Les Trois Fadhels

17 10 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nom de Fadhel a été porté par trois personnages qui ont vécu dans le même temps, sous le khalifat du célèbre Haroun al-Rachid et de ses deux fils, el-Amin et al Mamoun. Cette conformité de nom a été pour eux comme le cachet de la destinée dont le type s’est manifesté en eux par des vicissitudes étonnantes de fortune et par des aventures singulières.

Le premier était Fadhel ben-Yahia, de la famille des Barmécides , et frère de l’illustre Jafar, dont il partagea la puissance et les malheurs.

Le second, Fadhel ben-Sahal, fut longtemps premier vizir d’al-Mamoun, dont il avait suivi la mauvaise fortune avant qu’il ne parvînt au khalifat; mais, par la suite, il tomba dans la disgrâce de son maître, que plusieurs historiens ont même accusé de ne pas avoir été étranger à la mort de son ancien vizir.

Le troisième, enfin, Fadhel ben-Raby’, eut d’abord tout pouvoir sous le khalpfat d’el Amin , dont il était le premier vizir ; et, après avoir été contraint de fuir et de chercher un asile contre le mécontentement d’al-Mamoun, finit sa carrière dans les grandeurs et les dignités de la cour de ce dernier prince.

 

Voici quelques-unes des aventures qui ont signalé la vie de ces trois personnages remarquables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le  Barmacide 

 

 

Fadhel ben-Yahia semblait enorgueilli de la faveur éclatante dont le calife l’avait comblé, ainsi que les autres membres de sa famille; mais il se montrait en toutes ses actions aussi libéral que superbe.

Un de ses amis les plus familiers prit un jour la liberté de lui faire quelques représentations sur ce défaut, qui entachait toujours sa munificence.

« Ma fierté et ma libéralité ne sont pas plus des défauts l’une que l’autre, répondit Fadhel; l’exemple d’Amarah ben Hamza m’a donné ces deux qualités, qui maintenant sont devenues les attributs inhérents et indélébiles de mon caractère; l’impression profonde qu’a laissée dans mon esprit l’admiration qu’Amarah m’a inspirée, a créé en moi des habitudes « qui sont devenues une seconde nature.

« Mon père, Yahia ben Khaled, ajouta  Fadhel, était, à la première époque de sa fortune, gouverneur d’une des provinces soumises à l’empire des califes.  Le vizir qui administrait alors, et qui était loin d’aimer mon père, lui adressa l’ordre formel de verser sur-le-champ, et d’avance, au trésor impérial, la somme à laquelle s’élevaient les contributions de la province, avant que mon père les eût recueillies lui-même. 

 Mon père se trouva dans un embarras d’autant plus grand, qu’il sentait bien que le seul motif de cet ordre si tyrannique était moins le besoin présent du trésor, que l’intention d’en faire l’occasion de son accusation et de sa ruine totale.

Il s’efforça donc de rassembler les sommes demandées, en vendant tout ce qu’il possédait, et en épuisant les bourses que ses amis lui ouvrirent avec zèle et dévouement; mais il fut bien loin de pouvoir compléter le paiement qu’on exigeait de lui à l’époque déterminée. 

 Dans cette extrémité, il ne restait à mon père d’autre ressource que dans les secours d’Amarah ben-Hamza, le plus riche propriétaire de sa province, et dont l’opulence comme la générosité étaient justement vantées; mais la plus grande froideur avait toujours régné entre Amarah et mon père, et une inimitié secrète, un mécontentement réciproque, semblaient avoir toujours présidé à leurs relations mutuelles. 

 La nécessité des conjonctures, où il s’agissait de sa fortune, et peut-être même de sa vie, réduisit mon père à tenter ce dernier moyen, en désespoir de cause. 

J’étais fort jeune alors; il m’envoya chez Amarah. Je me présentai avec timidité. Amarah était appuyé sur de riches coussins, placés sur de magnifiques tapis de Perse, qui recouvraient l’élégante mosaïque en marbres précieux de diverses couleurs dont était décoré le sol de son splendide appartement : je m’arrêtai humblement au bas de l’estrade où siégeait Amarah , et je lui présentai mes saluts au nom de mon père; mais il dédaigna de me répondre, et, loin de me témoigner la moindre politesse, il tourna son visage du côté de la muraille, sans m’honorer à peine d’un seul regard. 

