Tombeau de cinq Deys

17 03 2016

(légende d’Alger)

 

 

 

 

 

 

Tombeau de cinq Deys  dans Croyances & Légendes 1478365958-16031512082198567

Dey d’Alger 

 

 

 

 

 

 

Au commencement de l’année 1832, la ville et les environs d’Alger n’avaient presque rien perdu de ce cachet d’étrange originalité qui caractérisait cette ancienne cité mauresque. L’administration française, à peine constituée, n’avait encore tracé aucun plan d’alignement, et la spéculation ne s’était pas emparée des rues étroites et tortueuses de la basse ville, sur les ruines desquelles devait bientôt s’élever, comme par enchantement, une ville toute française.

 

A cette même époque, lorsqu’on sortait d’Alger par la porte Bab el Oued, on rencontrait à droite, dans l’espace compris entre le rivage de la mer et le chemin conduisant au jardin du Dey, un vaste champ de sépultures musulmanes, composées d’un grand nombre de petites enceintes séparées les unes des autres et fermées par des murailles à hauteur d’appui. Au dedans de ces enceintes on voyait des pierres ou marbres tumulaires de forme antique et bizarre sur lesquels étaient gravés en caractères arabes quelques versets du Coran. Les tombeaux des souverains qui avaient régné sur Alger étaient presque tous groupés les uns à côté des autres, dans la partie du cimetière la plus rapprochée de la porte Bab el Oued. C’étaient de petits édifices carrés de 40 à 42 pieds de haut, surmontés d’une coupole et blanchis à la chaux. On distinguait les tombes des pachas et des deys par le turban en pierre sculpté qui surmontait l’édifice. Celles des aghas et officiers supérieurs de la milice étaient indiquées par une pique plantée en terre. Enfin, celles des raïs ou capitaines de bâtiment, se faisaient remarquer par un mât de pavillon terminé par une pomme dorée. Quant aux tombeaux des gens du peuple, ils étaient fort simples. Des pierres plates enfoncées en terre marquaient l’emplacement de la fosse où le corps avait été déposé.

 

 

Au milieu de toutes ces tombes croissaient çà et là quelques palmiers, et un grand nombre de figuiers et de caroubiers, ainsi que des massifs de cactus et d’aloès couverts eux-mêmes de chèvrefeuilles, de lierres et de vignes sauvages, dont la riante verdure égayait un peu la tristesse et la monotonie de ce champ du repos.

Ces sépultures, en général bien entretenues par la piété des musulmans, furent successivement détruites à partir de 1832, pour la création de l’esplanade Bab el Oued et pour l’ouverture de places et de routes. Ce ne fut pas sans un profond sentiment de douleur que la population indigène vit fouiller les tombes et troubler l’asile de la mort. Dépossédés, par suite des exigences de l’occupation française, d’une partie de leurs habitations dans la ville, et au dehors de leurs maisons de campagne et de leurs tombeaux de famille, on entendait les habitants d’Alger s’écrier avec quelque raison : « Nous ne saurons bientôt plus ni où vivre ni où mourir. »

 

 

 

Parmi les monuments funèbres qui, par leur importance, attiraient les regards, il en était un que, dès leur arrivée à Alger, les Français ne manquaient pas d’aller visiter. Élevé au—dessous du marabout de Sidi, Abderrahmane, près la porte Bab el Oued, dans la petite plaine contiguë à la côte, cet édifice se composait de cinq grosses tours octogones construites en briques et couvertes de dômes. Déjà, à l’époque de l’invasion française, ces monuments tombaient en ruines; depuis longtemps on avait cessé de couvrir leurs murs de cette couche de lait de chaux avec laquelle les Algériens blanchissent, au moins une fois par an, toutes leurs constructions. Le revêtement en carreaux de faïence qui avait autrefois décoré les soubassements extérieurs et intérieurs du mausolée avait en grande partie disparu. Il était facile de reconnaître que, depuis bien des années, aucune main amie, aucune pieuse pensée n’avait veillé à la conservation de ces monuments auxquels la notoriété publique rattachait cependant de tristes et sanglants souvenirs. Sous ces murs dégradés, sous ces voûtes en ruines, reposaient, si l’on en croit la chronique, les restes de cinq deys, qui, à la suite d’une de ces révolutions violentes et subites, si fréquentes dans les fastes de l’odjack d’Alger, auraient été élus et massacrés dans la même journée.

