L’urbanisation dans l’Algérie Médiévale (1ère partie)

16 01 2017

 

 

 

 

Quand on lit les textes relatifs à la conquête musulmane du Maghreb, on est frappé par l’indigence des informations liées à la géographie urbaine de cette région. On l’est encore plus quand il s’agit du Maghreb central qui semble le parent pauvre par rapport à l’Ifriqiya, au Maghreb extrême et à al- Andalus. En fait trois écoles se distinguent par leurs traditions divergentes : une école orientale représentée par l’Égyptien Ibn Abd El Hakam. C’est la tradition la plus ancienne car c’est à partir de l’Egypte que s’est effectuée la conquête (le gouverneur d’Egypte étant chargé des affaires du Maghreb à cette époque) : une école ifriquienne elle-même assez orientalisée ; enfin une école hispano-maghrébine. Étant donné les intérêts régionaux de ces trois écoles, le Maghreb central est très mal pris en compte et les sources ne le citent presque pas. Elles parlent par exemple de la chevauchée de Oqba Ibn Nafi’ en le faisant partir de Kairouan et en le faisant arriver à Tanger sans citer la moindre ville sur plus de mille kilomètres. Pourtant le réseau de villes existant dans les provinces romaines de Proconsulaire, de Numidie ou de Maurétanie césarienne est suffisamment important pour ne pas être ignoré. De plus la recherche archéologique, telle qu’elle s’est pratiquée durant la période coloniale, n’a pas essayé, à de rares exceptions près, de montrer un continum dans l’occupation du territoire. Tout était fait pour donner au chercheur ou au lecteur l’idée d’une rupture définitive entre deux périodes d’une histoire occupant le même espace.

 

 

 

 

 

LE DEVENIR DES CITÉS ANTIQUES DE L’ALGÉRIE ORIENTALE

 

Dès le début de la conquête les troupes musulmanes axent leurs offensives dans la région des Aurès où l’on sait que des villes comme Tobna, Baghaï, Belezma, sont des forteresses assez importantes dans le dispositif de défense mis en place par les Byzantins et repris par les Berbères qui déploient une forte résistance. Si l’effort de guerre est orienté sur cette région, c’est parce qu’il existe dans cet espace des zones urbaines assez importantes et des structures étatiques que l’on devine dans les différents récits relatifs à l’époque vandale et surtout byzantine. Nous savons par exemple qu’à la veille de la conquête musulmane, il existait dans les Aurès, un chef berbère du nom de Mastiès, qui s’était proclamé imperator vers 476/477 et qui avait régné pendant quarante ans.

 

Par ailleurs, nous savons que les villes antiques décrites sur la côte ou à l’intérieur du pays continuent de vivre. Nous ne savons pas si elles sont occupées par les nouveaux arrivants. Les données archéologiques ne sont pas suffisantes ou ont été détruites au XIXe siècle lors du dégagement des grandes cités antiques comme Hippone, Cuicul, Calama ou Theveste. Aussi nous ne pouvons que nous appuyer sur les textes des historiens et géographes du Moyen Âge comme Ibn Hawqal ou Al Ya’qubi qui ne donnent pas la mesure exacte des transformations urbaines introduites par les nouveaux conquérants.

 

Nous allons prendre un certain nombre d’exemples pour voir comment les cités antiques évoluent avec les nouveaux maîtres du pays dont les conceptions urbaines diffèrent de celles en vigueur à l’époque antique.

 

