La Communauté MAJORQUINE D’Alger

25 03 2017

 

 

 

 

 

 

 

À quelques heures des côtes nord-africaines, les îles Baléares furent, pendant l’époque moderne, l’un des principaux théâtres de l’affrontement entre Islam et Chrétienté. De la guerre d’escadres à la guerre de course, les Majorquins participèrent à ce conflit sur la rive chrétienne de la Méditerranée. Mais ils furent également présents sur la rive musulmane, en tant que captifs chrétiens ou renégats. Un grand nombre d’entre eux séjourna dans la ville d’Alger ; on en trouvait aussi dans le royaume de Kouko, à Tunis, au Caire, aux confins de l’Empire ottoman… Trois siècles durant (du XVIe au XVIIIe  siècles) ils échouèrent ci et là, au gré des circonstances particulières et de l’évolution des rapports de force entre les grandes puissances.

 

 

 

 

 

 

APPROCHE SPATIO-TEMPORELLE DE L’ÉVOLUTION DE LA PRÉSENCE MAJORQUINE EN ISLAM

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Gravure hollandaise ancienne datant de 1864, titre original: « Mannier Hoe de Gevange Kristen Slaven tot Algiers Verkoft Werden » (Manière dont les prisonniers chrétiens sont vendus comme esclaves au marché d’Alger) / Auteur : Jan en Casper Luyken (1649-1712)

 

 

 

 

 

 

 

1. Les inconnus du XVIe siècle

 

Les fréquentes razzias perpétrées par Barbaresques et Ottomans au cours du XVIe siècle contre les littoraux mal défendus des îles, induisent à penser que les Majorquins furent fort nombreux pendant cette époque-là à Alger. Il s’agissait certainement d’une communauté mixte, composée d’enfants et d’adultes. Ont-ils été nombreux à abjurer? Il est sûr que la majorité de ceux qui le firent étaient des enfants en bas âge, moins rétifs que les adultes et dont l’intégration sociale se faisait sans problèmes. Mais dès le dernier quart de siècle, le profil du renégat majorquin subit des modifications dues à l’évolution de l’histoire militaire. En 1574, la grande guerre quitte la Méditerranée, laissant place à la guerre de course. Les grandes incursions musulmanes contre les Baléares cessent. Les marins pêcheurs deviennent plus téméraires et les marins corsaires plus nombreux. Donc, le nombre des affrontements maritimes contre les Barbaresques s’accroît et les nouveaux captifs qui affluent à Alger sont de plus en plus des gens de mer. C’est de ces vingt-cinq dernières années du XVIe siècle que datent les relations de causes dont nous disposons pour la période. Elles se caractérisent par leur brièveté et leur imprécision en ce qui concerne les données quantifiables. Nous savons de façon certaine que trois des renégats de notre corpus séjournèrent à Alger avant 1600, mais nos sources omettent d’indiquer le lieu de séjour de dix autres individus jugés pendant cette période. Ce chiffre n’est donc en aucun cas significatif. Mais nous pensons qu’en ces années florissantes pour la course algéroise, on ne manqua certainement pas de mettre à profit les qualités professionnelles des marins majorquins. Ils contribuèrent, à n’en pas douter, à la «seconde et toujours prodigieuse fortune d’Alger» en tant que corsaires reniés.

 

 

 

 

 

 

2. Les aventuriers du XVIIe siècle

 

Le portrait des renégats de cette période diffère peu de celui que nous avons ébauché précédemment, il est néanmoins plus précis car les sources sont plus nombreuses et plus riches. Nous savons, pour 33 renégats sur 39 identifiés, qu’ils furent capturés en mer sur des navires corsaires. En effet, à Majorque au XVIIe siècle, les armateurs en vinrent peu à peu à investir massivement dans la course. À l’état embryonnaire jusqu’en 1640, celle-ci devint réellement offensive vers 1652. Elle ne s’en prenait pas seulement aux ennemis de la foi. Les corsaires majorquins allaient cueillir leurs proies à la sortie des ports de Gênes et de Marseille, même lorsque les trêves le leur interdisaient. En somme, ils étaient partout, concurrençant activement la course barbaresque. Les captifs que l’on retrouve à Alger ne sont plus, comme pendant la première partie du XVIe siècle, des victimes apeurées et sans défense, mais bel et bien des gaillards engagés dans une aventure dont ils connaissaient dès le départ les dangers. La plupart étaient des marins de profession originaires du quartier populaire de Santa Creu à Palma. Mais nous y retrouvons également des représentants des métiers les plus divers, ainsi que des péninsulaires et des étrangers de toutes origines résidant à Majorque où ils étaient venus, attirés par les gains de la course et par les possibilités d’ascension sociale qu’elle offrait. Le roi gratifia, en effet, certains corsaires du titre de cavaliers, pour les bons et loyaux services qu’ils prêtèrent à la Couronne.

