La légende de Bent El Khass

22 01 2018

(Suite et fin)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A quelle époque peut-on placer l’existence de cette héroïne visiblement légendaire, même dans la tradition algérienne ?

 

M. de Castries, sans citer de sources, nous dit qu’Embarka Bent El Khass ( الخص), femme célèbre de la tribu de B. Amer, vivait dans le Sahara oranais au XVe siècle.

 

Mais la connaissance de la littérature arabe classique nous permet de remonter plus haut : l’existence de Bent El Khass est mentionnée, sans en être d’ailleurs le moins du monde plus plus certaines, par des auteurs bien antérieurs au XVe siècle et c’est là une preuve de plus qu’on en saurait étudier d’une façon sérieuse et complète le folklore arabe du Maghreb, si l’on n’a pas une connaissance suffisante de la littérature ancienne.

 

La première mention qui soit faite d’elle se trouve dans un vers du poète El Farazdaq, né en l’an 20 de l’hégire (641 ap. J. –C.) et mort vers 110 (728 de J. –C.), c’est-à-dire sept siècles avant la date supposée plus haut.

 

 

Tu as été honorablement fidèle à un serment

Comme Hind fut fidèle à Bent El Khoss – El Iyâdi-.

 

 

 

 

Certaines commentateurs ont cru que la Hind dont il s’agissait ici était la fille du dernier roi de Hira, En No’mân, mais cette opinion est combattue par Ibn Nobata qui voit avec vraisemblance dans cette Hind (nom très répandu dans l’ancienne Arabie) une autre femme que la princesse de Hira. En Orient, elle est appelée Hind et on lui donne pour sœur une certaine Djom’ah contre qui elle plaida devant un juge des Arabes, El Qalmas (القلمس). Celui-ci rendit un jugement en sa faveur, si l’on en croit un vers attribué à Ben El Khoss :

 

Si Dieu récompense l’homme bienfaisant pour sa fidélité,

Qu’il récompense généreusement Qalmas de ma part.

 

 

 

 

On voit que partout son père est nommé El Khoss (ou El Khass). Ibn el A’rabi lui donne le nom d’El Khoss ben Djabir ben Qoraït’ el Iyâdi, d’où le surnom d’El Iyâdyah, porté par sa fille. Mais cette liste de d’ascendants de Bent El Khoss est inconnue aux généalogistes Ibn Doraïd et Ibn Qotaïbah. Ce dernier mentionne seulement un Qoraït’ (قريط), frère de Qort (قرط) fils d’Abou Bekr, remontant par Kilâb, Haouâzin et Nizâr à Adnan, l’ancêtre des Arabes, tandis qu’Iyâd, de qui serait descendu Khoss, était le frère de Nizâr. Le Qoraït’ d’Ibn Qotaïbah ne peut donc pas être l’ancêtre de Bent El Khoss.

 

 

 

Du reste cette désignation d’Iyâdyah a-t-elle quelque valeur ?

 

 

On ne le pense pas, et les auteurs arabes semblent avoir partagé cette opinion, car quelques-uns font de Bent El Khoss une ‘Amaliqa (Amalécite), issue des débris du peuple de ‘Ad, ce qui nous rapporte aux temps fabuleux et nous donne lieu de croire qu’elle n’a jamais existé, pas plus en Arabie que dans le Sud algérien.

 

Mais en Orient, comme en Occident, les traits caractéristiques de sa légende sont identiques et les maximes en prose rimée qu’on lui attribue ont le même cachet. Elle est appelée à donner son avis sur les chevaux, les chameaux, le mariage, et ses sentences ont le même caractère de simplicité du fonds et de recherche de forme. 

 

 

 

 

 

 

On lui demanda : Quel est l’homme que tu préfère ? Elle répondit :

L’homme facile et généreux, bienfaisant et illustre, habile et intelligent, le seigneur redouté.  – - Y a-t-il quelqu’un qui surpasse celui-là ?