Al Ya’qubi a traversé le Maghreb au IXe siècle, c’est-à-dire au moment où les Aghlabides occupaient l’actuelle Tunisie et une partie de l’Algérie orientale, en particulier les hautes plaines constantinoises qui formaient une sorte de frontière militaire tenue par des forteresses plus ou moins remaniées, datant de l’époque byzantine ou même du limes romain. Ainsi dans son Kitab Al Buldan, le livre des pays, il décrit Mila (l’antique Mileu) comme une ville forte disposant de deux citadelles, l’une étant placée au-dessus de l’autre. Le chef de cette citadelle est un arabe des Beni Solaym appelé Moussa Ibn Abbas qui tient son autorité du prince aghlabide de Kairouan. Ses remparts avaient été édifiés à l’époque byzantine. C’est l’une des rares villes où les structures antiques apparaissent dans le tissu urbain moderne. La cité occupait une position stratégique sur la route de Cirta (Constantine) à Sitifis (Sétif). « Elle surveillait au nord la région très accidentée et couverte de forêts qui s’étend dans la direction de Djidjelli et Collo, au sud les massifs montagneux qui la séparent du cours supérieur de l’Oued Rummel». C’est sûrement au début du VIIIe siècle que la ville fut annexée avec les autres citadelles qui défendaient les marches de l’ouest. Elle devint très vite un centre administratif et militaire avant qu’elle ne soit remplacée par Tobna à l’époque des Aghlabides. Sa proximité du centre de la révolte chi’ite, Ikjan, en fit une proie facile pour les tribus Kotama, au début du Xe siècle. Celles-ci se révoltèrent contre le ziride Al Mansûr et firent de Mila le centre de leur dissidence. Al Mansûr réprima lui-même la révolte, fit déporter la population à Baghaya (989). La ville renaîtra au XIe siècle avec les Hammadides et aura un gouverneur sur place. Ses remparts, longs de 1200 m, étaient flanqués de 14 tours. Ils furent très peu remaniés à l’époque musulmane. L’enceinte possédait deux portes : Bab al-Rouous au sud-est et Bab al-Soufli au nord-est. Des fouilles entreprises en 1969 dans la mosquée ont permis de retrouver la structure originelle du bâtiment (alignements des colonnes, mihrab primitif). L’ancienneté de la mosquée est également prouvée par l’armature des arcs et de leurs supports. Les arcs qui longent les nefs sont des arcs outrepassés qui s’appuient sur le chapiteau par l’intermédiaire de parallélépipèdes de briques. Des tirants en bois dont on voyait la trace consolidaient la structure. Des sondages ont permis de reconnaître les niveaux islamiques : une pièce de monnaie idrisside et un fragment de plâtre sculpté en lettres coufiques. Des éléments de décor en stuc, fleurs et rosaces, montrent des ressemblances avec les décors trouvés à la Qal’a. Le niveau antique profondément enfoui fut atteint.

  

 

 

L'urbanisation dans l’Algérie Médiévale (1ère partie)  dans Architecture & Urbanisme

Ruines près de l’ancienne Tobna

 

 

 

 

La citadelle de Sétif semble avoir eu le même statut que Mila. La ville n’a plus l’importance qu’elle avait à l’époque romaine. Les écrits ne nous renseignent pas sur le Sétif des débuts de la conquête musulmane. Des fouilles entreprises au début des années 1980 ont montré des niveaux d’époque musulmane. La ville n’était pas totalement abandonnée et les vestiges des thermes servaient d’abri occasionnel aux hommes et au bétail. Le développement de la ville musulmane se serait fait d’abord au nord de la forteresse byzantine. La fouille a montré que les premières maisons avaient été construites avec des réemplois de pierres de taille renforcées sur leur face intérieure de cailloux liés à du pisé. Les dates données par le carbone 14 varient entre 655 et 970 ap. J.-C.

 

La fouille mit à jour neuf bâtiments qui ont été datés entre 810 et 974. Une monnaie d’Al Mu’izz le fatimide ainsi qu’un tesson de céramique figuré ont été trouvés dans le troisième sol. Mais l’important est que la fouille a pu dégager une typologie de l’habitat des Xe et XIe siècles pour cette région, avec des pièces plus longues que larges.

 

Mais nous savons que ces bastions aux marges du royaume avaient une certaine autonomie et un esprit d’indépendance. Ce fut le cas de la forteresse de Belezma dont la garnison fut passée au fil de l’épée par l’Émir Ibrahim II (893-280). Selon Ibn Idhari « l’affaire de Belezma fut une des causes qui contribuèrent à la ruine de la dynastie ».

 

Après avoir pris deux exemples de villes du Nord- Est, voyons l’évolution de deux autres villes situées plus au sud.

