La ville « Gentilice » en al-Andalus et au Maghreb occidental

19 11 2017

 

 

 

 

 

Des travaux récents, à partir des exemples d’al-Kufa et de Fusttat, réactualisé et précisé les traits fondamentaux des premières implantations arabes, déjà dessinés antérieurement par d’autres : la centralité de la mosquée et du qasr gouvernemental établis au cœur de la ville dans un espace réservé d’une part, la disposition plus ou moins rayonnante des quartiers tribaux concédés aux différentes unités de l’armée d’autre part. De façon un peu inattendue, on rattache à ces exemples de villes nouvelles le cas de Damas. L’occupation du palais gouvernoral par le pouvoir califien, puis la construction de la grande mosquée dans sa proximité, donnent, dit-il, une polarité à la ville byzantine éclatée entre de multiples paroisses. Par ailleurs, si le tissu urbain de base, préexistant, n’est pas à proprement parler divisé entre les tribus constitutives de l’armée.

Il semble que des considérations similaires pourraient être faites à propos d’autres villes importantes occupées par les Arabes à l’époque de la conquête et ranimées par leur intégration au Dar al-Islam et l’on pense évidemment à Cordoue.

Les exemples maghrébins de ville initialement ‘’gentilices’’, au sens étroit du terme, ne manquent pas, Kairouan sans doute, ville fondée vers 670 de la même façon que al-Kufa et Fusttat, et probablement sur un modèle voisin, mais aussi Fès, édifiée par les Idrissides aux alentours de 800, et dont le premier espace urbain fut, si l’on en croit le Qirtas constitué par la juxtaposition des tribus arabes et berbères établies par Idris II : « Lorsqu’il eut achevé la construction de la ville et l’eut entourée de murailles et dotée de portes, il y établit les tribus, donnant aux Arabes qaysites depuis la porte d’Ifriqiya jusqu’à la porte de Fer dans le quartier des kairouannais ; il installa la tribu de Azd à côté d’eux, et les Yahsub à côté de ces dernières, de l’autre côté. Il installa les tribus (berbères) de Sanhadja, Luwatta, Masmuda et al-Sayhan chacune à sa place, leur ordonnant de labourer la terre et de la cultiver. »*  

 

Il est probable que des villes mal connues comme Tahert ou Sigilmasa s’accorderaient à ce premier type d’organisation. Un tel modèle, encore plus spontané dans sa primitive structuration tribale, est encore « opératoire » jusqu’à des époques bien plus tardives. Ainsi dans le cas de Meknès, qui n’est encore, au XIIe siècle, qu’une juxtaposition de localités tribales éparpillées autour d’un qasr gouvernemental plus récemment construit.

 

 

 

 

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Les Ruines de Sijilmassa

 

 

 

 

On ne sait pas, en revanche, dans quelles conditions s’organisa le peuplement arabo-berbère de Cordoue et des autres villes andalouses. La très forte tonalité tribale du premier siècle de l’Islam dans la péninsule amène à penser que le fait tribal ne fut pas sans quelque influence sur les modalités concrètes du développement urbain important qu’al-Andalus connut à partir de ce moment, mais il faut bien admettre que, dans la plupart des cas, le peu que nous savons de la géographie concrète des cités hispano-arabes aux VIIIe – IXe siècles, ne permet pas d’aller au-delà de cette hypothèse.

Dans un cas cependant, celui de Pechina, localité proche de l’actuelle Almeria et centre le plus important de la pointe sud-est de la péninsule avant l’essor de cette dernière ville à la fin du IXe siècle, les sources laissent entrevoir une disposition gentilice des groupes arabes antérieurement au processus d’urbanisation proprement dit. Pour le géographe al-Himyari, qui s’inspire généralement d’al-Bakeri, la localité indigène de Baǧǧana, dans la basse vallée de l’Andarax, reçut au milieu du IXe siècle un contingent d’Arabes yéménites. Le peuplement se dispersait à cette époque en ‘quartiers’ (harat clanique) dispersés, dont le centre polarisateur était une grande mosquée ; une toponyme de type tribal « se conserve d’ailleurs longtemps dans cette région : les districts qu’y énumère ai-Udri dans la seconde moitié du XIe siècle correspondent pour une bonne part à d’anciennes implantations arabes dont la tonalité « gentilice » est évidente.