Décontenancé et découragé d’un tel accueil, j’exposai, d’une voix basse et en peu de mots, le besoin pressant où se trouvait mon père, et l’espoir qu’il avait osé former, que le riche Amarah ne refuserait pas de venir à son secours. 

 Amarah me laissa longtemps debout sans réponse, et paraissait s’occuper de toute autre chose que de ma présence. « Je verrai, » me dit-il enfin, en m’indiquant, par un signe hautain, qu’il était temps de me retirer. 

 Je sortis, en effet, mais sans aucune espérance, et n’attendant aucun succès d’une demande qui avait été reçue avec tant de dédain, et une mauvaise volonté si évidemment exprimée.

 

 

Je n’osai pas même retourner sur le champ chez mon père, et je pris le chemin le plus long pour rentrer à la maison, pensant que je lui rapporterais toujours assez tôt la mauvaise nouvelle que j’hésitais à lui annoncer.

 J’arrive à la porte de mon père; je la vois embarrassée par une longue suite de mulets et de chameaux chargés de coffres pesants; étonné, je m’informe, et j’apprends que ces coffres, envoyés par  Amarah, au même instant où je le quittais désespéré, contenaient bien au-delà des sommes que j’avais demandées de la part de mon père.

Mon père satisfit l’exigence du perfide vizir, et s’occupa de réunir les contributions annuelles de la province. Leur rentrée successive l’eut mis bientôt en état de restituer au riche et obligeant Amarah les avances qu’il lui avait faites avec une générosité si salutaire.

 
 

 Il regarda comme son premier devoir d’exécuter cette remise. Je fus chargé par  lui, en même temps, de faire conduire avec moi chez Amarah les chameaux qui portaient l’argent, et de lui offrir, de la  part de mon père, tous les hommages de sa reconnaissance pour le service éminent qu’il en avait reçu.

« A peine Amarah eut-il entendu quelques-unes de mes premières paroles, et compris la remise dont il s’agissait, que, se levant brusquement : « Qu’est-ce?me dit-il, votre père me prend-il pour son banquier ou son intendant ? Remportez vite cet argent, et que je n’en entende  plus jamais parler ; allez, et que Dieu vous conduise . »

 

 

 

 

 

 

 L’ Astrologue 

 

 

Fadhel ben-Sahal, premier vizir d’al Mamoun, jouissait d’une telle faveur sous ce monarque, qu’il en reçut le titre éminent de Dou-l-riassatéh (possesseur des deux commandements): ce titre désignait la double puissance dont l’avait revêtu la confiance du calife, qui avait placé sous son autorité toutes les affaires, tant civiles que militaires, de son empire.

 Faddel avait été attaché à al-Mamoun - longtemps avant que ce prince ne parvînt au khilafat , et il s’était attiré les bonnes grâces de son maître, non – seulement par sa constante fidélité, mais encore par les connaissances astronomiques et astrologiques qu’on admirait en lui. Gebrayl el-Bakhtissouao, médecin chrétien du calife, et admis dans sa familiarité intime, rapporte lui-même le récit que al-Mamoun , d’une anecdote qui semble, en effet, prouver une prévision bien extraordinaire.

« J’étais encore, dit al-Mamoun, dans la province du Khorassan; mon frère, el Amin, qui avait succédé à mon père, « Haroun el-Rachid (que Dieu lui fasse paix et miséricorde! ), avait conçu une violente jalousie contre moi, à cause de  l’autorité absolue et indépendante que le testament paternel m’avait accordée sur cette contrée.

El Amin s’était même laissé persuader, par ses ministres, d’expédier une armée dans le Khorassan, pour s’emparer de ma personne.