 

Baghaya, « grande et ancienne ville » selon Al Bekri, est située sur la route de Theveste à Lambèse, entre la montagne de l’Aurès au sud et la Garaat al- Tarf au nord, au débouché de la route qui franchit le col de Khenchela (antique Mascula). Obstacle incontournable, elle « constituait un des principaux passages entre le Sahara et le Tell ». Construite sur la première ligne de défense byzantine en Numidie, reconstruite sous Justinien, la ville était au moment de la conquête musulmane une place forte importante avec la présence d’un évêché. Elle était un passage obligé vers l’ouest : « les Berbères et les Romains s’étaient fortifiés dans Baghaya quand ‘Oqba Ibn Nafi’ le Qoreichite les attaqua et leur enleva plusieurs chevaux appartenant à la race que l’on élevait dans l’Aurès ». Lorsque la Kahina s’opposa à Hasan Ibn No’man, elle rassembla ses troupes dans cette ville et de là se dirigea vers le nord-est sur les rives de la Meskiana et de l’oued Nini, proches de Baghaya. La ville ne fut occupée par les troupes musulmanes qu’après 701. La ville tomba sous les assauts d’Abû Abdallah le chi’ite en 907 qui en fit une base stratégique et c’est de là qu’il entama sa marche victorieuse vers Kairouan. À partir de ce moment, Baghaya eut pour rôle, avec Tobna et Belezma, de contenir les révoltes des Berbères de l’Aurès. Après la fondation de Msila comme nouvelle capitale du Zab par le khalife fatimide Abû-1-Qasim, à 4 km de Zabi Justi- niana, Baghaya dépendit des gouverneurs Bani Hamdun. Elle fut la première forteresse à subir les assauts de « l’homme à l’âne », révolté contre le pouvoir fatimide. Par la suite, Bologgin Ibn Ziri, ayant en charge le Maghreb après le départ des Fatimides vers Le Caire, y nomma un gouverneur militaire. En 1017, Baghaya fut un des enjeux qui opposa les dynasties ziride et hammadide. Hammad fut contraint par Al Mu’izz d’en lever le siège. Lors de l’invasion hilalienne, la ville passa sous l’emprise des tribus Athbadj et déclina. Elle est mentionnée uniquement comme étape.

 

La ville de Baghaya est construite sur « un mamelon aplati qui domine la plaine, en suit fort exactement les contours de manière à assurer à la ville la protection du profond ravin qui la borde au nord ouest… Cette vaste enceinte ayant ainsi avec ses 25 tours un énorme développement de 1172 m ». Le rempart fait de pierres de taille avec des tours rondes et carrées est signalé par Ibn Hawqal et Al Muqa- dassi au Xe siècle 14. La citadelle occupait la partie la plus haute de la colline.

 

Tobna, antique Tubunae, fait exception par sa taille et son importance dans ce chapelet de bastions aux marches de l’empire. Elle semble être au centre de ce dispositif défensif et abrite un gouverneur ayant plus d’importance dans la hiérarchie aghlabide.

 