Un héritage de tribalité arabe marque fortement les deux premiers siècles de l’histoire musulmane d’une ville comme Séville. La relative pauvreté des textes arabes et la nature même des faits sociaux comme la segmentarité tribale qui ne peut avoir laissé de traces archéologiques dans le sous-sol sans cesse remanié d’une ville comme Séville, ne laissant évidement guère d’espoir d’en retrouver éventuellement la marque. On signalera cependant qu’une première analyse du parcellaire urbain d’une autre grande ville andalouse, Tolède fait nettement apparaître des noyaux de peuplement anciens bien distincts les uns des autres, que compte tenu du peuplement majoritairement indigène de la ville aux VIIIe et IXe siècles on ne saurait attribuer à des structures tribales ou à des divisions ethniques, mais qui semblent renvoyer à une organisation éclatée du peuplement dans le Haut Moyen Âge.  

 

 

 

 

 

 

Les Grandes Métropoles Politiques des IXe-Xe siècles  

 

L’évolution ultérieure de cette première génération de villes est dominée par le renforcement et la militarisation du pouvoir. C’est autour de ce dernier, bien plus que de la mosquée, que se structurent les grandes capitales de l’Islam. A Wassit déjà, construite à la fin du VIIe siècle en Iraq pour y maintenir l’ordre omeyyade, « la surface du qasr est le double de celle du djami » **

Et l’on sait à quel point la « ville ronde » de Bagdad, édifiée un peu plus d’un demi-siècle plus tard par la nouvelle dynastie abbasside, est centrée sur les immenses palais califiens qui en constituent le cœur. On serait tenté de voir dans Samarra, occupée par le califat abbasside à partir de 836, le stade ultime d’une évolution, où la ville elle-même semble absorbée par un immense espace palatin avec lequel elle se confond.

 

 

 

 

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La grande mosquée de Samarra 

 

 

 

 

 

L’évolution de la conurbation Fusttat/Le Caire, qui a inspiré la périodisation, ne dément évidemment pas cette interprétation de la première phase de l’expansion des villes islamiques. Il en va de même dans l’Ifriqiya des IXe-Xe siècles, si fortement marquée dans son histoire urbaine par l’édification successive des quatre villes princières essaimant autour de Kairouan ou cherchant à la remplacer. La vieille cité militaire et tribale arabe, centrée aussi au VIIIe siècle sur un dar al-Imara et une mosquée principale –dont les Aghlabides firent au IXe siècle l’un des sanctuaires majeurs de l’Occident musulman- éclate ensuite de façon quelque peu chaotique au rythme des créations princières des Aghlabides : al-Abbasiyya et Raqqada au IXe siècle, puis des Fatimides avec Mahdiyya puis Sabra Mansuriyya au Xe siècle.

Une prolifération analogue de villes palatines nouvelles s’observe en al-Andalus, le troisième grand foyer de développement d’un pouvoir califal. Le phénomène ne peut être mieux illustré que par le texte qu’aussi bien le Bayan que le Rawd al-Mi’tar, d’après Ibn Haqan, consacrent à la création de Madinat Al-Zahira par al-Mansur, aux environ de 890. Lorsque le grand hagib du calife Hicham II sentit sa position politique à la fois suffisamment assurée et en même temps exposée, à cause de son élévation même, à une conjonction des envies et des mécontentements telle :

 

Qu’il craignit pour sa vie quand il se rendait au palais du gouvernement, […] il conçut alors le haut dessein, tel qu’en conçoivent des rois, de créer de toutes pièces un palais pour sa propre résidence, où il fixerait ses parents et ses proches, où il placerait le siège de son autorité, où il élaborerait ses projets politiques, où il rassemblerait ses officiers et sa garde du corps, où il réunirait ses obligés.

