antérieure de plus value dans le prélèvement sur les récoltes et sur le croît du troupeau. 

 

 

 

En deuxième lieu, dans le village kabyle, l’exploitation se fait sur un mode plus complexe et résulte d’une évolution plus avancée de l’appropriation privée de la terre. Le melk correspond ici à une exploitation familiale au sens étroit de la famille, tout en sachant qu’elle rassemble encore deux et parfois trois générations. L’inégalité est d’abord très grande entre ces lots familiaux. Dans les études comme dans la documentation sur la Kabylie, l’on ne voit souvent paraître que des notables de village ; ils gouvernent précisément le village, et dans cette prétendue démocratie kabyle symbolisée par la djemaa, la population villageoise se  range derrière quelques chefs de famille seulement ; à la djemâa, seuls les chefs de famille prépondérante s’expriment. Le clivage entre clans familiaux est ensuite très marqué et le village et les villages sont traversés par les fameuses ligues de çof ; mais l’on appartient au clan de telle famille, ou plutôt l’on suit tel chef de famille ; les familles puissantes mobilisent ainsi une sorte de clientèle.

 

 

 

Par prépondérance économique, quelques familles, parfois une seule, régissent donc le village ou la confédération de villages ; la maîtrise s’exerce là aussi en matière fiscale. L’on connaît mal toutefois l’organisation fiscale en Kabylie ; les organismes collectifs que sont les marchés, les silos, les mosquées et leurs dépendances donnent lieu à des prélèvements d’entretien ou d’utilisation ; la gestion est assurée par les chefs de famille qui monopolisent les fonctions dites élues ; il serait étonnant que ce ne soit pas là l’occasion d’une pression fiscale. Les puissants sont engagés fréquemment dans des luttes régionales ou des conflits  avec les autorités turques ; ils entraînent la population dans leur sillage, et la paysannerie n’est plus qu’une troupe fournissant services et prestations. 

 

 

 

 Au dessus de ces notabilités de chefs de famille qui s’imposent à travers villages et confédérations, voire de ce qu’on appelle encore tribus, des familles plus modestes demeurent détentrices de terre ; la justice kabyle n’est qu’une incessante et immense chicaya parce qu’une condition économique étroite éveille les jalousies entre paysans accrochés à leurs parcelles. Enfin, la Kabylie constitue déjà une réserve de main-d’œuvre qui alimente en particulier les migrations vers Alger. Un autre signe de cette surcharge rurale est donné par le recours aux métiers marginaux (colportage-villages contrebandiers – fabrication de fausse monnaie – fabrication de poudre et d’armes) et par la spécialisation de l’artisanat (tissage pour les colporteurs, bijouterie) ; nous ne sommes plus en présence d’un artisanat d’appoint qui ne serait que l’habituel accompagnement de l’agriculture, celui-ci continue bien sûr, mais de ce qui est véritablement un artisanat commercial, caractéristique d’une campagne en mal de ressources. Cette population kabyle de sans-terre ou presque, fournit un fonds de roulement de pauvres qui, à l’époque des travaux, forment des équipes passant de village en village et même se vendant à des tribus lointaines. Il existe tout un jeu de contrats de travail et de contrats de métayage pour réglementer ce qui revient au travailleur et à l’employeur ; c’est par là que s’effectue le prélèvement sur le travail. Mais plus encore, la vente de travail se fait librement (si l’on peut dire, puisqu’elle est forcée du côté du dépossédé). Par suite d’un régime plus affirmé de propriété privée (ou familiale restreinte), la Kabylie offre à l’embauche des travailleurs libres. 

