La Bouqâla

23 02 2018

 

 

 

 

 

La Bouqâla dans Coutumes & Traditions 1514802884-338

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 On choisit, pour pratiquer la bouqâla, une des nuits « chaudes » de la semaine, la vigile du vendredi, du dimanche ou du mercredi. Mais c’est avec le mercredi qu’elle semble présenter le plus d’affinités, si l’on en croit les matrones d’expérience. Elle ne s’est étendue aux deux autres jours qu’à cause de sa vogue et de leur puissance d’attraction. On s’y livre dans le gynécée entre soi, comme à un mystère féminin. Le mardi soir, les hommes étant sortis à leur ordinaire, devant les voisines réunies ou des parentes en visite, on apporte la cruche en terre appelée bouqâla (le bocal français, le boukalion grec). On la remplit d’eau et l’on y dépose un anneau d’argent, ou bien un bracelet. « C’est pour y faire entrer les génies, ceux-ci ayant la passion des bijoux ». Chacune des assistantes reçoit une fève, à laquelle elle fait une marque nui lui permettra de la reconnaître. Il faut relever ici la relation de la fève (foul) avec les présages (fâl) elle sert à un tirage au sort. 

 

Toutes les fèves ayant reçu leur signe, elles sont rassemblées dans la bouqâla, dont on recouvre l’ouverture avec la chachia d’une jeune fille vierge. On jette alors sur la braise d’un réchaud du benjoin, du henné, des effilures enlevées au vêtement d’une femme sans mari, quelques  gouttes d’huile et des esquilles de bois arrachées aux chambranles de sept portes différentes dans le voisinage du gond inférieur. On expose la cruche aux fumées du réchaud, de manière à ce qu’elles l’enveloppent de toute part, en prononçant cette incantation : « Nous t’avons fumigée avec le benjoin, apporte-nous de bons (présages) des cafés. — Nous t’avons fumigée avec le henné, apporte- nous de bons (présages) d’Alger. —Nous t’avons fumigée avec les effilures de la femme sans mari, apporte-nous de bons (présages) de chez les hommes. — Nous t’avons fumigée avec de l’huile, apporte-nous de bons (présages) de chaque maison. — Nous t’avons fumigée avec les esquilles du gond, apporte-nous de bons (présages) de chez les pèlerins ». Après cet encensement, le vase est déposé à terre au milieu de l’assistance. Alors les femmes qui savent des « bouqâla » les récitent. On désigne ainsi, du nom même de l’ustensile qui sert à la cérémonie, de petites pièces de vers en langue populaire, traditionnelles la plupart du temps, rarement composées pour la circonstance . 

 

Quand la récitation d’une bouqâla prend fin, une fille vierge de la compagnie tire une fève ; et la personne dont la marque est sortie se fait l’application de l’oracle qui lui est tombé en lot. Il est rare que, sa subtile imagination de maghrébine et son sens du symbolisme aidant, elle ne découvre pas d’étranges rapports entre les paroles fatidiques qui lui sont échues et des préoccupations intimes. Toutes les fèves étant sorties, on les replonge dans l’eau de la cruche, pour recommencer, car l’épreuve doit être renouvelée trois fois. 

 

 

 

 

On donne aussi, par assimilation, le nom de bouqâla à un autre procédé divinatoire fondé, non plus sur la vertu prophétique de l’eau, mais sur celle de l’enfance et de la virginité. C’est la bouqâla du cordon-ceinture de la vierge (1). Une fillette, d’ordinaire âgée de dix ans au plus, prenant dans ses mains le cordon de coulisse de son pantalon bouffant (serouâl), y fait un nœud en nommant mentalement l’une des assistantes. Celles-ci récitent à tour de rôle les épigrammes qui leur viennent à la mémoire. Quand elles ont fini, ou auparavant, à son choix, elle doit sur ce point n’écouter que son inspiration, l’enfant dénoue son cordon en déclarant : « Cela s’applique à ma tante une Telle (2) ». Toutes ayant eu leur consultation, « elle noue la tekka », à son propre sujet et elle tire de ce qui est dit à son intention un présage pour « ce qu’elle a dans l’esprit ». 