 

En deux années, sur un emplacement qui n’est pas exactement connu, mais qui était situé un peu en amont de Cordoue sur la rive du Guadalquivir, il fit édifier, avec un luxe tel « que les yeux éprouvaient de la fatigue à la regarder », une nouvelle agglomération gouvernementale dotée d’une enceinte, où il installa

 

Ses dépôts d’armes, ses trésors et ses objets précieux, y fit installer des bureaux pour les hauts fonctionnaires, où se réglèrent les diverses affaires administratives, des écuries pour les chevaux et mulets, des magasins à grain à l’intérieur et des moulins sur le bord du fleuve. Puis, il y fit d’importantes donations foncières à ses vizirs, à ses secrétaires, à ses généraux et à ses chambellans. Ceux-ci y firent bâtir de grandes demeures et de beaux palais et fondèrent aux alentours des plantations de rapport et des pavillons de plaisance. Bientôt cette ville déborda de ses premières limites ; des bazars y furent installés, les capitaux y affluèrent, et l’on vint à l’envie s’y fixer ou en habiter les abords, afin de se rapprocher des détenteurs du pouvoir. Il y eut une telle émulation dans la construction que bientôt les faubourgs de la nouvelle ville touchèrent à ceux de Cordoue.

 

La construction de la ville califale de Madinat al-Zahra avait, une quarantaine d’années auparavant, donné lieu à un processus d’urbanisation sans doute encore plus spectaculaire. Madinat al-Zahraa en effet totalement disparu, alors qu’il subsiste de Madinat al-Zahra des vestiges impressionnants, qui s’étendent sur plus d’une centaine d’hectares. Ibl Hawqal, qui visite al-Andalus aux environ de 970, évoque l’extension de cette première ville princière située à l’opposé de la future al-Zahira, à 7 ou 8 km en aval de Cordoue, dans des termes tout à fait analogues à ceux que l’on a vus utilisés plus haut pour décrire la ville d’al-Mansur. Il indique que le souverain ayant offert une prime de 400 dirhams à ceux qui s’installeraient dans le voisinage, « ce fut une ruée de gens qui se hâtèrent de faire bâtir : les édifices y devinrent denses et la popularité de cette ville prit des proportions, telle que les maisons formaient une ligne continue entre Cordoue et Zahra. « A Madinat al-Zahra, le dixième environ de la superficie, soit une dizaine d’hectares est occupée par la partie proprement « palatine » de la ville, espace de cour, d’appart et de gouvernement nettement distinct de la zone –non fouillée- des habitats ‘ordinaires’, alors qu’avec ses quelques 70 x40 m, la mosquée djami, établie au contact de la ville et de l’espace palatin est comme écrasée par celui-ci, qui la domine de très loin topographiquement et spatialement. Cette disparité correspond tout à fait, en l’accentuant considérablement, à celle notée à propos de Wasitt.

Si l’on tient compte à la fois des textes et des vestiges archéologiques, on constate que la contribution constituée par Cordoue et les deux villes de pouvoir qui s’étaient édifiées à proximité s’étendait quasi sans interruption sur un secteur de la vallée du Guadalquivir long de près une quinzaine de kilomètres, ce qui en fit pendant quelques décennies une agglomération comparable en importance aux deux autres grandes métropoles politiques des premiers siècles de l’Islam, Bagdad et Le Caire.

Aux yeux d’Ibn Hawqal, qui écrit avant l’expansion du Caire sous les Fatimides, la capitale andalouse ne pouvait être comparée qu’à Bagdad, et n’avait pas d’égale dans le Dar al-Islam. On peut rappeler que la mosquée de Cordoue à la fin du califat, avec 180 x 130 m, était l’un des plus vastes lieux de prière communautaire du monde musulman, dans la tradition des grandes mosquées des autres métropoles qualifiées de « gentilices ».

 

En Ifriqiya et en al-Andalus au Xe siècle, comme en Iraq un siècle plus tôt, et un peu plus tard en Egypte, ces grandes métropoles de la fin du Xe et du début du XIe siècle sont d’abord des capitales politiques, qui doivent leur prodigieuse croissance au fait que le pouvoir qui y réside exerce son autorité sur un espace « impérial », ce qui les place ‘au centre de réseaux qui drainent vers elles les hommes et les ressources’, concentration que l’on ne pourrait illustrer de façon plus frappante qu’en renvoyant aux passages admiratifs que les sources arabes consacrent à l’édification de Madinat al-Zahra, peu après la proclamation du califat de Cordoue.