Il faut attendre Al Bekri pour avoir une description assez complète du territoire. Il mentionne Meskiana « bourg situé sur une rivière », Baghaï « grande et ancienne ville, dont les environs sont couverts d’arbres fruitiers, de champs cultivés et de pâturages… », puis Tobna : « Le château de Tobna, énorme édifice de construction ancienne, est bâti en pierre et couronné par un grand nombre de chambres voûtées ; il sert de logements aux officiers qui administrent la province et touche au côté méridional du mur de la ville ; il se ferme par une porte de fer… Tobna a plusieurs portes : Bab Khacan, beau monument construit en pierre, avec une porte de fer ; Bab El Feth (porte de la victoire), situé dans la partie occidentale de la ville et se fermant aussi par une porte en fer ; une rue, dont les deux côtés sont bordés de maisons, s’étend à travers la ville d’une de ces portes à l’autre ; Bab Téhuda (porte vers l’antique Thabu- deos), qui regarde le midi, est aussi en fer et offre un aspect imposant. Bab el-Djedid (la porte neuve) et Bab Ketama sont situés au nord de la ville … on y voit beaucoup de bazars… Depuis Kairouan jusqu’à Sijil- massa, on ne rencontre pas de ville plus grande. . . ». Cette ville joue un rôle essentiel aux VIIIe-IXe siècles dans le contrôle des zones comprenant en gros les provinces anciennes de Numidie et de Maurétanie sitifienne. ‘Oqba est obligé de l’éviter dans son expédition de 683. Au début du VIIIe s., elle passe sous domination musulmane avec Moussa Ibn Nusayr. C’est le siège du Gouverneur. Elle était déjà suffisamment importante dans l’antiquité puisqu’elle était le chef-lieu de la région du Hodna. Les nouveaux conquérants en font un chef-lieu en 771 dont dépendent les villes de Baghaï, Biskra, Téhuda, Mila, Nikaous, Belezma… Elle est la charnière du système défensif aghlabide et résiste aux attaques des Rosté- mides de Tahert en 767 ou des tribus Kotama, qui occupaient la région de Mila – Sétif, c’est-à-dire les territoires situés à l’est de Constantine. Les différents commandants de la place sont destinés à occuper des postes importants dans l’administration centrale. Ce fut le cas du comte Boniface au Ve siècle. C’est le cas d’Ibrahim Ibn Al Aghlab qui commanda les troupes stationnées à Tobna en 795. Le khalife de Bagdad, Haroun Al Rachid, le confirma dans son poste en 797. Il fut appelé à Kairouan où il fonda la dynastie des Aghlabides. Ce recentrage du territoire se fait au détriment de villes comme Zabi (Zabi Justiniana) qui étaient pourtant des centres économiques très urbanisés. La ville s’agrandit de faubourgs, fut dotée d’un cimetière à l’est de la ville et d’un hammam. À l’intérieur, on construisit le palais du gouverneur, une mosquée cathédrale et une citerne. La ville soutint avec succès les assauts des tribus berbères acquises à la cause fatimide avant de se rendre quelques années plus tard. Elle reçut alors un gouverneur chiite, Yahya Ibn Salini. Élargissant leur domaine vers l’ouest pour contenir les menaces des tribus zénètes Maghrawa soutenues par les Ommeyades de Cordoue, les Fatimides de Kairouan construisirent une nouvelle place forte en 92720, à deux journées au nord ouest de Tobna. Le site fut choisi près de l’ancienne Zabijustiniana, à la limite du Zab, au pied des monts du Hodna. La nouvelle capitale porta le nom d’Al Mohammadiya, la future Msila, qui fut construite en 315/927 par le fils du Mahdi. La ville constitua aux Xe et XIe siècles la limite occidentale du Zab et donc de l’Ifriqiya, puis après du royaume hammadide. Le gouvernement du Zab fut confié à ‘Ali Ibn Hamdun Ibn Al Andalusi par Abu-1-Kasim. Ibn Khaldun nous apprend que ce gouverneur était l’un des premiers partisans de ‘Ubayd Allah qu’il suivit jusqu’à Sijilmassa avant que celui-ci ne devienne Mahdi. Le Zab et Msila furent confiés à la mort de ‘Ali Ibn Hamdun à son fils Ja ‘far qui avait été pressenti par Al Mu’izz pour gouverner le Maghreb, poste qu’il refusa. Al Bekri décrit ainsi la ville : « El Mecila, ville située dans une plaine, est entourée de deux murailles, entre lesquelles se trouve un canal d’eau vive qui fait le tour de la place. Par le moyen de vannes, on peut tirer de ce canal assez d’eau pour l’arrosage des terres. Dans la ville on voit plusieurs bazars et bains et, à l’extérieur, un grand nombre de jardins. On y récolte du coton dont la qualité est excellente. Tout est à bas prix dans El Mecila ; la viande surtout est très abondante. . . Au sud d’El Mecila est un endroit nommé « El Kibab », les coupoles ; on y remarque des voûtes antiques auprès desquelles sont les restes d’une ville antique… »

 

Nous n’avons pas de documents très précis sur cette nouvelle cité même si le poète Ibn Hani glorifie ses palais à l’époque des princes de Msila, descendants de ‘Ali Ibn Hamdun. Tobna contribua à son édification et à son peuplement comme elle le fera plus tard pour Achir.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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