Les Filles D’EL-FACI (conte Algérien)

14 09 2017

 

 

 

Les Filles D'EL-FACI (conte Algérien)  dans Littérature 1503219843-80d0dcf8753ac414b7a9ae60867565c1

 

 

 

 

 

 

Autrefois (c’était soixante ans avant l’entrée des Français à Alger), il y avait dans la ville un vieillard qu’on appelait El-Faci, parce qu’il venait de Fez, et qui possédait de grands biens. Ce vieillard gardait près de lui ses trois filles, qui étaient belles comme la lune, car il n’avait pas d’autres enfants. Les fils des principaux habitants de la ville et des plus riches demandèrent en mariage les filles d’El-Faci. Il refusa leurs propositions, parce qu’il ne voulait pas, en se séparant d elles, tomber dans la solitude et dans la tristesse.

Pendant l’été, il montait, avec ses filles, au beau jardin qu’il possédait hors de la ville et il s’y établissait. Quand il avait affaire à Alger, elles restaient seules sous la garde des négresses et des nègres. Elles s’ennuyaient si fort, qu’elles résolurent de trouver quelque distraction et qu’elles firent venir dans le jardin des étrangers et des étrangères, malgré la défense expresse d’El-Faci.

Un jour il s’en aperçut, et fut très-irrité contre ses filles; mais il dissimula sa colère. Le lendemain il fit semblant de sortir pour aller à la ville, annonçant qu’il ne reviendrait pas jusqu’au soir; et il revint au contraire se cacher parmi les arbres. Il vit alors ce qu’il voulait voir, son jardin envahi par les étrangers, et la gaieté des enfants qui riaient en son absence. Plein de rage, il s’en alla à Alger, sans rien trahir de ses intentions. Quand il rentra, le soir, personne ne surprit sur son visage aucun signe d’irritation; il laissa ses filles aller se coucher à l’heure habituelle. Mais au milieu de la nuit il se leva, il entra dans leur chambre, suivi d’un esclave noir. Sans prononcer une parole, il les frappa de mort toutes les trois. Aucun des nègres, aucune des négresses ne l’entendit; il regagna son lit sans éveiller qui que ce fût.

 

Le lendemain il dit à ses serviteurs:

Rassemblez les bagages, mettez-les sur les mules et descendez à la ville. Mais que personne n’entre dans la chambre de mes filles.

 

Ils obéirent, et en quelques heures ils étaient partis. El-Faci resta avec l’esclave noir; il creusa trois tombes, il enterra ses trois filles; puis il ferma tout et revint à Alger, où il dit à ses gens qu’il avait conduit ses filles à une ferme éloignée. Cela fait, il s’en alla en pèlerinage avec son esclave. Le jardin resta vide; personne n’y montait plus. La maison se lézarda: l’herbe croissait alentour. On disait que la nuit les revenants hantaient le jardin, que des lumières paraissaient dans la maison et qu’on entendait des gémissements, comme si quelqu’un demandait grâce. La terreur était grande; on n’osait plus passer près du jardin.

Deux jeunes gens de la ville, entendant raconter cela, se mirent à rire. Ils annoncèrent qu’ils iraient au jardin d’El-Faci et qu’ils emmèneraient un de leurs amis, qui était grand joueur de guitare. Ils devaient emporter de quoi manger, de quoi boire et de quoi s’éclairer. Chacun irait de son côté et l’on passerait la nuit à faire de la musique.

Le joueur de guitare, qui s’appelait Omar, était un homme de bien, pieux et craignant le Seigneur. Il alla sans hésiter au rendez-vous, où il arriva le premier. La maison était vide; pas une trace d’être vivant, pas un bruit, pas une voix. Omar attendit ses amis pendant deux heures sans les voir arriver. La peur les avait pris, et ils n’osaient plus venir. La nuit était plus épaisse; il entendit bientôt le cri de la chouette dans le jardin et le vol des chauves-souris sous le toit. Las de se promener, il entra dans une chambre, il alluma la bougie qu’il avait apportée, il s’assit au milieu de la pièce avec ses provisions pour souper et sa guitare pour jouer.

Il soupa, il joua et il chanta, sans que rien d’abord répondit à sa voix. Mais tout à coup, au-dessus de sa tète, un petit craquement se fit entendre; des pas ébranlaient le plafond; on marchait à l’étage supérieur ; puis on descendit l’escalier.

Omar se recommanda au Dieu tout-puissant… Quand il leva les yeux vers l’escalier, il vit trois jeunes femmes sur le seuil. Elles étaient belles, mais pales comme la neige et enveloppées de linceuls arrosés de sang : elles avaient des perles et des bijoux sans prix autour du cou, des bracelets d’or aux mains, aux pieds des anneaux d’or; elles tenaient des oranges entre leurs doigts, et on eût dit à leur démarche qu’elles étaient entraînées par une personne invisible.

Il reconnut les filles d’El-Faci.

Elles entrèrent dans la chambre; De la main elles saluèrent Omar silencieusement et lui firent signe de continuer. Omar leur rendit leur salut et se remit à jouer de la guitare en continuant sa chanson.

 

Elles écoutaient, debout, mais leur ligure ne marquait aucune satisfaction. La plus jeune s’avança, et elle parla, avec beaucoup d’efforts, d’une voix embarrassée:

Omar, le chant et les paroles ne vont pas bien. Chante plus vivement et dis ces vers:

 

Chez toi je joue, et chez toi c’est la fêté,
0 jardin d’El-Faci!
Chez toi l’on m’a coupé la tête.

