MESSAOUDA EL-HARZLIA : La Jeanne Hachette orientale

9 02 2017

Héroïne d’un épisode de guerre entre les Béni-Laghouat, les Larbas et Ksar El-Hirane

 

 

 

 

 

 

Avant que la domination française s’établît dans le Sud, les tribus nomades et leurs Ksours vivaient en guerres continuelles, à peine interrompues par de rares trêves.

Ces guerres ont eu de tout temps pour motifs principaux les rivalités et les questions de prépondérance; elles se sont éternisées par les vengeances et les représailles, de sorte que l’on peut dire qu’elles faisaient partie de l’existence des populations arabes.

Il n’y avait de diversion à cet état d’hostilités ouvertes qu’à l’apparition d’un grand personnage politique ou religieux, d’un sultan ou d’un chérif, comme les Arabes en donnent si facilement le nom aux agitateurs, qui se présentent comme des messies dont la venue a été prophétisée.

Mais cette diversion aux querelles intestines ordinaires, aux guerres locales, n’était pas, comme on pourrait le supposer, en faveur de la paix. C’était une occasion, au contraire, pour rendre ces guerres plus actives et plus générales.

Les divers petits partis dissidents formaient alors des groupes plus considérables, et, selon leurs intérêts ou leurs affinités, se réunissaient à l’appel des nouveaux Sultans, ou restaient du parti local le plus prépondérant.

Il en résultait ainsi un plus grand antagonisme qui, en se concentrant davantage par le nombre des individus et les passions mises en jeu, amenait un paroxysme d’humeur belliqueuse et d’actions énergiques remarquables souvent par des combats singuliers, — des épisodes chevaleresques, — des défis à la façon des anciens et finalement des mêlées générales, où le parti vainqueur était sans pitié pour le parti vaincu.

L’épisode que je vais rappeler s’est produit dans une de ces luttes où les ksours, appelant à leur aide les nomades du Sahra, obtenaient par leur concours la formation de petites armées, composées de fantassins, de cavaliers et de chameliers conduisant les palanquins, dans lesquels les femmes arabes venaient exciter au combat les guerriers de leur tribu.

 

 

C’était en 1843, après le siège d’Aïn-Madhi par Abd-el-Kader.

On sait que l’émir, n’ayant pu prendre la ville sainte des Tedjinis par la force après huit mois de siège, avait usé d’une feinte pour y entrer.

Il s’était arrangé de façon à faire savoir à Tedjini qu’il ne pouvait s’éloigner d’Aïn-Madhi sans être entré dans cette ville avec ses troupes — et avoir fait sa prière dans la grande mosquée.

Il s’était, disait-il, engagé par le serment de ses femmes, dont la mort ou le succès pouvaient seuls le relever.

Tedjini, en sa qualité de marabout, comprenant parfaitement l’importance d’un pareil serment, craignant aussi peut-être la chute possible de la ville après quelques mois encore de blocus et de tranchée ouverte, fit faire à Abdel-Kader des propositions que celui-ci accepta, et qui étaient celles-ci:

Abd-el-Kader se retirerait avec son armée à El-Ghricha*;

Lorsqu’il y serait arrivé, Tedjini évacuerait Aïn-Madhi avec sa famille, les défenseurs qui avaient soutenu le siège, et se retirerait à Laghouat;

Abd-el-Kader alors reviendrait à Aïn-Madhi, y ferait ses dévotions à la grande mosquée, respecterait la ville, les jardins restés intacts, en un mot, se conduirait en ami plutôt qu’en ennemi;

Ses dévotions et, conséquemment, son vœu accompli, il devait quitter le pays avec ses troupes et laisser désormais en paix Tedjini et sa ville.

La convention s’exécuta en partie, c’est-à dire qu’Abd-el-Kader, après l’évacuation de la ville par le marabout, y revint avec son armée; mais il y revint avec la honte d’une retraite subie et confus d’avoir échoué devant une bicoque défendue par des pâtres et des Tolbas efféminés, comme il appelait les défenseurs d’AïnMadhi.

Dans cette disposition d’esprit, il céda aux suggestions de ses lieutenants et de ses troupes: il rasa complètement la ville et détruisit les jardins restés intacts pendant le siège.