 

 

 

 Ainsi, le melk, quel qu’il soit, ou domaine de communauté rurale, ou propriété plus étroitement familiale, cache des rapports d’exploitation. L’on sait que la propriété melk se retrouve dans le douar des régions de moyenne densité, celles qui allient l’agriculture sur un terroir délimité et l’élevage sur de plus vastes espaces, ce qui est l’ordinaire du Tell algérien. Une exploitation interne au douar se produit là aussi sous l’action des familles prépondérantes. Mais déjà, parce que la vie pastorale prend une place plus large, les liens établis par la possession de la terre se relâchent. La cohésion du groupe devient plus forte ; une égalité plus grande ne règne telle pas alors ? Nous retrouvons à nouveau l’idéalisation de la vie tribale. 

 

 

 

Mais qu’est-ce qu’une tribu ? Depuis le moyen âge, les tribus ont dû connaître un immense déclin, car au début du XIXe siècle, elles n’ont plus guère de réalité, sinon politique ; mais leur importance n’a-t-elle pas aussi été surfaite en puisant dans une littérature plus héroïque et narratrice qu’historique qui prenait précisément pour thème de développement les rivalités tribales ? Ce que l’on perçoit plus que la tribu, c’est à la base, le douar mobile par transhumance dans les hautes plaines, et éventuellement la fraction de tribu, celle qui constitue un groupe humain et non pas celle plus ou moins artificieuse délimitée par le  découpage colonial. Nous rencontrons là une collectivité qui est une unité économique de vie pastorale, et le troupeau de milliers de bêtes constitue le capital de ce groupement. Le troupeau apparaît comme en gestion collective ; les soins, en dépit d’une élémentaire division du travail, sont assurés en association par les membres du groupement ; il sert à l’entretien d’un grand nombre de familles donc, mais plus encore à la puissance de quelques familles ou plus exactement de leurs chefs. Ceux-ci sont censés être de noblesse guerrière ; alors qu’ils ne participent autant dire pas au travail du groupe, ils ont armes, harnachements et chevaux, vêtements et tapis d’apparat, tentes de commandement, etc.. Toute une  hiérarchie aristocratique se dégage ainsi, qui n’est jamais qu’une chefferie exploiteuse ; ce n’est pas la démocratie militaire, mais une sorte de féodalité primitive. 
 

 

 

 De plus, ces chefs de tribu, les chiouk, maîtres du croît du troupeau, sont généralement, en se servant eux-mêmes, opérateurs du prélèvement qui est levé comme contribution guerrière ou pour satisfaire des reconnaissances de vassalité à l’égard de chefs supérieurs ou de chefs investis d’une autorité publique, caïds par exemple. Des tribus de statut, disons, commun sont en outre soumises, moyennant paiement de contributions, à des tribus militaires. Un ensemble d’impositions pèse ainsi sur les membres du groupe pastoral. Dans cette organisation également, le rapport d’exploitation à l’intérieur d’une forme collective aboutit à l’appropriation privée du produit du travail ; il n’est autre qu’un rapport de production et sur ce rapport peut s’effectuer, au reste, un glissement de la propriété collective à la propriété privée. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 Définition du mode de production de l'Algérie pré coloniale - 2eme partie -   dans Attributs d'Algérienneté 1545056388-s-l1600

