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Les Gaba, les Chaouch, deux dynasties de caïds dans l’Algérie coloniale, de 1851 à 1912 (Cercle de Tébessa)

13 06 2017

 

 

 

 

Le caïdat des Némenchas est créé en 1847. Les noms de Mohammed Gaba et d’Ahmed Chaouch n’apparaissent que de 5 à 10 ans plus tard. En effet, pendant les années qui suivent l’occupation du cercle (après 1851 date d’occupation de Tébessa), et, en gros, jusqu’en 1860, les choix de la France se sont portés sur les représentants de vieilles familles de Tébessa, familles anciennes, considérables (les Bel Arbia et famille du Dir, sédentaires ). C’étaient des familles parentes et alliées entre elles, qui n’avaient aucun lien avec la tribu. En revanche, ces familles étaient liées à des tribus extérieures au cercle et même avec la régence de Tunis.

 

 

Les choix d’Ahmed Chaouch, puis de Mohammed Gaba comme caïds à la tête des Brarcha représente une double nouveauté.

Chaouch est Kouloughli, descendant des Turcs ; son père et sa famille ont servi sous les Turcs. Quant à Mohammed Gaba, c’est un homme de tribu, il est issu d’une fraction des Brarcha. Double nouveauté, car d’une part, les Kouloughli n’avaient jamais été des personnages importants du cercle. Et c’est la première fois, aussi, que les Némenchas, acceptent de collaborer avec un pouvoir extérieur à la tribu. Tous les premiers rapports des officiers du cercle sont unanimes : les Némenchas ne veulent pas d’un chef pris parmi eux…Jl n’y avait pas, parmi les Némenchas, une seule famille ayant fait parti du maghzen des Turcs…

Ces deux hommes sont bien perçus par les anciennes familles du cercle comme nouveaux, comme de dangereux rivaux. On sait , par exemple, que le représentant d’une ancienne famille, la famille du Dir, Mohammed Tahar, caïd des Ouled Si Yahia, a tout fait pour évincer A. Chaouch de sa place de caïd des Brarcha. Mohammed Tahar, jaloux de voir que A. Chaouch venait de rendre un service aux Français qui avait été si bien apprécié, jaloux d’entendre dire que ce service lui vaudrait bientôt la croix, s’irrita contre le caïd des Brarcha avec lequel il était en mauvais terme..Il avait juré d’envoyer A.Chaouch à l’île Sainte Marguerite..Il imagina une intrigue à laquelle il sut donner toutes les apparences de la vérité… si effectivement, Chaouch est envoyé pour quelques années à Sainte Marguerite.

Les Gaba et les Chaouch sont bien des hommes nouveaux qui se maintiennent au pouvoir pendant toute la période.  » Se maintiennent « , car ce pouvoir, accordé par la France, a exigé le déploiement de toute une stratégie, une volonté qui se manifeste de différente façon.

Au début de la période quand il s’agit de mettre fin à la suprématie des grandes familles de Tébessa, ce sont des hommes qui se poussent au pouvoir, qui intriguent pour y être.

Par exemple, Gaba essayer de faire enlever son caïdat au caïd des Allaouna, al Hafsi b Ahmed , représentant d’une famille ancienne : il aurait eu des « relations intimes  » avec al Hafsia, femme du caïd des Allaouna.. Il arrive à se procurer, par son intermédiaire, le cachet de al Hafsi et écrit au Général une lettre, signée de al Hafsi, dans laquelle il se plaint du chef du bureau arabe de Tébessa : le pays va se mettre en insurrection …Personne ne peut t’approcher que par l’intermédiaire du caid Chaouch.. Il espérait que le Général, outré d’une plainte émise par un caïd contre le chef du bureau, destituerait le caïd des Allaouna.

Par moments, ces deux hommes nouveaux s’allient : en 1867, ils viennent présenter ensemble une requête au Commandant supérieur, chef du bureau, qui observe : Ces deux hommes possèdent au plus haut point le génie de l’intrigue. .Ces deux personnages sont en effet fort intelligents pour des indigènes…. Tous deux sont en relation avec tous les chefs politiques et religieux de la Régence, le but de leur travail est de se créer des relations des deux côtés. .Ils font leur propre politique. On constate même une alliance de famille : le caïd Mohammed Gaba marie une de ses filles âgée de 3 ans à un fils du caïd Chaouch, âgé de 5 ans.