 Je rassemblai à la hâte le peu de troupes qui était à ma disposition, et  je confiai le commandement du corps le plus considérable à Thaher ben-Hussein, que je chargeai d’aller combattre Issa ben-Ali, général envoyé par mon frère, dont les forces considérables me menaçaient. J’eus bientôt épuisé entièrement les coffres de mon trésor, pour solder l’armée qui marchait sous les ordres de Thaher, quoiqu’elle fût peu nombreuse. 

Bientôt aussi les troupes que j’avais gardées auprès de moi prétendirent au paiement de leur solde arriérée, et regardèrent comme une injustice envers eux le refus qu’il me fut impossible de ne pas leur faire. 

 Le mécontentement et les murmures augmentèrent, et, comme mon dénuement absolu m’empêchait de les satisfaire, une mutinerie ne tarda pas à éclater, et elle fut en peu de temps suivie de la révolte générale de tous mes soldats. Ils prirent les armes contre moi-même, et poussèrent l’audace jusqu’à venir assiéger le palais où je faisais alors ma résidence dans la ville de Merou . 

 Les révoltés ne parlaient pas moins que de me saisir moi-même, et, après m’avoir chargé de chaînes, de me livrer au ressentiment et à l’injuste vengeance de mon frère el-Amin. 

 Les portes de mon palais étaient soigneusement fermées; mais à chaque instant elles pouvaient être forcées par la fureur des rebelles ; ma liberté et peut, être ma vie, couraient des risques qui me semblaient inévitables. 

 En proie à la perplexité et aux craintes les plus vives, je consultai Fadhel ben Sahal, qui possédait toute ma confiance, et je l’interrogeai sur ce que je pouvais faire d’utile en cette circonstance urgente. 

 Il consulta ses livres et ses instruments d’astronomie : Mon prince, me dit-il,  la seule chose que vous puissiez faire, c’est de monter sur la plus haute terrasse de votre palais, et de vous occuper à promener vos regards sur les vastes plaines que l’horizon développera devant vous.

 

 

—  Comment! m’écriai-je, quel rapport ce spectacle peut-il avoir avec la révolte qui me presse de toutes parts ? Mes yeux,  en s’étendant sur la campagne, auront ils la vertu de fasciner les rebelles, de les réduire à l’inaction , et de me délivrer de  leurs atteintes ?

 Mes yeux feront-ils pleuvoir des nuages  l’argent nécessaire pour payer mes troupes mécontentes et apaiser leur fureur?

 Toi, en qui j’avais mis toute ma confiance, es-tu le complice secret de la trahison et de la révolte ?

 

· —  Montez, prince, me dit tranquillement Fadhel, montez ; mes livres et mes combinaisons astronomiques m’apprennent que vous redescendrez calife. 

 

 

Je cédai à son avis, sans cependant y croire, et le regardant presque comme une perfide raillerie. Je montai, et je promenai ma vue inquiète sur les campagnes immenses qui s’ouvraient au loin  à mes regards.

Cependant les cris séditieux redoublaient, et le point élevé où je me trouvais placé les faisait parvenir avec bien plus de force à mes oreilles. 

Plusieurs fois je voulus descendre pour aller trouver moi-même les soldats mutinés, et essayer de les calmer par mes exhortations et mes promesses; mais  j’étais toujours retenu par une sorte de confiance vague et non réfléchie dans les prédictions favorables de Fadhel, dont je ne pouvais me décider à croire certaine la perfidie, après tant de preuves d’une fidélité inébranlable. 

Fadhel, d’ailleurs, m’avait suivi, et me retenait presque malgré moi sur cette terrasse élevée. 

 Pendant que j’étais torturé par les anxiétés les plus cruelles, tranquille auprès de moi, il faisait ses calculs, et se servait de ses instruments astronomiques pour parcourir tous les points du ciel, consignant avec un soin minutieux chacune de ses observations sur les positions diverses et le cours des astres, qu’il soumettait à ses opérations savantes. 

 Les cris augmentèrent encore : les soldats furieux menaçaient d’incendier le palais, si on ne leur en ouvrait les portes, et leurs vociférations insolentes promettaient une mort certaine à quiconque oserait résister à leur attaque. 