 

Le musicien accomplit le désir de la jeune fille et se mit à chanter les paroles qui lui plaisaient. Alors elle dansa dans la chambre avec rapidité, tout en jetant près de lui des écorces de l’orange qu’elle tenait; ses pas redoublaient toujours de vitesse, et sur sa figure descendait la sueur. Après elle, ce fut le tour de ses sœurs, qui dansèrent de même, et de même jetèrent à Omar des écorces d’orange.

Quand elles s’arrêtèrent, la plus jeune parla encore à Omar:

Omar, nous désirons que l’an prochain, à pareil jour, tu reviennes. Ne l’oublie pas, car si tu ne viens pas à nous, nous irons à toi.

J’ai entendu et j’obéirai, dit Omar.

 

 

Les filles d’El-Faci se retirèrent en silence, d’un pas léger. Omar, resté seul et saisi d’épouvante, les écoutait encore, quand il entendit dans la chambre au-dessus un cri, le cri (l’une personne qui meurt et qui demande grâce. Cela dura un instant, le bruit cessa; on n’entendit plus que la chouette dans le jardin.

Le guitariste, épuisé de fatigue, céda peu à peu au sommeil. Le soleil était monté dans le ciel et le jour était à son milieu quand Omar se réveilla. II prit ses effets, et au lieu d’écorces d’orange il y trouva des diamants, des perles, des sultanines d’or, qu’il emporta à la ville. De ce qu’il avait vu, il ne dit rien. Mais il pensait toujours aux jeunes filles et prenait leur sort en pitié, priant Dieu de leur pardonner et de leur rendre leur première forme.

L’année révolue, il se rappela sa parole, et, sans n’en informer personne, il remonta au jardin d’El-Faci, comme l’année précédente. Arrivé là, il récita deux séries de prières et dit en pleurant:

Pardonne-leur, ô Miséricordieux! Et délivre-les du démon.

Presque toute la nuit se passa à chanter des prières, et déjà s’approchait le jour. Il n’avait vu personne et il était heureux de ce calme. Il loua Dieu, il fit la prière du matin, et il se leva. Alors il vit, debout près de lui, les jeunes filles. Leurs linceuls avaient disparu et fait place à des habits plus beaux. La plus jeune avait la parure d’une mariée.

Elles le saluèrent de la main. La plus jeune lui tendit la sienne, qui était froide comme la neige et toute roidie. Elle lui montra le jardin. On sortit de la chambre, on marcha jusqu’à un endroit où il y avait trois tombeaux ouverts. Omar regarda, et il vit dans les tombeaux les linceuls de l’année précédente.

Prends-les, dit la plus jeune, brûle-les, et prie encore. Omar rassembla des broussailles et des herbes sèches.

 

Il battit le briquet, il alluma le feu, il y jeta les linceuls et il pria. Les jeunes filles tout à coup poussèrent un cri et tombèrent évanouies, Omar priait toujours. Peu à peu elles revinrent à elles, leurs yeux s’entrouvrirent, leur langue se délia, elles louèrent Dieu et remercièrent Omar. Leur âme était revenue.

Omar admira la puissance de Dieu et fut rempli de joie. Les filles d’El-Faci lui dirent qu’il avait le cœur fort et lui racontèrent ce qui était arrivé. Puis elles le chargèrent de leur rapporter de la ville les choses dont elles auraient besoin en attendant le jour où elles partiraient du jardin.

Va, dirent-elles, et achète sans compter. Nous n’avons pas seulement nos bijoux ; nous avons aussi le trésor de notre père. Il l’a enterré ici, car il ne pouvait l’emporter avec lui. L’esclave noir peut-être l’aurait tué pour s’emparer de son or.

 

Omar obéit. Il acheta ce qu’elles voulaient. Il revint chaque jour et il prépara tout pour leur départ. Elles décidèrent qu’elles iraient habiter une grande ville au loin.

 

Omar, dit la plus jeune, tu es notre bienfaiteur; tu nous as rappelées à la vie. Que Dieu te récompense. Nous emportons avec nous ce qui peut s’emporter et de quoi vivre pendant la durée de notre existence. Voici les actes de propriété de cette maison; ils étaient avec le trésor. Voici l’argent. Cela est a toi. Demeure ici en possession de tout.

 

Omar lui répondit:

Je ne prendrai ni votre bien, ni celui de votre père. Que ferais-je de l’argent quand j’aurai le deuil dans le cœur et l’inquiétude dans l’esprit? Vous parties, je n’ai besoin de rien. Dieu n’a pas voulu me donner ce que je lui demandais. Qu’il soit glorifié ! je me résigne, et, s’il lui plaît, bientôt je sortirai de ce monde.

 

La jeune fille le regarda et vit des larmes clans ses yeux.

Frère, lui dit-elle. il faut louer Dieu de nous avoir fait connaître ton cœur. Si tu redoutes de nous quitter, nous craignons que tu ne nous quittes. Ton désir est-il que nous restions ensemble:’ Choisis une d’entre nous qui sera ta femme. Nous consentons d’avance à ton choix.

 

Comment choisir? dit Omar. Vous êtes belles toutes les trois, et je ne puis pas désigner l’une plutôt que l’autre.

 

Choisis pourtant. Nous t’approuverons toujours.

 

Eh bien, dit Omar. Mon cœur a choisi celle qui m’a parlé la première pendant la peur de la nuit.

 

La jeune fille se réjouit. Car elle y pensait de son côté. Ses sœurs ne furent pas moins heureuses. Elles aussi se marièrent dans la ville qu’on alla habiter tous ensemble. Et le bonheur fut avec eux, comme Dieu le sait.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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