Mais, lorsque le danger que représentent ces anciennes familles s’estompe, ce sont des hommes qui rivalisent pour le pouvoir; à cette date, vers 1870, les deux familles deviennent concurrentes acharnées :

A. Chaouch, candidat aux Brarcha (en 1869) est l’ennemi acharné des Gaba qu’il considère comme des concurrents dangereux pour son fils et auxquels il a voué une haine implacable. Inversement, quand un fils de Chaouch s’installe aux Brarcha en 1900 : Sa situation reste toujours assez difficile en raison de l’hostilité que montrent à son égard les partisans de l’ex caïd Abdessalam « (petit-fils de Mohammed Gaba) et, en 1907, Seddik b A. Chaouch démissionne car « il a fini par comprendre qu’il ne saurait jamais s’imposer aux Brarcha.

 

Enfin, ce sont des hommes qui, après avoir cherché le pouvoir pour eux, ont essayé de le transmettre à leurs enfants. On a parfois le témoignage écrit, l’aveu de cette ambition.

En 1867, Mohammed b Abdallah Gaba écrit : Les Brarcha sont dispersés par la misère et un homme de mon importance ne peut pas rester caïd d’une centaine de tentes ; il faut donc ou joindre à mon commandement ce qui reste des Allaouna ou me laisser donner ma démission en faveur de mon fils aîné.. Si vous donnez les Allaouna pour mon fils ou pour moi, cette récompense nouvelle me donnera du courage pour continuer à servir. Quant à Ahmed Chaouch, son rêve , écrit le Commandant, avait toujours été d’être bachaga des Nemenchas et de placer l’un de ses fils à la tête de chacun des caïdats de cette grande tribu.

 

 

 

 

 

Les Gaba, les Chaouch, deux dynasties de caïds dans l'Algérie coloniale, de 1851 à 1912 (Cercle de Tébessa) dans Histoire 1496089063-frdafan83-ol1894012v001-l 

Brevet de Légion d’honneur de Mohammed ben Abdallah Gaba 

 

 

 

 

 

 

 

Ils y ont réussi : il y a eu 43 nominations de caïds de 1851 à 1912. 15 appartiennent à l’une ou l’autre des deux familles, soit plus du 1/3. Aucune autre famille n’a occupé ainsi le devant de la scène, comme le montre le tableau suivant.

Date de nomination et tribus d’affectation des caïds du cercle de Tébessa entre 1851 et 1912, ( en gras : les caïds de la famille Gaba et Chaouch).

 

Allaouna

Brarcha

1851 al Hafsi b Ahmed

1862 Belgasem b Naceur

1872 al Hag Saad

1878 BrahimbNacib

1894 Seghrir b Brahim

1900 Saoula Moh. b.Amar

1904 Ali b Tlem b Ab Chaouch

1912 Ferhat b Ah Chaouch

 

1851 Ali b Mohammed

1852 Ahmed Chaouch

1855 Mohammed b Abd Gaba

1868 Mohammed b Ali

1869 Ahmed Chaouch

1872 Mohammed b al Hag Chettouh

1882 al Hafsi b Gaba

1888 Abdes b al Haf Gaba

1900 Seddik b Ah Chaouch

1908 Moh Taieb b bel Naceur

 

Sidi Abid

Ouled Si Yahia

1853 Ali b Mohammed

1859 Moh b al Hag Chettouh

1873 Belgasem b Ahm Chaouch

1881 Tlem b Ahmed Chaouch

1892 Ali b Tlem b A Chaouch

1904 Moh Taieb b Bel Naceur

1908 Ferhat b Ahm Chaouch

1912 Mohammed b Mohammed

 

1851 Mohammed b Tahar

1859 Ahmed Lakhdar b Belgasem

1861 Ali b Mohammed 1

867 Tahar bYounes

1869 Ahmed Lakhdar

 

 

 

Tébessa

Ouled Rechaich

1851 Ali bLaaz Mohammed b Ali Pacha

1855 Ali b Mohammed

1858 Ahmed Chaouch

1867 Mohammed Salah b Ali

1880 Utman b ali Pacha

 

1851 Ali bRegeb

1854 Moh Sghnr b Abd al Wahad

1859 Utman b Mohammed

1867 Ahmed Chaouch b Ahmed

1869 Reghis b Mohammed

1872 Mohammed b Ali

1877 Belgasem b Ah Chaouch

1891 Seddik b Ah Chaouch

1901 Ali Bey al Mihoub b Chenouf

 

 

Ils ont développé toute une stratégie pour tenter d’assurer l’hérédité de la fonction. Ces hommes, de leur vivant, essaient d’associer leur parenté, et le plus souvent leurs fils, au pouvoir. Et le quadrillage bureaucratique institué par la France pour l’administration des tribus leur en laisse la possibilité. Soit en tant que Khalifa (associé) du caïd, soit en tant que cheikh de fraction.

