Le collier prophylactique d’enfant ‘haziu n-kafo’ dans l’oasis de Tabelbala

6 04 2017

 

 

 

Les enfants en bas âge offrent aux maladies, aux jnun et au mauvais œil, des proies faciles, toutes désignées par leur faiblesse. La tendresse maternelle, les prévenances dont ils sont l’objet de la part de l’ensemble du milieu social, n’apparaissent en aucun cas suffisantes. En un domaine aussi périlleux, aucune précaution n’est superflue. Aussi met-on en œuvre toutes les forces naturelles, magiques ou religieuses, concurrentes, dont on dispose et que l’on canalise dans un même but : la sauvegarde de l’enfant. La plupart d’entre elles exercent et développent des fonctions multiples et c’est souvent en raison même de leur polyvalence qu’elles sont choisies et utilisées. D’apparence hétéroclite, les colliers que l’on voit au cou de tous les enfants non sevrés, sans distinction de sexe, remplissent un rôle essentiel : chacun de leurs éléments est employé dans un but bien déterminé et assure la continuité d’une protection vigilante, indispensable à l’heureuse croissance des enfants.

 

Les colliers de ce type peuvent être observés sporadiquement dans l’axe Guir- Saoura. Ils sont répandus dans toute l’Afrique du Nord. (Sans parler de très nombreuses régions du monde ancien et moderne.) Cependant leurs composantes et le symbolisme de celles- ci sont variables.

 

 

 

 

 

Le collier prophylactique d’enfant ‘haziu n-kafo’ dans l’oasis de Tabelbala  dans Coutumes & Traditions 1489560361-img-5

Père portant son bébé sur le bras. Une amulette ‘ayyâcha’ est fixée à la main droite de l’enfant, une autre est attachée à l’épaule gauche ; autour du cou se trouve un collier fait de petits sachets. Le tout sert à protéger l’enfant du mauvais œil/ dans le sud tunisien 

 

 

 

 

 

Le septième jour après la naissance, jour de l’imposition du nom, le père de l’enfant demande au Taleb d’écrire des amulettes : sept pour un garçon, six pour une fille. Ces nombres sont constants. Les écrits ne sont pas toujours des originaux, destinés précisément à cette occasion particulière. A Tabelbala, oasis des plus déshéritées, il n’y eût pas, depuis longtemps et jusqu’en 1954, de Taleb connaissant vraiment la lecture et l’écriture, aussi le privilégié qui en tenait lieu, empruntait-il ses écrits à des feuillets manuscrits ou imprimés en Arabe.

Jusqu’au quarantième jour, deux de ces écrits déterminés par simple choix, noués dans un chiffon noir, sont attachés dans la chevelure de la mère.

Les autres, cinq ou quatre, selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, sont enfermés dans un sachet de cotonnade noire qui ne quitte pas la proximité de l’enfant , et qui contient le cordon ombilical, des petits cailloux de sel récemment rapportés de la sebkha, des feuilles et des graines de tabellat (Peganum Harmela), quelques fragments d’écorce de grenade et des dattes : trois pour un garçon, quatre pour une fille. Le sel et tabellat ont mission d’écarter les jnun. L’écorce de grenade, à défaut du fruit entier, joue un rôle important dans la symbolique de fécondité. Les dattes, synonymes d’abondance, de prospérité, de multiplicité, véhiculent une force bénéfique.

La veille du quarantième jour, les femmes amies se réunissent dans la maison de la naissance pour préparer le collier dénommé « haziu n-kafo » (haziu : amulettes, de l’arabe harz ; kafo : corde en belbali*), en même temps que les galettes de blé ou d’orge, cuites dans le « tinzia** » qu’il est coutume de distribuer le quarantième jour, et la chemise de henné : « henna n-teysept ».

 

A la plus âgée de ces femmes, la plus vénérable, autant que possible de souche maraboutique, revient le soin de coudre les écrits du Taleb à l’intérieur de petits sachets de cuir rectangulaires : filali rouge importé si la famille est aisée, simples petits morceaux de peau de chèvre ou de gazelle tannés et teints en rouge à la maison si la famille est modeste. La tradition veut que les amulettes soient préparées à la maison, mais le souci de paraître fait emprunter la mode des portes amulettes faits par le cordonnier et décorés au fer. Des tendons de gazelle dilacérés sont employés comme fil. Il faut veiller à ne point piquer l’écrit en même temps que le cuir sous peine d’en neutraliser l’effet. Les femmes qui ont préparé colliers et chemises de henné ne sont pas rétribuées.

