La mort stoïque de Yahia agha

31 03 2018

 

 

 

 

 

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Hussein-Pacha, dey d’Alger, d’après le portrait communiqué par M. Florent Thierry, vice-consul de France à Alger. (1830-1831)

 

 

 

 

 

 

 

Louis Veuillot rapporte dans son ouvrage : les Français en Algérie, une histoire qu’il a entendu raconter par un Arabe à Blida : c’est la mort stoïque de Yahia agha, digne d’être comparée à celle de Socrate. 
 
 
 
 
 
 
Sous le gouvernement du dernier Dey, en 1827, Yahia était agha des Arabes, c’est-à-dire à peu près généralissime de la république, avec un plein pouvoir de vie et de mort sur toute créature en dehors des murs d’Alger. C’était un homme juste et bon, qui n’usait de son autorité, que pour punir les coupables et protéger les innocents.

 
Les Arabes le chérissaient; leur amour le rendit suspect : on l’accusa d’avoir conspiré. Rien n’était plus faux : néanmoins il tomba en disgrâce.

Fort de sa conscience, il ne daigna pas se défendre, et demanda seulement de pouvoir habiter Blida aussi longtemps qu’il aurait le malheur de déplaire à son maître. Ce qu’il désirait lui fut accordé, car Hussein avait assez d’amitié pour lui, et répugnait un peu à le faire étrangler sur une dénonciation que rien ne justifiait. Yahia partit ; ses ennemis le virent avec joie s’éloigner : il se mettait ainsi à leur discrétion. Bientôt ces perfides allèrent trouver le dey et lui parlèrent de la sorte :

O Effendi, Yahia t’a demandé la grâce d’habiter Blida ; il y demeure, et c’est surtout maintenant qu’il est dangereux. Personne n’ignore que toutes les tribus de la plaine et toutes celles de la montagne qui entourent cette ville, et Hadjoutes, et Beni-Salah, et Soumatra, et Mouzaïa, et toutes les autres lui sont dévouées. Que fera-t-il ? pour se venger, il en formera une troupe avec laquelle il viendra vous assiéger dans Alger. Il faut qu’il meure.  

 
Hussein les crut. Il fit venir son chaouch Hadj-Ali, qui avait été précédemment au service de l’agha, et lui dit :

 Prends une troupe d’hommes sûrs. Fais-toi accompagner du mezouard (officier de police faisant fonction de bourreau), et rends-toi tout de suite à Blida, en calculant la marche de manière à arriver pendant la nuit. Tu feras cerner par la troupe la maison de Yahia, et lorsque tu seras bien sûr que personne ne peut échapper, tu entreras avec le mezouard, vous saisirez Yahia et vous l’étranglerez. Voici mon firman. 

 
 
 
Aussitôt Hadj-Ali, le mezouard et plusieurs chaouchs, suivis d’une petite troupe de cavaliers résolus, se mettent en route. Cependant le secret n’avait pas été si bien gardé, que les nombreux amis de l’ancien agha n’eussent pu soupçonner quelque chose. On dit que Hadj-Ali, dont la triste contenance parlait assez haut, laissa échapper à dessein quelques paroles qui, sans le comprendre lui-même, révélaient le danger de son bienfaiteur. Un homme dévoué monta un excellent cheval, qui avait été dans les écuries de Yahia, et qui n’y avait reçu que de bons traitements; car Yahia, fidèle aux injonctions du Coran, était doux et miséricordieux envers les animaux et envers les hommes. Le cheval et le cavalier firent si
bien qu’ils devancèrent la troupe d’Hadj-Ali. La funeste nouvelle est donnée. On avertit Yahia que les bourreaux sont en route, qu’ils vont arriver, et on le conjure de chercher son salut dans une prompte fuite que chacun sera heureux de protéger, car il n’est personne qui ne consente à braver pour le sauver la colère du pacha. Il ne lui faut qu’une heure pour gagner les Beni-Salah ou les Beni-Menad. Une fois là, il peut se mettre en défense et marcher sur Alger. Certainement toute la plaine grossira son monde : il lui sera aisé de prendre la ville; et, en s’emparant de la première place de l’État, il se vengera d’un maître ingrat et cruel et de tous ses ennemis. Yahia ne répond que par un refus, disant qu’il veut attendre les ordres de son prince, et que, s’il est vrai qu’on songe à le priver de la vie, ce n’est pas une chose à laquelle il tienne tant, et qu’il saura bien mourir. Ni les raisons, ni les prières ne lui sont épargnées pour l’amener à changer de résolution : tout est inutile.