Là encore, il nous reste parfois la trace de leurs désirs :

Al Hafsi b Gaba m’a fait connaître qu’il n’avait confiance en personne autre autant qu’en son propre fils Abdessalam, déjà très au courant du service. Il s’agit d’un poste de Khalifa, en 1884.

 Avons sollicité caïd de nommer cheikh de la famille ( de l’ancien cheikh des Ouled Chakor, qui vient de mourir), mais a nommé l’un de siens âgé de 15 ans sommes trompés signe la djemaa des Ouled Chakor en 1902.

Les résultats de leurs stratégies : tous les Khalifa, à partir de 1880, date à laquelle l’institution du Khalifa est reconnue, sont fils de caïds en place. De même, de nombreux postes de cheikhs ont été occupés par la parenté du caïd en place : les caïds Gaba ont placé comme cheikhs 7 des leurs (fils et frères); les Chaouch 6 fils et frères. Incontestablement, des hommes nouveaux ; des hommes qui ont aspiré au poste de caïd et ont déployé toute une stratégie pour y accéder, eux et leur famille, des hommes qui ne sont pas restés étrangers à la collaboration avec l’administration française.

Cependant, ces deux familles ont un comportement politique différent. Regardons d’un peu plus près où s’effectue la carrière politique de ces hommes : pour les Gaba, aucune ambiguïté, leur carrière s’effectue dans leur famille d’origine, aux Brarcha. Ils sont uniquement caïds des Brarcha; leurs enfants sont khalifa aux Brarcha ; et les cheikhs qu’ils placent sont cheikhs de fractions des Brarcha. Ils sont les hommes d’un groupe.

Tout autre est la carrière des Chaouch. Caïds aux Allaouna, aux Brarcha, aux Ouled Sidi Abid, aux Ouled Rechaich, leurs fils sont Khalifa dans toutes les tribus : Ferhat a été Khalifa aux Ouled Rechaich, en 1900, puis aux Brarcha en 1903 avant de devenir caïd des Allaouna en 1912; Seddik b Ahmed Chaouch est Khalifa aux Ouled Rechaich en 1879, puis caïd des Brarcha en 1900; de même, les Chaouch sont cheikhs de fractions qui appartiennent à n’importe quelle tribu du cercle. A. Chaouch et ses fils, frères, et petits-fils apparaissent donc comme des hommes qui ne sont pas liés à un groupe particulier, ils sont au-dessus du groupe. Si ces deux types de famille dominent le devant de la scène pendant plus de 50 ans, c’est qu’ils représentent deux types de notables, entre lesquels la France hésite pendant toute la période.

 

 

 

 

 

Les choix de la France

 

En 1901, la France obtient la démission de Abdessalam b al Hafsi b Mohammed Gaba. Par qui le remplacer? C’est justement un descendant d’Ahmed Chaouch qui est candidat, son fils Seddik. Le général de brigade hésite sur le choix et questionne le Colonel Flogny qui a été Commandant du cercle de Tébessa dans les années 70 ; et voici la réponse de Flogny : il convient de tenir compte de la part d’influence et d’autorité que donne à un chef indigène le fait d’appartenir par sa naissance, par sa famille à la tribu qu’il commande et dont les intérêts sont les mêmes que les siens; qu’un vent de désordre vienne à souffler, il est à craindre que le caïd étranger ne puisse plus être d’aucune utilité.

 

 

 

 

 

 

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 Le caïd Si Seddik Ben Ahmed Chaouch se rendant à une audience du président de la République -

 

 

 

 

 

Deux types de carrière ?