Après avoir accompli cet acte de vindicative destruction, Abd-el-Kader songea à retourner vers le Tell, où le rappelaient de sérieuses complications.

Il voulut toutefois, avant de quitter le Sahra, lui donner un semblant d’organisation, pour faire croire à la conquête réelle de cette région.

A cet effet, il nomma khalifa du Sahra, Si el-Hadj-el-Arbi, descendant du fameux Si-el Hadj-Aïssa, l’auteur des prédictions sur l’arrivée des Français en Algérie, dont la koubba est à Laghouat.

Il lui laissa, pour assurer son autorité dans le désert, deux compagnies de fantassins réguliers, une pièce de canon, des khials et mekhezen**.

El-Hadj-el-Arbi, qui vivait antérieurement en hostilité avec l’influente famille des Oulad-Zanoun de Laghouat, avait rallié Abd-el-Kader lors de son entrée dans le Sahra; il l’avait servi avec zèle, pendant le siège d’Aïn-Madhi, tant de son influence personnelle que de celle de ses clients.

Il était donc, par ce fait, devenu l’ennemi du marabout Tedjini et de ses nombreux kheddems***. Il était de plus considéré comme un intrigant ambitieux par les tribus sahariennes, pour avoir pactisé avec un sultan du Tell;

La position de Si-el-Hadj-el-Arbi, après le départ d’Abd-el-Kader pour le Tell, fut, comme on le comprend bien, très-difficile.

Malgré sa qualité de marabout descendant de Si-el-Hadj-Aïssa, il n’obtint, en retour de ses avances, que haine et mauvais vouloir de la part de l’importante tribu des Larbâs et de la population de Laghouat, pour avoir aidé à la ruine de la Zaouïa du marabout vénéré d’Aïn Madhi.

Il se soutint quelque temps d’abord dans Laghouat, avec l’aide de ses réguliers.

Mais, harcelé chaque jour par la plus grande partie de la population de la ville et par les goums des Larbâs, ne recevant pas de secours d’Abd-el-Kader qui, en ce moment, était fortement pressé par nous, il perdit peu à peu son prestige et son action.

Force lui fut alors d’aller se réfugier à Ksar el-Hirâne avec les quelques réguliers qui lui restaient et un parti de nomades et de ksouréens composé de Harazlias, de Heudjaje et de Rahman.

La situation du khalifa du Sahra ne tarda pas à s’aggraver encore.

Les Beni-Laghouat, les Larbâs, les Mekhalifs, les Oulad-Saâd-ben-Salem, tous ligués ensemble pour cette occasion par les menées des Oulad Zânoun, vinrent l’assaillir dans son dernier asile.

Ce ksar, comme tous ceux du Sud, était entouré d’une enceinte bâtie en mottes de terre cuites au soleil. Il n’avait aucune autre défense et ne pouvait résister longtemps à une attaque sérieuse.

L’ardeur des assiégeants était extrême, celle des assiégés n’était pas moindre; il y allait pour eux de la vie : ils savaient qu’ils n’avaient aucune merci à attendre de leurs ennemis.

Ils se défendaient en désespérés, et étaient soutenus, comme il n’est pas rare do le voir dans ces combats entre Arabes, par leurs femmes, dont quelques-unes donnaient l’exemple de l’abnégation la plus complète de leur existence en se mêlant aux premiers rangs des combattants lorsque l’assaut était donné aux murailles.

Une jeune fille, entre autres, de la tribu des Harazlias, se faisait remarquer par sa vaillance; elle se nommait Messaouda.

 

 

 

 

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 Femme berbère de la tribu des Zenâtas – Laghouat

 

 

 

 

 

Cette jolie fille de dix-huit ans possédait une beauté remarquable, éclose et dorée aux rayons du soleil du Sud. Elle avait une taille élevée et élégante, de magnifiques proportions. Elle se distinguait surtout par l’exaltation de ses sentiments pour le triomphe de son parti. Elle avait de nombreux admirateurs parmi les guerriers des Harazlias, et s’en faisait gloire. Sa beauté était chantée par tous les ménestrels du pays.

 Messaouda, en un mot, était généralement aimée; son action sur les siens était sans bornes; elle devait bientôt s’en servir pour le salut de tous.