 

 

 

La bouqâla peut se passer en principe du concours de la poésie. Deux femmes, se plaçant en face l’une de l’autre, soulèvent la cruche et la tiennent en suspens entre elles au bout de leurs quatre doigts majeurs. La consultante s’avance alors vers elles, pense fortement à la question qu’elle se propose d’élucider et la formule à haute voix, en regardant et interrogeant la cruche. « Me naîtra-t-il un garçon ? Me marierai-je ? Préfère-t-il ma rivale ? Si ce que je désire doit se réaliser, tourne à droite ; sinon, tourne du côté gauche ». Et la cruche « d’elle- même » esquisse un mouvement dans l’un ou l’autre sens ; son immobilité compte pour une réponse négative (3)

 

 

 

L’eau qui a servi à la bouqâla ne se jette dans la rue que dans la nuit profonde après que tout bruit de pas a cessé sur les trottoirs ; on ne vaudrait pas que le pied d’un homme la foulât, par respect pour elle et par crainte pour lui. On la répand dans un jardin clos, dans un parterre de fleurs de la cour intérieure et, le plus souvent, en ville, sur la terrasse. C’est la coutume que les consultantes se la partagent en fin de séance, chacune en emportant une gorgée qu’elle garde dans la bouche autant qu’elle le peut, sans l’absorber cependant, dans la pensée de bénéficier de quelque nouvelle révélation au cours de la nuit. Dans les nuits d’encensements (lîlt el bkhour), il n’est pas rare que les gens de la maison aient des songes. Ils s’entretiennent avec les djnoun ; ceux-ci les conseillent : « Allez visiter tel marabout pour telle maladie » ; ils leur révèlent le sort d’un absent, etc. Mais dans la nuit du mercredi, après la cérémonie de la bouqâla, immanquablement, avec la permission d’Allah, vous recevez un avertissement du ciel sur la question qui vous préoccupe. La femme qui se couche, après avoir rejeté en lieu propre et sûr sa gorgée d’eau sacralisée, si elle demande un enfant, croit en entendre un pleurer dans les environs : ce sont les génies qui lui promettent une progéniture. Une autre, qui désire se marier, distingue des youyou ténus imperceptibles pour les autres : ils annoncent ses noces prochaines qui auront lieu dans la ville même, tandis que le sifflet d’une locomotive l’avertit qu’elle trouvera un mari bientôt, mais au loin. Les hallucinations ne sont pas les seuls moyens dont disposent les Esprits. Les rêves viennent souvent d’eux et ils sont fréquents et explicites après la bouqâla. Enfin, les incidents réels ont. aussi leurs significations que l’on déduit d’après un système traditionnel d’interprétation. Ainsi, à Douera, « quand on a jeté les présages dans là cruche » (4), si l’on entend aboyer des chiens dans la nuit, c’est que l’on a des ennemis à ses trousses. Bref, les prédictions des génies empruntent, dans les circonstances dont nous parlons, toutes les formes ; ou plutôt dans l’état d’esprit où se trouvent les femmes, la nature entière se peuple, pour elles, de prodiges : un bourdonnement d’oreilles devient un oracle, le phénomène le plus commun un signe, tout songe une révélation. 

 

 

 

La pratique de la bouqâla tombe en décadence sous nos yeux. Elle ne se perd pas, mais elle évolue. On peut le constater dans le langage : certains milieux, les plus rustiques, où elle conserve son caractère primitif, lui gardent son ancien nom de d’erb el bouqâla, de consultation magique de la cruche, tandis que d’autres, plus modernisés, dans les villes principalement, oubliant son origine ou la cachant, la désignent sous la dénomination de jeu de la bouqâla (la’b el bouqâla). La vieille opération de sorcellerie se transforme insensiblement en un petit jeu de société. Les dames de la classe instruite ne croient à sa vertu prophétique qu’à demi, par déférence, comme on croit aux anciens préjugés de son pays ; mais 
elles se plaisent à la perpétuer comme une tradition et un divertissement. Elle est la bienvenue dans le programme d’une soirée féminine. Elle fournit l’occasion, dans les longues veillées, de parler de l’amour entre femmes, de pronostiquer ou préparer des mariages, de glisser de délicats compliments, des critiques voilées, des allusions piquantes, tout en se procurant ce petit frisson mystérieux que causent encore aux nerfs les superstitions ancestrales que la raison n’admet plus. Surtout, elle permet de montrer son esprit, ce qu’aucun monde ne dédaigne. Enfin, elle donne satisfaction à certains penchants naturels, plus développés qu’on ne croit chez la mauresque, le goût du bien dire, le culte de la langue, la recherche de l’art. C’est ainsi qu’une pratique née des croyances animistes se survit à elle-même en se faufilant dans les usages du monde musulman et en se faisant une place dans la littérature populaire du Maghreb. 