En 1901, Seddik, l’étranger aux Brarcha, est finalement choisi, malgré l’avis du Colonel Flogny. Au même moment, on voit tous les descendants de A.Chaouch à la tête de l’une ou l’autre de ces tribus : victoire des Chaouch. En revanche, la famille Gaba, les hommes de la tribu, échouent. La descendance devient un fil qui s’étire et se casse en 1901.

 Il s’est révélé difficile, voire impossible, d’être un chef à la fois intégré à son groupe et homme de la France.

Les Gaba se sont montrés tout d’abord trop chefs, trop exigeants, trop orgueilleux. Mohammed Gaba exige. Citons une lettre du Commandant du cercle de Tébessa : Je vous ai souvent entretenu des prétentions du caïd Gaba à absorber le commandement des Némenchas. Depuis quelque temps, il revient à la charge avec de nouvelles ardeurs, et expose fort nettement ses désirs.. Ses prétentions tenaces sont devenues insupportables. Il est constamment chez moi, ressassant les mêmes demandes..

Et, quand il y a problème avec le bureau arabe, il ose se mettre sur un pied d’égalité avec l’empereur des Français : Informez en l’empereur, si vous le jugez convenable… A l’inverse, A.Chaouch, dit le Commandant, tout en me laissant entrevoir qu’il désirait le caïdat des Brarcha, ne l’a jamais fait qu’avec une extrême réserve.

 

Le petit fils de Gaba, Abdessalam, se comporte aussi avec trop d’indépendance, et trop d’arrogance : Mon autorité, dit le Commandant, en 1901, était presque annihilée par celle du caïd. De nombreuses affaires assez importantes pour m’ être soumises, étaient réglées, sans mon autorisation par Si Abdessalam. Et il ne supporte pas les observations. En 1901, deux hommes, qui ont montré à un officier français des terres que le caïd des Brarcha laboure mais ne déclare pas, sont victimes d’une tentative d’empoisonnement. On interroge Abdessalam, qui répond : il est probable que les douleurs observées proviennent de ce que les deux hommes ont fait une longue marche à cheval et ont ensuite bu de l’eau fraîche. Je n’ai pas cru devoir me préoccuper de douleurs d’entrailles qui sont très fréquentes en cette saison. Et le caïd d’envoyer tous les individus atteints de diarrhée, de dysenterie et même d’hémorroïdes au bureau arabe pour être examinés par un médecin militaire..

 

Les Gaba se montrent aussi trop musulmans. Gaba n’est pas un homme de progrès ni de civilisation.. .Il est fanatique, imbu à l’excès de toutes les superstitions qui ont cours chez la race arabe. Abdessalam, lui cache les marabouts tunisiens, laisse percevoir la ziara, protège les marabouts.

Et ils sont hostiles à toute pénétration culturelle française ; ainsi, al Hafsi fils de Mohammed Gaba, victime d’une tentative d’assassinat, dont il mourra a refusé les médecins militaires, il a préféré se faire traiter par les praticiens arabes.

 

Autrement dit, les Gaba échouent parce qu’ils n’ont pas su ou pu résoudre la contradiction des exigences françaises : comment avoir un caïd proche de son groupe, enraciné dans sa tribu et qui, en même temps ne soit pas chef, fier ou orgueilleux de l’être et ne soit pas musulman ?

Mais les Gaba échouent aussi parce qu’ils ne se comportent pas, avec leurs administrés, comme on avait imaginé qu’un chef de tribu traditionnel devait le faire.

Ils sont grossiers et hautains : Ils ont la plus extrême grossièreté de langage vis à vis de leurs administrés.

Et surtout ils sont malhonnêtes : et les officiers accumulent contre Gaba et sa descendance les plaintes des administrés : bijoux volés, moutons, brebis, fusils. Il serait trop long d’énumérer la suite des griefs accumulés par les Brarcha contre leur caïd, ses serviteurs et ses deiras.

La cause de leur disgrâce a donc une double origine : ils sont les hommes de leurs groupes ; ils sont arabes, ils sont musulmans et ils se comportent en seigneur, en maître. Mais ils ne réalisent pas les idées que les officiers se faisaient des rapports que le chef traditionnel se devait d’entretenir avec son groupe.