 Je voulus alors définitivement descendre, et Fadhel eut besoin de tous ses efforts pour m’arrêter. ‘Mon prince,  dit-il, encore une heure ; j’engage ma tête qu’elle ne s’écoulera pas sans que vous reconnaissiez la véracité de mes promesses‘. 

 

Je me laissai gagner, et j’attendis encore. L’heure, en effet, n’était pas encore écoulée, que Fadhel, quittant ses papiers et ses instruments, vint près de moi, et me demanda si je n’apercevais rien dans la campagne.  

 Je vois, lui dis je, un peu de poussière que le vent agite; et Fadhel alla se rasseoir avec un visage rayonnant de joie et de confiance. 

 

La poussière me parut, peu de temps après, devenir un tourbillon qui s’approchait rapidement, et dont la masse s’augmentait de plus en plus. J’aperçus ensuite, à travers cette espèce de voile, briller des armes resplendissantes : bien tôt je pus distinguer un corps nombreux de cavalerie, puis je reconnus, à la tête des cavaliers qui précipitaient leur course, mon général Thaher ben Hussein et  Issa ben-Ali, général des troupes de mon frère.

Les groupes des révoltés s’écartent pour livrer le passage aux arrivants, et Thaher monte rapidement,avec Issa ben Ali, à la terrasse où j’étais encore avec Fadhel. 

 

 J’appris alors que les troupes de ce dernier général et lui-même avaient embrassé spontanément mon parti, et s’étaient réunis à mon armée. Ils avaient renoncé à l’autorité d’el-Amin mon frère , et avaient pris les devants sur les corps nombreux qui venaient se ranger sous mes drapeaux, pour être les premiers à me prêter serment de fidélité et me proclamer calife.

 La révolte s’apaisa d’elle-même à ces  heureuses nouvelles, et je redescendis calife, de la terrasse où j’étais monté,  suivant la prédiction si exacte de Fadhel . »

 

 

 

 

 

 

 

Le Vizir  Proscrit 

 

 

Fadhel ben-Raby fut le vizir favori du calife el-Amin. Cette faveur et le pouvoir dont il avait joui sous ce prince, furent des titres de proscription pour Faddel, après la mort de son protecteur. Al-Mamoun, qui succéda à son frère el-Amin, croyait avoir de justes motifs de plaintes contre Fadhel; et celui-ci, craignant la vengeance du calife, fut réduit à fuir et à se dérober à ses poursuites, dans l’asile de diverses retraites ignorées.

A son entrée dans Bagdad, le calife avait en effet annoncé l’intention de faire mourir Fadhel, et Chahek avait été chargé de faire toutes les diligences possibles pour le découvrir.

Les soins actifs de Chahek furent longtemps déjoués par la prudente circonspection de Fadhel, enfin pourtant il réussit à s’emparer de sa personne et il conduisit son prisonnier aux pieds du calife.

La colère d’al-Mamoun était apaisée, ou bien les renseignements plus exacts qui lui étaient parvenus sur la conduite de l’ancien vizir de son prédécesseur lui avaient fait connaître le peu de fondement de ses préventions et l’injustice de sa vengeance. 

Non-seulement Fadhel reçut son pardon de son nouveau souverain , mais encore il fut admis auprès de lui dans une faveur aussi intime que celle dont il avait joui auprès d’el-Amin. 

Un jour, en conversant avec Fadhel, al Mamoun voulut apprendre de sa bouche quelques-unes des aventures qu’il n’avait pas dû manquer de courir dans sa longue retraite, et dans les vicissitudes diverses auxquelles sa proscription l’avait condamné. 

Fadhel s’empressa de satisfaire la curiosité bienveillante du monarque.

« Prince des fidèles, lui dit-il, que Dieu protège votre nom et l’affermisse pendant de longues années ! 

 Il commença ensuite le récit suivant : · « La crainte que m’inspirait la disgrâce de mon souverain et l’arrêt de proscription qui pesait sur ma tête me forçaient continuellement à changer d’asile. 