-          Oui,  l’homme svelte et mince, fier et élégant, bienfaisant et prodigue, qu’on craint et qui ne craint pas.

-          Et quel est l’homme le plus haïssable à ton avis ?

-          L’homme lourd et endormi, qui se décharge des affaires sur les autres, indifférent, faible de poitrine, vil et blâmable.

-          Et y a-t-il quelqu’un de pire ?

-          Oui, le sot querelleur, négligent et négligé, qui n’est ni craint ni obéi.

 

 

 

 

On lui demande encore : Quelle femme est préférable suivant toi ?

-          Celle qui est blanche et parfumée

-          Et celle qui déplaît le plus

-          Celle qui se tait si on veut la faire parler et qui parle si on veut la faire taire.

 

 

 

 

 

Un homme alla trouver Bent El Khoss pour la consulter sur la femme qu’il devait épouser :

-          Cherche-la brune et belle de visage, lui dit-elle, dans une famille brave, ou dans une famille noble, ou dans une famille puissante.

-          Il ajouta : Tu n’as laissé de côté aucune sorte de femme ?

-          Si fait, j’ai laissé de côté la pire de toutes : la noiraude toujours malade, aux menstrues prolongées, querelleuse.

 

 

 

 

 

On demanda à Bent El Khoss : «  Quelle est la femme la plus méritante ?

-          Elle répondit : Celle qui demeure dans sa cour, qui remplit les vases, qui mélange d’eau le lait qui est dans l’outre.

-          Quelle est la femme la plus méprisable ?

-          Celle qui soulève la poussière en marchant, qui a une voix aiguë en parlant, qui porte une fille dans ses bras, qui est suivie d’une autre et qui enceinte d’une troisième.

-          Quel est le jeune homme préférable ?

-          Le jeune homme aux longues jambes et au long cou, qui a grandi sans malice.

-          Et quel est le plus méprisable ?

-          Celui qui a le cou enfoncé, les bras courts, le ventre énorme, qui est couvert de poussière, qui a des vêtements déchirés, obéit à sa mère et se révolte contre son oncle paternel ».

 

 

 

 

 

 

Comme dans les traditions du Sahara, elle est consultée pour l’achat d’animaux domestiques. Son père, voulant acheter un étalon pour son troupeau de chamelles, lui dit : « Indique-moi comment je dois l’acheter ».

Elle répondit : « Achète-le avec le bas de la joue marqué, les joues douces, les yeux enfoncés, le cou épais, le milieu du corps développé, très haut, très généreux, qui regimbe quand il est frappé du bâton et allonge la tête quand il est chargé entièrement ».

 

 

 

 

Les chameaux paraissent avoir eu sa prédilection, ce qui n’a rien d’étonnant chez des nomades, si on en juge par les réponses qu’on lui attribue : «  Quelle est la chamelle la plus vive ?

-          C’est, dit-elle, celle qui mange tout en marchant et dont les yeux sont brillants comme ceux d’un fiévreux.

-          Et quelle est celle qui a le moins de valeur ?

-          Celle qui est prompte à aller au pâturage de bonne heure et qui ne donne que peu de lait le matin.

-          Quel est le meilleur des chameaux ?

-          C’est l’étalon au corps énorme, robuste, habitué aux voyages, vigoureux.

-          Quel est le chameau de moindre valeur ?

-          C’est celui qui est court de taille et qui a une bosse aussi petite que le dos d’une autruche ».

 

 

 

 

 

 

El Khoss demanda à sa fille : «  Est-ce que le chameau de moins de cinq ans féconde la femelle ?

-          Oui, dit-elle, mais sa fécondation est lente.

-          Et celui qui a perdu deux incisives ?

-          Oui, et de la largeur d’une coudée.

-          Et celui à qui pousse sa première dent de devant ?

-          Oui, mais il est sans force ».

 

 

 

 

 

Un jour elle dit à El Khoss : « Une telle éprouve les douleurs de la parturition, en parlant d’une chamelle de son père.

-          Qui t’en a informée ?