 

Ksar-el-Hirâne était assiégé déjà depuis plus d’une semaine, lorsqu’un soir, après une journée de combats dans lesquels la fortune était restée indécise comme dans les jours précédents, les guerriers des Larbâs, des Beni-Laghouat et des Mekhalifs résolurent d’en finir avec les assiégés par un dernier effort.

Ils se rassemblent de nouveau à cet effet. Encouragés par leurs chefs, par l’appât du butin et de la vengeance, ils se ruent sur les murs de la ville avec des cris de défi et des chants de victoire, — ce qui est toujours, entre Arabes, l’indice d’une affaire sérieuse.

Les défenseurs du Ksar-el-Hirâne, bien moins nombreux que les assaillants, plus fatigués de la résistance que ceux-ci de leurs attaques, reçoivent le choc du mieux qu’ils peuvent; mais, après avoir repoussé le premier assaut, ils sont obligés de céder au nombre des attaquants qui se renouvelle sans cesse.

Ils abandonnent la défense de l’enceinte, particulièrement à un endroit où une sorte de brèche avait été ouverte par un flot d’assaillants.

C’en était fait du ksar et de ses défenseurs, si ce premier élan eût continué.

On connaît la manière de combattre des Arabes: quand la tête de colonne lâche pied, tout cède.

Mais aussi, quand le succès de ceux qui sont en avant se prononce, la masse s’ébranle comme un seul homme et se précipite comme un torrent irrésistible.

La situation des défenseurs était donc désespérée quand la jeune Messaouda, attirée par le feu et les vociférations des vainqueurs, arrive sur le lieu du combat.

D’un coup d’œil elle voit les siens, mis en déroute, abandonner la défense; elle voit les guerriers des Larbâs et des Beni-Laghouat se précipiter sur la brèche, en hurlant des menaces de meurtre et de pillage.

Saisie alors d’une exaltation causée par la honte et la douleur, animée d’une sublime résolution, elle s’élance au-devant des fuyards, les interpelle d’une voix vibrante, et leur jette à la face de ces paroles qui ont tant de puissance sur les hommes d’une nature généreuse, et réveillent toujours d’un moment d’effroi ou de torpeur:

« Où courez-vous, fils des Harazlias! L’ennemi n’est pas de ce côté, il est derrière vous, il vous chasse comme un troupeau de brebis!…Vous abandonnez vos femmes et vos enfants à la rage de ces chiens de sang !… 0 jour du deuil noir!… il n’y a plus d’hommes de la race de Harzallah !… il faut que ce soit une femme qui vous fasse souvenir que du sang rouge coule dans vos veines! »

Dénouant aussitôt sa ceinture et la faisant flotter comme un drapeau au-dessus de sa tète, elle redouble d’apostrophes véhémentes qui remontent tous les courages; elle s’écrie: « Où sont ceux qui disent des chants d’amour pour moi?…Où sont mes frères?… — C‘est ici que je les aimerai!…Qu’ils se montrent!… qu’ils me suivent!… s’ils ne veulent me voir devenir la proie des jeunes guerriers des Larbâs qui se vantent déjà de posséder vos femmes, vos enfants et vos troupeaux! — Des Larbâs qui veulent vous faire filer la laine et cuire leurs aliments! »

Puis, joignant l’action aux paroles, elle se précipite au milieu des assaillants.

Peindre la confusion, la douleur et la rage qui s’emparent des guerriers des Harazlias, n’est pas possible. Ranimés par les paroles et par les gestes de la jeune héroïne, ils font volteface, s’appellent les uns les autres, s’exaltent au souvenir de leurs anciens exploits, qu’ils énumèrent à haute voix, et se rejettent à la suite de Messaouda au plus épais des rangs ennemis.

Là s’engage alors une de ces mêlées où les forces se décuplent, où l’on fait arme et projectile de tout, où l’arme à feu cède le rôle à l’arme blanche, où celle-ci, bientôt insuffisante, a pour auxiliaires les pierres, les débris de la brèche et, dans les luttes corps à corps, les couteaux, les dents et les ongles.

Cependant Messaouda est tombée au pouvoir des Larbâs, qui veulent l’entraîner vers leur camp.

Elle se prête à ce mouvement, elle l’accélère même en se jetant de l’autre côté de la brèche. — Son but est d’attirer la lutte sanglante en dehors de l’enceinte qui protège les siens.