Si l’on prend un peu de hauteur pour considérer la politique constructrice des Omeyyades de Cordoue, on constate que dans sa phase émirale le pouvoir omeyyade s’était attaché parallèlement à l’amélioration du palais ou qasr intra urbain et à l’accroissement et à l’embellissement de la grande mosquée qui le jouxtait. Sous Abd al-Rahman III et al-Hakam II, le pouvoir, sans oublier la mosquée, magnifiquement agrandie et embellie par le second calife, consacre des moyens humains, financiers et matériels énormes à l’édification d’une colossale ville princière, où l’espace proprement religieux fait bien modeste figure à côté de celui dévolu au politique. L’édification de Madinat al-Zahra par al-Mansur se situe à l’issue de cette évolution. Les sources ne semblent pas y mentionner explicitement de mosquée, bien qu’il est peu vraisemblablement que la ville n’ait pas été pourvue d’un lieu de culte. Mais ce n’est certainement pas la mosquée qui constituait la polarité principale de la nouvelle création urbaine, alors que le souci dominant des premiers émirs omeyyades installés en al-Andalus avait bien été y édifier un lieu de culte communautaire en quelque sorte légitimateur de leur pouvoir dynastiques.

 

 

 

 

 

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Les autres villes de l’Occident Musulman   

 

On est tenté de faire entrer dans la même catégorie des villes « gentilices » stimulées par leur position stratégique au cœur de vastes empires une autre capitale de l’islam d’Occident, Palerme, dont Ibn Hawqal, infatigable voyageur, nous a laissé une remarquable description. Il en fait bien ressortir la structure éclatée en vastes quartiers disposés sans grande cohérence apparente autour du noyau central ou madina que constitue la vieille ville byzantine enfermée dans son enceinte. Au cœur de ce centre ancien, l’ancienne cathédrale transformée en mosquée principale, dont l’importance suscite l’étonnement du géographe oriental. Il a, dit-il, eu la curiosité d’en évaluer la contenance un jour d’affluence, et pense qu’elle pouvait contenir trente six rangées de 200 fidèles, soit plus de sept mille personnes. Il ajoute que si les Cordouans se vantent de compter dans leur ville cinq cents mosquées, les Palermitains en revendiquent plus de deux cents pour la leur, chiffre qu’il affirme avoir en grande partie vérifié par lui-même. Certes, la grande majorité de ces « mosquées » étaient en fait de simples oratoires privés. Mais leur prolifération même n’est pas sans jeter une lumière indirecte sur la structure ‘émiettée’ de cet urbanisme de l’islam occidental au Xe siècle après la disparition des solidarités ‘gentilices’ de l’époque antérieure : « J’ai appris, écrit-il, que chaque habitant, par excès d’orgueil, désirait posséder sa propre mosquée, qui lui soit réservée et à laquelle personne n’aurait accès en dehors de sa famille et de sa clientèle. »** on peut rapprocher cette indication de celle que nous fournit l’émir Abd Allah de Grenade sur la mentalité des habitants de la ville d’Elvira à la fin du califat de Cordoue : « ils ne pouvaient pas se souffrir les uns les autres, à tel point que d’aucuns se faisaient construire devant leur maison un oratoire et des bains pour éviter le contact de leur voisin ».

Selon l’émir Abd Allah, l’individualisme des habitants d’Elvira était tel « qu’ils ne voulaient obéir aucune autorité, ni accepter les décisions d’un gouverneur, alors même qu’ils étaient les gens les plus peureux du monde, et craignaient pour le sort de leur cité car ils étaient incapables de faire la guerre à personne, même à des mouches, sans être assistés par des milices (étrangères) capables de les protéger et de les défendre. » Ces dispositions d’esprit expliquent, pour le dernier émir ziride de Grenade, que les Andalous d’Elvira aient alors fait appel aux mercenaires berbères de l’armée califale pour prendre le commandement de leur ville et assurer leur sécurité durant la crise du califat de Cordoue. D’une façon plus générale, on est surpris, à la même époque, par l’importance prise dans la vie politique andalouse par les éléments militaires étrangers, Berbères et Esclavons, qui, lors de l’effondrement du califat, s’emparent apparemment sans grandes difficultés du pouvoir dans de nombreuses villes d’al-Andalous.

 

Les rapports entre pouvoir et société, principalement urbaine, sont analysés par Thierry Bianquis en des termes qui rendent plus intelligible un processus d’isolement du pouvoir, qui n’est en al-Andalus qu’un cas particulier d’une situation générale dans le monde musulman.