-          Elle a un tressaillement dans les os de l’utérus, son regard est vit et elle marche en écartant les jambes.

-          Ma fille, elle va mettre bas ».

 

 

 

 

 

 

« Quel cheval préfères-tu ? lui demanda-t-on.

-          Celui qui a un toupet, qui est bien soigné, robuste, de forte encolure, solide, vigoureux, ardent et rapide ».

 

On lui demanda : « Que dis-tu de cent chèvre ? ». Elle répondit : « C’est un petit bien derrière lequel s’attache la pauvreté, richesse de faible, gagne-pain de misérable.

-          Et cent brebis ?

-          C’est une ville sans défense.

-           Et cent chameaux ?

-          Quelle excellente richesse que les chameaux ! c’est ce que désirent les hommes.

-          Et cent chevaux ?

-           C’est l’orgueil de qui les possède et il ne s’en contente pas.

-          Et cent ânesses ?

-          Éloignées la nuit, honte de la réunion ; elles n’ont pas de lait qu’on puisse traire, pas de laine qu’on puisse tondre ; si on attache leur mâle, il est interdit ; si on le lâche, il s’en retourne ».

 

 

 

 

 

 

On lui attribue aussi une réponse un peu différente au sujet de la valeur des différents biens. Le père de Bent El Khoss lui demanda : Quelle est la meilleure richesse ?

-          Des palmiers solidement plantés dans des terrains humides, qui nourrissent en temps de disette.

-          Et quoi encore ?

-          Des brebis à l’abri de l’épizootie, qui te fournissent des agneaux, que tu trais plusieurs fois par jour et te donnent des toisons ; je ne connais pas de richesse comme celles là

-          Et les chameaux ?

-          Ce sont les montures des guerriers, le rachat du sang versé, le douaire des femmes.

-          Quel est l’homme le meilleur ?

-          Le plus visité, comme les collines d’un pays sont les plus foulées aux pieds.

-          Qui est-il ?

-          C’est celui à qui on demande et qui ne demande pas, qui donne l’hospitalité et ne la reçoit pas, qui rétablit la paix et à qui on ne l’impose pas.

-          Quel est le pire des hommes ?

-          L’imberbe bavard qui tient un petit fouet et qui dit : Retenez-moi loin de l’esclave des Benou un tel, car je le tuerai ou il me tuera.

-          Et quelle est la meilleure des femmes ?

-          C’est celle qui a un fils dans son sein, qui en pousse un autre devant elle, qui en porte un troisième dans ses bras, tandis qu’un quatrième marche derrière elle.

 

 

 

 

 

 

On lui demanda un jour : Qu’y a-t-il de mieux ?

-          Le nuage du matin qui suit le nuage de la nuit sur une terre élevée.

 

 

 

 

 

 

 

On lui attribue aussi un grand nombre de dictons en prose rimée (سجع) entre autres ceux-ci qui sont devenus proverbes : Le pire des loups est le loup du ghadha (arbuste épineux) ; le pire des serpents et celui d’un sol aride, la plus rapide des gazelles est celle qui pait la h’allabah ; le plus fort des hommes est celui qui est mince ; la plus belle des femmes est celle qui a des formes potelées et le visage ovale ; la plus laide est celle qui est renfrognée et sèche ; la plus vorace des montures est celle qui allaite, le meilleur morceau de viande est celui qui est près de l’os ; le plus dur des endroits pour la marche est celui où les cailloux sont sur les rochers ; les pires des troupeaux sont ceux qu’on ne peut donner en aumône ni égorger (comme les ânes) ; la meilleure des richesses est une jument soumise ou une série de palmiers fécondés.

 

 

 

 

 

 

 On lui demanda : Quel est le nuage que tu préfères ?

-          Celui dont le bord retombe comme une frange, qui verse la pluie à torrents, énorme, sillonné d’éclairs, bruyant et qui envahit tout.

-          Quel est l’homme le plus important à tes yeux ?

