La Quête de Ramadan et ses Acteurs

18 05 2018

 

 

 

 

 

Le ramadan est par excellence le temps de l’entraide sociale, de la compassion, de la charité. Tout musulman doit redistribuer une partie de ses biens, qu’il tient de la générosité divine, par le biais de l’aumône (zekat). L’une est obligatoire et doit être réalisée durant l’année, mais, si ce n’est pas le cas, peut être distribuée au début de la période de jeûne. L’autre est spontané (sadaka). Elle est d’une certaine façon un moyen de se racheter des écarts de conduite, actions blâmables et autres manquements aux obligations canoniques pendant la durée du jeûne, voire pendant l’année.

 

 

 

En Turquie, outre les repas offerts aux pauvres, la tradition enregistre l’existence de tournées de quête. Elles sont moins le fait de mendiants, que de personnages appartenant aux institutions locales. C’était d’ailleurs également le cas en Europe au XIXe siècle où les tournées étaient effectuées au moment du Cycle des Douze jours (Noël et Nouvel An), aux jours Gras, carême-prenant, mercredi des cendres, mi-carême, par le facteur rural, le garde champêtre, le sonneur de l’église, les enfants de chœur ; toujours des mâles car la quête est strictement masculine, elle a pour objet d’obtenir des dons en argent ou en nature (victuailles, pièces de monnaies). On le mentionne, car les quêtes de Turquie, tant urbaines que villageoises, quoique tout à fait originales par bien des aspects, procèdent en gros d’un esprit comparable.

 

 

 

 

 

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Le premier acteur de la quête est le Veilleur (bekçi). Le voyageur ottoman Evliya Tchélébi (1611 – 1679) rapporte qu’en l’an 1638 on en comptait douze mille dans les rues d’Istanbul. Même si le chiffre est exagéré (il y en avait sans doute dix fois moins), il dit assez la quantité. Il y a bien sûr plusieurs bekçi par district urbain. C’est que le Veilleur est l’homme à tout faire du quartier.

 

 

 

D’abord, la nuit, il veille et arpente les rues, frappant les pavés de l’extrémité ferrée de son bâton de chêne. Un coup, il est une heure, deux coups deux heures. Certains ajoutent à voix forte : « Voici qu’il est une heure ! » (saatler bire geldi). Les plus vaillants annoncent la demie, parfois même le quart. Pour nombreux citadins qui ne disposent pas d’une horloge, c’est un bon moyen de savoir l’heure (ce qui est indispensable au moment du ramadan).

 

 

 

Puis, le rôle du Veilleur est d’assurer la sécurité des biens contre le vol et l’incendie. S’il rencontre un maraudeur, quelqu’un qui tente de s’introduire dans une maison, le Veilleur l’arrête et le remet à la police. Enfin dans le meilleur des cas. Car face aux bandes de tire-laines (kaldırımcı), happe-bourses (mantarcı) et coupe-jarrets (karmanyolacı) qui hantent les rues sombres et tortueuses de la capitales, il a de bonnes chances de recevoir un coup de couteau ou une balle (la police de l’époque n’est d’ailleurs pas mieux lotie). Un incendie ce déclare-t-il, qu’il intervient aussitôt. Il court chercher à la taverne les pompiers volontaires (tulumbacı). Ces derniers en effet n’ont pas de caserne, mais déambulent dans les rues.

 

 

 

 

Garant de l’ordre public et des bonnes mœurs, le Veilleur connait tout le monde dans le quartier. Dans la journée, moyennant compensation, il va chercher de l’eau au puits pour les vieillards isolés et les veuves, accompagne les enfants à l’école. En échange de quelques pièces, il fend le bois pour l’hiver. Il est à la porte de toutes les fêtes, circoncisions, mariages, décès, frappant son bâton par terre à l’arrivée de chaque invité pour prévenir les hôtes, montant la garde près des chaussures déposées à l’entrée.