 

Par opposition, les chefs qui réussissent mieux, les Chaouch, manifestent d’autres qualités : Ahmed Chaouch a demandé dès 1854, à aller se faire soigner de la syphilis à l’hôpital de Bône. Il envoie tous ses enfants à l’école française de Tébessa, et même, un jour, il défend -relativement- l’instituteur contre la population de la ville; un de ses fils, de 9 ans, de retour de l’école est pris de fièvre. On lui demande ce qu’il a et il répond que le maître lui a donné un coup de règle sur la tête .De là, grande rumeur, on envoie chercher le médecin arabe,., qui incise ..et déclare, que la boîte osseuse est fêlée…Ce fait a été exploité par les fanatiques de l’endroit.-Voilà, ont-ils dit, la récompense du caïd qui a déjà mis plusieurs de ses enfants à l’école des Français, Dieu l’a puni! Lorsque je suis rentré, dit l’officier, j’ai pris des informations.. Le caïd a été beaucoup plus raisonnable que son entourage…. On ne sait pas très bien en quoi a consisté cette attitude raisonnable. Mais les enfants vont à l’école, les petits enfants même sont élevés au collège arabe français ; ils parlent un peu le Français ; ils se plient à nos idées ..Ils sont au courant de nos procédés administratifs.

Si les Chaouch triomphent , peu à peu, c’est qu’ils ne sont pas français, mais ils parlent un peu le Français, fréquentent écoles et hôpitaux de la France. Ils ne sont pas arabes, mais ils parlent arabe et sont musulmans, sans que leur soient attribués superstition ni fanatisme.

 Ils ne sont pas hommes de tribu mais acceptent de jouer au moins le jeu de la résidence au milieu du groupe qu’ils administrent. Ce sont des espèces d’entre les deux, entre les Turcs et les Algériens, entre les arabes et les Français, entre la tribu et la ville.

Mais leur succès est tout relatif : d’abord, Seddik doit démissionner aux B rare ha en 1908, parce qu’il n’est pas accepté par la tribu. De plus, jusqu’en 1912, les officiers français reprocheront toujours aux caïds de la famille Chaouch de ne pas être assez près de leurs administrés, de s’en éloigner trop souvent : commande à distance, ne visite pas assez ses fractions, ne visite pas assez ses administrés ou encore pas assez arabes pour leurs administrés. Enfin, de toute façon, en 1912, tout le cercle passe sous administration civile et le combat cessa faute de combattants : on n’avait plus besoin de caïds. Et les Chaouch perdent la place.

 On serait tenté de conclure : mission impossible, quels qu’aient été les types de candidats. Aux hommes choisis dans le groupe, il était reproché de ne pas se tenir au-dessus du groupe pour représenter la Loi. Aux hommes choisis hors du groupe pour se plier à la mission de ce que l’on pourrait appeler l’homme d’Etat moderne, il était reproché de ne pas être assez près du groupe. Et, de toute façon, ces hommes d’Etat n’avaient aucun accès à ce qui entoure la notion moderne de pouvoir : l’élection, la promotion. La situation coloniale les maintenait dans une situation d’aval sur laquelle ils n’avaient aucune prise.

Et cependant, on l’a vu, la fonction a été recherchée, convoitée, défendue. Essayons de voir si l’étude des biens et des fortunes accumulés par les caïds permet de trouver une réponse à cette question.

 

 

 

 

 

 

 

LES BENEFICES DE LA FONCTION

 

 

Et, tout d’abord, comment était conçue la rémunération du caïd ? Les textes officiels ne parlent que d’un seul type de rémunération : le caïd touchait un peu moins de 10% des impôts qu’il percevait, le hokor, le achour et la zakkat et un pourcentage des amendes (sans doute 20%). Deuxièmement, à la faveur d’un conflit qui éclate entre trois caïds au début du XXème siècle, on apprend que les caïds jouissaient aussi d’une terre d’apanage, une terre maghzen, dont ils prenaient jouissance dès leur nomination.

Enfin, les caïds tiraient de leurs fonctions des revenus officieux. On a des dossiers, épais sur les fraudes de tous les caïds de la famille Gaba et Chaouch  (et sur les autres aussi). Les assises de la fraude sont multiples. Fraude sur les impôts : on se débrouille pour diminuer les siens, en ne comptant pas des animaux possédés, ou des terres cultivées, (facile à réaliser, puisqu’on est juge et partie). Plus fine : l’entente avec le contribuable; on accepte de ne pas déclarer certains biens du contribuable, donc on y perd, puisqu’on a 10% de l’impôt ; il suffit de s’arranger avec le contribuable : que celui-ci verse au caïd une somme supérieure aux 10%, mais inférieure à la somme qu’il aurait dû payer. On évite les amendes, et le code de l’indigénat en prévoyait beaucoup. On évite l’amende, oui, mais on exige le prix du silence. On accepte, ou on suscite les cadeaux, on exige des corvées, et surtout, on abuse de son pouvoir. Quiconque avait une jolie femme, une belle jument se les voyait prendre par le caïd.