-          Celui dont j’ai besoin.

 

 

 

 

 

 

 

Elle aurait eu aussi, suivant certaines traditions, l’habitude de poser des énigmes à ceux qu’elle rencontrait, c’est ainsi qu’Ibn Nobata, dans son commentaire de l’épitre d’Ibn Zeïdoun lui attribue la série d’énigmes que, d’après Hariri une djinnah (comme la Sphynge des Grecs) proposait aux passants. Tout comme la djinnah, elle n’aurait cessé ses interrogations qu’après avoir été couverte de confusion par la réponse d’un de ses interlocuteurs qui devait compléter une série de phrases commençant par « je m’étonne » عجبت.

 

 

 

On a vu plus haut comment elle appréciait l’homme et la femme au point de vue du mariage. Il semblerait que, malgré son désir de se marier, indiqué aussi dans la légende saharienne, elle en ait été empêchée par son père et qu’elle ait cherché des consolations en dehors d’une union légitime. Surprise avec un esclave, elle se contente de donner pour excuse à ceux qui lui reprochaient sa faute, ces mots devenus proverbes : «  La proximité du coussin et la longueur de l’entretien à l’oreille » (c’est l’occasion qui fait le larron). Les savants disent que si elle avait cité le proverbe complet, elle aurait ajoute « et le plaisir de la débauche ».

 

 

 

 

 

C’est sans doute à cet ordre d’idées qu’il faut attribuer deux bers attribués à Bent El Khoss :

 

(Un jeune homme) droit comme la pointe d’une épée, généreux, brave, de qui je suis éprise, si c’était à ma portée.

Je le jure, si on me donnait à choisir entre sa rencontre et mon père, je préférerais n’avoir pas de père.

 

 

 

 

On comprend que cette réputation de finesse ait fait attribuer à Bent El Khoss dans l’ancienne Arabie, la solution d’un problème dont on fit honneur à une autre femme célèbre par sa perspicacité et non moins fabuleuse que notre héroïne. La plus ancienne version de ce problème se trouve dans une pièce du poète antéislamique, En Nâbighah Edz Dzobyâni (النابغة الذبياني) :

 

« Sois perspicace comme la jeune fille de la tribu, quand elle vit les pigeons cherchant de l’eau, descendre vers la mare.

« Ils étaient resserrés entre les parois de la montagne, et pourtant elle les suivait d’un (œil clair) comme du verre, qui n’a jamais été enduit de koh’eul contre la chassie.

« O si seulement, dit-elle, ces pigeons et la moitié (de leur nombre) étaient ajoutés à notre pigeon, cela suffirait.

« On les compta et on trouva qu’ils formaient le nombre qu’elle avait dit, ni plus, ni moins. »

 

 

 Les pigeons était au nombre de 66 ; 66 + 66/2 (= 33) + 1 = 100.

 

 

 

 

 

La plupart des commentateurs attribuent ce calcul à la célèbre Zarqâ El Yemâmah (زرقاء اليمامة), de la tribu de Djadis, et elle aurait dit en prose rimée :

 

ليت الحمام ليه

و نصفه فديه

الى حمامتيه

تم الحمام ميه

 

 

 

 

Ce sont ces paroles qu’aurait reprises En Nâbighah, d’après Mohamed ben El Abbas El Yezidi. Mais El Asma’i rapportait avoir entendu des Arabes du désert attribuer la solution de ce problème à Bent El Khoss (en remplaçant les pigeon par les qat’as), dont ils citaient ainsi les paroles :

 

يا ليت ذا القطا ليه

و مثل نصف معيه

الى قطاة اهليه

اذا لنا قطا ميه

 

 

 

 

 

 

De ce qui précède, on peut donc conclure que la légende de Bent El Khoss fait partie de cette collection de traditions que, dans leur émigration, les Beni Hilal apportèrent avec tant d’autres dans le Maghreb où ils la localisèrent, et que ses origines remontent aux plus anciens temps de la littérature arabe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

René BASSET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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