Arrivée à vingt pas des murs, elle se retourne vers ceux qu’elle a si énergiquement ramenés au combat, elle leur adresse des prières, leur tend les bras et les conjure, par tout ce qu’ils aiment en ce monde, de ne pas la laisser emmener par les ennemis, — subir la honte et le mépris de leurs femmes.

Elle résiste alors à ceux qui l’entraînent et se débat de leurs étreintes.

Ce spectacle, ces appels déchirants portent jusqu’à la frénésie le courage des Harazlias. — Rugissant comme des tigres et bondissant comme ces puissants animaux, sans tenir compte de leurs blessures ni de la mort qui les atteint, ils renversent et foulent aux pieds leurs adversaires qui, de vainqueurs qu’ils étaient, passent successivement de l’attaque à la défense et enfin à la fuite. Ils cèdent à une force surhumaine.

Dans leur retraite précipitée, les Larbâs et les Beni-Laghouat essayent d’entraîner l’enthousiaste Messaouda.

Mais celle-ci, qui résiste maintenant autant qu’elle s’est laissée emporter d’abord, est enfin rejointe par ses frères, par ses amis, et c’est autour d’elle que se portent les derniers coups, qui décident une complète victoire en faveur des défenseurs de Ksar-el-Hirâne.

Ce qui était dit de la facilité qu’ont les Arabes à fuir quand les premiers combattants sont repoussés, explique comment les Larbâs et les Beni-Laghouat, après avoir été vainqueurs d’abord, virent leur triomphe se changer en déroute lorsque leurs plus braves guerriers eurent été culbutés par les Harazlias.

Ils perdirent beaucoup de monde ce jour-là, parce qu’une sortie générale des assiégés vint achever leur défaite.

Quand le combat fut terminé, tous les guerriers des Harazlias restés valides, qui s’étaient distingués dans cette brillante action, ramenèrent en triomphe, au milieu d’une fantasia bruyante, leur bien-aimée Messaouda.

Les femmes et les filles vinrent à sa rencontre, elle lui baisèrent les cheveux, les yeux et les mains en lui disant : « Tu es bien véritablement Messaouda (la fortunée)! — C’est à toi que nous devons d’être encore les femmes de notre tribu.Que Dieu te bénisse, te rende heureuse et féconde! »

Ce fut à qui la fêterait et immolerait un mouton en son honneur.

 

 

La victoire de Messaouda fut bientôt connue dans tous le Sahra. La jeune fille se vit glorifiée par tous, sans distinction de parti ou d’origine. Un chant de guerre et d’amour fut composé en son honneur, et aujourd’hui encore il en reste des traces dans les tribus nomades du Sud.

Il est pénible d’ajouter que ce brillant épisode n’eut pour résultat que de retarder de quelques jours la prise de Ksar-el-Hirâne.

Le nombre des assiégeants était trop disproportionné, il s’augmentait tous les jours, tandis que le parti d’El-Hadj-el-Arbi diminuait au contraire.

Finalement, Ksar-el-Hirâne fut pris. Bon nombre de ses défenseurs perdirent la vie dans le dernier combat qui amena cet événement. Si-el-Hadj-el-Arbi fut du nombre.

Avec lui finit le semblant de domination que l’émir Abd-el-Kader avait tenté d’établir dans le Sahra.

Mais ce qui survit dans la mémoire des contemporains et qui se transmettra sans doute à celle des générations futures, c’est le souvenir de Messaouda-el-Harzlia et de son héroïque action.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Ksar du Djebel-Amour, distant de 8 lieues d’AInMadhi

** Khialscavaliers, troupe régulière à cheval créée par l’émir. — Mekhezen, cavaliers auxiliaires, attachés à l’administration du pays.

***Kheddemsserviteurs religieux affiliés à un ordre. Celui des Tedjinis est un des plus considérables dans le sud de l’Algérie. Il étend son action jusque chez les Touaregs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Une réponse à “MESSAOUDA EL-HARZLIA : La Jeanne Hachette orientale”

  1. 24 02 2017
    djamal amran (22:27:45) :

    Ilion aurait-elle succombé si au lieu des pleurs de Cassandre, Homère avait chanté Messaouda ?

    Répondre

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