 J’étais un jour caché dans le pavillon de celle de mes femmes que j’avais le plus aimée et dont le cœur m’avait toujours paru m’être le plus attaché;je la tenais dans mes bras, et son affection me prodiguait de vives caresses, quand un bruit soudain que nous entendîmes dans la rue la fit approcher de la fenêtre : je la suivis sans qu’elle m’aperçût et, placé derrière un rideau, mes regards inquiets cherchaient la cause de ce bruit qui m’effrayait pour ma sortie. 

 J’entendis et je vis, comme elle, un homme monté sur un cheval, et proclamant l’ordre du calife, à tous ceux qui auraient connaissance de mon asile, de l’indiquer promptement : il annonçait la récompense de dix mille dinars pour le dénonciateur qui me livrerait entre les mains de mes persécuteurs; je vis aussi ma tendre épouse, ma femme chérie, avancer la main hors du treillage qui la cachait, et, ne croyant pas être vue de moi, appeler à elle, par signe, le cavalier qui faisait la proclamation. 

 Je n’en attendis pas davantage, et m’échappant sans bruit de l’appartement, je me fus bientôt évadé, en franchissant les murailles du jardin. 

Je me hâtai d’aller chercher un refuge chez celui de mes amis que j’avais comblé de plus de services : il consentit, avec quelques difficultés, à échanger mes habits contre d’autres qui pourraient me déguiser; mais il refusa obstinément de m’accorder chez lui un asile, et je reçus un pareil refus dans les maisons des autres amis chez qui je me présentai. 

Je fus plus heureux chez quelques personnes de la ville qui n’avaient eu ni à se plaindre ni à se louer de moi : j’y trouvai des secours et des retraites sûres où cependant je ne me permettais pas un long séjour, dans la crainte d’exciter les soupçons. 

 Je variais mes déguisements, pour passer avec sécurité de l’une à l’autre de ces retraites; un jour je venais de quitter celle où j’avais passé la nuit précédente, et j’avais pris le costume d’un portefaix : je cheminais les épaules pliées sous une charge de bois, lorsque tout-à-coup s’arrêta devant moi un cavalier, que je reconnus à l’instant pour celui que j’avais vu faire la proclamation fatale, et dont je crus être aussi reconnu moi-même. 

La frayeur ne troubla pas mes esprits; sans réfléchir et sans hésiter, je saisis le fardeau dont j’étais chargé, et le lançant à la tête du cheval, je l’en frappai avec violence : son épouvante subite le fit cabrer, et il renversa son cavalier; je profitai de la chute et de l’embarras de celui-ci pour prendre rapidement la fuite, et ma course précipitée me déroba bientôt à sa poursuite. 

 Je fuyais, sans savoir où je dirigeais mes pas, dans un quartier de la ville que je connaissais peu, lors qu’après plusieurs détours que j’avais pris exprès pour faire perdre mes traces, je me trouvai devant une maison pauvre et à demi ruinée, dont la porte était entrouverte. 

 Mes forces me manquaient entièrement, et leur épuisement m’empêchait de prolonger une fuite dont dépendait ma vie; j’entrai donc hardiment, et, apercevant une vieille femme occupée aux détails de son ménage, je lui demandai la permission de me reposer quelques instants chez elle. 

Elle m’accorda ma demande avec bonté, et, me voyant fatigué et hors d’haleine, elle m’offrit charitablement à boire et à manger : j’acceptai avec reconnaissance, et, rassuré par son accueil compatissant, je crus ne pas trop risquer de lui confier une partie de mon secret; je lui avouai donc, sans me nommer, que j’étais vivement poursuivi, et je sollicitai son humanité de m’accorder une retraite momentanée. 

 La vieille femme, prenant pitié de moi, me fit monter dans un grenier chétif et obscur, qui occupait le dessus de sa misérable chambre : elle me fit blottir sous de vieilles hardes, et j’y étais à peine caché, que j’entendis la porte d’en bas se rouvrir, et le cavalier, qui m’avait poursuivi, demander des nouvelles du fugitif dont il suivait les traces : je tremblais de peur, et la vieille répondait fermement qu’elle n’avait vu personne, lorsqu’un éternuement subit et involontaire fut sur le point de me perdre. 