Une seule pourrait suffire à cette besogne. Mais le quarantième jour est une étape, aussi bien pour le nouveau-né que pour la mère. Aussi convient-il de « socialiser » les relevailles de la mère comme l’entrée du nouveau-né dans le village. (La première sortie officielle et rituelle de l’enfant s’effectuant au matin du quarantième jour). Une collation généreuse : thé, cacahuètes, beignets, est offerte dans l’allégresse. Quatre des amulettes gainées de cuir sont placées parmi les perles et les éléments prophylactiques de haziu n-kafo, de part et d’autre de l’élément central hamuysa aux cinq cauris accompagnés ou non de perles rouges figurant du corail. Deux autres accompagneront taɤəforť, deuxième collier, spécifique du dernier né de la famille, porté jusqu’à la naissance suivante qu’il est censé appeler sinon susciter.

Les garçons porteront la septième amulette au majeur de la main droite, comme une bague, jusqu’au moment où s’éveille en eux le sens de la préhension. Cette amulette sera alors fixée au bras droit, à hauteur du biceps par un lien de laine blanc et noir. Quand l’enfant commencera à se dresser sur ses jambes, elle sera fixée au takudəs, mèche de cheveux réservée par le rasoir sur le sommet ou sur l’un des côtés de la tête (disposition qui semble ressortir d’une convention de lignée, plutôt que de l’appartenance à telle ou telle confrérie religieuse).

Dès que les colliers sont prêts, on les passe au cou de l’enfant. Soulignons que jusqu’au quarantième jour, le nouveau-né est démuni de tout collier. On pourrait s’étonner, en raison même de l’importance attribuée à haziu n-kafo et du soin extrême présidant à sa confection, de ne le voir intervenir que si tard. Mais, s’il en est ainsi, c’est que jusqu’au quarantième jour l’enfant reste en principe à l’intérieur de la maison ou de la jériba, tenu à l’abri de tous les dangers du dehors. Au contraire, à partir du quarantième jour, pouvant alors sortir à toute occasion avec sa mère, il va se trouver exposé à de nouveaux et innombrables périls contre lesquels, précisément, haziu n-kafo est l’élément de protection indispensable.

Haziu n-kafo est porté jusqu’à sa rupture naturelle après le sevrage. On attend que le fil se rompe et on n’en réenfile pas les éléments, bien qu’ils soient soigneusement récupérés par la mère. Si le fil se rompt avant le sevrage, il est remplacé aussi souvent qu’il est nécessaire. La durée moyenne du support est d’environ un an : la crasse la prolonge en lutant le fil. Il est admis qu’après le sevrage, la rupture naturelle du collier est le signe que son rôle est terminé, sa tâche menée à bien : l’enfant devenu assez fort pour manger, marcher et parler n’est guère plus vulnérable qu’un adulte. Ses moyens de défense ne différeront plus de ceux des adultes.

Si un enfant porteur de haziu n-kafo vient à mourir, son collier sera enterré à la tête de la tombe, du côté droit, le troisième jour après la mort.

Après le sevrage, les éléments du collier de l’enfant, (en dehors des amulettes écrites), bien que théoriquement incessibles, pourront être réutilisés en raison de leur rareté, à la condition formelle qu’ils aient séjourné au moins sept jours dans un sachet de cotonnade noire contenant du sel et des graines de tabellat. Là ils perdent ce qu’ils ont pu condenser d’influences extérieures nuisibles et d’émanations directes du porteur : ils s’y dépersonnalisent et y retrouvent leur pureté première. Pratiquement, certains éléments dont l’acquisition est difficile, sont transmis dans des limites exclusivement familiales, de frère à frère ou sœur, puis de mère à fille.

 

 

 

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Collier à amulettes de l’oasis de Tabelbala (d’après D. Champault).

 

 

 

 

 

 

Exemple d’ordre d’enfilage d’un collier haziu n-kafo :

 

 

— une perle de verre vert

— une pièce d’argent, dite ‘ayašet, provenant d’un diadème féminin, enfilée par l’une des deux perforations excentriques qui servaient à sa fixation

— un cauri, dont la face dorsale a été éliminée par abrasion

— deux perles de Briare, une bleue, une jaune

— une perle de céramique ancienne dite muka-mo

— une pièce de nickel belge de 10 centimes

— une perle de faïence rouge

— un sachet de cuir, porte amulette écrite

— une perle de Venise, pâte de verre à insertions blanches : type plus récent de muka-mo

— deux métacarpiens de fennec (Fennecus Zerda), montés dans une ligature de cuir

— un cauri (face dorsale évidée)

— un rhizome d’iris sauvage :