 

Alger accueillait donc en tant que captifs ces aventuriers en quête d’un brillant destin. Les candidats au reniement semblent s’être trouvés parmi les plus jeunes d’entre eux. L’âge moyen de ceux qui ne renièrent pas est de 28 ans, alors que les renégats identifiés ont 18 ans en moyenne au moment de leur capture. On est frappé par le jeune âge de certains moussaillons qui n’ont parfois guère plus d’une dizaine d’années. Mais certains n’étaient plus des enfants lors de leur conversion. Gabriel Balls avait 28 ans, Gregorio Trujol  plus de 34 et une dizaine d’entre eux 20 ans ou plus.

 

La facilité avec laquelle on faisait carrière dans la Régence, mena certains sur la voie de l’abjuration. Quelquefois, les mauvais traitements finirent par fléchir la volonté des hésitants et même des récalcitrants.

 

Quoi qu’il en soit, sur les 39 renégats connus, 21 s’engagèrent dans la course algéroise. Cinq d’entre eux au moins occupèrent un poste de responsabilité. Il est vraisemblable que les renégats majorquins aient joué un rôle important dans la course, au moment même où le pouvoir était aux mains des «raïs» dans la Régence. Leur nombre, et le prestige dont bénéficiaient certains d’entre eux, comme Francisco Verdera et Gregorio Trujol qui moururent au combat et furent enterrés avec les plus grands honneurs, nous le font croire.

 

Au XVIIe siècle les Majorquins furent présents aux postes de commandement sur terre. Tel est le cas de Miquel Coll, qui fut gouverneur de la province de Constantine. Certains atteignirent même les sommets du pouvoir. En 1660, un Majorquin d’adoption, Juseppe Domingo, devenait le favori de l’Aga chargé de la paie des janissaires, qui gouvernait alors Alger. D’autres réussirent dans des secteurs économiques alors en expansion, comme la construction. Le Majorquin Cota quitta sa condition de simple tailleur de pierre pour devenir bâtisseur de forteresses.

 

Tous ne connurent pas un destin d’exception, mais, en règle générale ils virent leur niveau de vie s’élever après leur conversion. Assurés de leur paie de janissaire, pour ceux qui entraient dans la milice, ils vivaient aisément, participant régulièrement ou occasionnellement à la course. Les plus jeunes acquirent souvent un degré d’instruction dont ils auraient certainement été privés en Chrétienté ; leurs maîtres les envoyèrent en effet à l’école coranique afin qu’ils devinssent de bons musulmans. Ils y apprirent à lire et à écrire la langue arabe.

 

Cependant, il serait erroné de croire que la conversion à la religion musulmane eût pour tous d’aussi favorables conséquences. Conversion ne signifiait pas affranchissement. C’est pourquoi Miquel Fornes ne vit pas son sort s’améliorer et resta assujetti à un maître qui l’employait à travailler durement aux champs. De même le maître d’Antonio Estelrich maltraita ce dernier et le tint enfermé même après son reniement.

