La coutume de l’Anaya (Kabylie)

25 02 2017

 

 

 

 

La coutume de l'Anaya (Kabylie)  dans Coutumes & Traditions 1484918956-ecole-coranique-kabylie-roger-viollet-fin19eme

 

 

 

 

Les marabouts ont institué, en Kabylie, une coutume sublime, qui n’existe chez aucun autre peuple, et dont pourraient s’enorgueillir, à bon droit, les nations les plus civilisées; l’Anaya, espèce de sauf-conduit donné par un Kabyle à un voyageur, à un proscrit, à un hôte, et qui doit le rendre sacré pour tous. Ce sauf-conduit se manifeste toujours par un signe ostensible : une lettre, si c’est un Taleb qui a donné l’anaya; un bâton, un burnous,, un fusil, connus, et qui, dans les tribus, servira de sauvegarde au voyageur, plus persécuté, poursuivi, sous le coup d’un danger, réclame la protection d’un Kabyle; celui-ci, fier de la confiance dont il est l’objet, engage sa parole, et souvent il fera lui-même une longue course pour exercer son patronage accidentel au profit de celui qui lui était inconnu un instant avant. Un meurtrier se jette dans une tribu voisine, et, qu’il le réclame ou qu’il se cache, l’anaya lui est accordé. Si le crime commis n’a eu pour but que le vol, la tribu ne lui accordera pas l’anaya mais elle ne le livrera pas. Elle lui fixera un jour pour sortir de son territoire; si le meurtrier n’a commis le crime que pour venger son honneur outragé, par suite d’une oussiga, la tribu dont il aura réclamé l’anaya, le prendra sous sa protection, et lui donnera les moyens de vivre, de travailler, de fréquenter les marchés et de voyager dans les villages de la confédération.

 

Un Kabyle abandonnera sa femme, ses enfants, sa maison, mais il n’abandonnera jamais son anaya. Tels sont les ternes passionnés dans lesquels le Kabyle exprime son attachement pour une coutume véritablement sublime, qu’on ne trouve chez nul autre peuple.

L’anaya tient du passeport et du sauf-conduit tout ensemble, avec la différence que ceux-ci dérivent essentiellement d’une autorité légale, d’un pouvoir constitué, tandis que tout Kabyle peut donner l’anaya ; avec la différence encore, qu’autant l’appui moral d’un préjugé l’emporte sur la surveillance de toute espèce de police, autant la sécurité de celui qui possède l’anaya dépasse celle dont un citoyen peut jouir sous la tutelle ordinaire des lois.

Non-seulement l’étranger qui voyage en Kabylie sous la protection de l’anaya défie toute violence instantanée, mais encore il brave temporairement la vengeance de ses ennemis, ou la pénalité due à ses actes antérieurs. Les abus que pourraient entraîner une extension si généreuse du principe sont limités, dans la pratique, par l’extrême réserve des Kabyles à en faire l’application.

Loin de prodiguer l’anaya, ils le restreignent à leurs seuls amis ; ils ne l’accordent qu’une fois au fugitif ; ils le regardent comme illusoire s’il a été vendu ; enfin ils en puniraient de mort la déclaration usurpée. Pour éviter cette dernière fraude, et en même temps pour prévenir toute infraction involontaire, l’anaya se manifeste en général par un signe ostensible. Celui qui le confère délivre, comme preuve à l’appui, quelque objet bien connu pour lui appartenir, tel que son fusil, son bâton ; souvent il enverra l’un de ses serviteurs ; lui-même escortera son protégé, s’il a des motifs particuliers de craindre qu’on ne l’inquiète.

L’anaya jouit naturellement d’une considération plus ou moins grande, et surtout il étend ses effets plus ou moins loin, selon la qualité du personnage qui le donne. Venant d’un Kabyle subalterne, il sera respecté dans son village et dans les environs ; de la part d’un homme en crédit chez les tribus voisines ; il y sera renouvelé par un ami qui lui substituera le sien, et ainsi de proche en proche. Accordé par un marabout, il ne connaît point de limites. Tandis que le chef arabe ne peut guère étendre le bienfait de sa protection au delà du cercle de son gouvernement, le sauf-conduit du marabout kabyle se prolonge même en des lieux où son nom serait inconnu. Quiconque en est porteur peut traverser la Kabylie dans toute sa longueur, quels que soient le nombre de ses ennemis ou la nature des griefs existants contre sa personne. Il n’aura, sur sa route, qu’à se présenter tour à tour aux marabouts des diverses tribus ; chacun s’empressera de faire honneur à l’anaya du précédent, et de donner le sien en échange. Ainsi, de marabout en marabout, l’étranger ne pourra manquer d’atteindre heureusement le but de son voyage.