— une perle, pâte de verre bleu turquoise

— un second sachet de cuir porte amulette

— deux perles de faïence, une ambrée, l’autre bleue

— le motif central hamuysa : pendentif de cinq cauris montés sur cuir

— une perle de faïence rouge, une perle de verre vert

— un troisième sachet de cuir porte amulette

— une perle de faïence ambrée

— un rhizome d’iris

— un cauri

— une broche (clou de fer à cheval) : biy n-keygi «épine de cheval»

— une perle de verre bleu foncé, ancienne

 — une perle de faïence ambrée

 — une noix de galle : taya

— une perle de verre noir, ancienne

 — une perle de faïence rouge

— un petit gastéropode marin, dit Vudď

— une perle de faïence bleue, une de faïence rpuge

— un quatrième sachet de cuir porte amulette

— une perle de faïence ambrée, une de faïence rouge, une de faïence verte

— un cauri

— une perle de faïence bleue, une de faïence verte

 

 

Ces quarante éléments divers sont supportés par deux fils de laine de brebis, chacun à double toron :

— l’un noir dit : kika n-kafo « corde de nuit »

— l’autre blanc : zayd n-kafo « corde de jour »

  

Cette alliance de fil noir et de fil blanc n’est pas le fruit d’un hasard ou d’une recherche esthétique. La majorité des ligatures amulétiques combine en effet ces deux couleurs. Elles sont aussi associées, kaolin blanc appliqué sur de vieux pots noirs, lorsqu’il s’agit d’écarter le mauvais œil des jardins ou des palmiers les plus productifs. Le nom même des fils pourrait indiquer l’intervention d’une idée cosmogonique. L’explication de mes informatrices est très simple : « que le jour et la nuit protègent mon enfant ».

 

Les perles de faïence ont un rôle actuellement plus décoratif que prophylactique. Il ne leur faut point nier cependant le sens, répandu dans le monde entier, d’une magie des couleurs. Les perles rouges et les perles jaunes figurent dans ce collier des éléments traditionnels : corail et ambre, aujourd’hui fort dispendieux sinon introuvables, en dehors des grands centres de marché.  Les vertus du corail et surtout de l’ambre, découvertes par le monde occidental dès l’énéolithique, vantées par les auteurs anciens, sont encore très largement reconnues.

 

La petite pièce d’argent dont le nom vient de l’arabe ‘ayaša, « celle qui fait vivre », n’est pas considérée à Tabelbala comme primordiale. Du moins, sa brillance et son éclat paraissent-ils efficaces pour arrêter et détourner de l’enfant le mauvais œil. De plus, l’argent est un métal « pur ». On dit de lui : ebkwarenda tayazèt, « il rend blanc le chemin », c’est-à-dire : il apporte de la chance dans la vie- Le plus souvent encore, cette pièce provient d’un diadème ayant appartenu à la propre mère de l’enfant ou à une femme réputée heureuse à la fois par sa fécondité et par l’abondance qui règne dans sa maison. Elle a donc participé à une vie harmonieuse et ne peut manquer à l’avenir d’assurer à son porteur la continuité du bonheur qu’elle suscite. Quand à la pièce de nickel, on ignore ou non si elle n’a plus cours. Elle représente le pouvoir de la monnaie. Elle est là pour aider l’enfant à évoluer dans la vie et à y être par tous, aussi bien accueilli qu’elle-même.

 

Les cauris isolés, tiagmuš (pluriel : tiagmušiú), sont au nombre de quatre dans un collier de fille, de cinq dans un collier de garçon. Ces cauris ont déjà été utilisés cousus, ce qui explique la disparition de toute leur partie dorsale. Lorsque l’on dispose de cauris entiers, on ne leur fait, pour les placer dans les colliers, qu’une perforation dans la partie supérieure. Préparée par frottement sur une pierre gréseuse, cette perforation est finalement pratiquée à l’aide d’un poinçon en métal. Seules les femmes et les jeunes filles pubères préparent les cauris.

 

Hamuysa, le pendentif aux cinq cauris disposés verticalement, par groupes superposés de trois et de deux, est reconnu dans le pays comme une représentation de la main. A celui des cauris, s’ajoute donc le symbolisme actif de la main. Dans l’oasis, le classique « hamsa fi l’aynik » n’est pas usité. A sa place, l’interjection plus directe : « ndey dfun », « sois percé», parfois accompagné d’un geste de menace de la main rappelle que les cinq doigts ne sont qu’une emphatisation de l’index. Tout ce qui est pointu peut être utilisé pour blesser, même à distance, le mauvais œil. La main a d’autres aspects magiques, mais, à ce point de vue particulier, elle apparaît comme une arme singulièrement redoutable.