Il est difficile de quantifier. Les revenus officiels des caïds des Brarcha varient entre 6000 et 10000 francs par an. Ce qui représente à peu près le salaire d’un professeur de faculté de province à la même époque. Ou le salaire des 10% les mieux payés des fonctionnaires français en cette fin du 19ème siècle. Revenons à l’Algérie : le fellah, propriétaire, d’après des estimations faites, aurait environ un revenu de 300 francs par an. Il existe donc un écart de 1 à 20 ou à 30, entre les revenus du fellah et ceux du caïd. Par leurs revenus officiels, les chefs indigènes se distinguent nettement de leurs administrés. J’ai pu faire une estimation des revenus officieux : au minimum, ils doublent les revenus officiels. Ce qui suffirait à vouloir être caïd.

On a peu d’éléments précis sur la fortune des Gaba et des Chaouch. Cependant, à deux reprises et un peu par hasard, un certain nombre d’affaires dans lesquelles les caïds sont impliqués arrivent au bureau de Tebessa et permettent d’établir au moins deux points.

Le premier, c’est qu’il y a évolution dans la fortune caïdale entre les années 1870 et les premières années du 20ème siècle.

En 1869, en effet, après l’affaire de l’Oued Mahouine, et la fuite en Tunisie du caïd des Brarcha Mohammed b Ali et al Hafsi b Gaba, fils du caïd Mohammed qui vient de mourir, les familles de M b Ali et du fils de Gaba sont internées à Tébessa. Et deux documents établissent le recensement des deux familles et de leurs biens.

Ce que l’on constate alors, c’est que, si la fortune de Al Hafsi dépasse de loin la fortune moyenne du fellah, elle n’en diffère pas par la structure. On peut estimer le montant de la fortune de Al Hafsi à environ 15 000 francs ; à la même époque, une estimation évalue la richesse moyenne des tentes (après paiement de l’impôt) de toutes les fractions des Brarcha à 450 francs. Donc une grosse différence. Mais l’étude de la composition détaillée de la fortune révèle peu de différences entre la tente du nomade et la tente du chef.

Dans la tente du fils Gaba, il y a 5 hommes, 9 femmes, 10 enfants. Il y a 574 moutons, 21 têtes de bétail, 10 veaux, 4 juments, un cheval, 7 mulets, une ânesse, une pouliche et une mule, propriété de Si al Hasnaoui, un lit enfer, deux grands paniers pleins de dattes, deux grands paniers dans lesquels il y a des metred, deux guessaa, un ustensile de cuisine, 5 selles dont l’uns vient de Guelaa, un tapis de selle, 30 pièces de cotonnade, un grand tapis pour séparer la tente en deux, 126 paires de souliers jaunes, 10 gheraia de dattes, 4gheraia de laine, une tandjera, un stol, 12 gheraia contenant des vêtements de femme en cotonnade, 6 gheraia de beurre salé, une gheraia de viande salée, deux gheraia de farine, une gheraia contenant du poil de chameau, 6 guetif, 3 tapis, une charge de laine cordée ou filée, un hanbelpour séparer la tente en deux, 6 boîtes dans lesquelles il y a deux burnous, deux haik, deux gandoura, un turban en soie, deux burnous en drap, 3 vêtements en drap, trois en cotonnade, 4 oreillers en soie, 3 couvertures en soie, deux tasses, deux stol, un pilon enfer, deux poêles, un chandelier, 5 matelas, 5 oreillers en laine, 6 haik, 2 fusils à 2 coups, un pistolet, une djebira, 6 saa de blé, 12 saa d’orge.

La nature des biens possédés ne permet pas de distinguer le caïd du nomade et implique un mode de vie semblable. Quelques inventaires de biens de nomades à la même époque renseignent sur le contenu de la tente : à côté des moutons, des chèvres et des chameaux, on y trouve de quoi manger : céréales, dattes, beurre; de quoi se vêtir : robes, turbans, tissus, du coton et de la laine, quelquefois des souliers; de quoi dormir : nattes tapis.