Cette distanciation entre la société urbaine et le pouvoir favorisa incontestablement l’accaparement de celui-ci par des minorités sociales ou ethniques ‘étrangères’ – groupes militaires d’origine servile en particulier – qui constituent l’un des aspects les plus significatifs de la cité médiévale en islam.

Dans la Palerme que visite Ibn Hawqal, comme dans les autres capitales à la même époque, le pouvoir – d’autant plus qu’il s’agissait à cette époque d’un pouvoir chiite – s’était écarté du centre ancien et du voisinage de la grande mosquée, pour s’établir dans une enceinte périphérique, la ville gouvernementale de Halisa, ou le souverain et sa suite résident ; elle contient deux bains (publics), mais il ne s’y trouve ni marchés, ni hôtelleries ; il y a une petite mosquée cathédrale, une garnison militaire du souverain, un arsenal, ainsi que des bureaux administratifs.

En al-Andalus, le processus d’isolement des garnisons et du pouvoir nous est assez bien connu, et avait commencé très tôt. En premier lieu, semble-t-il, avec la prise de contrôle des villes par le pouvoir omeyyade à l’époque émirale. L’exemple le plus connu est celui de Mérida, ville que dominaient des Muwallad-s- ou musulmans d’origine indigène – prompts à se soulever contre le pouvoir de Cordoue. Celui-ci y édifié dans les premières décennies du IXe siècle une citadelle de pierre de plan à peu près carré de 130 m de côté, avec des murs de près de 3 m d’épaisseur, séparée de la ville, pour abriter une garnison. Sur d’autres villes importantes des marches frontières, en particulier Badajoz et Saragosse, on possède des informations relativement abondantes, parfois quelque peu contradictoires, qui ne font pas aux IXe et Xe siècles de place importante à la dualité ville-citadelle,  bien qu’il semble y avoir existé assez tôt un espace fortifié réservé à l’installation du pouvoir.

A Séville, la population est plus mélangée, mais fortement dominée socialement par l’aristocratie arabe, encore attachée à ses divisions tribales et organisée en grands lignages aristocratiques d’origine majoritairement yéménite, mais où comptent aussi les parents et clients de la famille régnante, qui se rattachent aux Omeyyades et aux Quraychites. La ville de la première moitié du IXe siècle semble donc conforme au modèle ancien. Habitée par une aristocratie arabe attachée à ses structures « gentilices », elle comporte intra-muros une mosquée cathédrale (agrandie par l’émir Abd al-Rahman III) et une résidence gouvernorale en position centrale. Elle est dotée au milieu du IXe siècle par le même émir d’une enceinte de pierre pour la protéger de la menace des Normands mais rien n’indique qu’elle ait été alors pourvue d’une citadelle (qasaba) dotée de sa propre enceinte.

L’existence d’un unique qasr – palais gouvernemental – , peu fortifié, au centre de la ville, ressort du récit des troubles civils qui marquent les trois dernières décennies au IXe siècle, troubles relatés avec détail par l’historien Ibn Hayyan.

 

La situation de Tolède, n’est pas sans analogie avec celle de Séville. La ville du VIIIe siècle , dont le peuplement muwallad semble avoir été assez homogène, manifeste très vite une opposition quasi constante au pouvoir cordouan. En 191 H/807, le gouverneur loyaliste de la cité persuada les Tolédans de le laisser édifier une forteresse pour isoler des habitants les représentants du pouvoir. Il y attire les principaux notables dans un guet-apens et les massacres : la ville sort ensuite à nouveau de l’autorité omeyyade, et est reprise en 222 H/837, sous Abd al-Rahman II, qui fait reconstruire la forteresse bâtie trente ans plus tôt. Celle-ci se trouvait, selon toute vraisemblance à l’emplacement de l’actuel alcazar, au point le plus élevé de la ville. Tolède redevient indépendante durant la crise politique de la fin du IXe siècle, et doit être reprise, après un long siège, à l’époque de Abd al-Rahman III (320 H/932). C’est alors semble-t-il, que fut édifiée une nouvelle enceinte unissant l’ancien qasr gouvernemental remis en fonction au pont sur le Tage, et appelée al-Hizam. L’histoire de la ville de la conquête arabe du début du VIIIe siècle au début du califat est donc, comme à Séville, marquée par les efforts du pouvoir central pour imposer aux habitants l’établissement d’une forteresse gouvernementale, siège d’un gouverneur et d’une garnison. Le fait que la ville soit dominée par l’élément arabe ou par l’élément indigène ne modifie pas fondamentalement le schéma d’évolution.