 

 

Depuis plus de deux siècles cette dramatique légende est acceptée en Algérie comme un fait historique bien avéré. On y raconte qu’après avoir cinq fois, dans un même jour, proclamé l’élection d’un nouveau souverain, et avoir massacré successivement les cinq victimes qui montèrent tour à tour les degrés du trône, et dont le même soleil éclaire les règnes éphémères, la milice, fatiguée de répandre le sang, convint de se rendre à la porte de la grande mosquée et de nommer dey le premier Turc qui en sortirait. Au moment où les janissaires arrivèrent au seuil du temple, un pauvre cordonnier achevait sa prière et s’apprêtait à. sortir. Quelques soldats s’emparèrent de cet homme en lui annonçant qu’ils le choisissaient pour dey. Instruit des événements de la journée et de la destinée fatale de ses éphémères prédécesseurs, le modeste artisan se souciait peu de la haute position qui lui était offerte et la refusait obstinément, alléguant son incapacité et la médiocrité de sa position sociale. —Mais on ne pouvait pas impunément se soustraire au choix fait par la milice. Bon gré mal gré, le cordonnier dut revêtir le caftan, insigne de l’autorité suprême, et devint, de par la volonté des janissaires, le sixième dey de cette mémorable journée.

On ne manque pas d’ajouter que ce pacha improvisé fit preuve de sagesse et d’une haute capacité; qu’il a laissé un nom honorable parmi les souverains les plus habiles qui aient occupé le trône de la régence, et, circonstance bien rare et digne d’être remarquée, qu’il mourut dans son lit de mort naturelle.

 

 

Le bruit de cet événement, en passant de bouche en bouche, s’est enrichi de toutes les circonstances propres à l’accréditer. On montrait encore à Alger, il y a quelques années, tous les décors de ce sinistre drame. On pouvait voir au-dessus de la porte Bab Azoun les crochets de fer sur lesquels l’une des victimes de cette catastrophe avait subi une longue et cruelle agonie. On allait même jusqu’à montrer, au haut de la rue de la Porte Neuve, la modeste échoppe où travaillait jadis le cordonnier dont la fortune capricieuse s’était plu à faire un pacha.

 

 

Les auteurs des dix-huitième et dix-neuvième siècles, qui ont écrit sur l’histoire d’Alger, ont tous, avec plus ou moins de détails, parlés de la journée des cinq deys. Il n’en est pas un qui, comme preuve de l’instabilité du pouvoir des pachas et de la férocité capricieuse de la milice, n’ait cité cette mémorable catastrophe. Il semblerait qu’un fait de cette importance, auquel on n’assigne pas une date très éloignée, et qui emprunte à de si nombreux témoignages un certain caractère de vérité, devrait être assez complètement acquis à l’histoire pour qu’il soit très facile d’en fixer la date et d’en préciser les circonstances. Cependant il n’en est point ainsi. Plus on cherche à approfondir ce point soi-disant historique, moins on arrive à l’éclaircir et à discerner ce qui, dans les détails dont l’imagination s’est plu à l’environner, doit entrer dans le domaine de l’histoire, ou demeurer à l’état de légende populaire.

 

 

Les historiens ne sont même pas d’accord sur le nombre des victimes de cette rapide et sanglante révolution. Les uns fixent ce nombre à cinq, d’autres à six*, d’autres enfin à sept**. L’incertitude qui règne, quant aux deys massacrés, existe également quant à l’époque à laquelle leur trépas aurait eu lieu. Il résulte clairement des documents consultés que le fait était déjà connu en 1720.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(*), (**) : Laugier de Tassy, bien que visitant Alger vingt ans seulement après le père Comelin, n’est déjà plus d’accord avec ce dernier, ni sur le nombre des deys massacrés, ni sur celui des tombeaux qui leur auraient été élevés après leur mort. Tandis que le père Comelin annonce avoir vu « sept tombeaux de forme carrée, » Laugier de Tassy n’en signale que « six qui se touchent en rond. » L’un dit que ces sept tombeaux sont ceux des sept deys élus et assassinés dans la même journée; l’autre que ces mêmes tombeaux renferment « six deys élus et étranglés dans un jour. » Quant à la date du fait, et au nom du dey qui, élu en dernier lieu, aurait occupé le trône, Laugier de Tassy, pas plus que le père Comelin ne les ont fait connaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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