 La famille caïdale des Gaba appartient au monde des tribus. Et la composition de la fortune évoque la vie traditionnelle des Némenchas : une vie sous la tente, une existence qui tire ses ressources des cultures de céréales et d’un troupeau composé avant tout de moutons, de chèvres , de quelques bovins, de chevaux et de chameaux.

Mais dans la tente caïdale, il y a plus. Et d’abord, plus de personnes : le capitaine Hugonnet, 10 ans avant, estimait le contenu moyen de la tente nomade à 6 personnes. Dans la tente de Al Hafsi, 4 fois plus. Al Hafsi et ses frères ont entre deux et trois femmes, dont deux négresses, des serviteurs, des pâtres. La fortune des chefs se mesure sans doute d’abord à l’importance de ce capital humain, qui comprend famille et serviteurs.

Et ensuite, dans la tente du caïd, il y a plus. Plus de vêtements, plus de tapis, plus de confort, plus d’ustensiles. L’impression domine que les biens possédés par eux assure un surplus qui procure la tranquillité. Mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu, le chef indigène peut supporter la pénurie, affronter les mauvaises années. On sait ce qu’il récolte, qu’il a des réserves, dans des silos : 365 saa de blé, 298 d’orge. Or, la consommation individuelle de l’année a été calculée par A.Nouschi; pour l’ensemble de la famille Gaba internée à Tébessa, cette consommation s’élèverait à 72 saa de blé et 108 d’orge. Il y a donc surplus, les réserves assurent l’avenir.

Trente ans plus tard, d’importants dossiers sont consacrés à trois caïds, Abdessalam b al Hafsi b Gaba, Seddik b Ahmed Chaouch et Ali Bey, qui vient d’être nommé aux Ouled Rechaich : dans ces premières années du XXème siècle, la récolte importe moins que la propriété.

Abdessalam fils de Gaba, lui, a presque été un propriétaire heureux : il a émis la prétention de détenir, à titre privé, une zone de 2000 hectares autour du village de Cheria.. Il a omis de rappeler les jardins de Cheria et de Aïn Rabah, d’Ain Babouche, les vastes terrains de culture qu’il détient dans la partie Ouest du cercle. De plus, on sait par une lettre de 1890, qu’il possède des palmiers dans l’oasis de Négrine : sur les 910 palmiers de l’oasis, Abdessalam en possède 432.

 On dit »presque » été propriétaire heureux, parce que cette acquisition de terres suscite toutes sortes de difficultés. Abdessalam est accusé d’avoir d’abord agrandi une terre dont il a eu la simple jouissance, une terre d’apanage, une terre maghzen, et d’avoir transformé cette terre maghzen agrandie en propriété personnelle. Il est menacé d’avoir à la restituer.

Et nous en arrivons au deuxième point qu’établissent ces rapports, c’est que, si les revenus existent et permettent l’acquisition de biens fonciers, cette acquisition n’est pas chose aisée. La même impression domine pour tous, les Gaba et les Chaouch. Ils veulent être propriétaires, ils le sont presque, mais ils se heurtent à toutes sortes de difficultés.

D’une part, on les voit revendiquer avec force le titre de propriétaires. Seddik : J’ai demandé il y a plusieurs années, à être propriétaire de (la terre de) Tazougart… Et le Commandant ajoute : Ce n’est pas la première fois que Seddik présente une pareille demande.. La première demande.. évalue la superficie à 2 charrues, soit 24 hectares, la seconde à 60, la dernière à 70.

Et d’autre part, cette acquisition de terres, elle, n’est pas facile. Il s’agit de terres d’apanage, répondent les Commandants ; vous n’y avez pas droit; ou bien, il s’agit de terres arch, de terres de tribus, et vous n’avez pas le droit de transformer une terre arch en terre melk.

A ces empêchements, les Gaba et les Chaouch répondent en utilisant toutes les tactiques et tous les arguments; par moments, ils utilisent le droit musulman, qui lie le droit de propriété à la notion de mise en valeur par le travail. Nous les avons défrichées depuis longtemps dit Seddik. Quant à Abdessalam, il fit même subrepticement passer ses charrues pour en affirmer la jouissance. Par moment, ils pensent et agissent en hommes qui connaissent parfaitement le vocabulaire et les subtilités des lois (établies par le droit français) qui règlent, en Algérie, le statut de la terre. Ils jonglent avec les notions de terre arch et de terres melk, et avec les modes d’acquisition de terres prévus par la législation coloniale : passage devant des commissions spéciales, le mot kumisyun est passé dans leur vocabulaire; comme le mot concession kunsisyun.