 

Un Kabyle n’a rien plus à cœur que l’inviolabilité de son anaya : non-seulement il y attache son point d’honneur individuel, mais ses parents, ses amis, son village, sa tribu tout entière en répondent aussi moralement. Tel homme ne trouverait pas un second pour l’aider à tirer vengeance d’une injure personnelle, qui soulèvera tous ses compatriotes s’il est question de son anaya méconnu. De pareils cas doivent se présenter rarement, à cause de la force même du préjugé; néanmoins, la tradition conserve cet exemple mémorable

L’ami d’un zouaoua se présente à sa demeure pour lui demander l’anaya. En l’absence du maître, la femme, assez embarrassée, donne au fugitif une chienne très-connue dans le pays. Celui-ci part avec le gage de salut. Mais bientôt la chienne revient seule ; elle était couverte de sang. Le zouaoua s’émeut, les gens du village se rassemblent, on remonte sur les traces de l’animal, et l’on découvre le cadavre du voyageur. On déclare la guerre à la tribu sur le territoire de laquelle le crime avait été commis ; beaucoup de sang est versé, et le village compromis dans cette querelle caractéristique porte encore le nom de dacheret el kelba, village de la chienne.

 

L’anaya se rattache même à un ordre d’idées plus général. Un individu faible ou persécuté, ou sous le coup d’un danger pressant, invoque la protection du premier Kabyle venu. Il ne le connaît pas, il n’en est point connu, il l’a rencontré par hasard; n’importe, sa prière sera rarement repoussée. Le montagnard, glorieux d’exercer son patronage, accorde volontiers cette sorte d’anaya accidentel. Investie du même privilège, la femme, naturellement compatissante, ne refuse presque jamais d’en faire usage. Ou cite l’exemple de celle qui voyait égorger par ses frères le meurtrier de son propre mari. Le malheureux, frappé de plusieurs coups et se débattant à terre, parvint à lui saisir le pied, en s’écriant : « Je réclame ton anaya ! » La veuve jette sur lui son voile ; les vengeurs lâchent prise.

 

Il est connu dans tout Bougie qu’au mois de novembre 1833, un brick tunisien fit côte, en sortant de la rade, et que ses naufragés furent tous mis à mort, comme amis des Français, à l’exception de deux Bougiotes, plus compromis encore que les autres, mais qui eurent la présence d’esprit de se placer sous la sauvegarde des femmes.

 

Ces traits épars, et qu’il serait facile de multiplier, indiquent une assez large part faite aux sentiments de fraternité, de merci. Leur présence au milieu d’une société musulmane, si âpre d’ailleurs ne saurait être constatée sans éveiller quelque surprise. Chez un peuple très-morcelé, très-peu gouverné, fi er, et toujours en armes, où doivent abonder par conséquent les dissensions intestines, il était nécessaire que les mœurs suppléassent à l’insuffisance des moyens de police, pour rendre à l’industrie et au commerce la sécurité du transit. L’anaya produit cet effet. Il assoupit en outre bien des vengeances, en favorisant l’évasion de ceux qui les ont suscitées.

 

Si l’anaya est violée, la famille de celui qui l’a donnée, sa kharrouba, son çof, son village, sa tribu et même dans certains cas toute la confédération à laquelle il appartient devront venger l’insulte qui leur a été faite, et le mal qu’a subir leur protégé.
 

D’ailleurs la plus grande sévérité est déployée vis-à-vis de celui qui violerait l’anaya de son village ou de sa tribu :il expie son crime par la mort et la confiscation de tous ses biens ;sa maison est en outre démolie ;il ne faut pas que dans le village il reste trace de celui qui a trahi la parole donnée .On ne sera pas des lors surpris d’apprendre que bien souvent une anaya brisée, violée , a entraîné des guerres acharnées .

 

 

 

Voici un exemple:
 

Vers la fin du 18 ème siècle, Youssef Oukaci poète renommé de la confédération des At Jennad avait accordé son anaya à des marchands d’huile des at waghlis qui allaient à Alger. Arrives à Tamda, sur le territoire des amraouas, ces marchands furent dépouillés par Ben Ali naït Kaci de la puissante famille des Aït Oukaci.
Le poète, indigné de cet outrage, provoque aussitôt une réunion générale des tribus de la confédération, et la tête ceinte d’une corde de paille, signe de deuil, improvisa un poème qui se terminait ainsi :

 

 

Ddur-a nedda d tedjar 
Irza yagh l’anaya ben ali
Ma nsers as nugad lâar
Ma nrefed its bezzaf umri
L’anaya d adrar n tmes
Lâaz degs I getsili 

 

 

Récemment nous accompagnions des marchands ;
Ben Ali a brisé notre anaya
Si nous la laissons fouler aux pieds, nous avons à craindre la honte
Si nous la faisons respecter, il peut en résulter de grands malheurs
L’anaya est une montagne de feu,
Mais c’est sur elle qu’est notre honneur

 

 

 Les At Jennad sans aucune hésitation récitèrent la Fatiha et envoyèrent déclarer la guerre aux amraouas. Les hostilités, commencées le jour suivant ne s’arrêtèrent qu’après que ben Ali eut rendu ce qu’il avait volé.

 

 

 

 

Telle est la coutume pleine de charité qui, par sa réciprocité, donne pleine sécurité au commerçant, au pèlerin, au voyageur; qui, en empêchant les vengeances de se produire, en favorisant la fuite de ceux qui y sont exposés, tend à assoupir les haines et à éteindre les vengeances particulières; coutume fraternelle qu’on s’étonne de trouver chez un peuple belliqueux, coutume qui suscite chez le Kabyle des sentiments d’humanité, et de charité.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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