Le cavalier prêtait l’oreille; il est enfin éveillé,  dit tranquillement ma protectrice, semblant se parler elle-même, ‘j’ai là haut, ajouta-t-elle, en s’adressant au cavalier, j’ai mon neveu qui est arrivé hier, tout à fait nu , mourant de faim, après avoir été dépouillé et maltraité par les voleurs : il n’osera pas descendre à cause de sa nudité , s’il entend la voix d’une personne étrangère

 — Portez-lui mon manteau, et qu’il s’en couvre , dit vivement le cavalier : qu’il descende, je veux le voir

 

La vieille femme témoigna sa reconnaissance pour cette aumône, et continuant de s’adresser au cavalier,  il mourait de faim, ajouta-t-elle, je l’ai envoyé dormir en attendant que mon travail m’ait pu produire une légère pièce de monnaie pour acheter du pain :

la première chose  qu’il va demander en descendant, c’est de la nourriture; serez – vous assez bon pour prendre cet anneau qui me reste, et aller l’échanger contre les premiers aliments que vous rencontrerez.  

 

Le cavalier prit l’anneau et sortit, en se dirigeant vers le marché; aussitôt la femme me jetant le manteau : 

Sortez, mecria-t-elle,

 Fadhel ben Raby, sortez! votre ennemi est absent pour quelques moments, que son manteau vous serve à vous déguiser; vos esclaves ont pillé jadis ma maison et m’ont réduite à la mendicité, je bénis le Dieu bienfaisant qui, dans mon malheur, m’a laissé encore les moyens de secourir le vôtre.  

 

 

Je sortis en effet éperdu de l’asile où je croyais n’avoir pas été reconnu, et, craignant de rencontrer le cavalier à son retour, je me jetai dans la première porte que je trouvai ouverte à quelque distance. 

Cette porte était justement celle de la maison qu’habitait Chahek, que le calife avait spécialement chargé de ma recherche : Chahek fut le premier que j’aperçus sous le vestibule.  Je lui adressai aussitôt ces vers :

« Dans mes amis en proie à ma détresse,
« Je n’ai trouvé des secours qu’à demi :
« Tant que du sort m’a bercé la caresse,
« Leur amitié, pour moi veillait sans cesse;

« Mais, pour un malheureux, leur zèle est endormi,

« Et j’ai perdu leur cœur, en perdant ma richesse.

« C’est à vous seul qu’aujourd’hui je m’adresse ;

« Que mon ennemi soit pour moi plus qu’un ami !

 

Chahek me répondit : O Fadhel qu’êtes-vous venu faire ici ? ignorez-vous le devoir rigoureux dont j’ai été chargé par le calife ? 

- Je ne l’ignore pas, répondis-je; mais  je me mets sous la protection de votre  hospitalité.  

 

 

Chahek me mena dans l’intérieur de sa maison, m’accueillit avec égards, me fit servir à manger, et s’apprêta à partager mon repas : 

 Avec quelle espérance, lui  dis-je, ô Chahek, puis-je manger avec  vous ?

 

Avec l’espérance, me dit-il  aussitôt, que la confiance de Fadhel  dans l’honneur de Chahek ne sera pas  trompée.  

 

 

 

Chahek me garda trois jours caché chez lui, et me traita comme son frère ou son Propre fils : il me donna ensuite de nouveaux habits et une somme d’argent, puis me conduisant lui-même hors de la ville , 

 Allez! me dit-il, soyez sans crainte 

 Chahek  ne recommencera que dans trois jours les poursuites que les ordres du calife le contraignent de faire.  

 

 

 

 

Las de la vie errante, et continuellement empoisonnée par la crainte, que j’avais menée jusqu’alors, je refusai la faveur que m’accordait sa généreuse humanité, et plein de confiance dans la clémence et l’équité de mon souverain, j’ai exigé que Chahek me conduisît devant vous. 

 

 

Al-Mamoun fut ému de cette narration : il accorda sa faveur à Chahek, et envoya reconstruire la maison de la vieille femme qu’il gratifia d’une pension. L’ingratitude des faux amis de Fadhel fut punie par la disgrâce et le bannissement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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