 

Donc, un point semble clair : les deux familles aspirent à la propriété de terres. Et l’on peut dire que cette soif de terres manifeste l’apparition d’une mentalité capitaliste, dont on ne trouve nulle trace dans les années 1870. Cette mentalité est dénoncée d’ailleurs par la djemaa des Ouled Rechaich, en 1902 : Seddik b Ahmed Chaouch vous a porté plainte pour que vous le rendiez propriétaire de la terre de Tazougart.. Toutes les fois qu’il fait des bénéfices dans notre tribu, il achète des propriétés à Tébessa.. Son but est de devenir propriétaire du terrain de Tazougart pour le revendre à des colons, dit la traduction ; le texte arabe parle de markanti.

 

On assiste alors à une contradiction : des caïds qui, on l’a montré ont des revenus bien suffisants pour acheter des terres, mais qui se heurtent à des difficultés d’acquisition. Et la contradiction s’aggrave du fait que ce sont les mieux placés politiquement, ceux qui réussissent le mieux en ce début du 20ème siècle, les Chaouch, qui ont le plus de difficultés à acquérir ces terres ; car ils sont étrangers aux tribus qu’ils administrent.

Suivant la coutume arabe, l’étranger n’a pas de droit aux terres collectives. Les Chaouch vont acheter, mais pas dans les tribus. Ils achètent à Tébessa. Le caid Seddik …a acheté et réparé les immeubles laissés par son père à Tébessa dont la valeur atteint le chiffre de 90000 francs. Ali b Tlemcani b Ahmed Chaouch possède trois immeubles et des terres dans la commune de plein exercice de Tébessa Je tout peut valoir 60000 francs.

 C’est à la ville que la principale famille caïdale a été contrainte de bâtir sa fortune; contrainte, parce qu’il semblerait que les Chaouch eussent préféré acheter des terres et non des immeubles. Les immeubles que je possède à Tébessa sont grevés d’hypothèques, affirme Seddik. Que je vienne à mourir, ce que Dieu réserve à chacun d’entre nous, si l’on m’a dépossédé de la terre de Tazougart, ma famille ne trouvera rien que des immeubles hypothéqués. ..Enfin, j’ai besoin du terrain que je réclame.

On finit sur une note d’amertume, de désillusion, de frustration. Au début du 20 ème siècle, les Gaba comme les Chaouch, enrichis, sans aucun doute du fait de leurs occupations, ont convoité la propriété de terres ; ils semblent avoir beaucoup de mal à les acquérir, et contradiction, les Chaouch plus que les Gaba, peu à peu éloigné du pouvoir.

Et c’est sur cette impression qu’il faudrait peut-être conclure. La seule réalité de leur pouvoir s’exerçait en aval : sur leur groupe, au contact duquel ils se trouvaient, ils ont exercé un pouvoir qui a été de plus en plus un pouvoir de surveillance, de contrôle, un pouvoir policier ; et aux dépens du même groupe, au vu et au su de tous, ils ont prélevé des revenus importants. Mais, en amont, et du côté de l’avenir, les portes étaient fermées.

Ils ont exercé un pouvoir dont la légitimité n’a jamais été sûre : chefs traditionnels ? Hommes d’Etat moderne ? Et dont la suite n’était jamais assurée, quoi qu’ils fissent. Ils ont accumulé des revenus officiels et officieux, qui ne pouvaient pas se transformer pas en capital et qui restaient en quelque sorte plaqués. C’est donc un sentiment très lucide qu’exprime M. Gaba dès 1867 : Vous autres, Français, vous travaillez parce que vous avancez en grade ou en dignité dans la Légion d’honneur. Cela se conçoit, mais moi, je suis caïd et ne puis .. aller plus loin (Mohammed Gaba 1867).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Documents concernant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Source : Cahiers de la Méditerranée, n°45, 1, 1992. Bourgeoisies et notables dans le monde arabe (XIXe et XXe siècles)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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