Le cas très connu de l’ensemble Pechina-Almeria, bien qu’un peu différent, correspond à un même processus d’affermissement du contrôle du pouvoir central sur une région et une population qui, à l’origine, lui échappent largement. Les Arabes yéménites établis dans la vallée de l’Andarax vivaient dans des quartiers dispersés, vraisemblablement aux environs d’une modeste localité indigène préexistante. A la fin du IXe siècle, un groupe de ‘marins’ (bahriyyun), probablement des commerçants pirates se livrant à la razzia et au commerce des esclaves saqaliba sur les côtes chrétiennes,  s’installa dans la basse vallée de l’Andarax, donnant bientôt à Pechina l’allure d’une véritable ville et entretenant des rapports parfois tendus avec leurs voisins arabes ; il semble cependant que le centre polarisateur des communautés humaines regroupées dans la région ait continué â être l’ancienne mosquée principale, dont on a conservé plusieurs descriptions. L’agglomération s’agrandit considérablement du fait des activités commerciales et de la sécurité que la petite république des marins de Pechina sut maintenir localement lors des luttes civiles de la fin du IXe et du début du Xe siècle, si bien que d’importants faubourgs se peuplèrent. En 302 H/915 les habitants de la région se soumettent à Abd al-Rahman III, qui, à leur demande, leur donne comme gouverneur un personnage d’origine arabe, de la tribu yéménite de Ta’i, qui semble avoir été un notable local estimé de la population.

Il est certain que dès cette époque, la zone côtière située à quelques kilomètres du site plus intérieur de Pechina, était occupée par une partie de la population, et des aménagements portuaires et défensifs, mais ce n’est qu’en 334 H/955–956 que le calife Abd al-Rahman III décida d’y fonder une véritable ville, dotée d’une mosquée ‘djami’ et destinée à servir de port militaire, qui conserva le nom que le lieu portait déjà de Mariyyat Baggana ou Almeria. C’est donc un peu après le milieu du Xe siècle que la cité prend sa forme définitive, avec l’enceinte basse de la madina centrée sur une mosquée principale, et surveillée par une qasaba édifiée sur la hauteur qui domine la ville au nord, elle-même reliée à la ville par deux longues murailles édifiées sur la pente de la colline. Pechina perdit alors de son importance, alors que des faubourgs populeux se créaient autour de la nouvelle ville, devenue le port commercial et militaire le plus important d’al-Andalus. Il y eut un transfert ‘officiel’ des habitants de Pechina à Almeria en 402 H/1011-10112, sans doute plus facile à défendre, au plus aigu de la crise du califat de Cordoue, et à la fin du XIe siècle le site de Pechina n’était plus signalé que par des ruines, au milieu desquelles se détachaient les restes de son ancienne grande mosquée. La création du pouvoir cordouan a, dans ce cas, provoqué la déchéance totale de la première ville ‘spontanée’ qui s’était créée au IXe siècle.

 

On n’ira pas plus loin chronologiquement dans cette rapide vision d’ensemble et réflexion sur l’évolution des villes de l’extrême Occident musulman. Les conditions socio et ethno-politiques se transforment ensuite assez profondément dans l’ensemble du Dar al-Islam, où apparaissent les ‘nouveaux peuples’ non arabes, Turcs en Orient, Berbères en Occident, qui vont faire évoluer l’islam dans des directions nouvelles, parfois parallèles, parfois assez profondément différentes, l’Occident restant, dans l’ensemble, semble-t-il, plus fidèle à des modèles traditionnels, encore que le phénomène d’isolement du pouvoir y soit aussi très marqué, avec l’apparition, dans les centres importants, de ces remarquables ‘villes princières’ que sont l’Alhambra ou Fès Djdid.              

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* : Ibn Abi Zar : Rawd al Qirtas (روض القرطاس)  

**: Garsin, ‘Le Caire et l’évolution urbaine’ 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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