 

Heureux ou malheureux, renégats et captifs originaires des îles Baléares vécurent nombreux à Alger pendant le XVIIe siècle. Ils furent particulièrement présents pendant la première moitié du siècle. Observons les chiffres :

 

 

 

 

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II est vrai que les sources disponibles ne permettent pas d’évaluer les effectifs réels. Mais on pense que dans ce cas ces chiffres sont proportionnellement représentatifs. Il est fort possible que les Majorquins aient été deux fois moins nombreux à Alger et ailleurs pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle, ceci à cause de la baisse de l’activité de la course algéroise, mais surtout à cause des énormes progrès faits par sa rivale Baléare. À partir de 1655, les navires corsaires ne quittèrent plus le port de Palma que par escadres de quatre ou cinq. Ce n’étaient plus des proies faciles. À cause de l’importance numérique de la communauté majorquine dans la Régence, les nouveaux captifs ne se sentaient guère dépaysés. Dès leur arrivée ils retrouvaient leur langue et des visages connus. D’ailleurs, un réseau de solidarité entre renégats et captifs de même «nation» semble avoir fort bien fonctionné. L’aide apportée aux nouveaux arrivants se réalisait sous plusieurs formes. Certains renégats protégeaient leurs compatriotes en les acquérant pour leur service, ils leur évitaient ainsi d’être envoyés aux galères. Citons le cas curieux de Francisco Verdera, qui avait été pendant sa jeunesse au service de son oncle à Bunyola. Lorsque le fils de ce dernier, Antonio Muntaner fut capturé par les Maures, Verdera en fit son domestique. Les rôles étaient inversés.

 

Les arrangements entre familles de captifs et renégats majorquins étaient monnaie courante. Des courriers circulaient entre Alger et Majorque desquels on pourrait dégager, s’ils étaient retrouvés, les clauses d’un contrat tacite entre Majorquins des deux rives.

 

Mais les rapports ne furent pas toujours de bonne entente. Les mêmes renégats bienfaiteurs sont présentés quelquefois sous un jour bien sombre. On affirme les avoir vu s’en prendre aux captifs de leur «nation» sur les galères. Ils sont à la tête de troupes lors d’incursions contre les îles : Francisco Verdera22 débarque à Cala Murta (Majorque), Miquel Cavalier à Andratx (Majorque). Et dans des accès de colère, ils expriment tout haut le mal qu’ils feront aux leurs. De façon plus ou moins claire, on devine chez chacun une certaine nostalgie mêlée de rancune, qui fait d’eux des êtres déchirés.

 

Le mal du pays aidant, l’idée de retour semble avoir effleuré même les plus dépités. Rentrer à Majorque depuis Alger n’offrait pas de grandes difficultés. Les navires algérois faisant souvent halte à Formentera pour y faire provision d’eau ou de bois, les renégats qui en avaient conçu le désir, pouvaient profiter de l’occasion pour s’évader. Ils étaient ainsi déposés à demeure. Pedro Juan Casares vint de Turquie pour s’engager dans la course algéroise, et s’enfuir à la première occasion, Joan Carbonell du Caire.

 

Pour les Majorquins, Alger fut la porte de l’Islam surtout pendant la première moitié du siècle. Après, tous les fugitifs identifiés furent obligés de faire un long détour pour pouvoir rejoindre leur terre natale ou d’adoption, car l’intense activité des corsaires baleares avait détourné les Algérois des littoraux insulaires et les évasions au cours d’aiguades étaient devenues impossibles.

 

 

 

 

 

 

3. Les derniers renégats

 

Durant le XVIIIe siècle, la peste et les famines décimèrent la population d’Alger. Selon Venture de Paradis, à la fin du siècle elle ne comptait plus que 50000 habitants, alors qu’elle en avait eu 100000. La course ne proposait plus de bénéfices considérables, ce qui avait provoqué une baisse de 27,5% des recettes de la Régence de 1694 à 1720.

 

Cependant, malgré son déclin la ville offrait encore des perspectives qui pouvaient être intéressantes pour certains. Le Majorquin Matheo Serra dut songer pendant sa captivité au sort misérable qui l’attendait à son retour en Chrétienté, et le lendemain même de son rachat, renonça à repartir et abjura.

 

Comme la course majorquine n’offrait plus de possibilités d’ascension sociale depuis que le traité de Ryswick, en 1697, lui avait interdit de s’en prendre aux ennemis chrétiens de la Couronne, choisir l’Islam n’avait pas encore cessé au XVIIIe siècle de signifier bénéficier de conditions de vie meilleures pour les plus déshérités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Mélanges de la Casa de Velázquez  Année 1991  Volume 27  Numéro 2 pp. 115-128

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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