 

 

 

Bien souvent les Veilleurs sont d’origine rurale, anatolienne, venant de Harput, Malatya, Van. Parfois ce sont des Kurdes. Ils sont en général d’âge moyen, autour de la quarantaine : pas trop jeunes, pas trop vieux.  Il faut tenir le coup toute la nuit et marcher pendant des heures. Dans le froid de l’hiver, la chaleur de l’été. Il faut parfois faire le coup de poing.

Certains glissent dans leur ceinture un kandjar, poignard à longue lame. Vêtus en tous temps d’une blouse et d’un pantalon bouffant court noué sous les genoux pour ne pas entraver la marche, de longues chaussettes blanches montantes, la taille ceinte d’une large ceinture, le dos couvert d’un ample manteau, ils ont sur la tête soit un énorme bonnet, soit un fèz rouge entouré d’un volumineux turban. Ils doivent être de bonne vie et mœurs, car ils contrôlent finalement l’intimité des gens.

Particulièrement la moralité des femmes, sur la recommandation de leur mari. Il leur faut aussi veiller à ce que des prostituées ne viennent pas s’installer dans leur quartier.

 

 

 

 

Chaque maisonnée les paie mensuellement en monnaies ou en nature. On leur fournit des vivres ou du charbon pour l’hiver. Mais c’est au moment du ramadan qu’ils recueillent le plus d’argent. Ils vont de porte en porte, appelant chacun par son nom, égrenant louanges, bons souhaits et vœux. Mais malheur à qui ne donnerait pas, car alors les menaces sont immédiates.

 

 

 

Les Veilleurs n’ont pas de statut officiel et se fondront progressivement au début du XXe siècle dans les auxiliaires de police.

 

 

 

 

L’accessoire principal de la quête de ramadan est le tambour (davul). Au cas où il ne maîtrise pas cet instrument, le Veilleur peut se faire accompagner d’un musicien qualifié : le Tambour (davulcu). Le davul est suspendu à l’épaule gauche par une large lanière et pend en-dessous de la taille, de manière à pouvoir être soutenu par le genou gauche. Ce tambour vertical est en effet volumineux et pesant, mais il est aussi très sonore. Son fût est décoré de lanières et de bandelettes de couleurs vives. On le frappe avec un maillet (tokmak) ou une baguette (çubuk).

 

 

 

Le mot davul est fort ancien, puisque déjà attesté chez les Sumériens et les Akkadiens. Il provient d’une antique racine onomatopéique TAB qui dénote un bruit puissant. Les Parthes et les Sogdiens transmettent le mot et la chose aux Turks de la steppe. Le tambour fait retour en Anatolie dans les bagages des sultans seldjoukides puis ottomans. Evliya Tchélébi affirme que le premier monarque à avoir fait utiliser le davul par sa garde impériale est Orhan Gazi (1326 – 1359), mais le tambour de guerre est bel et bien attesté chez les Turks d’Asie Centrale dès le VIIIe siècle , et présent sans interruption jusqu’aux temps modernes.

A noter que le tambour de ramadan a en effet été interdit momentanément en 1927 par les autorités républicaines. On reprochait aux Veilleurs d’être bruyants, rétrogrades et inefficaces. Ou comment un bon vieux rituel sanctionné par le temps se transforme en tapage nocturne !

Moustapha Kemal Atatürk n’a pas été tendre avec ce vestige du passé ottoman, pas plus qu »avec les autres.

 

 

 

 

Le dernier acteur de la quête de ramadan, c’est le Compère. C’est un ami du Veilleur, qui va lui servir de faire valoir. Il est toujours présenté de façon ridicule, attirant sur lui les quolibets et les lazzis. La quête se déroule au milieu du vacarme divers de la rue : cris des enfants qui trépignent autour des quêteurs, aboiements des chiens, interpellations depuis les étages, échange de salamalecs, mais aussi parfois moqueries et invectives.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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