 

 

 

 

 

 

On donne ici quelques échantillons des bouqâla recueillies à Blida de 1902 à 1913

 

 

 

 



Moi, mon cœur, à cause de ses soucis, est devenu un foyer ; 

 — les tisons du feu à chaque instant s’y enflamment. 

— Mon cœur a supporté ce que supportent les baies de l’olivier (dans le pressoir) ,

— ou le petit de l’autruche sur lequel l’aigle s’est abattu — ou la tourterelle emprisonnée dans sa cage :

— pour voir, elle voit, mais il lui est défendu de sortir ;

— ou encore le musulman que les troupes des chrétiens ont mis en une geôle :
— pour travailler, il travaille, mais les fers aux pieds.

— Cela s’applique à la personne qui m’a fait ses adieux et
à qui je n’ai pas la force de faire les miens. 

 

 

 

 

 

II 

Mon bouquet, je le flairais au milieu de mes amis ; 

— mais, quand il s’est flétri, je l’ai jeté au fumier.

— On le disait du miel : il n’en reste que du goudron. 

— Ce qui m’en revenait, je l’ai absorbé ; et j’ai laissé ce qui était à d’autres.

— Qu’est-il resté dans ma gazelle le jour où je l’ai rejetée ?  

 

 

 

 

 

 

III

L’amour est chez nous ; l’amour nous a nourri.

— L’amour est dans notre puits, si bien que notre eau en est douce.

—L’amour est un pot de basilic, si bien qu’il a jeté des rameaux nouveaux.

— L’amour ! ni cadi ni sultan ne peut le déraciner. 

 

 

 

 

 

 

IV

L’oiseau pour lequel j’avais dressé un treillis de soie 
— et qui, je le croyais, ne devait pas s’envoler après s’y être habitué,

— m’a abandonné ma cage et habite la cage d’un autre. 

— Il m’a jeté dans les mers ; il m’a laissé désespéré. 

— Telles sont, les vicissitudes du temps : il nous montre le but et nous égare. 

 

 

 

 

 

 

V

J’étais tranquille avant de vous connaître. 

— Je régnais sur nies terres comme le roi.

—- Et aujourd’hui, les arrêts de Dieu par vous m’ont atteint. 

— Vous me possédez comme les génies possèdent (un homme). 

— Par Allah ! je ne vous oublierai que dans le linceul. 

 

 

 

 

 

 

VI

Pied de jasmin, qui as poussé dans la maison, 

— tes racines sont du gingembre, tes branches du verdet. 

—Feuilles d’amour sur feuilles d’amour 

 Comme il est doux de s’aimer entre voisins 

— Les yeux croisent, leurs regards et le cœur est plein de feu. 

 

 

 

 

 

 

VII

Toi, qui es assise dans le parterre avec un métier à broder à tes côtés, 

— bois d’aloès se dressant entre deux masses de musc, 

— pendant le jour je le désire et pendant la nuit je t’attends, 

— et mon œil te regarde sans cesse et mon cœur n’ose t’aborder. 

 

 

 

 

 

 

VIII

Passant devant la porte de notre maison en criant : « Un esclave blanc ! 

—, il m’a dit : « Mademoiselle, votre père, ne veut-il pas m’acheter ?

— 11 ne t’achètera pas, lui ai-je dit ; un homme libre n’est pas à vendre.

— Amasse de l’or sur de l’or et ne sois pas avare.