 

Contraindre le mauvais œil à se détourner des objets indécents qu’on lui présente est un des buts qui peuvent justifier l’utilisation des cauris. Les métacarpiens de fennec pourraient paraître relever de la même proposition, comme d’ailleurs l’emploi amulétique des cornillons de gazelle, les uns et les autres étant le plus souvent identifiés comme représentations phalliques. Aux métacarpiens de fennec, parfois remplacés dans les colliers d’enfant par une mâchoire inférieure du même animal, ou à la rigueur de souris, on donne à Tabelbala d’autres justifications. Le fennec, petit renard des sables, est à la fois recherché et redouté. Comme de la plupart des animaux qui creusent des terriers, on croit communément qu’il a partie liée avec les jnun : alliance d’autant plus redoutable qu’il chasse impunément la nuit et risque alors d’être en rivalité avec eux, à la fois aux mêmes heures, sur le même terrain de chasse et dans le choix des proies. Mais il est d’autre part résistant à la faim et à la soif, agile, rusé : toute qualités appréciées des sahariens. La peau de fennec 3 est utilisée en amulettes dans tous les cas d’épilepsie, maladie qui passe précisément pour être une aliénation d’un corps aux jnun. (Les chutes spectaculaires des épileptiques sont interprétées comme l’attraction irrésistible du corps par les jnun, vers la terre qu’ils possèdent). Les métacarpiens sont employés ici, semble-t-il, non seulement pour leurs vertus prophylactiques, en tant qu’éléments pointus, mais aussi comme moyen d’action homéopathique : aux jnun on oppose en même temps comme un signe de reconnaissance, un mot de passe, un peu de leur alliés.

 

La perle de céramique ancienne et la perle de Venise moderne sont appelées toutes deux Muka mo « œil de chouette ». Alors que dans le folklore nord africain la chouette tient une place défavorisée et de mauvais augure, à Tabelbala elle a le rôle d’un oiseau intelligent qui se tire honorablement de toute situation périlleuse, même quand c’est Dieu en personne qui l’y a placé.

Beaucoup de perles en pâte de verre composite rappellent l’œil par leurs insertions le plus souvent circulaires. Là encore, par une sorte de jeu homéopathique, l’œil devient un sûr garant du mauvais œil.

 

Les deux rhizomes d’iris (amba) ont été apportés du Dra par des nomades Ait Khabbach. Leur prix dans l’oasis varie de deux à cinq douros pièce. Avant qu’ils ne se soient patines au cou du bébé, leur couleur est franchement blanche. La première nourriture symbolique de l’enfant est un mélange de l’amba pilé finement et de beurre de brebis frais, non cuit. Les Belbala donnent de sa présence dans le collier l’explication suivante : « Que les dents sortent aussi facilement de leur chair que tiges, feuilles et fleurs sortent du rhizome ». Mais l’on ajoute qu’à l’âge de la poussée dentaire, les enfants mordillent le rhizome et que cette action mécanique facilite grandement la sortie des dents. Dans ce même but, on adjoint d’ailleurs souvent aux rhizomes, un petit paquet de boyaux du Mouton tué le jour de l’Aïd, tordus et longuement séchés. L’action mécanique n’est pas seule en cause : il est manifeste que les boyaux conservent la vertu religieuse du mouton du sacrifice.

 

La noix de galle : taɤa, est très généralement utilisée pour la coiffure féminine, en bouillie délayée à l’huile. Elle a la réputation de contribuer à l’allongement de la chevelure. Elle est employée ici pour l’odeur qu’elle dégage. En effet, les jeunes enfants soumis à celle qu’exsudent les aisselles de certaines femmes, dépérissent et refusent de s’alimenter. Telle est du moins l’explication la plus communément donnée de l’inappétence des bébés. Taɤa, comme nua le clou de girofle, surmonte heureusement toute mauvaise odeur.

 

Le gastéropode marin est à la fois une chose pure comme tout ce qui vient de la mer, et salée. Rien n’est plus efficace contre les maléfices que le sel. C’est en même temps un objet blanc et pointu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* : Dialecte parlé à Tabelbala, où dominent par ordre d’importance décroissant : le songay, le berbère et l’arabe.

** : Poterie grossière, noire, hémisphérique, enfouie dans la terre ou maçonnée grossièrement à environ 70 cm de hauteur, que l’on chauffe au bois. Quand les parois sont grises, la température est convenable. On extrait les braises du tinzia au moyen d’un bâton, on badigeonne hâtivement les parois internes d’une palme mouillée puis on y applique les galettes rondes et plates qui cuisent en moins de vingt minutes. tinzia répond à la description du kribanos de la Grèce ancienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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