 
Cependant la nuit est venue. Ali, les chaouchs, le mezouard pénètrent dans la ville. Tandis qu’en silence ils cernent la maison, les fidèles domestiques de l’agha, sans consulter leur maître, s’empressent, en silence aussi, de la barricader. Cela fait, et d’autres dispositions étant prises, ils se présentent devant Yahia et tentent un dernier effort :

 

Seigneur, lui disent-ils, les bourreaux sont arrivés et ils entourent votre maison. Actuellement personne ne peut sortir d’ici; mais nous avons barricadé la porte, et personne ne peut entrer. Vous ne sauriez douter qu’on en veut à votre vie.

Je n’en doute pas, dit Yahia.

Vous n’avez, reprirent-ils, qu’un mot à dire pour la sauver. Du haut de la terrasse, nous avertirons un ami qui est prêt à se rendre dans les tribus : il leur fera connaître le danger où vous êtes, et, en moins de trois heures, elles seront ici, assez fortes pour vous délivrer : qu’elles puissent seulement voir un mot écrit par vous, elles vous emmèneront à la montagne. Si vous ne voulez pas faire la guerre au pacha, vous n’aurez qu’à rester tranquille chez ces amis fidèles, personne ne sera si hardi que de vous aller chercher. 

  
Yahia, sans changer de visage, leur répondit tranquillement : Ici ou ailleurs, connaissez-vous un lieu où je ne doive pas mourir un jour? Mais, si je m’enfuis, je mourrai comme un lâche, puisque j’aurai craint la mort, et comme un traître, puisque je me serai révolté. Plus tard, on me fera justice, et l’on dira ce que c’était que Yahia. 

Sans permettre qu’on ajoute une parole, sans prendre garde aux sanglots et aux gémissements qui éclatent autour de lui, et qu’on s’efforce d’étouffer pour ne pas donner l’éveil aux gens du pacha, Yahia, de cette voix à laquelle nul ne pouvait désobéir, ordonne qu’on ouvre immédiatement la porte de la maison. Les bourreaux entrent et n’ont pas même la peine de frapper.

 
Ali s’approche de Yahia et lui présente ensuite le firman : 
 
 Effendi, lui dit-il. Voici l’ordre de notre maître. 

C’est bien, dit l’agha, donnez-moi seulement une heure pour faire mon testament, embrasser ma fa- mille et faire mes prières. 

Seigneur, répond le chaouch, je ne puis, l’ordre est formel, et doit être exécuté sans délai. 

 
 
Yahia, toujours aussi tranquille que s’il s’agissait d’un autre, dit de nouveau : 
C’est bien. 
 
Il donne paisiblement l’ordre à ses serviteurs de placer une natte dans la cour au pied d’un bel oranger qui étendait ses branches chargées de fleurs sur une fontaine limpide et murmurante ; il fait mettre sur celle natte un tapis et, pour ne pas perdre de temps, après s’être purifié avec l’eau de la fontaine, tout en récitant la prière il ôte lui-même ses vêtements. Ayant achevé, il se place sur le tapis et dit : 
 
 
Je suis prêt ! 

 Alors le mezouard s’avance ; mais Yahia le repousse d’un geste dédaigneux : — Non, dit-il, que ce soit Ali

Effendi, s’écria Ali en pleurant, comment oserais-je porter la main sur vous? Vous avez été mon maître, et vous m’avez comblé de bienfaits. 

Est-ce toi, mon fils, qui me fais mourir? Tu n’es qu’un instrument comme ce lacet. Mais puisque je meurs innocent, je ne veux pas que ce soit de la main de ce chien, habituée à ne se porter que sur de vils criminels, qui me donne la mort : je veux une main 
choisie par moi, la main d’un ami ! 

Alors Ali, tout tremblant, lui passe le lacet autour du cou. Yahia, d’une voix ferme dit encore. 

« Allah akbar ! Dieu est grand ! » et meurt avec un sourire. 

 

 
 
 
Il était dans la force de l’âge, de petite taille, mais agile, robuste et majestueux. Il portait une longue barbe noire : ses traits aimables commandaient le respect et l’attachement. S’il avait vécu, les Français ne seraient pas dans le pays des Arabes, car il les aurait 
chassés ; ou, par ses sages conseils, il aurait empêché Hussein pacha de s’engager dans cette funeste guerre. 
Voilà ce que  disaient tous les Arabes (de l’époque) à qui vous parlerez de Yahia agha
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


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