— Je travaillerai pour vous, m’a-t-il dit, je ferai les plus fortes dépenses, 

— et pour les filles des hommes j’emploierai 
tout mon bien ». 

 

 

 

 

 

 

IX

Ta joue est du kermès, ton sourcil ne peut s’empêcher de décocher des œillades ! 

— Bouche sans défaut et lèvre de vermillon ; poitrine hors des rangs que je compare aux petits de l’oie, 

— lorsqu’elle marche en piaffant dans les campagnes, ô mon frère !

— Tu m’as torturé le cœur, Dieu t’en demandera compte, ô jeune fille ! 

 

 

 

 

 

 

X

Mon cœur t’aime et moi je ne te le dis pas.

— Et mon œil te guette aussi loin qu’il peut aller.

— Là Mecque, le puits de Zemzem et le Prophète Koréïchite ! 

— Je ne t’oublierai que lorsqu’on soulèvera ma civière mortuaire. 

 

 

 

 

 

 

XI

Mon cœur, ne te rétrécis pas : la consolation d’Allah est proche.

— Dieu rend la liberté à qui est en prison. 

— Regarde le petit du pigeon, après qu’on lui a rogné les pennes : 

— la divinité lui en donne d’autres et il bat des ailes. 

— L’amoureux aussi, Dieu le délivrera bien-tôt !  

 

 

 

 

 

 

 

 

En principe, le Klam el bouqâla (proprement la parole de la bouqâla), peut n’être qu’un mot échappé à un assistant, mot considéré comme inspiré par les génies que l’on interroge et comme exprimant leur réponse. Et, de fait, dans certains milieux plus agrestes, on voit souvent prendre pour présage une sentence dite au hasard, une phrase irréfléchie, même une exclamation. Bien différents de ce genre d’oracles primitifs, les petits poèmes dont nous venons de donner des spécimens accusent une préoccupation artistique assez raffinée. Aussi représentent-ils un type de poésie particulier. Ils revêtent une forme consacrée, ou variable dans d’étroites limites : ce sont presque toujours des quatrains, parfois redoublés, complétés d’un envoi ou d’une pointe ; plus rarement des sixains. Leurs vers est l’hexamètre ou, le plus souvent, le pentamètre. Leur sujet roule sur tous les événements de la vie féminine, de préférence normaux et heureux. Leur perfection consiste à provoquer des applications ingénieuses et des interprétations spirituelles. N’était le caractère sibyllin qu’ils gardent de leur origine, ils se rapprocheraient de madrigal par leur tournure galante et mignarde, ou, mieux encore, de l’épigramme grecque ancienne, avec son inspiration variée, sentimentale, morale, satirique. Les jeunes moresques les apprennent comme un élément de leur éducation.; elles se piquent d’en composer. Les hommes ne les ignorent pas. Bref, la bouqâla nous présente un genre littéraire aussi caractérisé, aussi développé qu’aucun autre dans cette région indécise de la poésie populaire du Maghreb dont nul ne peut dire aujourd’hui si c’est un pays de larves ou de morts-nés, s’il faut y voir un Tartare d’attente ou des Limbes définitifs. Et n’est-il pas curieux et digne de notre attention qu’elle sorte d’une pratique de sorcellerie ? De même que, dans l’antiquité (si porva licet componere magnis), l’histoire nous montre la tragédie grecque naissant d’un cérémonie de la fête de Bacchus, de même l’observation nous permet de voir aujourd’hui encore, en Algérie, la Magie, mère de tant d’arts et de sciences, donner naissance à une forme originale de poésie, sous l’influence lointaine de l’astre de Mercure, dans la « chaleur » mystique de la nuit du mercredi.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1): البوقالة متاع تكت العاتق 

 

(2): هذي على خاتي فلانة

 

(3): On retrouve un emploi du même procédé pour la découverte des voleurs ; la bouqâla est remplacée par un broc (ibriq) l’opération s’accompagne de la lecture de la sourate Yassine ; le nom du voleur soupçonné est écrit sur le vase : c’est le même principe paré de quelques accessoires savants. 


(4): ارمي الفال فالبوقالة

 

 

 

 

 

 

 

 

eeeeeeeeeeee

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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