Orléansville Quartier de la Halle aux grains

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’exemple de la famille Sidi Larbi dans la basse vallée du Chélif illustre bien ce phénomène en même temps qu’il montre en condensé la nature réelle des différents modes de propriété. Les Sidi Larbi appartiennent à cette noblesse militaire qui contrôle une paysannerie pastorale et agricole à la fois ; ils possèdent un domaine propre, et règnent autant dire sur la terre arch. Les Sidi-Larbi en outre sont chefs religieux et leur puissance maraboutique leur confère un rayonnement qui s’étend de la région de Mostaganem à celle d’El Asnam-Orléansville, et celle-ci est bien sûr fondée sur la gestion de biens habous. De noblesse guerrière, sacralisée par le prestige religieux, les Sidi Larbi de surcroît ont reçu du beylik un droit de commandement et de prélèvement fiscal sur les tribus environnantes ; leur tribu restreinte est dite tribu maghzen, c’est celle des Bordjia ; pour cela, certaines terres tombent sous exemption fiscale. Un Sidi Larbi résistera à la conquête française jusqu’en 1834 et mourra en prison, mais Bugeaud reprendra la famille au service de la colonisation ; le neveu du résistant sera collaborateur et proclamé khelifa du Chélif et de la Mina. En 1850, on lui reconnaît en propriété privée quelques 6 500 hectares ; ces terres ne peuvent être qu’un amalgame d’origine diverse : bien melk, terre arch, bien habous, arch déclaré maghzen. Par la fonction d’agent de la colonisation, et par la transformation de biens pénétrés de droits collectifs, en propriété privée, les Sidi Larbi relèvent alors d’une fausse féodalité, reconstituée sur une autre base qui est ici en effet celle de l’économie capitaliste coloniale. Mais avant la colonisation, nous tenons en eux un exemplaire  d’aristocratie seigneuriale ; pour parler de féodalité, il ne manque même pas de liaisons d’hommes à hommes dans cet entrelacs de chefferies hiérarchisées et de paysanneries soumises ; comme si au reste toute société ancienne n’offrait pas de telles liaisons. 

 

 

 

Déjà s’esquisse la définition d’un tel mode de production à travers cette aristocratie terrienne et pastorale ; c’est à travers elle également que s’entrevoit la réponse à la question : qu’est-ce qu’une tribu ? Celle-ci a perdu de sa réalité sociale et n’est en rien un groupement naturel. Elle n’est pas définie par des limitations dans la vie économique puisque le genre de vie est commun à plusieurs tribus voisines et surtout parce que l’unité économique se situe à un niveau inférieur, celui du douar ou du groupement fractionnel de tribu ; cependant sa contexture n’en reste pas moins tissée sur des relations économiques ; mais l’organisme tribal maintient essentiellement son autonomie (et son ampleur est variable) dans un jeu d’emboîtements de dépendances et de pouvoirs. L’on pourrait dire que la tribu existe par en haut, par l’autorité des chefs et des familles de chiouk qui tiennent en main la collectivité comme un groupement politique ; la tribu ainsi serait de nature étatique, et comme les nations d’aujourd’hui qui sont soutenues par les 1 courants nationalistes, elle est mise en tension et assure sa continuité par les luttes entre voisins et les ambitions rivales ; cette cohésion imaginaire et passionnelle, retour à l’açabiya s’exprime dans la référence à un même destin, a un même ancêtre, ou à la même originalité raciale, ou encore à la même particularité religieuse prestigieuse. 

 

 

 

La tribu est une collectivité qui relève de l’organisation politique et les rapports de production, de nature différente, sont internes à cette forme communautaire. Ils sont aussi repris à l’extérieur dans une structure d’ensemble qui combine donc les différents modes particuliers et localisés d’exploitation. Dans l’Algérie de 1830, c’est par référence au beylik, c’est-à-dire en suivant le jeu des dépendances (ou de l’indépendance) par rapport au pouvoir du Dey et des beys que nous distinguerons les divers éléments du secteur exploiteur. L’exploitation en effet est largement fiscale, elle s’exerce avec le pouvoir ; tout se passe alors comme si l’organisation politique habillait le système économique. A travers les 
formes politiques, nous revoyons les modalités de l’exploitation ; cinq grands types apparaissent ainsi : 

 

 

— 1) L’exploitation beylicale directe 

 

— 2) L’exploitation beylicale indirecte 

 

— 3) L’exploitation mixte 

 

—4) L’exploitation autonome à hiérarchie interne de commandements 

 

— 5) L’exploitation autonome fondée sur la possession ou la dépossession 
de la terre. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Actions

Informations



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>




Homeofmovies |
Chezutopie |
Invit7obbi2812important |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Trucs , Astuces et conseils !!
| Bien-Être au quotidien
| Cafedelunioncorbeilles45